Traduction humaine · Traduction de François-Victor Hugo (†1873) · Source: Wikisource · Domaine public
Comment, mon doux Othello ?
— Démon !
Je n’ai pas mérité ceci.
— Monseigneur, voilà une chose qu’on ne croirait pas à Venise, — quand même je jurerais l’avoir vue. C’est trop fort. — Faites-lui réparation : elle pleure.
Ô démon ! démon ! — Si les pleurs d’une femme pouvaient féconder la terre, — chaque larme qu’elle laisse tomber ferait un crocodile ( 42 ) !…
— Hors de ma vue !
Je ne veux pas rester si je vous offense.
Vraiment, voilà une femme obéissante. — J’en supplie votre Seigneurie, rappelez-la.
Mistress !
Monseigneur ?
— Que lui voulez-vous, monsieur ?
Qui ? Moi, monseigneur ?
Oui ; vous avez désiré que je la fisse revenir ; — monsieur, elle peut se tourner et se retourner, et aller de l’avant, — et se retourner encore ; elle peut pleurer, monsieur, pleurer ! — Et elle est obéissante, comme vous dites, obéissante, — très-obéissante…
Continuez vos sanglots !
— Quant à ceci, monsieur…
Oh ! l’émotion bien jouée !
— Je suis rappelé à Venise…
Allez-vous en ! — je vous enverrai chercher tout à l’heure…
Monsieur, j’obéis à cet ordre, — et je vais retourner à Venise.
Hors d’ici ! arrière !
— Cassio prendra ma place. Mais, monsieur, ce soir, — je vous supplie de souper avec moi ; — vous êtes le bienvenu, monsieur, à Chypre… Boucs et singes ( 43 ) !
— Est-ce là ce noble More dont notre Sénat unanime — proclame la capacité suprême ? Est-ce là cette noble nature — que la passion ne pouvait ébranler ! Cette solide vertu — que ni la balle de l’accident ni le trait du hasard — ne pouvaient effleurer ni entamer ?
Il est bien changé.
— Sa raison est-elle saine ? N’est-il pas en délire ?
— Il est ce qu’il est ; je ne dois pas murmurer une critique. — S’il n’est pas ce qu’il devrait être, — plût au ciel qu’il le fût !
Quoi ! frapper sa femme !
— Ma foi, ce n’était pas très-bien ! Mais je voudrais être sûr — que ce coup doit être le plus rude.
Est-ce une habitude chez lui ? — ou bien sont-ce ces lettres qui ont agi sur son sang — et lui ont inoculé ce défaut ?
Hélas ! hélas ! — Ce ne serait pas honnête à moi de dire ce que j’ai vu et appris. Vous l’observerez. — Ses procédés mêmes le feront assez connaître — pour m’épargner la peine de parler. Ne le perdez pas de vue, seulement, — et remarquez comment il se comporte.
— Je suis fâché de m’être ainsi trompé sur son compte.
— Vous n’avez rien vu alors ?
— Ni jamais rien entendu, ni jamais rien soupçonné.
— Si fait. Vous les avez vus ensemble, elle et Cassio.
— Mais alors je n’ai rien vu de mal, et pourtant j’entendais — chaque syllabe que le moindre souffle échangeait entre eux.
— Quoi ! ils n’ont jamais chuchoté ?
Jamais, monseigneur.
— Ils ne vous ont jamais éloignée ?
Jamais !
— Sous prétexte d’aller chercher son éventail, ses gants, son masque, ou quoi que ce soit ?
— Jamais, monseigneur.
— C’est étrange.
— Monseigneur, j’oserais parier qu’elle est honnête — et mettre mon âme comme enjeu. Si vous pensez autrement, — chassez votre pensée : elle abuse votre cœur. — Si quelque misérable vous a mis cela en tête, — que le ciel l’en récompense par la malédiction qui frappa le serpent ! — Car, si elle n’est pas honnête, chaste et fidèle, — il n’y a pas de mari heureux : la plus pure des femmes — est noire comme la calomnie.
Dis-lui de venir ici. Va.
— Elle n’est pas à court de paroles, mais il faudrait être une entremetteuse bien simple — pour ne pas savoir en dire autant. C’est une subtile putain, — un réceptacle, fermé à clef, de secrets infâmes ; — et pourtant elle se met à genoux, et prie : je l’ai vue, moi !
— Monseigneur, quelle est votre volonté ?
Je vous en prie, poulette, approchez.
— Quel est votre plaisir ?
Laissez-moi voir vos yeux ; — regardez-moi en face.
Quelle est cette horrible fantaisie ?
— À vos fonctions, mistress ! — Laissez seuls ceux qui veulent procréer et fermez la porte ! — Toussez et criez hem ! si quelqu’un vient. Votre métier ! — votre métier ! Allons ! dépêchez-vous.
— Je vous le demande à genoux, que signifie votre langage ? — J’entends une furie dans vos paroles, — mais non les paroles ( 44 ) .
— Eh bien, qu’es-tu ?
Votre femme, monseigneur, votre fidèle — et loyale femme !
Allons, jure cela, damne-toi ! — de peur que, te croyant du ciel, les démons — eux-mêmes craignent de te saisir. Donc, damne-toi doublement : — jure que tu es honnête !
Le ciel le sait vraiment !
— Le ciel sait vraiment que tu es fausse comme l’enfer !
— Envers qui, monseigneur ? envers qui ? comment suis-je fausse ?
— Ah ! Desdémona ! arrière ! arrière ! arrière !
— Hélas ! jour accablant !… Pourquoi pleurez-vous ? Suis-je la cause de ces larmes, monseigneur ? — Si par hasard vous soupçonnez mon — père d’être l’instrument de votre rappel, — ne faites pas tomber votre blâme sur moi. Si vous avez perdu son affection, — et moi aussi, je l’ai perdue !
Le ciel aurait voulu — m’éprouver par des revers, il aurait fait pleuvoir — toutes sortes de maux et d’humiliations sur ma tête nue, — il m’aurait plongé dans la misère jusqu’aux lèvres, — il m’aurait voué à la captivité, moi et mes espoirs suprêmes ; — eh bien, j’aurais trouvé quelque part dans mon âme — une goutte de résignation. Mais, hélas ! faire de moi — le chiffre fixe que l’heure du mépris — désigne de son aiguille lentement mobile !… — Oh ! oh !… — Pourtant j’aurais pu supporter cela encore, — bien, très-bien ! — Mais la retraite dont j’avais fait le grenier de mon cœur, — et d’où je dois tirer l’existence, sous peine de la perdre ! — mais la source d’où mes forces vives doivent découler — pour ne pas se tarir ! en être dépossédé, — ou ne pouvoir la garder que comme une citerne où des crapauds hideux — s’accouplent et pullulent !… Oh ! change de couleur à cette idée. — Patience, jeune chérubin aux lèvres roses, — et prends un visage sinistre comme l’enfer !
— J’espère que mon noble maître m’estime vertueuse.
— Oh ! oui, autant qu’à la boucherie ces mouches d’été — qui engendrent dans un bourdonnement !… Ô fleur sauvage, — si adorablement belle et dont le parfum si suave — enivre douloureusement les sens !… je voudrais que tu ne fusses jamais née !
— Hélas ! quel péché ai-je commis à mon insu ?
— Quoi ! cette page si blanche, ce livre si beau, étaient-ils — faits pour la plus infâme inscription ? — Ce que tu as commis ! ce que tu as commis, ô fille publique, — si je le disais seulement, mes joues deviendraient des forges — qui brûleraient toute pudeur jusqu’à la cendre ! — Ce que tu as commis ! Le ciel se bouche le nez et la lune se voile à tes actions : — la lascive rafale qui baise tout ce qu’elle rencontre — s’engouffre dans les profondeurs de la terre — pour ne pas les entendre… Ce que tu as commis !… — Impudente prostituée !
Par le ciel, vous me faites outrage !
— Est-ce que vous n’êtes pas une prostituée ?
— Non, aussi vrai que je suis une chrétienne ! — Si préserver pour mon mari ce vase — pur de tout contact illégitime — n’est pas l’acte d’une prostituée, je n’en suis pas une !
— Quoi ! vous n’êtes pas une putain ?
Non ! Aussi vrai que je serai sauvée.
— Est-il possible ?
— Oh ! que le ciel ait pitié de nous !
J’implore votre pardon alors. — Je vous prenais pour cette rusée putain de Venise — qui a épousé Othello.
Vous, mistress, — vous qui avez l’office opposé à celui de saint Pierre — et qui gardez la porte de l’enfer !… Vous ! vous ! oui, vous ! — Nous avons fini. Voici de l’argent pour vos peines. — Je vous en prie, tournez la clef et gardez-nous le secret.
— Hélas ! qu’a donc dans l’esprit ce gentilhomme ? — Comment êtes-vous, madame ? — Comment êtes-vous, ma bonne maîtresse ?
— À moitié assoupie, je crois.
— Bonne madame, qu’a donc monseigneur ?
— Qui ?
Eh bien, monseigneur, madame.
— Qui est-ce, ton seigneur ?
Celui qui est le vôtre, chère maîtresse ( 45 ) .
— Je n’en ai pas ; ne me parle pas, Émilia. — Je ne puis pleurer, et je n’ai pas d’autre réponse — que celle qui fondrait en eau… Je t’en prie, cette nuit, — mets à mon lit mes draps de noce, n’oublie pas… — Et fais venir ton mari ici.
Voilà bien du changement, en vérité.
— Il était juste que je fusse traitée ainsi, très-juste. — Comment me suis-je conduite de façon à lui inspirer — le plus petit soupçon d’un si grand crime ?
— Quel est votre bon plaisir, madame ? Qu’avez-vous ?
— Je ne puis le dire. Car ceux qui élèvent de petits enfants — le font par des moyens doux et des tâches faciles… — Il aurait bien dû me gronder ainsi ; car, ma foi, — je suis une enfant quand on me gronde.
Qu’y a-t-il, madame ?
— Hélas, Iago ! Monseigneur l’a traitée de… putain. — Il a déversé sur elle tant d’outrages et de termes accablants — qu’un cœur honnête ne peut les supporter.
— Suis-je donc… ce nom-là, Iago ?
Quel nom, belle dame ?
— Le nom qu’elle répète et que mon mari dit que je suis.
— Il l’a appelée putain ! Un mendiant, dans son ivresse, — n’appliquerait pas de pareils termes à sa caillette.
— Pourquoi a-t-il fait cela ?
— Je ne sais pas ; Je suis sûre que je ne suis pas ce qu’il dit.
— Ne pleurez pas ! ne pleurez pas ! Hélas ! quel jour !
— N’a-t-elle renoncé à tant de nobles alliances, — à son père, à son pays et à ses amis, — que pour être appelée putain ? N’y a-t-il pas là de quoi pleurer ?
— Telle est ma misérable destinée !
Malheur à lui pour cela ! — D’où lui vient cet accès ?
Ah ! le ciel le sait.
— Je veux être pendue si quelque éternel coquin, — quelque scélérat affairé et insidieux, — quelque maroufle flagorneur et fourbe n’a pas, pour obtenir quelque emploi, — imaginé cette calomnie ! Je veux être pendue si cela n’est pas.
— Fi ! Il n’existe pas un pareil homme : c’est impossible.
— S’il en existe un pareil, que le ciel lui pardonne !
— Que la potence l’absolve et que l’enfer lui ronge les os ! — Pourquoi monseigneur la traiterait-il ainsi ? Quel visiteur assidu reçoit-elle ? — En quel lieu ? à quel moment ?… Quelle apparence ? quelle vraisemblance ?… — Le More est abusé par quelque affreux manant, — par quelque grossier manant, par quelque drôle immonde. — Ô ciel, que ne dénonces-tu de tels misérables ! — Que ne mets-tu dans toute main honnête un fouet — pour chasser l’infâme, tout nu, à travers le monde, — de l’orient à l’occident !
Que les passants ne vous entendent pas !
— Oh ! malédiction sur cet homme ! C’était quelque écuyer de même ordre — qui vous avait mis l’esprit à l’envers — et vous avait fait suspecter quelque chose entre le More et moi.
— Vous êtes une folle, allez !
Ô bon Iago, — que ferai-je pour regagner mon mari ? — Mon bon ami, va le chercher ; car, par la lumière du ciel, — je ne sais comment je l’ai perdu… Me voici à genoux ( 46 ) : — si jamais ma volonté a péché contre son amour, — soit par parole, soit par pensée, soit par action positive ; — si jamais mon regard, mon oreille, aucun de mes sens — a été charmé par quelque autre apparition que lui ; — si je cesse à présent, si j’ai jamais cessé, — si (m’eût-il jetée dans les misères — du divorce) je cesse jamais de l’aimer tendrement, — que la consolation se détourne de moi !… L’injustice peut beaucoup, — et son injustice peut détruire ma vie, — mais jamais elle n’altérera mon amour. Je ne peux pas dire… putain ! — Cela me fait horreur, rien que de prononcer le mot ; — quant à faire l’acte qui me mériterait ce surnom, — non, la masse des vanités de ce monde ne m’y déciderait pas.
— Je vous en prie, calmez-vous… Ce n’est qu’une boutade. — Des affaires d’État l’irritent, — et c’est à vous qu’il s’en prend ( 47 ) .
— Oh ! si ce n’était que cela !
Ce n’est que cela, je vous assure.
— Écoutez ! ces instruments sonnent l’heure du souper, — et les nobles messagers de Venise y assistent. — Rentrez et ne pleurez plus. Tout ira bien.
Comment va, Roderigo ?
Je ne trouve pas que tu agisses loyalement envers moi.
Qu’ai-je fait de déloyal ?
Chaque jour tu m’éconduis avec un nouveau prétexte, Iago ; et, je m’en aperçois maintenant, tu éloignes de moi toutes les chances, loin de me fournir la moindre occasion d’espoir ; en vérité, je ne le supporterai pas plus longtemps ; et même je ne suis plus disposé à tolérer paisiblement ce que j’ai eu la bêtise de souffrir jusqu’ici.
Voulez-vous m’écouter, Roderigo ?
Ma foi, je vous ai trop écouté ; car vos paroles et vos actions n’ont entre elles aucune parenté.
Vous m’accusez bien injustement.
De rien qui ne soit vrai. J’ai épuisé toutes mes ressources. Les bijoux que vous avez eus de moi pour les offrir à Desdémona auraient à demi corrompu une vestale. Vous m’avez dit qu’elle les avait reçus, et vous m’avez rapporté le consolant espoir d’une faveur et d’une récompense prochaine ; mais je ne vois rien encore.
Bien, continuez ! Fort bien !
Fort bien ! Continuez ! Je ne puis continuer, l’homme, et ce n’est pas fort bien. Par cette main levée, je dis que c’est fort laid et je commence à trouver que je suis dupe.
Fort bien !
Je vous dis que ce n’est pas fort bien ! Je me ferai connaître à Desdémona. Si elle me rend mes bijoux, j’abandonne ma poursuite, et je me repens de mes sollicitations illégitimes. Sinon, soyez sûr que je réclamerai de vous satisfaction.
Avez-vous tout dit ?
Oui, et je n’ai rien dit que je ne sois hautement résolu à faire.
Comment ! mais je vois qu’il y a de la fougue en toi ; et même, à dater de ce moment, je fonde sur toi une opinion meilleure que jamais. Donne-moi ta main, Roderigo. Tu as pris contre moi un juste déplaisir ; mais pourtant je proteste que j’ai agi dans ton affaire avec la plus grande droiture.
Il n’y a pas paru.
J’accorde, en vérité, qu’il n’y a pas paru ; et ta défiance n’est pas dénuée d’esprit ni de jugement. Mais, Roderigo, si tu as vraiment en toi ce que j’ai de meilleures raisons que jamais de te croire, c’est-à-dire de la résolution, du courage et de la valeur, que cette nuit même le montre ! Et si, la nuit prochaine, tu ne possèdes pas Desdémona, enlève-moi de ce monde par un guet-apens, et imagine pour ma mort toutes les tortures.
Voyons, de quoi s’agit-il ? Est-ce dans les limites de la raison et du possible ?
Seigneur, il est arrivé des ordres exprès de Venise pour mettre Cassio à la place d’Othello.
Vraiment ! Alors, Othello et Desdémona retournent à Venise.
Oh ! non. Il va en Mauritanie, et il emmène avec lui la belle Desdémona, à moins que son séjour ici ne soit prolongé par quelque accident ; or, il ne peut y en avoir de plus décisif que l’éloignement de Cassio.
Qu’entendez-vous par son éloignement ?
Eh bien ! le rendre incapable de remplacer Othello : lui faire sauter la cervelle.
Et c’est là ce que vous voulez que je fasse ?
Oui, si vous osez vous rendre à vous-même service et justice. Il soupe cette nuit avec une drôlesse, et je dois aller le rejoindre : il ne sait rien encore de son honorable promotion. Si vous voulez le guetter à sa sortie de la maison (je ferai en sorte qu’elle ait lieu entre minuit et une heure), vous pourrez l’assaillir à votre aise ; je serai tout près pour seconder votre attaque, et il tombera entre nous deux… Allons ! ne restez pas ébahi, mais marchez avec moi. Je vous montrerai si bien la nécessité de sa mort que vous vous croirez tenu de la hâter. Il est maintenant tout à fait l’heure de souper et la nuit s’avance rapidement. À l’œuvre.
Je veux entendre de nouvelles raisons pour me décider.
Vous serez satisfait.
Je vous en supplie, ne vous dérangez pas davantage.
— Oh ! pardonnez-moi ; cela me fera du bien de marcher.
— Madame, bonne nuit ; je remercie humblement Votre Grâce.
— Votre Honneur est le très-bienvenu.
Marchons-nous, monsieur ?… — Ah ! Desdémona !
Monseigneur ?
Mettez-vous au lit tout de suite. Je serai de retour immédiatement. Congédiez votre suivante ; vous entendez bien.
Oui, Monseigneur.
— Comment cela va-t-il à présent ? Il a l’air plus doux que tantôt.
— Il dit qu’il va revenir sur-le-champ. — Il m’a commandé de me mettre au lit, — et de vous congédier.
Me congédier !
— C’est son ordre. Ainsi, ma bonne Émilia, — donne-moi mes vêtements de nuit, et adieu. — N’allons pas lui déplaire à présent.
— Je voudrais que vous ne l’eussiez jamais vu.
Je ne le voudrais pas, moi ! Mon amour est si partial pour lui, — que même sa rigueur, ses brusqueries et ses colères… — dégrafe-moi, je te prie… ont de la grâce et du charme à mes yeux.
J’ai mis au lit les draps que vous m’avez dits.
— Rien n’y fait, ma foi !… Têtes folles que nous sommes !… — Si je meurs avant toi, je t’en prie, ensevelis-moi — dans un de ces draps.
Allons, allons, vous babillez.
— Ma mère avait une servante appelée Barbarie ( 49 ) , — qui était amoureuse ; celui qu’elle aimait devint capricieux — et l’abandonna. Elle avait une chanson du Saule ; — c’était une vieille chose, mais qui exprimait bien sa situation, — et elle mourut en la chantant. Ce soir, ce chant-là — ne peut pas me sortir de l’esprit ( 50 ) ! j’ai grand’peine — à m’empêcher d’incliner la tête de côté — et de la chanter, comme la pauvre Barbarie… Je t’en prie, dépêche-toi.
Irai-je chercher votre robe de nuit ?
Non, dégrafe-moi ici… — Ce Lodovico est un homme distingué.
— Un très-bel homme.
Il parle bien. —
Je connais une dame, à Venise, qui serait allée pieds nus en Palestine pour un attouchement de sa lèvre inférieure.
La pauvre âme assise soupirait près d’un sycomore.
Chantez tous le saule vert !
Sa main sur sa tête, sa tête sur ses genoux.
Chantez le saule, le saule, le saule,
Les frais ruisseaux coulaient près d’elle et murmuraient ses plaintes.
Chantez le saule, le saule, le saule.
Mets ceci de côté.
Chantez le saule, le saule, le saule.
Je t’en prie, hâte-toi. Il va rentrer.
Chantez tous le saule vert dont je ferai ma guirlande !
Que personne ne le blâme ! J’approuve son dédain…
— Non, ce n’est pas là ce qui vient après… Écoute ! Qui est-ce qui frappe ?
— C’est le vent.
J’appelais mon amour, amour trompeur ! Mais lui, il me répondait !
Chantez le saule, le saule, le saule !
Si je courtise d’autres femmes, couchez avec d’autres hommes ! (51)
— Allons, va-t’en ! bonne nuit ! Mes yeux me démangent, — est-ce un présage de larmes ?
Cela ne signifie rien.
— Je l’ai entendu dire ainsi… Oh ! ces hommes ! ces hommes… — Penses-tu, en conscience, dis-moi, Émilia, — qu’il y a des femmes qui trompent leurs maris — d’une si grossière façon ?
Il y en a, sans nul doute.
— Ferais-tu une action pareille pour le monde entier ?
— Voyons, ne la feriez-vous pas ?
Non, par cette lumière céleste !
— Ni moi non plus, par cette lumière céleste ; — je la ferais aussi bien dans l’obscurité !
— Ferais-tu une action pareille pour le monde entier ?
— Le monde est chose considérable ; c’est un grand prix — pour un petit péché.
Ma foi, je crois que tu ne la ferais pas. —
Ma foi, je crois que je la ferais, quitte à la défaire quand je l’aurais faite. Pardieu, je ne ferais pas une pareille chose pour une bague double ( 52 ) , pour quelques mesures de linon, pour des robes, des jupons, des chapeaux ni autre menue parure, mais pour le monde entier !… Voyons, qui ne ferait pas son mari cocu pour le faire monarque ? Je risquerais le purgatoire pour ça.
Que je sois maudite, si je fais une pareille faute pour le monde entier !
Bah ! la faute n’est faute que dans ce monde. Or, si vous aviez le monde pour la peine, la faute n’existerait que dans votre propre monde, et vous pourriez vite l’ériger en mérite.
— Moi je ne crois pas qu’il y ait des femmes pareilles.
— Si fait, une douzaine ! et plus encore, et tout autant — qu’en pourrait tenir le monde servant d’enjeu. — Mais je pense que c’est la faute de leurs maris — si les femmes succombent. S’il arrive à ceux-ci de négliger leurs devoirs — et de verser nos trésors dans quelque giron étranger, — ou d’éclater en maussades jalousies — et de nous soumettre à la contrainte ; ou encore de nous frapper — ou de réduire par dépit notre budget accoutumé, — eh bien, nous ne sommes pas sans fiel ; et quelque vertu que nous ayons, nous avons de la rancune. Que les maris le sachent ! — leurs femmes ont des sens comme eux ; elles voient, elles sentent, — elles ont un palais pour le doux comme pour l’aigre, — ainsi que les maris. Qu’est-ce donc qui les fait agir — quand ils nous changent pour d’autres ? Est-ce le plaisir ? je le crois. Est-ce l’entraînement de la passion ? — je le crois aussi. Est-ce l’erreur de la faiblesse ? — oui encore. Eh bien, n’avons-nous pas des passions, — des goûts de plaisir et des faiblesses tout comme les hommes ? — Alors qu’ils nous traitent bien ! Autrement, qu’ils sachent — que leurs torts envers nous autorisent nos torts envers eux !
— Bonne nuit, bonne nuit. Que le ciel m’inspire l’habitude, — non de tirer le mal du mal, mais de faire servir le mal au mieux !
— Ici ! tiens-toi derrière ce pan de mur, il va venir à l’instant. — Porte ta bonne rapière nue et frappe au but. — Vite ! Vite ! Ne crains rien. Je serai à ton coude. — Ceci nous sauve ou nous perd. Pense à cela, — et fixe très-fermement ta résolution.
— Tiens-toi à portée ; je puis manquer le coup.
— Ici-même, à ta portée… Hardi ! et à ton poste !
— Je n’ai pas une grande ferveur pour l’action, — et cependant il m’a donné des raisons satisfaisantes. — Ce n’est qu’un homme de moins ! En avant, mon épée ! il est mort.
— J’ai frotté ce jeune ulcère presque au vif, — et le voilà qui s’irrite. Maintenant, qu’il tue Cassio — ou que Cassio le tue ou qu’ils se tuent l’un l’autre, — tout est profit pour moi. Si Roderigo vit, — il me somme de lui restituer — tout l’or et tous les bijoux que je lui ai escamotés — comme cadeaux à Desdémona ; — c’est ce qui ne doit pas être. Si Cassio survit, — il a dans sa vie une beauté quotidienne — qui me rend laid… Et puis, le More — pourrait me dénoncer à lui ; je vois là pour moi un grand péril. — Non, il faut qu’il meure !… Mais voici que je l’entends venir.
— Je reconnais son pas. C’est lui !… Misérable ! tu es mort !
— Ce coup m’aurait été fatal, en effet, — si ma cotte n’eût été meilleure que tu ne le pensais ; — je veux éprouver la tienne.
Oh ! je suis tué !
— Je suis estropié pour toujours ! Du secours ! holà ! Au meurtre ! au meurtre !
— La voix de Cassio ! Iago tient sa parole.
— Oh ! scélérat que je suis !
Oui, c’est bien vrai.
— Oh ! du secours ! holà ! De la lumière ! un chirurgien !
— C’est bien lui !… Ô brave Iago, cœur honnête et juste — qui ressens si noblement l’outrage fait à ton ami, — tu m’apprends mon devoir !… Mignonne, votre bien-aimé est mort, — et votre heure maudite approche… Prostituée, j’arrive ! le charme de tes yeux est effacé de mon cœur. — Il faut à ton lit, souillé de luxure, la tache de sang de la luxure !
— Holà !… pas une patrouille ! pas un passant ! Au meurtre ! au meurtre !
— C’est quelque malheur. Ce cri est bien déchirant.
— Oh, du secours !
Écoutez.
Ô misérable scélérat !
— Deux ou trois voix gémissantes ! Quelle nuit épaisse ! — C’est peut-être un piége. Il serait imprudent, croyez-moi, — d’accourir aux cris sans avoir du renfort.
— Personne ne vient ! Vais-je donc saigner à mort ?
— Écoutez !
— Voici quelqu’un qui vient en chemise avec une lumière et des armes.
— Qui est là ? D’où partent ces cris : Au meurtre ?
— Nous ne savons.
Est-ce que vous n’avez pas entendu crier ?
— Ici ! ici ! Au nom du ciel ! secourez-moi !
Que se passe-t-il ?
— C’est l’enseigne d’Othello, il me semble.
— Lui-même, en vérité : un bien vaillant compagnon !
— Qui êtes-vous, vous qui criez si douloureusement ?
— Iago ! Oh ! je suis massacré, anéanti par des misérables ! — Porte-moi secours.
— Ah ! mon Dieu ! lieutenant ! quels sont les misérables qui ont fait ceci ?
— Je pense que l’un d’eux est à quelques pas, — et qu’il ne peut se sauver.
Oh ! les misérables traîtres !
— Qui êtes-vous, là ? Approchez et venez au secours.
— Oh ! secourez-moi ! ici !
— Voilà l’un d’eux.
Oh ! misérable meurtrier ! Oh ! scélérat !
— Oh ! damné Iago ! Oh ! chien inhumain !… Oh ! oh ! oh !
— Tuer les gens dans les ténèbres ! Où sont tous ces sanglants bandits ? — Comme la ville est silencieuse ! Holà ! Au meurtre ! au meurtre !
— Qui donc êtes-vous, vous autres ? Êtes-vous hommes de bien ou de mal ?
— Jugez-nous à l’épreuve.
Le seigneur Lodovico !
— Lui-même, monsieur.
J’implore votre indulgence : voici Cassio blessé — par des misérables.
Cassio ?
Comment cela va-t-il, frère ?
— Ma jambe est coupée en deux.
Oh ! à Dieu ne plaise ! — De la lumière, messieurs ! Je vais bander la plaie avec ma chemise.
— Que se passe-t-il ? ho ! qui a crié ?
— Qui a crié ?
— Ô mon cher Cassio ! mon bien-aimé Cassio ! Ô Cassio ! Cassio ! Cassio !
— Ô insigne catin !… Cassio, pouvez-vous soupçonner — qui peuvent être ceux qui vous ont ainsi mutilé ?
Non.
— Je suis désolé de vous trouver dans cet état : j’étais allé à votre recherche.
— Prêtez-moi une jarretière… Bien. Oh ! un brancard — pour le transporter doucement d’ici ( 54 ) !
— Hélas ! il s’évanouit !… Ô Cassio ! Cassio ! Cassio !
— Messieurs, je soupçonne cette créature — d’avoir pris part à ce crime… — Un peu de patience, mon brave Cassio !… Allons ! allons ! — Éclairez-moi. Voyons !
Reconnaissons-nous ce visage ou non ? — Hélas ! mon ami, mon cher compatriote ! — Roderigo !… Non… Si ! pour sûr ! Ô ciel ! c’est Roderigo !
— Quoi ! Roderigo de Venise !
— Lui-même, monsieur ; le connaissiez-vous ?
Si je le connaissais ! Certes.
— Le seigneur Gratiano !… J’implore votre bienveillant pardon. — Ces sanglantes catastrophes doivent excuser — mon manque de forme à votre égard.
Je suis content de vous voir.
— Comment êtes-vous, Cassio ? Oh ! un brancard ! un brancard !
Roderigo !
— Lui ! lui ! c’est bien lui !
Oh ! à merveille ! Le brancard !…
— Que ces braves gens l’emportent d’ici avec le plus grand soin. — Moi, je vais chercher le chirurgien du général…
Quant à vous, mistress, épargnez-vous toute cette peine.
Celui qui est là gisant, Cassio, — était mon ami cher. Quelle querelle y avait-il donc entre vous ?
— Nulle au monde. Je ne connais pas l’homme.
Eh bien ! comme vous êtes pâle !…
Oh ! Emportez-le du grand air.
— Restez, mes bons messieurs. Comme vous êtes pâle, petite dame !…
— Remarquez-vous l’effarement de son regard ?
— Si vous êtes déjà si atterrée, nous en saurons davantage tout à l’heure… — Observez-la bien ; je vous prie, ayez l’œil sur elle. — Voyez-vous, messieurs ? Le crime parlera toujours, — même quand les langues seraient muettes.
— Hélas ! qu’y a-t-il ? Qu’y a-t-il donc, mon mari ?
— Cassio a été attaqué ici dans les ténèbres — par Roderigo et des drôles qui se sont échappés. — Il est presque tué, et Roderigo est mort.
— Hélas, bon seigneur ! Hélas, bon Cassio !
— Voilà ce que c’est que de courir les filles… Je t’en prie, Emilia, — va demander à Cassio où il a soupé cette nuit.
Quoi ! Est-ce que cela vous fait trembler ?
— Il a soupé chez moi, mais cela ne me fait pas trembler.
— Ah ! il a soupé chez vous ! Je vous somme de venir avec moi.
— Infamie ! Infamie sur toi, prostituée !
— Je ne suis pas une prostituée ; j’ai une vie aussi honnête — que vous qui m’insultez.
Que moi ! Fi ! infamie sur toi !
— Gracieux seigneurs, allons-nous voir panser le pauvre Cassio ? — Venez, petite dame, il va falloir nous en conter d’autres. — Émilia, courez à la citadelle — dire à Monseigneur et à Madame ce qui est arrivé… — Partons, je vous prie.
Voici la nuit qui doit faire ma fortune ou ma ruine.
— C’est la cause, c’est la cause, ô mon âme ( 55 ) ! — Laissez-moi vous la cacher à vous, chastes étoiles ! — C’est la cause !… — Pourtant je ne veux pas faire couler son sang — ni faire de cicatrice à cette peau plus blanche que la neige — et aussi lisse que l’albâtre monumental.
— Pourtant il faut qu’elle meure ; autrement, elle en trahirait d’autres.
— Éteignons d’abord cette lumière, et puis…
— Ô haleine embaumée qui persuaderait presque — à la justice de briser son glaive… Encore un ! encore un !
— Sois ainsi quand tu seras morte, et je vais te tuer, — et je t’aimerai après… Encore un ! c’est le dernier ! — Jamais chose si douce ne fut aussi fatale. Il faut que je pleure, — mais ce sont des larmes cruelles. Cette douleur-là tient du ciel, — elle châtie qui elle aime… Elle s’éveille !
— Qui est là ? Othello ?
Oui, Desdémona.
— Voulez-vous venir au lit, monseigneur ?
— Avez-vous prié ce soir, Desdémona ?
Oui, monseigneur.
— Si vous vous souvenez de quelque crime — que la grâce du ciel n’ait pas encore absous, — implorez-la vite !
— Hélas ! monseigneur, que voulez-vous dire par là ?
— Allons ! faites et soyez brève. Je vais marcher en attendant. — Je ne voudrais pas tuer ton âme sans qu’elle fût préparée. — Non ! Le ciel m’en préserve ! Je ne voudrais pas tuer ton âme.
— Vous parlez de tuer ?
Oui, j’en parle.
Alors, que le ciel — ait pitié de moi !
Amen ! de tout mon cœur !
— Si vous parlez ainsi, j’espère que vous ne me tuerez pas.
Humph !
— Et pourtant j’ai peur de vous ; car vous êtes fatal — quand vos yeux roulent ainsi. Pourquoi aurais-je peur ? Je l’ignore, — puisque j’ignore ma faute ; cependant je sens que j’ai peur.
— Pense à tes péchés.
Ce sont les tendresses que j’ai pour vous.
— Oui, et c’est pour cela que tu meurs.
— C’est une mort contre nature que celle qui tue pour crime d’amour. — Hélas ! Pourquoi rongez-vous ainsi votre lèvre inférieure ? — Quelque passion sanglante agite tout votre être. — Ce sont de mauvais présages ; mais pourtant j’espère, j’espère — que ce n’est pas moi qu’ils menacent.
Paix ! et soyez calme.
— J’obéis. Mais de quoi s’agit-il ?
— Ce mouchoir que j’aimais tant et que je t’avais donné, — tu l’as donné à Cassio.
Non, sur ma vie et sur mon âme ! — Faites venir l’homme et interrogez-le.
Chère âme, prends garde, — prends garde au parjure : tu es sur ton lit de mort.
— Oui, mais pas pour y mourir encore !
Si ! immédiatement ! — Donc confesse franchement ton crime ; — car tu aurais beau en nier sous serment tous les chefs, — tu n’écarterais pas, tu n’étoufferais pas la forte conviction — dont je gémis. Tu vas mourir.
— Alors, que le Seigneur ait pitié de moi !
Amen, encore une fois !
— Et vous aussi, ayez pitié ! Jamais je ne — vous ai offensé de ma vie ; jamais je n’ai aimé Cassio — que de cette ordinaire affection à laquelle le ciel — m’autorisait. Jamais je ne lui ai donné de gage.
— Par le ciel ! J’ai vu mon mouchoir à sa main. — Ô femme parjure ! tu pétrifies mon cœur, — en voulant me faire voir dans l’action que j’ai résolue — un meurtre, et non plus un sacrifice ! — J’ai vu le mouchoir !
Alors, c’est qu’il l’a trouvé. — Je ne le lui ai jamais donné. Faites-le venir, — et qu’il avoue la vérité !
Il a avoué.
— Quoi, monseigneur ?
— Qu’il t’avait eue…
Quoi ! illégitimement !
— Oui.
Il ne le répétera pas.
Non, sa bouche est close ; — l’honnête Iago y a mis bon ordre.
— Oh ! ma frayeur devine ! Quoi ! il est mort !
— Quand il aurait eu autant de vies que de cheveux, ma grande vengeance — aurait eu de la rancune pour elles toutes.
Hélas ! il est trahi et je suis perdue !
— Fi donc, prostituée ! tu pleures pour lui devant ma face !
— Oh ! bannissez-moi, monseigneur, mais ne me tuez pas.
— À bas, prostituée !
— Tuez-moi demain ! Laissez-moi vivre cette nuit !
— Non ! Si vous vous débattez… ( 56 )
Rien qu’une demi-heure !
À l’exécution — pas de sursis !
Rien que le temps de dire une prière !
— Il est trop tard !
Dien !… Dieu !… Dieu !
— Monseigneur ! Monseigneur ! Holà ! Monseigneur ! Monseigneur !
— Quel est ce bruit ?… Pas morte ! pas encore tout à fait morte ! — Tout cruel que je suis, je ne suis pas sans pitié : — je ne voudrais pas prolonger ton supplice ! — Ainsi ! Ainsi ( 57 ) !
Holà ! monseigneur ! monseigneur !
Qui est là ?
— Oh ! mon bon seigneur, je voudrais vous dire un mot.
— Oui… C’est Émilia… Tout à l’heure !… Elle est morte… — Il est probable qu’elle vient me parler de la mort de Cassio ; — le bruit a été grand… Ah ! plus un mouvement ! — Calme comme la tombe… Est-il bon que je la laisse entrer ? — Je crois qu’elle remue encore… Non !… Que faire ? — Si elle entre, elle voudra sûrement parler à ma femme… — Ma femme ! ma femme ! Quelle femme ? Je n’ai pas de femme. — Oh ! insupportable idée ! Oh ! heure accablante ! — Il me semble qu’il devrait y avoir à présent une immense éclipse — du soleil et de la lune, et que le globe épouvanté — devrait s’entr’ouvrir à ce bouleversement.
— Je vous en conjure, laissez-moi vous parler, — Oh ! mon bon seigneur !
— Je t’avais oubliée. Allons, entre, Émilia.
— Doucement !… Tout à l’heure !… Tirons les rideaux… — Où es-tu ? Que me veux-tu, à présent ?
— Oh ! mon bon seigneur, il y a un meurtre affreux commis là-bas.
— Quoi ! à l’instant !
À l’instant même, monseigneur !
— C’est la conséquence de l’aberration de la lune : — elle approche de la terre plus près que de coutume, — et elle rend fous les hommes.
— Monseigneur, Cassio a tué un jeune Vénitien — nommé Roderigo.
Roderigo tué ! — Et Cassio tué !
Non, Cassio n’est pas tué.
— Cassio n’est pas tué ? Alors le meurtre détonne, — et l’harmonieuse vengeance est faussée !
— Ô injustement ! injustement tuée !
Ciel ! Quel est ce cri ?
— Ce cri ! Lequel ?
— Horreur !… Hélas ! c’était la voix de madame… — Au secours ! au secours ! Holà ! au secours !… Ô madame, parlez encore ! — Douce Desdémona ! ô douce maîtresse, parlez !
— Je meurs innocente !
Mais qui a commis — cette action ?
— Personne ! Moi ! moi-même ! Adieu ! — Recommande-moi à mon bon seigneur… Oh ! adieu !
— Mais comment aurait-elle été assassinée ?
Hélas ! qui sait ?
— Vous l’avez entendue le dire elle-même : ce n’est pas moi.
— Elle l’a dit ; je suis tenue de rapporter la vérité.
— Elle est allée, la menteuse, dans l’enfer brûlant : — c’est moi qui l’ai tuée.
Oh ! elle n’en est que plus un ange, — et vous n’en êtes qu’un plus noir démon.
— Elle tournait au dévergondage, et c’était une putain !
— Tu la calomnies, et tu es un démon.
— Elle était perfide comme l’onde.
— Tu es effréné comme la flamme d’oser dire — qu’elle était perfide. Oh ! elle était d’une loyauté céleste.
— Cassio l’avait saillie ! Demande à ton mari d’ailleurs. — Oh ! je serais damné au-dessous de toutes les profondeurs de l’enfer, — si je n’étais pas allé, sur le terrain du juste, jusqu’à cette extrémité. Ton mari a su tout cela.
Mon mari ?
Ton mari !
— Qu’elle était infidèle au lit nuptial ?…
Oui, avec Cassio. — Si elle avait été fidèle, — quand le ciel m’aurait offert un autre univers — formé d’une seule topaze massive et pure, — je ne l’aurais pas cédée en échange.
Mon mari !
Oui, c’est lui qui m’a le premier parlé d’elle… — C’est un honnête homme, et il a horreur de la fange — qui s’attache aux actions immondes.
Mon mari !
— À quoi bon cette répétition, femme ? Je dis ton mari.
— Ô ma maîtresse, la scélératesse a pris pour jouet l’amour. — Mon mari a dit qu’elle était infidèle ?
Lui-même, femme. — Je dis ton mari ; comprends-tu le mot ? — Mon ami, ton mari, l’honnête, l’honnête Iago !
— S’il a dit cela, puisse son âme pernicieuse — pourrir d’un demi- atome chaque jour ! Il a menti du fond du cœur ! — Elle n’était que trop follement éprise de son affreux choix.
— Ah !
Fais ce que tu voudras. — Ton action n’est pas plus digne du ciel, — que tu n’étais digne d’elle.
Taisez-vous ! cela vaudra mieux !
— Tu n’as pas pour faire le mal la moitié de la force — que j’ai pour le souffrir. Ô dupe ! Ô idiot ! — aussi ignorant que la crasse ! Tu as commis une action… — Je ne m’inquiète pas de ton épée… Je te ferai connaître, — dussé-je perdre vingt vies !… Au secours ! holà ! Au secours ! Le More a tué ma maîtresse ! Au meurtre ! Au meurtre !
— Que s’est-il passé ? Qu’y a-t-il, général ?
— Ah ! vous voilà, Iago ! Il faut que vous ayez bien agi — pour que les gens vous jettent leurs meurtres sur les épaules !
— Que s’est-il passé ?
— Démens ce misérable, si tu es un homme ! — Il prétend que tu as dit que sa femme le trompait. — Je sais bien que tu ne l’as pas dit : tu n’es pas un tel misérable. — Parle, car mon cœur déborde.
— Je lui ai dit ce que je pensais ; et je ne lui ai rien dit — qu’il n’ait trouvé lui-même juste et vrai.
— Mais lui avez-vous jamais dit qu’elle le trompait ?
— Oui.
— Vous avez dit un mensonge, un odieux, un damné mensonge ! — Un mensonge, sur mon âme ! un infâme mensonge ! — Elle, le tromper ! avec Cassio !… Avez-vous dit avec Cassio ?
— Avec Cassio, mistress ! Allons, retenez votre langue sous le charme !
— Je ne veux pas retenir ma langue. C’est mon devoir de parler. — Ma maîtresse est ici gisante, assassinée dans son lit.
— À Dieu ne plaise !
— Et ce sont vos rapports qui ont provoqué l’assassinat !
— Çà ! ne vous ébahissez pas, mes maîtres : c’est la vérité.
— C’est une étrange vérité.
— Ô monstrueuse action !
Trahison ! trahison ! trahison !… — J’y songe, j’y songe… Je devine ! Oh ! trahison ! trahison !… — Je l’ai pensé alors !… Je me tuerai de douleur… — Oh ! trahison !
Allons, êtes-vous folle ? Rentrez à la maison, je vous l’ordonne.
— Mes bons messieurs, ne me laissez pas interdire la parole ! — Il est juste que je lui obéisse, mais pas à présent ! — Il se peut, Iago, que je ne retourne jamais à la maison.
— Oh ! oh ! oh !
Oui, jette-toi là et rugis ! — Car tu as tué la plus adorable innocente — qui ait jamais levé les yeux au ciel.
Oh ! elle était impure !
— Je ne vous reconnaissais pas, mon oncle : votre nièce est ici gisante : — ces mains viennent en effet de lui ôter le souffle. — Je sais que cette action semble horrible et hideuse.
— Pauvre Desdémona ! Je suis heureux que ton père ne soit plus ! — Ton mariage lui a été fatal, et une pure douleur — a tranché le fil usé de ses jours. S’il vivait encore, — ce spectacle l’aurait jeté dans le désespoir ; il aurait maudit son bon ange, — et il serait tombé parmi les réprouvés.
— C’est bien malheureux, mais Iago sait — qu’elle a mille fois commis avec Cassio — l’acte d’impudeur. Cassio l’a avoué. — Et elle l’a récompensé de ses tendres labeurs — en lui donnant le premier souvenir, le premier gage d’amour — qu’elle avait eu de moi ; je l’ai vu à la main de Cassio ; — c’était un mouchoir, antique offrande — que ma mère avait reçue de mon père.
— Ô ciel, ô puissances célestes !
Allons, taisez-vous.
— Le jour se fera ! le jour se fera !… Me taire, monsieur ? Non ! — Non, je veux parler, libre comme l’air ! — Quand le ciel et les hommes et les démons, quand tous, — tous, tous crieraient : Honte ! sur moi, je parlerai.
— Soyez raisonnable et rentrez.
Je ne veux pas.
Fi ! — Votre épée contre une femme !
— Ô More stupide ! ce mouchoir dont tu parles, — je l’avais trouvé par hasard et donné à mon mari : — car maintes fois, avec une insistance solennelle — que ne méritait pas un pareil chiffon, — il m’avait suppliée de le voler !
Misérable catin !
— Elle l’a donné à Cassio ! Non. Hélas ! c’est moi qui l’ai trouvé — et qui l’ai donné à mon mari !
Carogne, tu mens !
— Par le ciel, je ne mens pas ! Je ne mens pas, messieurs !
— Ô meurtrier idiot ! qu’est-ce qu’un fou pareil — pouvait faire d’une si noble femme ?
N’y a-t-il donc de foudres au ciel — que pour tonner ? Oh ! l’insigne scélérat !
— Elle tombe ; pour sûr, il a tué sa femme.
— Oui, oui. Oh ! mettez-moi à côté de ma maîtresse.
— Il s’est enfui, laissant sa femme assassinée.
— L’infâme scélérat ! Prenez cette épée — que je viens de retirer au More, — et allez garder la porte en dehors ; ne le laissez pas sortir, — tuez-le plutôt. Moi, je cours après le fuyard, — car c’est un misérable damné !
Je ne suis même plus vaillant. — Le premier marmouset venu me prend mon épée ! — Mais de quel droit l’honneur survivrait-il à l’honnêteté ? — Que tout finisse à la fois !
Que présageait ta chanson, maîtresse ?… — Écoute ! Peux-tu m’entendre ? Je vais faire comme le cygne — et expirer en musique… Le saule ! Le saule ! Le saule !… — More, elle était chaste ; elle t’aimait, cruel More ! — Puisse mon âme n’aller à la béatitude que si je dis vrai ! — En disant ce que je pense, je meurs, je meurs !
— J’ai une autre arme dans cette chambre : — c’est une épée d’Espagne trempée dans l’eau glacée. — Oh ! la voici.
Mon oncle, il faut que je sorte !
— Si tu essayes, il t’en coûtera cher. — Tu n’as pas d’arme ; il faut te résigner forcément.
— Regarde-moi donc, et parle-moi ; — sinon, tout désarmé que je suis, je me jette sur toi.
— Qu’y a-t-il ?
— Regardez ! j’ai une arme : — jamais meilleure épée n’appuya — sur la cuisse d’un soldat. J’ai vu le jour — où, avec ce faible bras et cette bonne lame, — je me suis fait un chemin à travers des obstacles — vingt fois plus puissants que votre résistance. Mais, ô vaine forfanterie ! — qui peut maîtriser sa destinée ? Il n’en est plus ainsi à présent ! — Ne vous effrayez pas, même en me voyant armé. — Voici le terme de mon voyage, en voici le but, — voici le point de repère de ma voile épuisée ! — Vous reculez d’effroi ? Crainte superflue ! — Menacez seulement d’un roseau la poitrine d’Othello, — et il reculera… Où donc irait Othello ?
— Ah ! quelle mine tu as maintenant, fille de mauvaise étoile ! — Pâle comme ta chemise ! — quand nous nous rencontrerons au jour du jugement, — ton apparition précipitera mon âme du ciel, — et les démons l’attraperont. Froide ! Froide, ma fille ! — Froide comme ta chasteté !… — Ô maudit, maudit scélérat !… Fouettez-moi, démons, — loin des jouissances de cette vision céleste ! — Soufflez-moi dans vos ouragans ! Rôtissez-moi dans le soufre ! — Lavez-moi aux torrents profonds de la flamme liquide !… — Ô Desdémona ! Desdémona ! Morte ! — morte ! Oh ! oh ! oh !
— Où est ce forcené ? où est ce malheureux ?
— Voici celui qui fut Othello : me voici.
— Et où est cette vipère ? Faites avancer ce scélérat !
— Je regarde ses pieds… Mais c’est une fable. — Si tu es un diable, je ne puis te tuer.
— Arrachez-lui son épée.
Mon sang coule, monsieur ; mais je ne suis pas tué.
— Je n’en suis pas fâché : je souhaite que tu vives : — car à mon sens, c’est un bonheur de mourir.
— Ô Othello, toi qui, si bon jadis, — es ainsi tombé dans le piége d’un scélérat maudit, — que peut-on te dire ?
Tout ! tout ! — Appelez-moi honorable meurtrier, si vous voulez ; — car je n’ai rien fait par haine, j’ai fait tout par honneur.
— Ce misérable a en partie confessé son crime. — Étiez-vous d’accord avec lui pour la mort de Cassio ?
— Oui.
Cher général, je ne vous ai jamais donné sujet de haine.
— Je le crois, et j’implore votre pardon… — Voulez-vous, je vous prie, demander à ce demi-démon — pourquoi il m’a ainsi englué corps et âme ?
— Ne me demandez rien : ce que vous savez, vous le savez. — Désormais, je ne dis plus une parole.
— Quoi ! pas même pour prier ?
La torture vous ouvrira les lèvres.
— Tu fais bien, après tout.
— Monsieur, vous allez apprendre ce qui est arrivé ; — car vous l’ignorez, je pense. Voici une lettre — qu’on a trouvée dans la poche de Roderigo assassiné, — et en voici une seconde. L’une prouve — que Roderigo devait se charger — du meurtre de Cassio.
— Ô scélérat !
Abomination païenne !
— L’autre est une lettre de reproches — trouvée aussi dans la poche du mort, que sans doute — Roderigo voulait envoyer à ce damné scélérat, — mais il paraît que dans l’intervalle Iago — est survenu et l’a satisfait.
Oh ! le pernicieux drôle ! — Comment, Cassio, avez-vous eu ce mouchoir — qui était à ma femme ?
Je l’ai trouvé dans ma chambre ; — et lui-même vient d’avouer à l’instant — qu’il l’avait laissé tomber pour le projet spécial — qui a réussi selon ses désirs.
Ô niais ! niais ! niais !
— En outre, dans cette même lettre, Roderigo — reproche à Iago de l’avoir poussé — à me braver sur la place de garde. Et tout à l’heure encore, — quand on le croyait mort depuis longtemps, il a dit qu’Iago l’avait aposté — et qu’Iago l’avait frappé.
— Vous allez quitter cette chambre et nous suivre. — Votre pouvoir, votre commandement vous sont enlevés, — et c’est Cassio qui gouverne à Chypre. Quant à ce gueux, — s’il est quelque savant supplice — qui puisse le torturer en le laissant vivre longtemps, — il lui est réservé.
Vous, vous resterez prisonnier — jusqu’à ce que la nature de votre faute soit connue — du Sénat de Venise… Allons, qu’on l’emmène !
— Doucement, vous ! Un mot ou deux avant que vous partiez ! — J’ai rendu à l’État quelques services, on le sait : n’en parlons plus. Je vous en prie, dans vos lettres, — quand vous raconterez ces faits lamentables, — parlez de moi tel que je suis ; n’atténuez rien, — mais n’aggravez rien. Alors vous aurez à parler — d’un homme qui a aimé sans sagesse, mais qui n’a que trop aimé, — d’un homme peu accessible à la jalousie, mais qui, une fois travaillé par elle, — a été entraîné jusqu’au bout, d’un homme dont la main, — comme celle du Juif immonde, a jeté au loin une perle — plus riche que toute sa tribu, d’un homme dont les yeux vaincus, — quoique inaccoutumés à l’attendrissement, — versent des larmes aussi abondamment que les arbres arabes — leur gomme salutaire ! Racontez cela, et dites en outre qu’une fois, dans Alep, — voyant un Turc, un mécréant en turban, battre un Vénitien et insulter l’État, — je saisis ce chien de circoncis à la gorge — et le frappai ainsi.
— Ô conclusion sanglante !
Toute parole serait perdue.
— Je t’ai embrassée avant de te tuer… Il ne me reste plus — qu’à mourir en me tuant sur un baiser !
— Voilà ce que je craignais, mais je croyais qu’il n’avait pas d’arme ; — car il était grand de cœur !
Ô limier de Sparte ! — plus féroce que l’angoisse, la faim ou la mer ! — Regarde le fardeau tragique de ce lit ! — Voilà ton œuvre !… Ce spectacle empoisonne la vue. — Qu’on le voile !
Gratiano, gardez la maison, — et saisissez-vous des biens du More, — car vous en héritez.
À vous, seigneur gouverneur, — revient le châtiment de cet infernal scélérat. — Décidez l’heure, le lieu, le supplice… Oh ! qu’il soit terrible ! — Quant à moi, je m’embarque à l’instant et je vais au Sénat — raconter, le cœur accablé, cette accablante aventure.
↑ (11) Le commentateur Malone, dans la classification chronologique des pièces de Shakespeare, fixe à l’année 1611 la première représentation d’ Othello , mais un manuscrit récemment découvert par M. Collier dans les archives de Bridgewater-House, a démontré l’erreur de cette classification. Dans le compte des dépenses faites par lady Derby et par sir Thomas Egerton pour la réception de la reine Élisabeth à leur château de Harefield, en l’an de grâce 1602, il est fait mention d’une somme de dix livres accordées pour la représentation d’ Othello au comédien Burbage et à sa troupe. Voici en quels termes singulièrement dédaigneux ce payement est mentionné dans la note tout entière écrite de la main de sir Arthur Mainwaring :
Les fêtes de Harefield durèrent trois jours et coûtèrent environ 10,000 livres (250,000 francs de notre monnaie).
La loterie dont il s’agit ici était une galanterie faite aux femmes qui avaient été conviées à ces fêtes. Il paraîtrait qu’un arbre artificiel avait été dressé, portant à des branches des cœurs d’or et d’argent en guise de fruits. Chaque dame qui gagnait à la tombola cueillait un de ces fruits, l’ouvrait et y trouvait un quatrain à l’éloge de sa beauté. On a conservé la copie de ces madrigaux que se partagèrent toutes les heureuses, lady Derby, lady Huntingdon, lady Hunsdon, lady Berkeley, lady Stanhope, lady Compton, lady Fielding, mesdames Gresley, Packington, K. Fischer, Saycheverell, M. Fischer, Davers et Egerton. Ces madrigaux sont signés W. S K., et, comme le K, légèrement tremblé a un peu l’apparence d’un H, quelques archéologues ont cru reconnaître les initiales de William Shakespeare. Je ne puis, pour ma part, adopter cette opinion, et attribuer à l’auteur d’ Othello ces devises dont nos mirlitons ne voudraient pas. Pour l’édification de nos lecteurs, je traduis ici les deux premières.
Comme ce vœu est sans fin, infinie soit votre joie !
Faites cas du souhait et non du brimborion qui le contient !
Que, pour un bonheur passé, Dieu vous en envoie sept,
Et à la fin les joies infinies du ciel !
Hélas ! votre fortune devrait être meilleure.
Votre serviteur sera toujours votre débiteur.
Puisque rien n’égale vos mérites,
Acceptez le cœur fidèle de votre serviteur.
Comment le plus grand poëte de la Renaissance aurait-il pu commettre ces quatrains-là ?
Une découverte qui me paraît bien plus intéressante et dont nous devons remercier M. Collier, c’est celle de la ballade anonyme qu’inspira la représentation d’ Othello à quelque ménestrel contemporain de Shakespeare. Je traduis ici cette ballade, parce qu’elle me paraît rendre d’une manière originale l’impression de la foule qui se pressait au théâtre de notre poëte, et aussi parce qu’elle contient quelques révélations curieuses sur la manière dont le drame était joué vers la fin du règne de Jacques I er .
Les affreux effets de la jalousie,
La rancune mortelle d’Othello,
La cruelle trahison d’Iago,
Et la mort de Desdémona,
Voilà ce que, si vous voulez l’acheter,
Vous pouvez lire dans cette ballade
Qui raconte l’action la plus noire, la plus sanguinaire
Que les yeux aient jamais vue.
Dans la cité de Venise, il y a longtemps,
Vivait un noble More
Qui à la fille d’un prince
S’était marié en secret.
Elle était aussi blanche qu’il était noir,
— Un rayon et un nuage ! —
Elle était douce comme une joueuse enfant,
Mais il était farouche et fier,
Et il l’aimait autant qu’il pouvait,
Car elle l’aimait tendrement.
Elle raffolait de son front sombre
Et de sa personne basanée.
Othello était ce noble More,
Un soldat souvent éprouvé
Qui gagna bien des victoires
Pour enfler l’orgueil vénitien !
Desdémona la blonde était le nom
Que portait cette aimable dame.
Son père avait grande richesse et grand crédit,
Et elle était son unique héritière.
Aussi, dès qu’il découvrit
Que sa fille était ainsi pourvue,
Il s’évertua à briser leur lien,
Mais ne fit que le raffermir.
Il se réjouit d’apprendre,
Ayant travaillé dans ce but,
Que l’État voulait séparer le More de sa femme
Pour l’envoyer contre le Turc.
Mais elle ne voulut pas rester en arrière.
Ne s’étant pas mariée pour cela ;
Elle voulait vivre et mourir avec un homme si bon !
Et elle l’avoua sans détour.
Pour lors les Turcs menacèrent l’île
De Chypre d’une attaque,
Et Othello dut s’y rendre,
Et cela sans délai.
Vers Chypre tous deux font voile, sans que la crainte
Puisse toucher le cœur de la dame ;
Le seigneur qu’elle aimait, elle le savait près d’elle,
Et la mort même ne l’en séparerait pas.
Mais dès qu’ils vinrent à l’île de Chypre,
Ils reconnurent à leur grande joie
Que le ciel avait fait lui-même la bataille,
Et que les Turcs étaient coulés et noyés.
Un ouragan venait d’assaillir leur flotte
Qui presque toute avait péri,
Et vous avouerez qu’il était bien juste
Que le Croissant portât sa croix.
Tandis qu’ils séjournaient dans l’île,
Le malheur fut attiré sur eux
Par la perfidie d’un fourbe Espagnol
Que je vais maintenant vous dire.
Il était l’enseigne du More
Qui, tant ses menées étaient cachées,
Le crut honnête, loyal et sûr,
Jusqu’à ce qu’il reconnût la déception.
Iago était le nom du monstre
Qui depuis longtemps aimait la dame ;
Mais celle-ci avait repoussé ses prières,
Bien qu’avec une voix douce.
Pour cela il voua une rancune silencieuse
— À l’heureux More,
Et trouva sans délai un moyen
De rendre sa vengeance certaine.
Il y avait un capitaine de troupe,
— Appelé Cassio,
Que la nature avait fait de joyeuse humeur,
Et d’une constitution forte et généreuse.
Il était lieutenant du More,
— Poste de confiance et de valeur, —
Et aussi il dut avoir sa part
De la haine du traître odieux.
Celui-ci murmura au dos d’Othello
Que sa femme avait changé de goût,
Qu’elle n’aimait pas le noir de suie
Et que (lui-même le reconnaîtrait bientôt)
Elle lui préférait de beaucoup le teint vermeil
De ses propres compatriotes.
Il lui dit enfin d’avoir l’œil
Désormais sur la conduite de Desdémona.
— Bah ! bah ! dit hâtivement le More,
Vous en avez menti par la gorge !
— Je voudrais l’avoir fait, fit l’autre, car pour sûr
J’aurais mieux aimé mourir
Que de voir ce que j’ai vu.
— Qu’avez-vous vu, cria le More ?
— Ce qui peut convenir à une gueuse.
Non à la femme de mon cher général.
— Je ne veux plus rien entendre, fit Othello.
Il est vrai que je suis noir
Et qu’elle est blanche comme un ciel de matin ;
Mais cela elle l’a toujours su.
— Soit ! Seulement ayez l’œil
Sur ses actions à présent.
Cassio est son homme. Je ne mens pas,
Comme vous le reconnaîtrez bientôt !
Vous croyiez que c’était par amour pour vous
Qu’elle est venue dans cette île brûlante !
C’est que Cassio était avec vous et que la dame
Lui souriait tendrement.
Je ne puis que m’affliger de voir Monseigneur
Trompé ainsi de gaieté de cœur.
De grâce, prenez ma parole,
C’est une vérité qu’il faut croire.
O Dieu ! quelle preuve as-tu de cela,
Quelle preuve qu’elle est coupable ?
— Vous voulez une preuve ?… Il n’y a pas de mal…
Je vais vous en donner une preuve sur mon âme,
Cassio jase dans son sommeil,
Et alors parle de votre femme.
Il ne peut garder un secret,
Quand il irait de sa vie !
— Cela montre qu’il peut aimer ma femme,
Répartit le More hésitant
Et, s’il est vrai qu’elle l’aime aussi,
Tous deux eussent mieux fait de mourir !
— Tenez, Monseigneur, dit lago,
Reconnaissez-vous ce souvenir ?
Et alors il déploie un mouchoir
Qu’Othello connaissait bien.
Il l’avait donné à Desdémona,
Comme cadeau de noces,
Tant la broderie en était magnifique.
À cette vue il faillit éclater de rage.
— D’où tiens-tu cela ? D’où tiens-tu cela ?
Parle ou meurs à l’instant !
— Elle l’a donné à Cassio ; mais pourquoi
Roulez-vous ainsi vos yeux jaunes ?
Ce n’est qu’un des mille gages
Dont il peut se targuer ;
Elle aussi, sans doute, en a reçu bon nombre.
Peu m’importe qui en a le plus !
Or, ce fameux mouchoir,
lago l’avait volé le matin même,
Et c’est ainsi que le haineux larron
Tortura l’âme du brave Othello.
Sa femme était chaste et pure comme la rosée
Sur le lis blanc.
Sa passion effrénée ne connut plus de bornes.
S’élançant brusquement,
Il courut vers sa femme comme elle reposait
Sur son lit vierge ;
Et alors il teignit d’un rouge sanglant
Ses mains du noir le plus sombre.
Mais d’abord il lui reprocha son crime
Qu’elle ne cessa de nier,
Ne demandant qu’un peu de répit
Pour prouver l’imposture du traître.
Ô lamentable spectacle de voir
Un être si doux et si beau
Traîné avec cette sauvage cruauté
Par sa longue et charmante chevelure !
Alors arriva le misérable pour réjouir
De cette vue son cœur noir.
Mais nombre de voix témoignèrent bientôt
Que la dame avait été fidèle.
On prouva qu’il avait volé le mouchoir
Et l’avait posé là
Où Cassio devait venir,
Pour le prendre au piége.
Othello se tenait comme effaré
À écouter ce qu’on lui démontrait :
Même en pensée Desdémona
N’avait jamais connu le péché !
Il écumait, il bondissait, il rageait
En pensant à son action.
Il frappa Iago sur le plancher,
Mais ne parvint qu’à le faire saigner.
Il fut sauvé pour la mortelle torture,
Et mourut en la subissant.
Leçon trop douce pour le fourbe !
Puissent tous ses pareils la recevoir !
Sur le corps de Desdémona
Othello alors se jeta,
Dans l’agonie d’un remords profond,
Le cœur brisé :
— Racontez, dit-il avec charité,
Ce qu’en ce jour vous avez vu.
Songez aux services que j’ai rendus à l’État,
Et à ce que j’ai été jadis.
Alors, avec un poignard humide encore
Du sang de sa chère dame,
Il se frappa, faisant ainsi jaillir
Son âme en un flot sanglant.
Cette histoire, vous l’avez vue souvent
Représentée pour de l’argent par des acteurs,
Mais toujours si bien qu’on avait peine à dire
Si ce n’était pas en effet la réalité.
Richard Burbage, ce fameux homme,
Cet acteur sans égal,
Commença sa carrière avec ce rôle
Et le garda bien des années.
Shakespeare était bien heureux, je trouve,
D’avoir un tel acteur.
Si aujourd’hui seulement nous avions son pareil,
Je me tiendrais pour satisfait !
Cette ballade, on le voit, a été composée après la mort de Burbage, c’est-à-dire après l’année 1619. L’auteur se trompe en déclarant que le célèbre comédien débuta sur la scène par le rôle d’Othello ; il est vrai qu’il créa ce rôle, mais ce fut après en avoir joué beaucoup d’autres. Malgré ses erreurs d’analyse, cette ballade était digne d’être préservée, car elle fournit des indications précieuses. Elle constate le succès prolongé d’ Othello ; elle analyse en quelque sorte l’émotion populaire, et nous indique quelques jeux de scène curieux que nous ignorions. Ainsi, il paraîtrait qu’Iago, tout en parlant à Othello, se plaçait derrière lui de telle sorte que le More ne pût voir son visage. C’était là comme un surcroît de précaution que l’enseigne prenait pour ne pas avoir à subir le regard inquisiteur de son général. — Il semblerait en outre que l’acteur chargé du principal rôle, loin d’atténuer l’horreur de la scène finale, l’exagérait au contraire en traînant Desdémona par les cheveux. J’ai peine à croire que Shakespeare vivant eût autorisé cette aggravation de supplice.
↑ (12) Ce Thomas Walkey, dont je traduis ici la hautaine adresse au lecteur, fut le premier éditeur d’ Othello . Il avait acheté le droit de publier la pièce et fait enregistrer son droit au Stationers’ Hall , le 6 octobre 1621. L’édition parut seulement en 1822, dans le format in-quarto . J’ai feuilleté cet été même, au British museum , un des rares exemplaires qui en restent. C’est un petit volume de 99 pages, imprimé en caractères très-serrés, et couvert d’une reliure moderne en maroquin rouge. La division par scènes n’y est pas indiquée ; la division par acte ne l’est qu’imparfaitement. Aucune séparation intermédiaire n’y est marquée entre l’acte II et l’acte IV.
La seconde édition que donna un an plus tard le grand in-folio de 1823 ne reçut pas, comme la première, la sanction légale de l’enregistrement. Là, Othello , divisé à peu près régulièrement en actes et en scènes, parut dans la série des tragédies entre Le Roi Lear et Antoine et Cléopâtre .
La pièce, imprimée, comme toutes les autres, sur deux colonnes, commence à la page 310 et finit à la page 339, occupant ainsi dix-neuf feuillets de la bible Shakespearienne.
Les deux éditions de 1622 et de 1623 ont été composées sur deux manuscrits différents, ce qui a permis de les rectifier l’une par l’autre. L’édition de 1622 contient dix vers ou lignes de plus que l’édition de 1623 ; en revanche, l’édition de 1623, imprimée sans doute sur un manuscrit postérieur en date, contient des additions considérables, faisant un ensemble de 163 vers ou lignes. Le texte de la première édition, qui est considéré comme le plus pur, a été celui que j’ai adopté, tout en prenant soin de le compléter par le texte de la seconde. Le lecteur trouvera, au reste, toutes les variantes indiquées dans les notes.
↑ (13) Ce nom superbe Othello ne se trouve pas dans la nouvelle de Giraldi-Cinthio, que Gabriel Chappuys traduisit chez nous en 1584 et que Shakespeare connut sans doute par quelque version anglaise de cette traduction. Malone a indiqué l’origine de ce nom que le poëte a tiré d’une autre nouvelle italienne traduite par Reynolds, et intitulée La vengeance de Dieu contre l’adultère . Orhollo y est désigné comme un vieux soldat allemand.
↑ (14) Le nom d’ Iago se trouve, ainsi que celui d’ Émilia , dans un vieux roman publié au commencement du dix-septième siècle sous ce titre : « La première et la seconde partie de l’histoire du fameux Euordanus, prince de Danemark, avec les étranges aventures de Iago, prince de Saxe . »
↑ (15) La liste de personnages, telle que je la donne ici, est textuellement traduite sur celle que l’édition in-folio publie, non en tête, mais à la fin du drame. Sans doute l’imprimeur de 1623 a reproduit, telles quelles les désignations de caractères faites sur le manuscrit par quelque chef de troupe, bien à l’insu de Shakespeare.
↑ (16) La république de Venise fit occuper l’île de Chypre, en 1471, quand elle fut choisie pour tutrice du fils de Catherine Cornaro. Catherine avait, on se rappelle, épousé un bâtard de Jean III (de la maison de Lusignan) et était devenue reine de Chypre, grâce à l’usurpation commise par son mari. Bientôt veuve, elle réclama pour la royauté chancelante de son enfant la tutelle du sénat de Venise. L’île reçut alors une garnison vénitienne ; mais ce ne fut qu’en 1489, par une abdication obtenue de Catherine, que la république acquit sur Chypre une souveraineté absolue : elle la garda jusqu’en 1571. À cette époque, sous le règne de Sélim, l’île tomba au pouvoir des Turcs. La capitale, Nikosie, fut emportée d’assaut, et le principal port, Famagusta, capitula après une héroïque résistance. C’est donc dans le courant du seizième siècle, pendant la lutte que soutint Venise contre l’empire turc, qu’il faudrait placer l’action d’ Othello .
↑ (17) « Sang dieu ! Vous ne voulez pas m’entendre, » tel est le texte de l’édition de 1622. L’édition de 1623 supprime le juron et dit tout simplement : « Vous ne voulez pas m’entendre. » Cette suppression a été faite en exécution de l’ordonnance royale de 1604 qui interdisait à la scène la profanation du nom de la Divinité. On doit conclure de là que l’édition de 1622 a été composée sur un manuscrit antérieur à 1604, et l’édition de 1623, sur un manuscrit postérieur à cette date.
↑ (18) Les dix-sept vers commençant par ces mots : « Si c’est de votre plein gré , » et finissant par ceux-ci : « Édifiez-vous vous-même sur-le-champ , » ne se trouvent pas dans l’édition in-quarto et ont été ajoutés après coup au texte de l’édition in-folio .