Traduction humaine · Traduction de François-Victor Hugo (†1873) · Source: Wikisource · Domaine public
— Digne Othello, je suis dangereusement blessé. — Votre officier Iago peut, — en m’épargnant des paroles qui en ce moment me feraient mal, — vous raconter tout ce que je sais. Je ne sache pas — que cette nuit j’aie dit ou fait rien de blâmable, — à moins que la charité pour soi-même ne soit parfois un vice, — et que ce ne soit un péché de nous défendre — quand la violence nous attaque.
Ah ! par le ciel, — mon sang commence à dominer mes inspirations les plus tutélaires, — et la colère, couvrant de ses fumées mon calme jugement, — essaye de m’entraîner. Pour peu que je bouge, — si je lève seulement ce bras, le meilleur d’entre vous — s’abîmera dans mon indignation. Dites-moi — comment cette affreuse équipée a commencé et qui l’a causée ; — et celui qui sera reconnu coupable, — me fût-il attaché dès la naissance comme un frère jumeau, — je le rejetterai de moi… Quoi ! Dans une ville de guerre, — encore frémissante, où la frayeur déborde de tous les cœurs, — engager une querelle privée et domestique, — la nuit, dans la salle des gardes, un lieu d’asile ! — C’est monstrueux !… Iago, qui a commencé ?
— Si, par partialité d’affection ou d’esprit de corps, — tu dis plus ou moins que la vérité, — tu n’es pas un soldat !
Ne me touchez pas de si près… — J’aimerais mieux avoir la langue coupée — que de faire tort à Michel Cassio ; — mais je suis persuadé que je puis dire la vérité — sans lui nuire en rien, voici les faits, général : — tandis que nous causions, Montano et moi, — arrive un individu criant au secours ! — et, derrière lui, Cassio, l’épée tendue, — prêt à le frapper. Alors, seigneur,
Ce gentilhomme — s’interpose devant Cassio et le supplie de s’arrêter. — Moi, je me mets à la poursuite du criard — pour l’empêcher, comme cela est arrivé, — d’effrayer la ville par ses clameurs. Mais il avait le pied si leste — qu’il a couru hors de ma portée, et je suis revenu d’autant plus vite — que j’entendais le cliquetis et le choc des épées — et Cassio qui jurait très-fort : ce que jusqu’ici — il n’avait jamais fait, que je sache. Quand je suis rentré, — et ce n’a pas été long, je les ai trouvés l’un contre l’autre, — en garde et ferraillant, exactement comme ils étaient — quand vous êtes venu vous-même les séparer. — Je n’ai rien à dire de plus, — si ce n’est que les hommes sont hommes, et que les meilleurs s’oublient parfois. — Quoique Cassio ait eu un petit tort envers celui-ci — (on sait que les gens en rage frappent ceux à qui ils veulent le plus de bien), — il est certain, selon moi, que Cassio — a reçu du fuyard quelque outrage excessif — que la patience ne pouvait supporter.
Je le vois, Iago, — ton honnêteté et ton affection atténuent cette affaire — pour la rendre légère à Cassio… Cassio, je t’aime, — mais désormais tu n’es plus de mes officiers.
— Voyez si ma douce bien-aimée n’a pas été réveillée !…
— Que se passe-t-il donc, cher ?
Tout est bien, ma charmante ! — Viens au lit.
Monsieur, pour vos blessures, — je serai moi-même votre chirurgien… Qu’on l’emmène !
— Iago, parcours avec soin la ville, — et calme ceux que cette ignoble bagarre a effarés… — Allons, Desdémona ! C’est la vie du soldat — de voir ses salutaires sommeils troublés par l’alerte.
Quoi ! Êtes-vous blessé, lieutenant ?
Oui, et incurable.
Diantre ! au ciel ne plaise !
Réputation ! Réputation ! Réputation ! Oh ! J’ai perdu ma réputation ! J’ai perdu la partie immortelle de moi-même, et ce qui reste est bestial !… Ma réputation, Iago, ma réputation !
Foi d’honnête homme ! J’avais cru que vous aviez reçu quelque blessure dans le corps : c’est plus douloureux là que dans la réputation. La réputation est un préjugé vain et fallacieux : souvent gagnée sans mérite et perdue sans justice. Vous n’avez pas perdu votre réputation du tout, à moins que vous ne vous figuriez l’avoir perdue. Voyons, l’homme ! Il y a des moyens de ramener le général. Il vous a renvoyé dans un moment d’humeur, punition prononcée par la politique plutôt que par le ressentiment ; juste comme on frapperait son chien inoffensif pour effrayer un lion impérieux. Implorez-le de nouveau, et il est à vous.
J’aimerais mieux implorer son mépris que d’égarer la confiance d’un si bon chef sur un officier si léger, si ivrogne et si indiscret !… Être ivre ! jaser comme un perroquet et se chamailler ! Vociférer, jurer et parler charabia avec son ombre ( 33 ) !… Ô toi, invisible esprit du vin, si tu n’as pas de nom dont on te désigne, laisse-nous t’appeler démon !
Quel était celui que vous poursuiviez avec votre épée ? Que vous avait-il fait ?
Je ne sais pas.
Est-il possible ?
Je me rappelle une masse de choses, mais aucune distinctement ; une querelle, mais nullement le motif. Oh ! se peut-il que les hommes s’introduisent un ennemi dans la bouche pour qu’il leur vole la cervelle, et que ce soit pour nous une joie, un plaisir, une fête, un triomphe, de nous transformer en bêtes !
Eh ! mais, vous êtes assez bien maintenant : comment vous êtes-vous remis ainsi ?
Il a plu au démon Ivrognerie de céder sa place au démon Colère : une imperfection m’en montre une autre pour me faire bien franchement mépriser de moi-même.
Allons ! Vous êtes un moraliste trop sévère. Vu l’époque, le lieu et l’état de ce pays, j’aurais cordialement désiré que ceci ne fût pas arrivé : enfin, puisque la chose est ce qu’elle est, réparez-la à votre avantage.
Que je veuille lui redemander ma place, il me dira que je suis un ivrogne. J’aurais autant de bouches que l’Hydre, qu’une telle réponse me les fermerait toutes… Être à présent un homme sensé, tout à l’heure un fou, et bientôt une brute ! Oh ! étrange ! Chaque coupe de trop est maudite et a pour ingrédient un démon.
Allons, allons, le bon vin est un bon être familier quand on en use convenablement ; ne vous récriez plus contre lui. Bon lieutenant ! vous pensez, je pense, que je vous aime.
Je l’ai bien éprouvé, monsieur !… Moi, ivre !
Vous, comme tout autre vivant, vous pouvez être ivre une fois par hasard, l’ami ! Je vais vous dire ce que vous devez faire. La femme de notre général est maintenant le général. Je puis le dire, en ce sens qu’il s’est consacré tout entier, remarquez bien ! à la contemplation et au culte des qualités et des grâces de sa femme. Confessez-vous franchement à elle. Importunez-la pour qu’elle vous aide à rentrer en place : elle est d’une disposition si généreuse, si affable, si obligeante, si angélique, qu’elle regarde comme un vice de sa bonté de ne pas faire plus que ce qui lui est demandé. Eh bien, cette jointure brisée entre vous et son mari, priez-la de la raccommoder, et je parie ma fortune contre un enjeu digne de ce nom qu’après cette fracture votre amitié sera plus forte qu’auparavant.
Vous me donnez là de bons avis.
Ce sont ceux, je vous assure, d’une amitié sincère et d’une honnête bienveillance.
Je le crois sans réserve ; aussi irai-je, de bon matin, supplier la vertueuse Desdémona d’intercéder pour moi. Je désespère de ma fortune, si elle me tient échoué là.
Vous êtes dans le vrai. Bonne nuit, lieutenant ! Il faut que je fasse ma ronde.
Bonne nuit, honnête Iago.
— Et qu’est-ce donc qui dira que je joue le rôle d’un fourbe, — quand l’avis que je donne est si loyal, si honnête, — si conforme à la logique, et indique si bien le moyen — de faire revenir le More ? Quoi de plus facile — que d’entraîner la complaisante Desdémona — dans une honnête intrigue ? Elle a l’expansive bonté — des éléments généreux. Et quoi de plus facile pour elle — que de gagner le More ? S’agît-il pour lui de renier son baptême — et toutes les consécrations, tous les symboles de la Rédemption, — il a l’âme tellement enchaînée à son amour pour elle, — qu’elle peut faire, défaire, refaire tout à son gré, — selon que son caprice veut exercer sa divinité — sur la faible nature du More. En quoi donc suis-je un fourbe — de conseiller à Cassio la parallèle qui le mène droit au succès ? Divinité de l’enfer ! — Quand les démons veulent produire les forfaits les plus noirs, — ils les présentent d’abord sous des dehors célestes, — comme je fais en ce moment. En effet, tandis que cet honnête imbécile — suppliera Desdémona de réparer sa fortune — et qu’elle plaidera chaudement sa cause auprès du More, — je verserai dans l’oreille de celui-ci la pensée pestilentielle — qu’elle ne réclame Cassio que par désir charnel ; — et plus elle tâchera de faire du bien à Cassio, — plus elle perdra de crédit sur le More. — C’est ainsi que je changerai sa vertu en glu, et que de sa bonté je ferai le filet — qui les enserrera tous… Qu’y a-t-il, Roderigo ? —
Je suis ici à la chasse, non comme le limier qui relance, mais seulement comme celui qui donne le cri. Mon argent est presque entièrement dépensé ; j’ai été cette nuit parfaitement bâtonné, et l’issue que je vois à tout ceci, c’est que j’aurai de l’expérience pour mes peines, et qu’alors avec tout mon argent de moins et un peu d’esprit de plus, je retournerai à Venise.
— Pauvres gens ceux qui n’ont pas de patience ! — Quelle blessure s’est jamais guérie autrement que par degrés ? — Tu sais bien que nous opérons par l’intelligence et non par la magie, — et l’intelligence est soumise aux délais du temps. — Tout ne va-t-il pas bien ? Cassio t’a battu, — et toi, par cette légère contusion, tu as cassé Cassio. — Il y a bien des choses qui poussent vite sous le soleil, — mais les plantes qui sont les premières à porter fruit commencent d’abord par fleurir. — Patience donc !… Par la messe, voici le matin : — le plaisir et l’action font paraître courtes les heures. — Rentre, va au logement que t’indique ton billet. — En route, te dis-je ! tu en sauras bientôt davantage. — Allons, esquive-toi.
Deux choses restent à faire. — Ma femme doit agir pour Cassio auprès de sa maîtresse. — Je vais la faire mouvoir ; — moi-même, pendant ce temps, je prends le More à part, — et je l’amène brusquement dès qu’il peut surprendre Cassio — sollicitant sa femme… Oui, voilà la marche ; n’énervons pas l’idée par la froideur et les retards.
— Jouez ici, mes maîtres ! Je vous récompenserai de vos peines. — Quelque chose de bref ! et puis souhaitez le bonjour au général.
Dites-donc, mes maîtres, est-ce que vos instruments ont été à Naples, qu’ils parlent ainsi du nez ?
Comment, monsieur, comment ?
Est-ce là, je vous prie, ce qu’on appelle des instruments à vent ?
Pardieu, oui, monsieur.
Ah ! c’est par là que pend la queue ?
Où voyez-vous pendre une queue, monsieur ?
Pardieu, à bien des instruments à vent que je connais. Mais, mes maîtres, voici de l’argent pour vous : et le général aime tant votre musique qu’il vous demande, au nom de votre dévouement à tous, de ne plus faire de bruit avec elle.
Bien, monsieur, nous cessons.
Si vous avez de la musique qui puisse ne pas s’entendre, vous pouvez continuer ; mais pour celle qui s’entend, comme on dit, le général ne s’en soucie pas beaucoup.
Nous n’avons pas de musique comme celle dont vous parlez, monsieur.
Alors remettez vos flûtes dans vos sacs, car je m’en vais. Partez ! évaporez-vous ! Allons !
Écoute, mon honnête ami !
Non, je n’écoute pas votre honnête ami. Je vous écoute.
De grâce, suspends tes lazzi. Voici une pauvre pièce d’or pour toi ; si la dame qui accompagne la femme du général est levée, dis-lui qu’un nommé Cassio implore d’elle la faveur d’un instant d’entretien. Veux-tu ?
Elle est levée, monsieur : si elle veut venir, il est vraisemblable que je lui notifierai votre désir.
Fais, mon bon ami.
Heureuse rencontre, Iago.
— Vous ne vous êtes donc pas couché ?
— Oh ! non ; il faisait jour — quand nous nous sommes quittés. J’ai pris la liberté, Iago, — d’envoyer quelqu’un à votre femme. J’ai à lui demander — de vouloir bien me procurer accès — auprès de la vertueuse Desdémona.
Je vais vous l’envoyer sur-le-champ ; — et je trouverai moyen d’attirer le More — à l’écart pour que vous puissiez causer de vos affaires — avec plus de liberté.
— Je vous en remercie humblement.
Je n’ai jamais connu un — Florentin plus aimable et plus honnête ( 34 ) .
— Bonjour, bon lieutenant : Je suis fâchée — de votre mésaventure ; mais tout va s’arranger. — Le général et sa femme sont en train d’en causer, — et elle parle pour vous vaillamment. Le More répond — que celui que vous avez blessé a dans Chypre une haute réputation — et de hautes alliances, — et que, par une sainte prudence, — il est obligé de vous refuser ; mais il proteste qu’il vous aime, — et qu’il n’a pas besoin d’autre plaidoyer que ses sympathies — pour saisir aux cheveux la première occasion ( 35 ) — de vous remettre en place.
Pourtant, je vous en supplie, — si vous le jugez convenable ou possible, — donnez-moi l’avantage d’un court entretien — avec Desdémona seule.
Entrez, je vous prie : — je vais vous mettre à même — de lui parler à cœur ouvert.
Je vous suis bien obligé.
— Ces lettres, Iago, donnez-les au pilote, — et chargez-le de présenter mes devoirs au sénat. — Après quoi (je vais visiter les travaux), — vous viendrez m’y rejoindre.
Bien, mon bon seigneur, je n’y manquerai pas.
— Messieurs, allons-nous voir ces fortifications ?
— Nous escorterons votre Seigneurie.
Sois sûr, bon Cassio, que je ferai — en ta faveur tout mon possible.
— Faites, bonne madame : je sais que cette affaire tourmente mon mari — comme si elle lui était personnelle.
— Oh ! c’est un honnête garçon !… N’en doutez pas, Cassio, — je réussirai à vous rendre, mon mari et vous, — aussi bons amis qu’auparavant.
Généreuse madame, — quoi qu’il advienne de Michel Cassio, — il ne sera jamais que votre loyal serviteur.
— Je le sais et vous en remercie. Vous aimez mon seigneur, — vous le connaissez depuis longtemps, soyez persuadé — que dans son éloignement de vous il ne gardera — que la distance de la politique.
Oui, madame ; — mais cette politique-là peut durer si longtemps, — elle peut s’alimenter d’un régime si subtil et si fluide, — ou se soutenir par la force des choses de telle sorte — que, moi absent et ma place remplie, — le général oublie mon dévouement et mes services.
— Ne crains pas cela. Ici, en présence d’Émilia, — je te garantis ta place : sois sûr — que, quand je fais un vœu d’amitié, je l’accomplis — jusqu’au dernier article. — Mon mari n’aura pas de repos ; — je l’apprivoiserai à force d’insomnies ( 36 ) ! je l’impatienterai de paroles ! — Son lit lui fera l’effet d’une école ; sa table, d’un confessionnal ! — Je mêlerai à tout ce qu’il fera la supplique de Cassio. Donc sois gai, Cassio, — car ton avocat mourra plutôt — que d’abandonner ta cause.
Madame, voici — monseigneur.
Madame, je vais prendre congé de vous.
Bah ! restez, — vous m’entendrez parler !
— Pas maintenant, madame : je me sens mal à l’aise — et impuissant pour ma propre cause.
Bien, bien, — faites à votre guise.
Ha ! je n’aime pas cela.
— Que dis-tu ?
— Rien, monseigneur… ou si… Je ne sais quoi…
— N’est-ce pas Cassio qui vient de quitter ma femme ?
— Cassio, monseigneur ? Non, assurément ; je ne puis croire — qu’il se déroberait ainsi comme un coupable — en vous voyant venir.
Je crois que c’était lui.
— Eh bien, monseigneur ? — Je viens de causer ici avec un solliciteur, — un homme qui languit dans votre déplaisir.
De qui voulez-vous parler ?
— Eh ! de votre lieutenant Cassio. Mon bon seigneur, — si j’ai assez de grâce ou d’influence pour vous émouvoir, — veuillez dès à présent l’admettre à résipiscence. — Car, s’il n’est pas vrai que cet homme vous aime sincèrement — et que sa faute est une erreur involontaire, — je ne me connais pas en physionomie honnête… — Je t’en prie, rappelle-le.
C’est donc lui qui vient de partir d’ici ?
— Oui, vraiment ; mais si abattu — qu’il m’a laissé une partie de son chagrin — et que j’en souffre avec lui. Cher amour, rappelle-le.
Pas maintenant, ma douce Desdémona ( 37 ) ! Dans un autre moment.
— Mais sera-ce bientôt ?
Le plus tôt possible, ma charmante, pour vous plaire.
— Sera-ce ce soir au souper ?
Non, pas ce soir.
— Demain, au dîner, alors ?
Je ne dînerai pas chez moi ; — je vais à un repas d’officiers, à la citadelle.
— Alors, demain soir ! ou mardi matin ! — ou mardi après-midi ! ou mardi soir ! ou mercredi matin !… — Je t’en prie, fixe une époque, mais qu’elle — ne dépasse pas trois jours ! Vrai, il est bien pénitent ; — et puis, aux yeux de notre raison vulgaire, — n’était la guerre qui exige, dit-on, qu’on fasse exemple — même sur les meilleurs, son délit est tout au plus une faute — qui mérite une réprimande privée. Quand reviendra-t-il ? — Dites-le-moi, Othello… Je cherche dans mon âme — ce que, si vous me le demandiez, je pourrais vous refuser — ou hésiter autant à vous accorder. Quoi ! ce Michel Cassio, — qui vous accompagnait dans vos visites d’amoureux et qui, si souvent, — lorsque j’avais parlé de vous défavorablement, — prenait votre parti ! Faut-il tant d’efforts — pour le ramener à vous ? Croyez-moi, je pourrais faire beaucoup…
— Assez, je te prie ; qu’il revienne quand il voudra ! — je ne veux rien te refuser.
Comment ! mais ceci n’est point une faveur ; — c’est comme si je vous priais de mettre vos gants, — de manger des mets nourrissants ou de vous tenir chaudement, — comme si je vous sollicitais de prendre un soin particulier — de votre personne. Ah ! quand je vous demanderai une concession, — dans le but d’éprouver réellement votre amour, — je veux qu’elle soit importante, difficile — et périlleuse à accorder.
Je ne te refuserai rien ; — mais toi, je t’en conjure, accorde-moi la grâce — de me laisser un instant à moi-même.
— Vous refuserai-je ? Non. Au revoir, monseigneur.
— Au revoir, ma Desdémona ; je vais te rejoindre à l’instant.
— Viens, Émilia.
Qu’il soit fait au gré de vos caprices ! — Quels qu’ils soient, je suis obéissante.
— Excellente créature ! que la perdition s’empare de mon âme — si je ne t’aime pas ! Va, quand je ne t’aimerai plus, — ce sera le retour du chaos.
— Mon noble seigneur…
Que dis-tu, Iago ?
— Est-ce que Michel Cassio, quand vous faisiez votre cour à madame, — était instruit de votre amour ?
— Oui, depuis le commencement jusqu’à la fin. Pourquoi demandes-tu cela ?
— Mais, pour la satisfaction de ma pensée ; — je n’y mets pas plus de malice.
Et quelle est ta pensée, Iago ?
— Je ne pensais pas qu’il eût été en relation avec elle.
— Oh ! si ! même il était bien souvent l’intermédiaire entre nous.
— Vraiment ?
— Vraiment ! oui, vraiment !… Aperçois-tu là quelque chose ? — Est-ce qu’il n’est pas honnête ?
Honnête, monseigneur ?
Honnête ! oui, honnête.
— Monseigneur, pour ce que j’en sais !
— Qu’as-tu donc dans l’idée ?
Dans l’idée, monseigneur ?
Dans l’idée, monseigneur ! — Par le ciel, il me fait écho — comme s’il y avait dans son esprit quelque monstre — trop hideux pour être mis au jour… Tu as une arrière-pensée ! — Je viens à l’instant de t’entendre dire que tu n’aimais pas cela ; — c’était quand Cassio a quitté ma femme. Qu’est-ce que tu n’aimais pas ? — Puis, quand je t’ai dit qu’il était dans ma confidence — pendant tout le cours de mes assiduités, tu as crié : Vraiment ! — Et tu as contracté et froncé le sourcil — comme si tu avais enfermé dans ton cerveau — quelque horrible conception. Si tu m’aimes, — montre-moi ta pensée.
— Monseigneur, vous savez que je vous aime.
Je le crois ; — et, comme je sais que tu es plein d’amour et d’honnêteté, — que tu pèses tes paroles avant de leur donner le souffle, — ces hésitations de ta part m’effrayent d’autant plus. — Chez un maroufle faux et déloyal, de telles choses — sont des grimaces habituelles : mais chez un homme qui est probe, — ce sont des dénonciations secrètes qui fermentent d’un cœur — impuissant à contenir l’émotion.
Pour Michel Cassio, — j’ose jurer que je le crois honnête.
— Je le crois aussi.
Les hommes devraient être ce qu’ils paraissent ; — ou plût au ciel qu’aucun d’eux ne pût paraître ce qu’il n’est pas !
— Certainement, les hommes devraient être ce qu’ils paraissent.
Eh bien, alors, — je pense que Cassio est un honnête homme.
— Non ! Il y a autre chose là-dessous. — Je t’en prie, dis-moi, comme à ta pensée même, — ce que tu rumines ; et exprime ce qu’il y a de pire dans tes idées — par ce que les mots ont de pire.
Mon bon seigneur, pardonnez-moi. — Je suis tenu envers vous à tous les actes de déférence, — mais je ne suis pas tenu à ce dont les esclaves mêmes sont exemptés. — Révéler mes pensées ! eh bien, supposez qu’elles soient viles et fausses… — Quel est le palais où jamais chose immonde — ne s’insinue ? Quel est le cœur si pur — où jamais d’iniques soupçons — n’ont ouvert d’assises et siégé — à côté des méditations les plus équitables ?
— Iago, tu conspires contre ton ami, — si, croyant qu’on lui fait tort, tu laisses son oreille — étrangère à tes pensées.
Je vous en supplie !… — Voyez-vous, je puis être injuste dans mes suppositions ; — car, je le confesse, c’est une infirmité de ma nature — de flairer partout le mal ; et souvent ma jalousie — imagine des fautes qui ne sont pas… Je vous en conjure donc, — n’allez pas prendre avis d’un homme si hasardeux — dans ses conjectures, et vous créer un tourment — de ses observations vagues et incertaines. — Il ne sied pas à votre repos, à votre bonheur, — ni à mon humanité, à ma probité, à ma sagesse, — que je vous fasse connaître mes pensées.
Que veux-tu dire ?
— La bonne renommée pour l’homme et pour la femme, mon cher seigneur, — est le joyau suprême de l’âme. — Celui qui me vole ma bourse me vole une vétille ; c’est quelque chose, ce n’est rien : — elle était à moi, elle est à lui, elle a été possédée par mille autres ; — mais celui qui me filoute ma bonne renommée — me dérobe ce qui ne l’enrichit pas — et me fait pauvre vraiment.
— Par le ciel ! je veux connaître ta pensée.
— Vous ne le pourriez pas, quand mon cœur serait dans votre main ; — et vous n’y parviendrez pas, tant qu’il sera en mon pouvoir.
— Ah !
Oh ! prenez garde, monseigneur, à la jalousie ! — C’est le monstre aux yeux verts qui produit — l’aliment dont il se nourrit ! Ce cocu vit en joie — qui, certain de son sort, n’aime pas celle qui le trompe : — mais, oh ! quelles damnées minutes il compte — celui qui raffole, mais doute, celui qui soupçonne, mais aime éperdument !
Ô misère !
— Le pauvre qui est content est riche, et riche à foison : — mais la richesse sans bornes est plus pauvre que l’hiver — pour celui qui craint toujours de devenir pauvre. — Cieux cléments, préservez de la jalousie les âmes — de toute ma tribu !
Allons ! à quel propos ceci ? — Crois-tu que j’irais me faire une vie de jalousie, — pour suivre incessamment tous les changements de lune — à la remorque de nouveaux soupçons ? Non ! pour moi, être dans le doute, — c’est être résolu… Échange-moi contre un bouc, — le jour où j’occuperai mon âme — de ces soupçons exagérés et creux — qu’implique ta conjecture. On ne me rendra pas jaloux — en disant que ma femme est jolie, friande, aime la compagnie, — a le parler libre, chante, joue et danse bien ! — Là où est la vertu, ce sont autant de vertus nouvelles. — Ce n’est pas non plus la faiblesse de mes propres mérites qui me fera concevoir — la moindre crainte, le moindre doute sur sa fidélité, — car elle avait des yeux, et elle m’a choisi !… Non, Iago ! — Avant de douter, je veux voir. Après le doute, la preuve ! — et, après la preuve, mon parti est pris : — adieu à la fois l’amour et la jalousie !
— J’en suis charmé ; car je suis autorisé maintenant — à vous montrer mon affection et mon dévouement pour vous — avec moins de réserve. Donc, puisque j’y suis tenu, — recevez de moi cette confidence… Je ne parle pas encore de preuve… — Veillez sur votre femme, observez-la bien avec Cassio, — portez vos regards sans jalousie comme sans sécurité ; — je ne voudrais pas que votre franche et noble nature — fût victime de sa générosité même… Veillez-y ! — Je connais bien les mœurs de notre contrée. — À Venise, les femmes laissent voir au ciel les fredaines — qu’elles n’osent pas montrer à leurs maris ; et, pour elles, le cas de conscience, — ce n’est pas de s’abstenir de la chose, c’est de la tenir cachée.
— Est-ce là ton avis ?
— Elle a trompé son père en vous épousant ; — et c’est quand elle semblait trembler et craindre vos regards — qu’elle les aimait le plus.
C’est vrai.
Eh bien, concluez alors ! — Celle qui, si jeune, a pu jouer un pareil rôle, — et tenir les yeux de son père comme sous le chaperon d’un faucon, — car il a cru qu’il y avait magie… Mais je suis bien blâmable ; j’implore humblement votre pardon — pour vous trop aimer.
Je te suis obligé à tout jamais.
— Je le vois, ceci a un peu déconcerté vos esprits.
— Non, pas du tout ! pas du tout !
Sur ma foi, j’en ai peur. — Vous considérerez, j’espère, ce que je vous ai dit — comme émanant de mon affection… Mais je vois que vous êtes ému : — je dois vous prier de ne pas donner à mes paroles — une conclusion plus grave, une portée plus large — que celle du soupçon.
— Non, certes.
Si vous le faisiez, monseigneur, — mes paroles obtiendraient un succès odieux — auquel mes pensées n’aspirent pas… Cassio est mon digne ami… — Monseigneur, je vois que vous êtes ému.
Non, pas très-ému. — Je ne pense pas que Desdémona ne soit pas honnête.
— Qu’elle vive longtemps ainsi ! Et puissiez-vous vivre longtemps à la croire telle !
— Et cependant comme une nature dévoyée…
— Oui, voilà le point. Ainsi, à vous parler franchement, — avoir refusé tant de partis qui se proposaient — et qui avaient avec elle toutes ces affinités de patrie, de race et de rang, — dont tous les êtres sont naturellement si avides ! — Hum ! cela décide un goût bien corrompu, — une affreuse dépravation, des pensées dénaturées… — Mais pardon ! Ce n’est pas d’elle précisément que j’entends parler ; — tout ce que je puis craindre, c’est que, son goût revenant à des inclinations plus normales, — elle ne finisse par vous comparer aux personnes — de son pays, et (peut-être) par se repentir.
Adieu ! adieu ! — Si tu aperçois du nouveau, fais-le-moi savoir. — Mets ta femme en observation… Laisse-moi, Iago.
— Monseigneur, je prends congé de vous.
— Pourquoi me suis-je marié ? Cet honnête garçon, à coup sûr, — en voit et en sait plus, beaucoup plus qu’il n’en révèle.
— Monseigneur, je voudrais pouvoir décider Votre Honneur — à ne pas sonder plus avant cette affaire. Laissez agir le temps. — Il est bien juste que Cassio reprenne son emploi, — car assurément il le remplit avec une grande habileté : — pourtant, s’il vous plaît de le tenir quelque temps encore en suspens, — vous pourrez juger l’homme et les moyens qu’il emploie. — Vous remarquerez si votre femme insiste sur sa rentrée au service — par quelque vive et pressante réclamation… — Bien des choses peuvent se voir par là. En attendant, — croyez que je suis exagéré dans mes craintes, — comme j’ai de bonnes raisons pour craindre de l’être ; — et laissez-la entièrement libre, j’en conjure Votre Honneur.
— Ne doute pas de ma modération.
Encore une fois je prends congé de vous.
— Ce garçon est d’une honnêteté excessive, — et il connaît, par expérience, tous les ressorts — des actions humaines… Ah ! mon oiseau, si tu es rebelle au fauconnier, — quand tu serais attaché à toutes les fibres de mon cœur, — je te chasserai dans un sifflement et je t’abandonnerai au vent — pour chercher ta proie au hasard !… Peut-être, parce que je suis noir, — et que je n’ai pas dans la conversation les formes souples — des intrigants, ou bien parce que j’incline — vers la vallée des années ; oui, peut-être, pour si peu de chose, — elle est perdue ! Je suis outragé ! et la consolation — qui me reste, c’est de la mépriser. Ô malédiction du mariage, — que nous puissions appeler nôtres ces délicates créatures — et non pas leurs appétits ! J’aimerais mieux être un crapaud — et vivre des vapeurs d’un cachot — que de laisser un coin dans l’être que j’aime — à l’usage d’autrui ! Voilà pourtant le fléau des grands : — ils sont moins privilégiés que les petits. — C’est là une destinée inévitable comme la mort : — le fléau cornu nous est réservé fatalement — dès que nous prenons vie… Voici Desdémona qui vient.
— Si elle me trompe, oh ! c’est que le ciel se moque de lui-même ! — Je ne veux pas le croire.
Eh bien, mon cher Othello ! — Votre dîner et les nobles insulaires par vous invités attendent votre présence.
— Je suis dans mon tort.
— Pourquoi votre voix est-elle si défaillante ? Est-ce que vous n’êtes pas bien ?
— J’ai une douleur au front, ici.
— C’est sans doute pour avoir trop veillé : cela se passera. — Laissez-moi vous bander le front avec ceci : dans une heure, — tout ira bien.
Votre mouchoir est trop petit.
— Je suis bien fâchée que vous ne soyez pas bien.
— Je suis bien aise d’avoir trouvé ce mouchoir ; — c’est le premier souvenir qu’elle ait eu du More. — Mon maussade mari m’a cent fois — cajolée pour que je le vole ; mais elle aime tant ce gage — (car l’autre l’a conjurée de le garder toujours) — qu’elle le porte sans cesse sur elle — pour le baiser et lui parler. J’en ferai ouvrer un pareil — que je donnerai à Iago. Ce qu’il en fera, — le ciel le sait, mais pas moi. — Je ne veux rien que satisfaire sa fantaisie.
— Eh bien ! Que faites-vous seule ici ?
— Ne me grondez pas ; j’ai quelque chose pour vous.
— Quelque chose pour moi ? C’est une chose fort commune…
— Ha !
Que d’avoir une femme sotte.
— Oh ! Est-ce là tout ? Que voulez-vous me donner à présent — pour certain mouchoir ?
Quel mouchoir ?
Quel mouchoir ? — Eh ! mais celui qu’Othello offrit en premier présent à Desdémona, — et que si souvent vous m’avez dit de voler.
— Tu le lui as volé ?
— Non, ma foi : elle l’a laissé tomber par inadvertance, — et par bonheur, comme j’étais là, je l’ai ramassé. — Tenez, le voici.
Voilà une bonne fille !… Donne-le moi.
— Qu’en voulez-vous faire, pour m’avoir si instamment pressée — de le dérober ?
Eh bien, que vous importe ?
— Si ce n’est pas pour quelque usage sérieux, rendez-le moi. — Pauvre dame ! Elle deviendra folle — quand elle ne le trouvera plus.
— Faites comme si vous ne saviez rien. J’ai l’emploi de ceci. — Allez ! Laissez-moi.
— Je veux perdre ce mouchoir chez Cassio, — et le lui faire trouver. Des babioles, légères comme l’air, — sont pour les jaloux des confirmations aussi fortes — que des preuves d’Écriture sainte : ceci peut faire quelque chose. — Le More change déjà sous l’influence de mon poison. — Les idées funestes sont, par leur nature, des poisons — qui d’abord font à peine sentir leur mauvais goût, — mais qui, dès qu’ils commencent à agir sur le sang, — brûlent comme des mines de soufre… Je ne me trompais pas. — Tenez, le voici qui vient ! Ni le pavot, ni la mandragore, — ni tous les sirops narcotiques du monde — ne te rendront jamais ce doux sommeil — que tu avais hier.
Ha ! ha ! fausse envers moi ! — Envers moi !
Allons ! qu’avez-vous, général ? Ne pensez plus à cela.
— Arrière ! va-t’en ! tu m’as mis sur la roue ! — Ah ! Je le jure, il vaut mieux être trompé tout à fait — que d’avoir le moindre soupçon.
Qu’y a-t-il, monseigneur ?
— Quel sentiment avais-je des heures de luxure qu’elle me volait ? — Je ne le voyais pas, je n’y pensais pas, je n’en souffrais pas ! — Je dormais bien chaque nuit ; j’étais libre et joyeux ! — Je ne retrouvais pas sur ses lèvres les baisers de Cassio ! — Que celui qui est volé ne s’aperçoive pas du larcin, — qu’il n’en sache rien, et il n’est pas volé du tout.
— Je suis fâché d’entendre ceci.
— J’aurais été heureux quand le camp tout entier, — jusqu’au dernier pionnier, aurait goûté son corps charmant, — si je n’en avais rien su. Oh ! maintenant pour toujours — adieu l’esprit tranquille ! adieu le contentement ! — adieu les troupes empanachées et les grandes guerres — qui font de l’ambition une vertu ! Oh ! adieu ! — adieu le coursier qui hennit, et la stridente trompette, — et l’encourageant tambour, et le fifre assourdissant ! — Adieu la bannière royale et toute la beauté, l’orgueil, la pompe et l’attirail de la guerre glorieuse ! — Et vous, instruments de guerre dont les gorges rudes — contrefont les clameurs redoutées de l’immortel Jupiter, — adieu ! La tâche d’Othello est finie !
— Est-il possible ? Monseigneur ?
— Misérable, tu me prouveras que ma bien-aimée est une putain ! N’y manque pas, — n’y manque pas ! Donne-moi la preuve oculaire,
— ou bien par le salut de mon âme éternelle ! — Il eût mieux valu pour toi être né chien — que d’avoir à répondre à ma fureur en éveil !
En est-ce donc venu là ?
— Fais-moi voir la chose, ou du moins prouve-la moi — si bien que la preuve ne porte ni charnière ni tenon — auquel puisse s’accrocher un doute ; sinon, malheur à ta vie !
— Mon noble maître !
— Si tu la calomnies et si tu me tortures, — cesse à jamais de prier, renonce à toute conscience, — accumule les horreurs sur la tête de l’horreur, — commets des actions à faire pleurer le ciel et à épouvanter toute la terre, — tu ne pourras rien ajouter à ta damnation — de plus énorme que cela !
Ô grâce divine ! Ô ciel, défendez-moi !… — Êtes-vous un homme ?… Avez-vous une âme ou quelque sentiment ? — Dieu soit avec vous ! Reprenez-moi mon emploi !… Ô misérable niais, — qui as vécu pour voir ton honnêteté transformée en vice ! — Ô monde monstrueux ! Sois témoin, sois témoin, ô monde, — qu’il y a danger à être franc et honnête !… — Je vous remercie de la leçon, et, à l’avenir, — je n’aimerai plus un seul ami, puisque l’amitié provoque de telles offenses !
— Non ! demeure… Tu dois être honnête !
— Je devrais être raisonnable ; car l’honnêteté est une folle — qui s’aliène ceux qu’elle sert.
Par l’univers ! — Je crois que ma femme est honnête et crois qu’elle ne l’est pas ; — je crois que tu es probe et crois que tu ne l’es pas ; — je veux avoir quelque preuve. Son nom, qui était pur — comme le visage de Diane, est maintenant terni et noir — comme ma face !… S’il y a encore des cordes ou des couteaux, — des poisons ou du feu ou des flots suffocants, — je n’endurerai pas cela ! Oh ! avoir la certitude ( 38 ) !
— Je vois, monsieur, que vous êtes dévoré par la passion, — et je me repens de l’avoir excitée en vous. — Vous voudriez avoir la certitude ?
Le voudrais-je ? Non ! je le veux.
— Vous le pouvez. Mais comment ? Quelle certitude vous faut-il, monseigneur ? — Voudriez-vous assister, bouche béante, à un grossier flagrant délit, — et la regarder saillir par l’autre ?
Mort et damnation ! Oh !
— Ce serait une entreprise difficile, je crois, — que de les amener à donner ce spectacle. Au diable — si jamais ils se font voir sur l’oreiller par d’autres yeux — que les leurs ! Quoi donc ? Quelle certitude voulez-vous ? — Que dirai-je ? Où trouverez-vous la conviction ? — Il est impossible que vous voyiez cela, — fussent-ils aussi pressés que des boucs, — aussi chauds que des singes, aussi lascifs que des loups en rut, et les plus grossiers niais — que l’ignorance ait rendus ivres !… Mais pourtant, je le reconnais, — si la probabilité, si les fortes présomptions — qui mènent directement à la porte de la vérité — suffisent à donner la certitude, vous pouvez l’avoir.
— Donne-moi une preuve vivante qu’elle est déloyale.
— Je n’aime pas cet office-là ; — mais, puisque je suis entré si avant dans cette cause, — poussé par une honnêteté et un dévouement stupides, — je continuerai… Dernièrement, j’étais couché avec Cassio, — et, tourmenté d’une rage de dents, — je ne pouvais dormir. — Il y a une espèce d’hommes à l’âme si relâchée — qu’ils marmottent leurs affaires pendant leur sommeil. — De cette espèce est Cassio. — Tandis qu’il dormait, je l’ai entendu dire : Suave Desdémona, — soyons prudents ! cachons nos amours ! — Et alors, monsieur, il m’empoignait, et m’étreignait la main, — en s’écriant : Ô suave créature ! Et alors il me baisait avec force — comme pour arracher par les racines des baisers — éclos sur mes lèvres ; il posait sa jambe sur ma cuisse, — et soupirait et me baisait et criait alors : Maudite fatalité — qui t’a donnée au More !
Oh ! monstrueux ! monstrueux !
— Non, ce n’était que son rêve.
— Mais il dénonçait un fait accompli. — C’est un indice néfaste, quoique ce ne soit qu’un rêve.
— Et cela peut donner corps à d’autres preuves — qui n’ont qu’une mince consistance.
Je la mettrai toute en pièces !
— Non, soyez calme. Nous ne voyons encore rien de fait : — elle peut être honnête encore. Dites-moi seulement, — avez-vous quelquefois vu un mouchoir — brodé de fraises aux mains de votre femme ?
— Je lui en ai donné un comme tu dis ; ç’a été mon premier présent.
— Je ne le savais pas. C’est avec un mouchoir pareil — (il est à votre femme, j’en suis sûr) que j’ai aujourd’hui — vu Cassio s’essuyer la barbe.
Si c’est celui-là !…
— Que ce soit celui-là ou un autre, s’il lui appartient, c’est une nouvelle preuve qui parle contre elle.
— Oh ! si ce gueux du moins avait quarante mille vies ! — Une seule est trop misérable, trop chétive pour ma vengeance ! — Je le vois maintenant : c’est vrai !… Écoute, Iago, — tout mon fol amour, je le souffle comme ceci à la face du ciel : — il a disparu. Émerge, noire vengeance, du fond de ton enfer ! — Cède, ô amour, la couronne et le trône de ce cœur — à la tyrannique haine ! Gonfle-toi, mon sein : car ce que tu renfermes — n’est que langues d’aspics !
Je vous en prie, calmez-vous.
— Oh ! du sang ! du sang ! du sang !
— Patience, vous dis-je ! vos idées peuvent changer.
— Jamais, Iago ! De même que la mer Pontique ( 39 ) , — dont le courant glacial et le cours forcé — ne subissent jamais le refoulement des marées, se dirige sans cesse — vers la Propontide et l’Hellespont, — de même mes pensées de sang, dans leur marche violente, — ne regarderont jamais en arrière ! Jamais elles ne reflueront vers l’humble amour, — mais elles iront s’engloutir dans une profonde et immense — vengeance ! Oui, par le ciel de marbre qui est là-haut, — au juste respect de ce vœu sacré — j’engage ici ma parole.
Ne vous levez pas encore !
Soyez témoins, — vous, lumières toujours brûlantes au-dessus de nous ; — vous, éléments qui nous pressez de toutes parts ! — Soyez témoins qu’ici Iago voue — l’activité de son esprit, de son bras, de son cœur — au service d’Othello outragé. Qu’il commande, — et l’obéissance sera de ma part tendresse d’âme, — quelque sanglants que soient ses ordres !
Je salue ton dévouement, — non par de vains remerciements, — mais par une reconnaissante acceptation, — et je vais dès à présent te mettre à l’épreuve ; — avant trois jours, viens m’apprendre — que Cassio n’est plus vivant.
— Mon ami est mort : c’est fait, à votre requête. — Mais elle, qu’elle vive !
Damnation sur elle, l’impudique coquine ! Oh ! damnation sur elle ! — Allons, éloignons-nous d’ici : je me retire — afin de me procurer des moyens de mort rapides — pour le charmant démon. À présent, tu es mon lieutenant.
— Je suis vôtre pour toujours. —
Drôle, connaissez-vous l’adresse du lieutenant Cassio ?
Son adresse ? Je n’oserais pas en douter.
Qu’est-ce à dire, l’ami ?
Cassio est soldat. Or, Si je doutais de son adresse, il pourrait bien me la prouver par un coup d’estoc.
Allons ! où demeure-t-il ?
Si je vous indiquais sa demeure, je vous mettrais dedans.
Quel sens cela a-t-il ?
Je ne sais pas où il demeure ; et si j’imaginais un logis en vous disant : Il demeure ici ou il demeure là, est-ce que je ne vous mettrais pas dedans ?
Pourriez-vous vous enquérir de lui, et obtenir des renseignements sur son compte ?
Je vais, à son sujet, interroger tout le monde… comme au catéchisme : mes questions dicteront les réponses.
Trouvez-le, et dites-lui de venir ici ; annoncez-lui que j’ai touché monseigneur en sa faveur et que j’espère que tout ira bien.
Ce que vous me demandez est dans les limites d’une intelligence humaine ; je vais en conséquence essayer de le faire.
Où puis-je avoir perdu ce mouchoir, Émilia ?
— Je ne sais pas, madame.
— Crois-moi, j’aimerais mieux avoir perdu ma bourse — pleine de cruzades ( 40 ) . Heureusement que le noble More — est une âme droite et qu’il n’a rien de cette bassesse — dont sont faites les créatures jalouses ! Sinon, c’en serait assez pour lui donner de vilaines idées.
Est-ce qu’il n’est pas jaloux ?
— Qui ? lui ? Je crois que le soleil sous lequel il est né — a extrait de lui toutes ces humeurs-là.
Tenez, le voici qui vient.
— Maintenant je ne le laisserai plus que Cassio — ne soit rappelé près de lui… Comment cela va-t-il, monseigneur ?
— Bien, ma chère dame…
Oh ! que de peine à dissimuler ! — Comment êtes-vous, Desdémona ?
Bien, mon cher seigneur.
— Donnez-moi votre main : cette main est moite, madame.
— Elle n’a pas encore senti l’âge, ni connu le chagrin.
— Ceci annonce de l’exubérance et un cœur libéral : — chaude, chaude et moite ! Cette main-là exige — le renoncement à la liberté, le jeûne, la prière, — une longue mortification, de pieux exercices ; — car il y a ici un jeune diable tout en sueur, — qui a l’habitude de se révolter… C’est une bonne main, — une main franche.
Vous pouvez vraiment le dire ; — car c’est cette main qui a donné mon cœur.
— Une main libérale !… Jadis c’étaient les cœurs qui donnaient les mains ; — mais, dans nos nouveaux blasons, rien que des mains, pas de cœurs !
— Je ne sais rien de tout cela… Revenons à votre promesse.
— Quelle promesse, poulette ?
— J’ai envoyé dire à Cassio de venir vous parler.
— J’ai un méchant rhume opiniâtre qui me gêne ; — prête-moi ton mouchoir.
Voici, monseigneur.
— Celui que je vous ai donné.
Je ne l’ai pas sur moi.
— Non ?
Non, ma foi, monseigneur.
C’est une faute. — Ce mouchoir, — une Égyptienne le donna à ma mère ; — c’était une charmeresse qui pouvait presque lire — les pensées des gens… Elle lui dit que, tant qu’elle le garderait, — elle aurait le don de plaire et de soumettre entièrement — mon père à ses amours ; mais que, si elle le perdait — ou en faisait présent, — mon père ne la regarderait plus — qu’avec dégoût et mettrait son cœur en chasse — de fantaisies nouvelles. Ma mère me le remit en mourant, — et me recommanda, quand la destinée m’unirait à une femme, — de le lui donner. C’est ce que j’ai fait. Ainsi, prenez-en soin ; — qu’il vous soit aussi tendrement précieux que votre prunelle ; — l’égarer ou le donner, ce serait une catastrophe — qui n’aurait point d’égale.
Est-il possible ?
— C’est la vérité : il y a une vertu magique dans le tissu. — Une sibylle, qui avait compté en ce monde — deux cents révolutions de soleil — en a brodé le dessin dans sa prophétique fureur ; — les vers qui en ont filé la soie étaient consacrés, — et la teinture qui le colore est faite de cœurs de vierges momifiés — qu’avait conservés son art.
Sérieusement ! Est-ce vrai ?
— Très-véritable. Ainsi, Veillez-y bien.
— Plût au ciel alors que je ne l’eusse jamais vu !
— Ah ! pour quelle raison ?
— Pourquoi me parlez-vous d’un ton si brusque et si violent ?
— Est-ce qu’il est perdu ? Est-ce que vous ne l’avez plus ? Parlez ! Est-ce qu’il n’est plus à sa place ?
— Le ciel nous bénisse !
Vous dites !
— Il n’est pas perdu. Mais quoi ! s’il l’était ?
Ha !
Je dis qu’il n’est pas perdu.
Cherchez-le ! Faites-le moi voir !
— Je le pourrais, monsieur, mais je ne veux pas à présent. — C’est une ruse pour me distraire de ma requête. — Je vous en prie, que Cassio soit rappelé !
— Cherchez-moi ce mouchoir ! mon âme s’alarme.
— Allez, allez ! — vous ne rencontrerez jamais un homme plus capable.
— Le mouchoir !
Je vous en prie, causons de Cassio !
— Le mouchoir ( 41 ) !
Un homme qui, de tout temps, — a fondé sa fortune sur votre affection, — qui a partagé vos dangers…
Le mouchoir !
— En vérité ! — vous êtes à blâmer.
Arrière !
Cet homme-là n’est pas jaloux ?
— Je ne l’avais jamais vu ainsi. — Pour sûr, il y a du miracle dans ce mouchoir. — Je suis bien malheureuse de l’avoir perdu !
— Ce n’est pas un an ou deux qui font connaître les hommes. — Ils ne sont tous que des estomacs pour qui nous ne sommes toutes que des aliments : — ils nous mangent comme des affamés, et, dès qu’ils sont pleins, — ils nous renvoient… Ah ! Voici Cassio et mon mari.
— Il n’y a pas d’autre moyen : c’est elle qui doit le faire. — Et tenez ! l’heureux hasard ! Allez, importunez-la !
— Eh bien, bon Cassio ! quoi de nouveau avec vous ?
— Madame, toujours ma requête ! Je vous en supplie, — faites, par votre vertueuse entremise, que je puisse — revivre en recouvrant l’affection de celui — à qui je voue respectueusement tout le dévouement — de mon cœur. Ah ! plus de délais ! — Si ma faute est d’une espèce si mortelle — que mes services passés, ma douleur présente, — mes bonnes résolutions pour l’avenir, — soient une rançon insuffisante à nous réconcilier, — que je le sache du moins, et cette certitude aura encore pour moi son avantage. — Alors, je me draperai dans une résignation forcée, — et j’attendrai, cloîtré dans quelque autre carrière, — l’aumône de la Fortune.
Hélas ! trois fois loyal Cassio, — mon intercession détonne pour le moment ; — monseigneur n’est plus monseigneur, et je ne le reconnaîtrais pas, — s’il était aussi changé de visage que d’humeur. — Puissé-je être protégée par tous les esprits sanctifiés — comme vous avez été défendu par moi ! — J’ai même provoqué le feu de sa colère — par mon franc-parler. Il faut que vous patientiez encore un peu ; — ce que je puis faire, je veux le faire, et je veux pour vous — plus que je n’oserais pour moi-même : que cela vous suffise !
— Est-ce que monseigneur s’est irrité ?
Il vient de partir à l’instant, — et, certainement, dans une étrange agitation.
— Lui, s’irriter !… J’ai vu le canon — faire sauter en l’air les rangées de ses soldats, — et, comme le diable, lui arracher de ses bras mêmes — son propre frère ; et je me demande s’il peut s’irriter. — C’est quelque chose de grave alors ; je vais le trouver. — Il faut que ce soit vraiment sérieux, s’il est irrité.
— Je t’en prie, va !
À coup sûr, c’est quelque affaire d’État : — une nouvelle de Venise, ou quelque complot tout à coup déniché — ici dans Chypre même, et à lui révélé, — aura troublé son esprit serin. En pareil cas, — il est dans la nature des hommes de quereller pour de petites choses, — bien que les grandes seules les préoccupent. C’est toujours ainsi : — qu’un doigt vous fasse mal, et il communiquera — même aux autres parties saines, le sentiment — de la douleur. D’ailleurs, songeons-y, les hommes ne sont pas des dieux : — nous ne devons pas toujours attendre d’eux les prévenançes — qui sont de rigueur au jour des noces… Gronde-moi bien, Émilia ; — j’ai osé, soldat indiscipliné que je suis, l’accuser dans mon âme d’un manque d’égards ; — mais maintenant je trouve que j’avais suborné le témoin — et qu’il est injustement mis en cause.
— Priez le ciel que ce soit, comme vous pensez, quelque affaire d’État, — et non une idée, une lubie jalouse — qui vous concerne.
— Malheureux le jour où cela serait ! Jamais je ne lui en ai donné de motif.
— Mais les cœurs jaloux ne se payent pas de cette réponse ; — ils ne sont pas toujours jaloux pour le motif ; — ils sont jaloux, parce qu’ils sont jaloux. C’est un monstre — engendré de lui-même, né de lui-même.
— Que le ciel éloigne ce monstre de l’esprit d’Othello !
— Amen, madame !
— Je vais le chercher… Cassio, promenez-vous par ici ; — si je le trouve bien disposé, je plaiderai votre cause, et je ferai tout mon possible pour la gagner.
— Je remercie votre grâce.
— Dieu vous garde, ami Cassio !
Vous dehors ! Quelle raison vous amène ? — Comment cela va-t-il, ma très-jolie Bianca ? — Sur ma parole, doux amour, j’allais à votre maison.
— Et moi, j’allais à votre logis, Cassio. — Quoi ! tout une semaine loin de moi ! Sept jours et sept nuits ! — Cent soixante heures ! Et les heures d’absence d’un amant — sont cent soixante fois plus longues que les heures du cadran. — Oh ! le pénible calcul !
Pardonnez-moi, Bianca. — Des pensées de plomb ont pesé sur moi tous ces temps-ci ; — mais, dès que j’aurai plus de loisir, — je vous payerai les arrérages de l’absence. Chère Bianca, — faites-moi un double de ce travail.
Oh ! Cassio, comment ceci est-il entre vos mains ? — C’est quelque gage d’une nouvelle amie. — Je sens maintenant la cause de cette absence trop sentie. — En est-ce déjà venu là ? C’est bon, c’est bon !
Allons, femme, — jetez vos viles suppositions à la dent du diable — de qui vous les tenez. Vous voilà jalouse, — à l’idée que c’est quelque souvenir de quelque maîtresse. — Non, sur ma parole, Bianca !
Eh bien, à qui est-il ?
— Je ne sais pas, ma charmante. Je l’ai trouvé dans ma chambre. — J’en aime le travail : avant qu’il soit réclamé, — comme il est probable qu’il le sera, je voudrais avoir le pareil. — Prenez-le, copiez-le, et laissez-moi pour le moment.
— Vous laisser ! Pourquoi ?
J’attends ici le général : — et ce n’est pas une recommandation désirable pour moi — qu’il me trouve en compagnie féminine.
Et pourquoi ? je vous prie.
— Ce n’est pas que je ne vous aime pas.
Mais c’est que vous ne m’aimez point. — Je vous en prie, reconduisez-moi quelques pas, — et dites-moi si je vous verrai de bonne heure ce soir.
— Je ne puis vous reconduire bien loin : — c’est ici que j’attends, mais je vous verrai bientôt.
— C’est fort bien. Il faut que je cède aux circonstances !
— Le croyez-vous ?
Si je le crois, Iago ?
— Quoi ! donner un baiser en secret !
Un baiser usurpé !
— Ou rester au lit toute nue, avec son ami, — une heure ou plus, sans songer à mal ?
— Rester toute nue avec un ami, Iago, sans songer à mal ? — C’est user d’hypocrisie avec le diable. — Ceux qui n’ont que des pensées vertueuses et qui s’exposent ainsi — tentent le ciel en voulant que le diable tente leur vertu.
— S’ils s’abstiennent, ce n’est qu’une faute vénielle. — Mais si je donne à ma femme un mouchoir…
— Eh bien, après ?
— Eh bien, il est à elle, monseigneur, et, comme il est à elle, — elle peut, je pense, en faire cadeau à n’importe quel homme.
— Elle est gardienne de son honneur aussi ; — peut-elle le donner ?
— L’honneur est une essence qui ne se voit pas ; — beaucoup semblent l’avoir, qui ne l’ont plus. — Mais pour le mouchoir…
— Par le ciel, je l’aurais oublié bien volontiers. — Tu dis… oh ! cela revient sur ma mémoire, — comme sur une maison infectée le corbeau — de mauvais augure !… tu dis qu’il avait mon mouchoir ?
— Oui, qu’est-ce que cela fait ?
C’est bien plus grave, alors.
— Eh quoi ! si je vous disais que je l’ai vu vous faire outrage, — que je l’ai entendu dire… Il est de par le monde des marauds — qui, après avoir, à force d’importunités, — ou par suite d’un caprice spontané qu’ils inspirent, — entraîné ou séduit une femme, ne peuvent s’empêcher — de bavarder ensuite…
Est-ce qu’il a dit quelque chose ?
— Oui, monseigneur ; mais, soyez-en sûr, — rien qu’il ne soit prêt à nier sous serment.
Qu’a-t-il dit ?
— Ma foi ! qu’il avait eu… je ne sais quoi.
— Quoi ? quoi ?
— Certaine conversation…
— Avec elle ?
Avec elle ! sur elle ! comme vous voudrez. —
Avec elle ! sur elle ! Une conversation sur elle pourrait n’être qu’une causerie à son sujet : mais une conversation avec elle serait criminelle !… Le mouchoir !… Cet aveu !… Le mouchoir !… Lui faire avouer, et puis lui mettre la corde au cou ! Non ! D’abord lui mettre la corde au cou, et puis lui faire avouer… J’en frissonne… Une nature ne se laisserait pas envahir ainsi par l’ombre de la passion sans quelque grande cause… Ce ne sont pas des mots qui m’agitent comme cela… Pish !… — Nez, oreilles et lèvres !… Est-il possible ?… L’aveu !… — le mouchoir !… Ô diable !
— Travaille, — ma médecine, travaille ! C’est ainsi qu’on attrape les niais crédules, — et c’est encore ainsi que plus d’une dame digne et chaste, — malgré toute son innocence, est exposée au reproche…
Holà ! monseigneur ! — monseigneur ! Othello !… Ah ! c’est vous, Cassio ?
— Qu’y a-t-il ?
— Monseigneur est tombé en épilepsie : — c’est sa seconde attaque ; il en a eu une hier.
— Frottez-lui les tempes.
Non, laissez-le. — La léthargie doit avoir son cours tranquille ; — sinon, l’écume lui viendrait à la bouche, et tout à l’heure — il éclaterait en folie furieuse… Tenez, il remue. — Éloignez-vous un moment ; — il va revenir à lui : quand il sera parti, — je voudrais causer avec vous d’une importante affaire.
— Comment cela va-t-il, général ? Est-ce que vous ne vous êtes pas blessé à la tête ?
— Te moques-tu de moi ?
Me moquer de vous ! Non, par le ciel ! — Je voudrais seulement vous voir subir votre sort comme un homme.
Un homme qui porte cornes, n’est qu’un monstre et une bête.
— Il y a bien des bêtes alors dans une ville populeuse, — et bien des monstres civilisés.
— A-t-il avoué ?
Mon bon monsieur, soyez un homme. — Songez que tout confrère barbu, attelé à ce joug-là, — peut le traîner comme vous ; il y a des millions de vivants — qui reposent nuitamment dans un lit banal — qu’ils jureraient être à eux seuls. Votre cas est meilleur. — Oh ! Sarcasme de l’enfer, suprême moquerie du démon ! — étreindre une impudique sur une couche confiante — et la croire chaste ! Non, que je sache tout ! — Et, sachant ce que je suis, je saurai comment la traiter !
— Oh ! Tu as raison : cela est certain.
Tenez-vous un peu à l’écart, — et contenez-vous dans les bornes de la patience. — Tandis que vous étiez ici accablé par la douleur, — émotion bien indigne d’un homme comme vous. — Cassio est venu : je l’ai éconduit — en donnant de votre évanouissement une raison plausible : — je lui ai dit de revenir bientôt me parler ici : — ce qu’il m’a promis. Cachez-vous en observation, — et remarquez les grimaces, les moues, les signes de dédain, — qui vont paraître dans chaque trait de son visage ; — car je vais lui faire répéter toute l’histoire : — où, comment, combien de fois, depuis quelle époque et quand — il en est venu aux prises avec votre femme, quand il compte y revenir. — Je vous le dis, remarquez seulement ses gestes. Mais, morbleu ! de la patience ! — ou je dirai que vous êtes décidément un frénétique, — et non plus un homme.
Écoute, Iago, — je me montrerai le plus patient de tous les hommes, — mais aussi, tu m’entends ? Le plus sanguinaire.
Il n’y a pas de mal, — pourvu que vous mettiez le temps à tout… Voulez-vous vous retirer ?
Je vais maintenant questionner Cassio sur Bianca : — une ménagère qui, en vendant ses attraits, — s’achète du pain et des vêtements. Cette créature — raffole de Cassio. C’est le triste sort de toute catin — d’en dominer beaucoup pour être enfin dominée par un seul. — Quand il entend parler d’elle, Cassio ne peut s’empêcher — de rire aux éclats… Le voici qui vient.
— À le voir sourire, Othello va devenir fou ; — et son ignare jalousie va interpréter — les sourires, les gestes et les insouciantes manières du pauvre Cassio — tout à fait à contre sens… Comment vous trouvez-vous, lieutenant ?
— D’autant plus mal que vous me donnez un titre — dont la privation me tue.
Travaillez bien Desdémona, et vous êtes sûr de la chose.
— Si l’affaire était au pouvoir de Bianca,
comme vous réussiriez vite !
Hélas ! la pauvre créature !
— Voyez comme il rit déjà !
— Je n’ai jamais connu de femme aussi amoureuse d’un homme.
Hélas ! pauvre coquine ! je crois vraiment qu’elle m’aime.
— C’est cela : il s’en défend faiblement et il rit !
Écoutez, Cassio.
Voilà Iago qui le prie — de lui tout répéter : continue ! Bien dit ! bien dit !
— Elle donne à entendre que vous l’épouserez : est-ce votre intention ?
Ha ! ha ! ha !
— Tu triomphes, Romain ! tu triomphes !
Moi, l’épouser !… Quoi ! une coureuse !… Je t’en prie, aie quelque charité pour mon esprit : ne le crois pas aussi malade… Ha ! ha ! ha !
Oui ! oui ! oui ! oui ! au gagnant de rire.
Vraiment, le bruit court que vous l’épouserez.
De grâce, parlez sérieusement.
Je ne suis qu’un scélérat si cela n’est pas.
Avez-vous donc compté mes jours ? Bien !
C’est une invention de la guenon : si elle a l’idée que je l’épouserai, elle la tient de son amour et de ses illusions, et nullement de mes promesses.
Iago me fait signe : c’est que l’autre commence l’histoire.
Elle était ici, il n’y a qu’un moment ; elle me hante en tout lieu. J’étais l’autre jour au bord de la mer à causer avec plusieurs Vénitiens ; soudain cette folle arrive et me saute ainsi au cou.
En s’écriant : Ô mon cher Cassio ! apparemment ; c’est ce qu’indique son geste.
Elle se pend et s’accroche, tout en larmes, après moi ; puis elle m’attire et me pousse. Ha ! ha ! ha !
Maintenant, il lui raconte comment elle l’a entraîné dans ma chambre. Oh ! je vois bien votre museau, mais je ne sais quel chien je vais jeter dessus.
Vraiment, il faut que je la quitte.
Devant moi ! Tenez, la voici qui vient.
C’est une maîtresse fouine, et diantrement parfumée encore…
Qu’avez-vous donc à me hanter ainsi ?
Que le diable et sa mère vous hantent vous-même !… Que me vouliez-vous avec ce mouchoir que vous m’avez remis tantôt ? J’étais une belle sotte de le prendre. Il faut que j’en fasse un tout pareil, n’est-ce pas ? Comme cela est vraisemblable que vous l’ayez trouvé dans votre chambre et que vous ne sachiez pas qui l’y a laissé !… C’est le présent de quelque donzelle et il faudrait que je vous en fisse un pareil ?… Tenez, donnez-le à votre poupée ; peu m’importe comment vous l’avez eu, je ne me charge de rien.
Voyons, ma charmante Bianca ! Voyons ! voyons !
Par le ciel, ce doit être mon mouchoir.
Si vous voulez venir souper ce soir, vous le pouvez ; si vous ne voulez pas, venez dès que vous y serez disposé.
Suivez-la ! suivez-la !
Ma foi, il le faut. Sans cela elle s’emporterait dans les rues.
Souperez-vous chez elle ?
Ma foi, j’en ai l’intention.
C’est bien ; il se peut que j’aille vous voir ; car je serais bien aise de vous parler.
De grâce, venez ! voulez-vous ?
Partez. Il suffit.
Comment le tuerai-je, Iago ?
Avez-vous vu comme il a ri de sa vilenie ?
Oh ! Iago !
Et avez-vous vu le mouchoir ?
Était-ce le mien ?
Par cette main levée !… Et vous voyez quel cas il fait de la folle créature, votre femme. Elle lui a donné ce mouchoir, et, lui, il l’a donné à sa putain !
Oh ! je voudrais le tuer pendant neuf ans !… Une femme si belle ! une femme si charmante ! une femme si adorable !
Allons ! il faut oublier cela.
Oui, qu’elle pourrisse, qu’elle disparaisse et qu’elle soit damnée dès cette nuit ! Car elle ne vivra pas ! Non. Mon cœur est changé en pierre ; je le frappe et il me blesse la main. Oh ! le monde n’a pas une plus adorable créature ! Elle était digne de reposer aux côtés d’un empereur et de lui donner des ordres !
Voyons, ce n’est pas là votre affaire.
L’infâme ! Je dis seulement ce qu’elle est… Si adroite avec son aiguille !… Admirable musicienne ! Oh ! avec son chant elle apprivoiserait un ours ! Et puis, d’une intelligence, d’une imagination si élevées, si fécondes !
Elle n’en est que plus coupable !
Oh ! mille et mille fois plus !… En outre, d’un caractère si affable !
Trop affable, vraiment !
Oui, cela est certain. Mais quel malheur, Iago ! Oh ! Iago ! quel dommage, Iago !
Si vous êtes si tendre à son iniquité, donnez-lui patente pour faire le mal ; car, si cela ne vous touche pas, cela ne gêne personne.
Je la hacherai en miettes !… Me faire cocu.
Oh ! C’est affreux à elle.
Avec mon officier !
C’est plus affreux encore.
Procure-moi du poison, Iago, cette nuit !… Je ne veux pas avoir d’explication avec elle, de peur que son corps et sa beauté ne désarment mon âme encore une fois… Cette nuit, Iago !
N’employez pas le poison ; étranglez-la dans son lit, le lit même qu’elle a souillé.
Bon, bon. La justice de ceci me plaît. Très-bon !
Et, quant à Cassio, laissez-moi être son croque-mort. Vous en apprendrez davantage vers minuit.
Excellent… Quelle est cette fanfare ?
— Quelque message de Venise, pour sûr. C’est Lodovico — qui vient de la part du doge ; et, voyez, votre femme est avec lui.
— Dieu vous garde, digne général !
Je le souhaite de tout mon cœur, monsieur.
— Le doge et les sénateurs de Venise vous saluent.
— Je baise l’instrument de leur bon plaisir.
— Et quoi de nouveau, mon bon cousin Lodovico ?
— Je suis bien content de vous voir, signor. — Soyez le bienvenu à Chypre.
— Merci. Comment va le lieutenant Cassio ?
Il vit, monsieur.
— Cousin, il est survenu entre lui et monseigneur — une désagréable rupture ; mais vous arrangerez tout.
— Êtes-vous sûre de cela ?
Monseigneur ?
« Ne manquez pas de le faire dès que vous aurez… »
— Il ne te parlait pas : il est occupé de la dépêche. — Est-ce qu’il y a un différend entre ton mari et Cassio ?
— Oui, un très-malheureux ; je ferais bien des choses — afin de les réconcilier, pour l’amour que je porte à Cassio.
— Feu et soufre !
Monseigneur ?
Avez-vous votre raison ?
— Quoi ! est-ce qu’il est fâché ?
Il est possible que cette lettre l’agite ; — car je crois qu’on le rappelle à Venise — et que Cassio est désigné pour lui succéder.
— Ma foi ! J’en suis bien aise.
En vérité !
Monseigneur ?
— Je suis bien aise, moi, de vous voir en démence.