Othello

Traduction humaine · Traduction de François-Victor Hugo (†1873) · Source: Wikisource · Domaine public

LA TRAGÉDIE D’OTHELLO ( 11 )

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Un livre publié sans épître préalable serait, comme dit un vieux proverbe anglais, un habit bleu sans galon. L’auteur étant mort, j’ai jugé bon de me charger de son œuvre. La recommander n’est pas mon intention ; car ce qui est bon doit sans intercession se recommander à tous ; et j’ai ici d’autant plus d’assurance que le nom de l’auteur suffit à lancer son œuvre. Ainsi, laissant chacun à la liberté de son jugement, je me suis risqué à imprimer cette pièce et je la livre à la censure générale.

Votre

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— Fi ! Ne m’en parle pas. Je suis fort contrarié — que toi, Iago, qui as usé de ma bourse, — comme si les cordons t’appartenaient, tu aies eu connaissance de cela.

— Tudieu ! ( 17 ) Mais vous ne voulez pas m’entendre. — Si jamais j’ai songé à pareille chose, — exécrez-moi.

Tu m’as dit que tu le haïssais.

— Méprisez-moi, si ce n’est pas vrai. Trois grands de la Cité — vont en personne, pour qu’il me fasse son lieutenant, le solliciter, — chapeau bas, et, foi d’homme, je sais mon prix, je ne mérite pas un grade moindre. — Mais lui, entiché de son orgueil et de ses idées, — répond évasivement, et, dans un jargon — ridicule, bourré de termes de guerre, — il éconduit mes protecteurs. En vérité , dit-il, — j’ai déjà choisi mon officier . — Et quel est cet officier ? — Morbleu ! C’est un grand calculateur, — un Michel Cassio, un Florentin, — un garçon presque condamné à la vie d’une jolie femme, — qui n’a jamais rangé en bataille un escadron, — et qui ne connaît pas mieux la manœuvre — qu’une donzelle, ne possédant que la théorie des bouquins, — sur laquelle des robins bavards peuvent disserter — aussi magistralement que lui. N’importe ! à lui la préférence ! Un babil sans pratique — est tout ce qu’il a de militaire. — Et moi, qui, sous les yeux de l’autre, ai fait mes preuves — à Rhodes, à Chypre et dans maints pays — chrétiens et païens, il faut que je reste en panne et que je sois dépassé — par un teneur de livres, un faiseur d’additions ! — C’est lui, au moment venu, qu’on doit faire lieutenant, — et moi, je reste l’enseigne (titre que Dieu bénisse !) de Sa Seigneurie more.

— Par le ciel, j’eusse préféré être son bourreau.

— Pas de remède à cela ! C’est la plaie du service. — L’avancement se fait par apostille et par faveur, — et non d’après la vieille gradation, qui fait du second — l’héritier du premier. Maintenant, monsieur, jugez vous-même — si je suis engagé par de justes raisons — à aimer le More.

Moi, je ne resterais pas sous ses ordres.

— Oh ! Rassurez-vous, monsieur. — Je n’y reste que pour servir mes projets sur lui. — Nous ne pouvons pas tous être les maîtres, et les maîtres — ne peuvent pas tous être fidèlement servis. Vous remarquerez — beaucoup de ces marauds humbles et agenouillés — qui, raffolant de leur obséquieux servage, — s’échinent, leur vie durant, comme l’âne de leur maître, — rien que pour avoir la pitance. Se font-ils vieux, on les chasse : — fouettez-moi ces honnêtes drôles !… Il en est d’autres — qui, tout en affectant les formes et les visages du dévouement, — gardent dans leur cœur la préoccupation d’eux-mêmes, — et qui, ne jetant à leur seigneur que des semblants de dévouement, — prospèrent à ses dépens, puis, une fois leurs habits bien garnis, — se font hommage à eux-mêmes. Ces gaillards-là ont quelque cœur, — et je suis de leur nombre, je le confesse. — En effet, seigneur, — aussi vrai que vous êtes Roderigo, — si j’étais le More, je ne voudrais pas être Iago. — En le servant, je ne sers que moi-même. — Ce n’est, le ciel m’est témoin, ni l’amour ni le devoir qui me font agir, — mais, sous leurs dehors, mon intérêt personnel. — Si jamais mon action visible révèle — l’acte et l’idée intimes de mon âme — par une démonstration extérieure, le jour ne sera pas loin — où je porterai mon cœur sur ma manche, — pour le faire becqueter aux corneilles… Je ne suis pas ce que je suis.

Quel bonheur a l’homme aux grosses lèvres, — pour réussir ainsi !

Appelez le père, — réveillez-le, et mettez-vous aux trousses de l’autre ! Empoisonnez sa joie ! — Criez son nom dans les rues ! Mettez en feu les parents, — et, quoiqu’il habite sous un climat favorisé, — criblez-le de moustiques. Si son bonheur est encore du bonheur, — altérez-le du moins par tant de tourments — qu’il perde de son éclat !

— Voici la maison du père ; je vais l’appeler tout haut.

— Oui, avec un accent d’effroi, avec un hurlement terrible, — comme quand, par une nuit de négligence, l’incendie — est signalé dans une cité populeuse.

— Holà ! Brabantio ! Signor Brabantio ! Holà !

— Éveillez-vous ! Holà ! Brabantio ! Au voleur ! au voleur ! au voleur ! — Ayez l’œil sur votre maison, sur votre fille et sur vos sacs ! Au voleur ! au voleur !

— Quelle est la raison de cette terrible alerte ? — De quoi s’agit-il ?

— Signor, toute votre famille est-elle chez vous ?

— Vos portes sont-elles fermées ?

Pourquoi ? Dans quel but me demandez-vous cela ?

— Sang-dieu ! monsieur, vous êtes volé. Par pudeur, passez votre robe ! — Votre cœur est déchiré : vous avez perdu la moitié de votre âme ! — Juste en ce moment, en ce moment, en ce moment même, un vieux bélier noir — est monté sur votre blanche brebis. Levez-vous, levez-vous ! — Éveillez à son de cloche les citoyens en train de ronfler, — ou autrement le diable va faire de vous un grand-papa. — Levez-vous, vous dis-je.

Quoi donc ? Avez-vous perdu l’esprit ?

— Très révérend signor, est-ce que vous ne reconnaissez pas ma voix ?

— Non. Qui êtes-vous ?

— Mon nom est Roderigo.

Tu n’en es que plus mal venu. — Je t’ai défendu de rôder autour de ma porte ; — tu m’as entendu dire en toute franchise — que ma fille n’est pas pour toi ; et voici qu’en pleine folie, — rempli du souper et des boissons qui te dérangent, — tu viens, par une méchante bravade, — alarmer mon repos.

— Monsieur ! Monsieur ! Monsieur ! Monsieur !

Mais tu peux être sûr — que ma colère et mon pouvoir sont assez forts — pour te faire repentir de ceci.

Patience, mon bon monsieur.

— Que me parlais-tu de vol ? Nous sommes ici à Venise : — ma maison n’est point une grange abandonnée.

Très grave Brabantio, — je viens à vous, dans toute la simplicité d’une âme pure. —

Pardieu, monsieur vous êtes de ces gens qui refuseraient de servir Dieu, si le diable le leur disait. Parce que nous venons vous rendre un service, vous nous prenez pour des chenapans et vous laissez couvrir votre fille par un cheval de Barbarie ! Vous voulez avoir des étalons pour cousins et des genets pour alliés !

Quel misérable païen es-tu donc, toi ?

Je suis, monsieur, quelqu’un qui vient vous dire que votre fille et le More sont en train de faire la bête à deux dos.

— Tu es un manant.

vous êtes… un sénateur.

— Tu me répondras de ceci ! Je te connais, toi, Roderigo !

— Monsieur, je vous répondrai de tout. Mais, de grâce, une question. — Est-ce d’après votre désir et votre consentement réfléchi, — comme je commence à le croire, que votre charmante fille, — à cette heure indue, par une nuit si épaisse, — est allée, sous la garde pure et simple — d’un maraud de louage, d’un gondolier, — se livrer aux étreintes grossières d’un More lascif ? — Si cela est connu et permis par vous, — alors nous avons eu envers vous le tort d’une impudente indiscrétion. — Mais, si cela se passe à votre insu, mon savoir-vivre me dit — que nous recevons à tort vos reproches. Ne croyez — pas que, m’écartant de toute civilité, — j’aie voulu jouer et plaisanter avec votre honneur ! — Votre fille, si vous ne l’avez pas autorisée, — je le répète, a fait une grosse révolte, — en attachant ses devoirs, sa beauté, son esprit, sa fortune, — à un vagabond, à un étranger qui à roulé — ici et partout. Édifiez-vous par vous-même tout de suite ( 18 ) . — Si elle est dans sa chambre et dans votre maison, — faites tomber sur moi la justice de l’État — pour vous avoir ainsi abusé.

Battez le briquet ! holà ! — Donnez moi un flambeau ! Appelez tous mes gens !… — Cette aventure n’est pas en désaccord avec mon rêve ; — la croyance à sa réalité m’oppresse déjà. — De la lumière, dis-je ! de la lumière !

— Adieu. Il faut que je vous quitte. — Il ne me paraît ni opportun, ni sain, dans mon emploi, — d’être assigné, comme je le serais — en restant, pour déposer contre le More ; car, je le sais bien, — quoique ceci puisse lui attirer quelque cuisante mercuriale, — l’État ne peut pas se défaire de lui sans danger. Il est engagé, — par des raisons si impérieuses, dans la guerre de Chypre — qui se poursuit maintenant, que, s’agit-il du salut de leurs âmes, — nos hommes d’État n’en trouveraient pas un autre à sa taille — pour mener leurs affaires. En conséquence, — bien que je le haïsse à l’égal des peines de l’enfer — je dois, pour les nécessités du moment, — arborer les couleurs, l’enseigne de l’affection, — pure enseigne, en effet !… Afin de le découvrir sûrement, — dirigez les recherches vers le Sagittaire ( 19 ) . — Je serai là avec lui. Adieu donc !

— Le mal n’est que trop vrai : elle est partie ! — Et ce qui me reste d’une vie méprisable — n’est plus qu’amertume… Maintenant, Roderigo, — où l’as-tu vue ?… Oh ! malheureuse fille ! — Avec le More, dis-tu ?… Qui voudrait être père, à présent ? — Comment l’as-tu reconnue ?… Oh ! elle m’a trompée — incroyablement !… Que t’a-t-elle dit, à toi !… D’autres flambeaux ! — Qu’on réveille tous mes parents !… Sont-ils mariés, crois-tu ?

— Oui, sans doute, je le crois.

— Ciel ! comment a-t-elle échappé ? Ô trahison du sang ! — Pères, à l’avenir, ne vous rassurez pas sur l’esprit de vos filles, — d’après ce que vous leur verrez faire… N’y a-t-il pas de sortiléges — au moyen desquels les facultés de la jeunesse et de la virginité — peuvent être déçues ? N’as-tu pas lu, Roderigo, — quelque chose comme cela ?

Oui, monsieur, certainement.

— Éveillez mon frère !… Que ne te l’ai-je donnée ! — Que ceux-ci prennent une route, ceux-là, une autre !

Savez-vous — où nous pourrions les surprendre, elle et le More ?

— Je crois que je puis le découvrir, si vous voulez — prendre une bonne escorte et venir avec moi.

— De grâce, conduisez-nous. Je vais frapper à toutes les maisons ; — je puis faire sommation, au besoin.

Armez-vous, holà ! — et appelez des officiers de nuit spéciaux ! — En avant, mon bon Roderigo, je vous dédommagerai de vos peines.

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— Bien que j’aie tué des hommes au métier de la guerre, — je regarde comme l’étoffe même de la conscience — de ne pas commettre de meurtre prémédité ; je ne sais pas être inique — parfois pour me rendre service : neuf ou dix fois, — j’ai été tenté de le trouer ici, sous les côtes.

— Les choses sont mieux ainsi.

— Non, mais il bavardait tant ! il parlait en termes si ignobles et si provocants — contre Votre Honneur, — qu’avec le peu de sainteté que vous me connaissez, — j’ai eu grand-peine à le ménager. Mais, de grâce, monsieur, — êtes-vous solidement marié ? Soyez sûr — que ce Magnifique est très-aimé : — il a, par l’influence, une voix aussi puissante que — celle du doge. Il vous fera divorcer. — Il vous opposera toutes les entraves, toutes les rigueurs — pour lesquelles la loi, tendue de tout son pouvoir, — lui donnera de la corde.

Laissons-le faire selon son dépit. — Les services que j’ai rendus à Sa Seigneurie — parleront plus fort que ses plaintes. On ne sait pas tout encore : — quand je verrai qu’il y a honneur à s’en vanter, — je révélerai que je tiens la vie et l’être — d’hommes assis sur un trône ; et mes mérites — pourront répondre la tête haute à la fière fortune — que j’ai conquise. Sache-le bien, Iago, — si je n’aimais pas la gentille Desdémona, — je ne voudrais pas restreindre mon existence, libre sous le ciel, — au cercle d’un intérieur, — non, pour tous les trésors de la mer. Mais vois donc ! Quelles sont ces lumières là-bas ?

— C’est le père et ses amis qu’on a mis sur pied. — Vous feriez bien de rentrer.

Non pas : il faut que l’on me trouve. — Mon caractère, mon titre, ma conscience intègre, — me montreront tel que je suis. Sont-ce bien eux ?

Par Janus ! Je crois que non.

Les gens du doge et mon lieutenant ! — Que la nuit vous soit bonne, mes amis ! — Quoi de nouveau ?

Le doge vous salue, général, — et réclame votre comparution immédiate.

De quoi s’agit-il, — à votre idée ?

— Quelque nouvelle de Chypre, je suppose : — c’est une affaire qui presse. Les galères — ont expédié une douzaine de messagers qui ont couru — toute la nuit, les uns après les autres. — Déjà beaucoup de nos conseils se sont levés et réunis — chez le doge. On vous a réclamé ardemment ; — et, comme on ne vous a pas trouvé à votre logis, — le Sénat a envoyé trois escouades différentes — à votre recherche.

Il est heureux que j’aie été trouvé par vous. — Je n’ai qu’un mot à dire ici, dans la maison.

— Et je pars avec vous.

Enseigne, que fait-il donc là ?

— Sur ma foi ! Il a pris à l’abordage un galion de terre ferme. — Si la prise est déclarée légale, sa fortune est faite à jamais.

— Je ne comprends pas.

Il est marié.

À qui donc ?

Marié à…

Allons ! Général, voulez-vous venir ?

Je suis à vous.

— Voici une autre troupe qui vient vous chercher.

— C’est Brabantio : général, prenez garde. — Il vient avec de mauvaises intentions.

Holà ! Arrêtez.

— Seigneur, voici le More.

Sus au voleur !

— C’est vous, Roderigo ? Allons, monsieur, à nous deux !

— Rentrez ces épées qui brillent : la rosée pourrait les rouiller.

— Ô toi ! Hideux voleur, où as-tu recelé ma fille ? — Damné que tu es, tu l’as enchantée !… — En effet, je m’en rapporte à tout être de sens : — si elle n’était pas tenue à la chaîne de la magie, — est-ce qu’une fille si tendre, si belle, si heureuse, — si opposée au mariage qu’elle repoussait — les galants les plus somptueux et les mieux frisés du pays, — aurait jamais, au risque de la risée générale, — couru de la tutelle de son père au sein noir de suie — d’un être comme toi, fait pour effrayer et non pour plaire ? — Je prends tout le monde pour juge. Ne tombe-t-il pas sous le sens — que tu as pratiqué sur elle tes charmes hideux — et abusé sa tendre jeunesse avec des drogues ou des minéraux — qui éveillent le désir ? Je ferai examiner ça. — La chose est probable et palpable à la réflexion. — En conséquence, je t’appréhende et je t’empoigne — comme un suborneur du monde, comme un adepte — des arts prohibés et hors la loi.

Emparez-vous de lui ; s’il résiste, — maîtrisez-le à ses risques et périls.

Retenez vos bras, — vous, mes partisans, et vous, les autres ! — Si ma réplique devait être à coups d’épée, je me la serais rappelée — sans souffleur.

Où voulez-vous que j’aille — pour répondre à votre accusation ?

En prison ! Jusqu’à l’heure rigoureuse — où la loi, dans le cours de sa session régulière, — t’appellera à répondre.

Et, si je vous obéis, — comment pourrai-je satisfaire le doge, — dont les messagers, ici rangés à mes côtés, — doivent, pour quelque affaire d’État pressante, — me conduire jusqu’à lui ?

C’est vrai, très-digne signor, — le doge est en conseil, et votre excellence elle-même — a été convoquée, j’en suis sûr.

Comment ! le doge en conseil ! — à cette heure de la nuit !… Emmenez-le. — Ma cause n’est point frivole : le doge lui-même — et tous mes frères du Sénat — ne peuvent prendre ceci que comme un affront personnel. — Car, si de telles actions peuvent avoir un libre cours, — des serfs et des païens seront bientôt nos gouvernants !

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— Il n’y a pas dans ces nouvelles assez d’harmonie — pour y croire.

En effet, elles sont en contradiction. — Mes lettres disent cent sept galères.

— Et les miennes, cent quarante.

Et les miennes, deux cents. — Bien qu’elles ne s’accordent pas sur le chiffre exact — (vous savez que les rapports fondés sur des conjectures — ont souvent des variantes), elles confirment toutes — le fait d’une flotte turque se portant sur Chypre.

— Oui ! Cela suffit pour former notre jugement. — Je ne me laisse pas rassurer par les contradictions, — et je vois le fait principal prouvé — d’une terrible manière.

Holà ! holà ! holà !

— Un messager des galères !

Eh bien ! qu’y a-t-il ?

— L’expédition turque appareille pour Rhodes ( 20 ) ; — c’est ce que je suis chargé d’annoncer au gouvernement — par le seigneur Angelo.

Que dites-vous de ce changement ?

Il n’a pas de motif — raisonnable. C’est une feinte — pour détourner notre attention. Considérons — la valeur de Chypre pour le Turc ; — comprenons seulement — que cette île est pour le Turc plus importante que Rhodes, — et qu’elle lui est en même temps plus facile à emporter, — puisqu’elle n’a ni l’enceinte militaire — ni aucun moyen de défense — dont Rhodes est investie : songeons à cela, — et nous ne pourrons pas croire que le Turc fasse la faute — de renoncer à la conquête qui l’intéresse le plus — et de négliger une attaque d’un succès facile — pour provoquer et risquer un danger sans profit ( 21 ) .

— Non, à coup sûr, ce n’est pas à Rhodes qu’il en veut.

— Voici d’autres nouvelles.

— Révérends et gracieux seigneurs, les Ottomans, — après avoir gouverné tout droit sur l’île de Rhodes, — ont été ralliés là par une flotte de réserve.

— C’est ce que je pensais… Combien de bâtiments, à votre calcul ?

— Trente voiles. Maintenant ils reviennent — sur leur route et dirigent manifestement — leur expédition sur Chypre… Le seigneur Montano, — votre fidèle et très-vaillant serviteur, — prend la respectueuse liberté de vous en donner avis, — et vous prie de le croire.

— Il est donc certain que c’est contre Chypre ! — Est-ce que Marcus Luccicos n’est pas à la ville ?

— Il est maintenant à Florence.

— Écrivez-lui de notre part de revenir, au train de poste.

— Voici venir Brabantio et le vaillant More.

— Vaillant Othello, nous avons à vous employer sur-le-champ — contre l’ennemi commun, l’Ottoman.

— Je ne vous voyais pas : soyez le bienvenu, noble seigneur. — Vos conseils et votre aide nous ont manqué cette nuit.

— Et à moi les vôtres. Que votre Grâce me pardonne ! — Ce ne sont ni mes fonctions ni les nouvelles publiques — qui m’ont tiré de mon lit. L’intérêt général — n’a pas de prise sur moi en ce moment : car la douleur privée — ouvre en moi ses écluses avec tant de violence — qu’elle engloutit et submerge les autres soucis — dans son invariable plénitude.

De quoi s’agit-il donc ?

— Ma fille ! Ô ma fille !

Morte ?

Oui, morte pour moi. — On l’a abusée ! on me l’a volée ! on l’a corrompue — à l’aide de talismans et d’élixirs achetés à des charlatans. — Car, qu’une nature s’égare si absurdement, — n’étant ni défectueuse, ni aveugle, ni boiteuse d’intelligence ( 22 ) , — ce n’est pas possible sans sorcellerie…

— Quel que soit celui qui, par d’odieux procédés, — a ainsi ravi votre fille à elle-même — et à vous, voici le livre sanglant de la loi. — Vous en lirez vous-même la lettre rigoureuse, — et vous l’interpréterez à votre guise : oui, quand mon propre fils — serait accusé par vous !

Je remercie humblement votre Grâce. — Voici l’homme ; c’est ce More que, paraît-il, — votre mandat spécial a, pour des affaires d’État, — appelé ici.

Lui ! nous en sommes désolés.

— Qu’avez-vous, de votre côté, à répondre à cela ?

Rien, sinon que cela est.

— Très-puissants, très-graves et très-révérends seigneurs, — mes nobles et bien-aimés maîtres, — j’ai enlevé la fille de ce vieillard, — c’est vrai, comme il est vrai que je l’ai épousée : — voilà le chef de mon crime ; vous le voyez de front, — dans toute sa grandeur. Je suis rude en mon langage, — et peu doué de l’éloquence apprêtée de la paix. — Car, depuis que ces bras ont leur moelle de sept ans, — ils n’ont cessé, excepté depuis ces neuf mois d’inaction, — d’employer dans le camp leur plus précieuse activité ; — et je sais peu de chose de ce vaste monde — qui n’ait rapport aux faits de guerre et de bataille. — Aussi, embellirai-je peu ma cause — en la plaidant moi-même. Pourtant, avec votre gracieuse autorisation, — je vous dirai sans façon et sans fard — l’histoire entière de mon amour, et par quels philtres, — par quels charmes, par quelles conjurations, par quelle puissante magie — (car ce sont les moyens dont on m’accuse) — j’ai séduit sa fille.

Une enfant toujours si modeste, — d’une nature si douce et si paisible — qu’au moindre mouvement — elle rougissait d’elle-même ! Devenir, en dépit de la nature, — de son âge, de son pays, de sa réputation, de tout, — amoureuse de ce qu’elle avait peur de regarder ! — Il n’y a qu’un jugement difforme et très-imparfait — pour déclarer que la perfection peut faillir ainsi — contre toutes les lois de la nature ; il faut forcément — conclure à l’emploi des maléfices infernaux — pour expliquer cela. J’affirme donc, encore une fois, — que c’est à l’aide de mixtures toutes-puissantes sur le sang — ou de quelque philtre enchanté à cet effet — qu’il a agi sur elle ( 23 ) .

Affirmer cela n’est pas le prouver. — Des témoignages plus certains et plus évidents — que ces maigres apparences et que ces pauvres vraisemblances — d’une probabilité médiocre, doivent être produits contre lui.

— Mais parlez, Othello. — Est-ce par des moyens équivoques et violents — que vous avez dominé et empoisonné les affections de cette jeune fille ? — ou bien n’avez-vous réussi que par la persuasion et par ces loyales requêtes — qu’une âme soumet à une âme ?

Je vous en conjure, — envoyez chercher la dame au Sagittaire , — et faites-la parler de moi devant son père. — Si vous me trouvez coupable dans son récit, — que non seulement votre confiance et la charge que je tiens de vous — me soient retirées, mais que votre sentence — retombe sur ma vie même !

Qu’on envoie chercher Desdémona !

— Enseigne, conduisez-les : vous connaissez le mieux l’endroit.

— Parlez, Othello.

— Son père m’aimait ; il m’invitait souvent, — il me demandait l’histoire de ma vie, — année par année, les batailles, les siéges, les hasards — que j’avais traversés. — Je parcourus tout, depuis les jours de mon enfance — jusqu’au moment même où il m’avait prié de raconter. — Alors je parlai de chances désastreuses, — d’aventures émouvantes sur terre et sur mer, — de morts esquivées d’un cheveu sur la brèche menaçante, — de ma capture par l’insolent ennemi, — de ma vente comme esclave, de mon rachat — et de ce qui suivit. Dans l’histoire de mes voyages, — des antres profonds, des déserts arides, — d’âpres fondrières, des rocs et des montagnes dont la cime touche le ciel — s’offraient à mon récit : je les y plaçai. — Je parlai des cannibales qui s’entre-dévorent, — des anthropophages et des hommes qui ont la tête — au-dessous des épaules ( 24 ) . Pour écouter ces choses, — Desdémona montrait une curiosité sérieuse ; — quand les affaires de la maison l’appelaient ailleurs, — elle les dépêchait toujours au plus vite, — et revenait, et de son oreille affamée — elle dévorait mes paroles. Ayant remarqué cela, — je saisis une heure favorable, et je trouvai moyen — d’arracher du fond de son cœur le souhait — que je lui fisse la narration entière de mes explorations, qu’elle ne connaissait que par des fragments sans suite. — J’y consentis, et souvent je lui dérobai des larmes, quand je parlai de quelque catastrophe — qui avait frappé ma jeunesse. Mon histoire terminée, — elle me donna pour ma peine un monde de soupirs ; — elle jura qu’en vérité cela était étrange, plus qu’étrange, — attendrissant, prodigieusement attendrissant ; — elle eût voulu ne pas l’avoir entendu, mais elle eût voulu aussi — que le ciel eût fait pour elle un pareil homme ! Elle me remercia, — et me dit que, si j’avais un ami qui l’aimait, — je lui apprisse seulement à répéter mon histoire, — et que cela suffirait à la charmer. — Sur cette insinuation, je parlai : — elle m’aimait pour les dangers que j’avais traversés, — et je l’aimais pour la sympathie qu’elle y avait prise. — Telle est la sorcellerie dont j’ai usé… — Mais voici ma dame qui vient ; qu’elle-même en dépose !

— Il me semble qu’une telle histoire séduirait ma fille même. — Bon Brabantio, — réparez aussi bien que possible cet éclat. — Il vaut encore mieux se servir d’une arme brisée — que de rester les mains nues.

De grâce, écoutez-la ! — Si elle confesse qu’elle a fait la moitié des avances, — que la ruine soit sur ma tête si mon injuste blâme — tombe sur cet homme !… Approchez, gentille donzelle ! — Distinguez-vous dans cette noble compagnie — celui à qui vous devez le plus d’obéissance ?

Mon noble père, — je vois ici un double devoir pour moi. — À vous je dois la vie et l’éducation, — et ma vie et mon éducation m’apprennent également — à vous respecter. Vous êtes mon seigneur selon le devoir… — Jusque-là je suis votre fille.

Mais voici mon mari ! — Et autant ma mère montra de dévouement — pour vous, en vous préférant à son père même, — autant je prétends en témoigner — légitimement au More, mon seigneur.

— Dieu soit avec vous ! J’ai fini.

— Plaise à votre Grâce de passer aux affaires d’État… Que n’ai-je adopté un enfant plutôt que d’en faire un !…

Grâce à toi, mon bijou, — je suis heureux dans l’âme de n’avoir pas d’autres enfants ; — car ton escapade m’eût appris à les tyranniser — et à les tenir à l’attache… J’ai fini, monseigneur.

— Laissez-moi parler à votre place, et placer une maxime — qui serve à ces amants de degré, de marchepied — pour remonter à votre faveur. — Une fois irrémédiables, les maux sont terminés — par la vue du pire qui put nous inquiéter naguère. — Gémir sur un malheur passé et disparu — est le plus sûr moyen d’attirer un nouveau malheur. — Lorsque la fortune nous prend ce que nous ne pouvons garder, — la patience rend son injure dérisoire. — Le volé qui sourit dérobe quelque chose au voleur. — C’est se voler soi-même que dépenser une douleur inutile.

— Ainsi, que le Turc nous vole Chypre ! — nous n’aurons rien perdu, tant que nous pourrons sourire ! — Il reçoit bien les conseils, celui qui ne reçoit — en les écoutant qu’un soulagement superflu. — Mais celui-là reçoit une peine en même temps qu’un conseil, — qui n’est quitte avec le chagrin qu’en empruntant à la pauvre patience. — Ces sentences, tout sucre ou tout fiel, — ont une puissance fort équivoque. — Les mots ne sont que des mots, et je n’ai jamais ouï dire — que dans un cœur meurtri on pénétrât par l’oreille… — Je vous en prie humblement, procédons aux affaires de l’État.

Le Turc se porte sur Chypre avec un armement considérable. Othello, les ressources de cette place sont connues de vous mieux que de personne. Aussi, quoique nous ayons là un lieutenant d’une capacité bien prouvée, l’opinion, cette arbitre souveraine des décisions, vous adresse son appel de suprême confiance. Il faut donc que vous vous résigniez à assombrir l’éclat de votre nouvelle fortune par les orages de cette rude expédition.

— Très graves sénateurs, ce tyran, l’habitude, — a fait de la couche de la guerre, couche de pierre et d’acier, — le lit de plume le plus doux pour moi. Je le déclare, — je ne trouve mon activité, mon énergie naturelle, — que dans une vie dure. Je me charge — de cette guerre contre les Ottomans. — En conséquence, humblement incliné devant votre gouvernement, — je demande pour ma femme une situation convenable, — les priviléges et le traitement dus à son rang, avec une résidence et un train — en rapport avec sa naissance.

Si cela vous plaît, elle peut aller chez son père.

— Je n’y consens pas.

Ni moi.

— Ni moi. Je n’y voudrais pas résider, — de peur de provoquer l’impatience de mon père — en restant sous ses yeux. Très-gracieux doge, — prêtez à mes explications une oreille indulgente, — et laissez-moi trouver dans votre suffrage une charte — qui protège ma faiblesse.

Que désirez-vous, Desdémona ?

— Si j’ai aimé le More assez pour vivre avec lui, — ma révolte éclatante et mes violences à la destinée — peuvent le trompetter au monde. Mon cœur — est soumis au caractère même de mon mari. — C’est dans le génie d’Othello que j’ai vu son visage ; — et c’est à sa gloire et à ses vaillantes qualités — que j’ai consacré mon âme et ma fortune. Aussi, chers seigneurs, si l’on me laissait ici, — chrysalide de la paix, tandis qu’il part pour la guerre, — on m’enlèverait les épreuves pour lesquelles je l’aime, — et je subirais un trop lourd intérim — par sa chère absence. Laissez-moi partir avec lui !

— Vos voix, seigneurs ! Je vous en conjure, laissez à sa volonté — le champ libre. Si je vous le demande, — ce n’est pas pour flatter le goût de ma passion, — ni pour assouvir l’ardeur de nos jeunes amours — dans ma satisfaction personnelle, — mais bien pour déférer généreusement à son vœu. — Que le ciel défende vos bonnes âmes de cette pensée — que je négligerai vos sérieuses et grandes affaires quand — elle sera près de moi, — si jamais, dans ses jeux volages, — Cupidon ailé émoussait par une voluptueuse langueur — mes facultés spéculatives et actives, — si jamais les plaisirs corrompaient et altéraient mes devoirs, — que les ménagères fassent un chaudron de mon casque, — et que tous les outrages et tous les affronts conjurés — s’attaquent à mon renom !

— Décidez entre vous — si elle doit partir ou rester. L’affaire crie : hâtez-vous ! — Votre promptitude doit y répondre. Il faut que vous soyez en route cette nuit.

— Cette nuit, monseigneur ( 25 ) ?

Cette nuit même.

De tout mon cœur.

— À neuf heures du matin, nous nous retrouverons ici. — Othello, laissez derrière vous un officier : — il vous portera notre brevet — et toutes les concessions de titres et d’honneurs — qui vous importent.

— S’il plaît à votre Grâce, ce sera mon enseigne, — un homme de probité et de confiance. — C’est lui que je charge d’escorter ma femme — et de me remettre tout ce que votre gracieuse Seigneurie jugera nécessaire — de m’envoyer.

— Soit !… Bonne nuit à tous !

Eh ! Noble signor, — s’il est vrai que la vertu a tout l’éclat de la beauté, — vous avez un gendre plus brillant qu’il n’est noir.

— Adieu, brave More ! Rendez heureuse Desdémona.

— Veille sur elle, More. Aie l’œil prompt à tout voir. — Elle a trompé son père ; elle pourrait bien te tromper.

— Ma vie, sur sa foi !… Honnête Iago, — il faut que je te laisse ma Desdémona ; — mets, je te prie, ta femme à son service, — et amène-les au premier moment favorable. — Viens, Desdémona, je n’ai qu’une — heure d’amour, de loisirs et de soins intérieurs — à passer avec toi. Nous devons obéir au temps.

Iago !

Que dis-tu, noble cœur ?

Que crois-tu que je vais faire ?

Pardieu ! te coucher et dormir.

Je vais incontinent me noyer.

Si tu le fais, je ne t’aimerai plus après. Niais que tu es !

La niaiserie est de vivre quand la vie est un tourment. Nous avons pour prescription de mourir quand la mort est notre médecin.

Oh ! Le lâche !… Voilà quatre fois sept ans que je considère le monde ; et, depuis que je peux distinguer un bienfait d’une injure, je n’ai jamais trouvé un homme qui sût s’aimer. Avant de pouvoir dire que je vais me noyer pour l’amour de quelque guenon, je consens à être changé en babouin.

Que faire ? J’avoue ma honte d’être ainsi épris ; mais il ne dépend pas de ma vertu d’y remédier.

Ta vertu pour une figue ! Il dépend de nous-mêmes d’être d’une façon ou d’une autre. Notre corps est notre jardin, et notre volonté en est le jardinier. Voulons-nous y cultiver des orties ou y semer la laitue, y planter l’hysope et en sarcler le thym, le garnir d’une seule espèce d’herbe ou d’un choix varié, le stériliser par la paresse ou l’engraisser par l’industrie ? Eh bien ! Le pouvoir de tout modifier souverainement est dans notre volonté. Si la balance de la vie n’avait pas le plateau de la raison pour contre-poids à celui de la sensualité, notre tempérament et la bassesse de nos instincts nous conduiraient aux plus fâcheuses conséquences. Mais nous avons la raison pour refroidir nos passions furieuses, nos élans charnels, nos désirs effrénés. D’où je conclus que ce que vous appelez l’amour n’est qu’une végétation greffée ou parasite.

Impossible !

L’amour n’est qu’une débauche du sang et une concession de la volonté. Allons, sois un homme. Te noyer, toi ! On noie les chats et leur portée aveugle. J’ai fait profession d’être ton ami et je m’avoue attaché à ton service par des câbles d’une ténacité durable. Or, je ne pourrai jamais t’assister plus utilement qu’à présent… Mets de l’argent dans ta bourse, suis l’expédition, altère ta physionomie par une barbe usurpée… Je le répète, mets de l’argent dans ta bourse… Il est impossible que Desdémona conserve longtemps son amour pour le More… Mets de l’argent dans ta bourse… et le More son amour pour elle. Le début a été violent, la séparation sera à l’avenant, tu verras !… Surtout mets de l’argent dans ta bourse… Ces Mores ont la volonté changeante… Remplis bien ta bourse… La nourriture, qui maintenant est pour lui aussi savoureuse qu’une grappe d’acacia, lui sera bientôt aussi amère que la coloquinte. Quant à elle, si jeune, il faut bien qu’elle change. Dès qu’elle se sera rassasiée de ce corps-là, elle reconnaîtra l’erreur de son choix. Il faut bien qu’elle change, il le faut !… Par conséquent, mets de l’argent dans ta bourse. Si tu dois absolument te damner, trouve un moyen plus délicat que de te noyer : réunis tout l’argent que tu pourras. Si la sainteté d’un serment fragile échangé entre un aventurier barbare et une rusée Vénitienne n’est pas chose trop dure pour mon génie et pour toute la tribu de l’enfer, tu jouiras de cette femme : aussi trouve de l’argent. Peste soit de la noyade ! Elle est bien loin de ton chemin. Cherche plutôt à te faire pendre après ta jouissance obtenue qu’à aller te noyer avant.

Te dévoueras-tu à mes espérances, si je me rattache à cette solution ?

Tu es sûr de moi. Va, trouve de l’argent. Je te l’ai dit souvent et je te le redis : je hais le More. Mes griefs m’emplissent le cœur ; tes raisons ne sont pas moindres. Liguons-nous pour nous venger de lui. Si tu peux le faire cocu, tu te donneras un plaisir, et à moi une récréation. Il y a dans la matrice des heures bien des événements dont elles accoucheront. En campagne ! Va, munis-toi d’argent. Demain nous reparlerons de ceci. Adieu.

Où nous reverrons-nous dans la matinée ?

À mon logis.

Je serai chez toi de bonne heure.

Bon ! Adieu. M’entendez-vous bien, Roderigo ?

Que dites-vous ?

Plus de noyade ! entendez-vous ?

Je suis changé. Je vais vendre toutes mes terres.

Bon ! Adieu. Remplissez bien votre bourse.

— Voilà comment je fais toujours ma bourse de ma dupe. — Car ce serait profaner le trésor de mon expérience — que de dépenser mon temps avec une pareille bécasse — sans en retirer plaisir et profit. Je hais le More. — On croit de par le monde qu’il a, entre ses draps, — rempli son office d’époux. J’ignore si c’est vrai ; — mais, moi, sur un simple soupçon de ce genre, — j’agirai comme sur la certitude. Il fait cas de moi. — Je n’en agirai que mieux sur lui pour ce que je veux… — Cassio est un homme convenable… Voyons maintenant… — Obtenir sa place et donner pleine envergure à ma vengeance : — coup double ! Comment ? comment ? Voyons… Au bout de quelque temps, faire croire à Othello — que Cassio est trop familier avec sa femme. — Cassio a une personne, des manières caressantes, qui — prêtent au soupçon ; il est bâti pour rendre les femmes infidèles. — Le More est une nature franche et ouverte — qui croit honnêtes les gens, pour peu qu’ils le paraissent ; — il se laissera mener par le nez aussi docilement — qu’un âne. — Je tiens le plan : il est conçu. Il faut que l’enfer et la nuit — produisent à la lumière du monde ce monstrueux embryon !

‌

— Que pouvons-nous distinguer en mer du haut du cap ?

— Rien du tout, tant les vagues sont élevées ! — Entre le ciel et la pleine mer, je ne puis — découvrir une voile.

Il me semble que le vent a parlé bien haut à la terre ; — jamais plus rudes rafales n’ont ébranlé nos créneaux. — S’il a fait autant de vacarme sur mer, — quelles sont les côtes de chêne qui, sous ces montagnes en fusion, — auront pu garder la mortaise ? Qu’allons-nous apprendre à la suite de ceci ?

— La dispersion de la flotte turque. — Pour peu qu’on se tienne sur la plage écumante, — les flots irrités semblent lapider les nuages ; — la lame, secouant au vent sa haute et monstrueuse crinière, — semble lancer l’eau sur l’Ourse flamboyante — et inonder les satellites du pôle immuable. — Je n’ai jamais vu pareille agitation — sur la vague enragée.

Si la flotte turque — n’était pas réfugiée dans quelque baie, elle a sombré. — Il lui est impossible d’y tenir.

— Des nouvelles, mes enfants ! Nos guerres sont finies ! — Cette désespérée tempête a si bien étrillé les Turcs — que leurs projets sont éclopés. Un noble navire, venu de Venise, — a vu le sinistre naufrage et la détresse — de presque toute leur flotte.

Quoi ! Vraiment ?

Le navire est ici mouillé, — un bâtiment véronais. Michel Cassio, lieutenant du belliqueux More, Othello, — a débarqué ; le More lui-même est en mer — et vient à Chypre avec des pleins pouvoirs.

— J’en suis content : c’est un digne gouverneur.

— Mais ce même Cassio, tout en parlant avec satisfaction — du désastre des Turcs, paraît fort triste, — et prie pour le salut du More : car ils ont été séparés — au plus fort de cette sombre tempête.

Fasse le ciel qu’il soit sauvé ! — J’ai servi sous lui, et l’homme commande — en parfait soldat… Eh bien, allons sur le rivage. — Nous verrons le vaisseau qui vient d’atterrir, — et nous chercherons des yeux le brave Othello — jusqu’au point où la mer et l’azur aérien — sont indistincts à nos regards.

Oui, allons ! — Car chaque minute peut nous amener — un nouvel arrivage.

— Merci à vous, vaillant de cette île guerrière, — qui appréciez si bien le More ! Oh ! Puissent les cieux — le défendre contre les éléments, — car je l’ai perdu sur une dangereuse mer !

Est-il sur un bon navire ?

— Son bâtiment est fortement charpenté, et le pilote — a la réputation d’une expérience consommée. — Aussi mon espoir, loin d’être ivre-mort, — est-il raffermi par une saine confiance.

Une Voile ! une voile ! une voile !

— Quel est ce bruit ?

— La Ville est déserte. Sur le front de la mer — se pressent un tas de gens qui crient : Une voile !

— Mes pressentiments me désignent là le gouverneur.

— Ils tirent la salve de courtoisie ; — ce sont des amis, en tout cas.

Je vous en prie, Monsieur, partez — et revenez nous dire au juste qui vient d’arriver.

— J’y vais.

— Ah çà ! bon lieutenant, votre général est-il marié ?

— Oui, et très-heureusement : il a conquis une fille — qui égale les descriptions de la renommée en délire ; — une fille qui échappe au trait des plumes pittoresques, — et qui, dans l’étoffe essentielle de sa nature, — porte toutes les perfections ( 26 ) … Eh bien ! Qui vient d’atterrir ?

— C’est un certain Iago, enseigne du général.

— Il a eu la plus favorable et la plus heureuse traversée. — Les tempêtes elles-mêmes, les hautes lames, les vents hurleurs, — les rocs hérissés, les bancs de sable, — ces traîtres embusqués pour arrêter la quille inoffensive, — ont, comme s’ils avaient le sentiment de la beauté, oublié — leurs instincts destructeurs et laissé passer saine et sauve — la divine Desdémona.

Quelle est cette femme ?

— C’est celle dont je parlais, le capitaine de notre grand capitaine ! — Celle qui, confiée aux soins du hardi Iago, — vient, en mettant pied à terre, de devancer notre pensée — par une traversée de sept jours… Grand Jupiter ! Protège Othello, — et enfle sa voile de ton souffle puissant. — Puisse-t-il vite réjouir cette baie de son beau navire, — revenir tout palpitant d’amour dans les bras de Desdémona ( 27 ) , — et, rallumant la flamme dans nos esprits éteints, — rassurer Chypre tout entière ( 28 ) !… Oh ! regardez !

— Le trésor du navire est arrivé au rivage ! — Vous, hommes de Chypre, à genoux devant elle ! — Salut à toi, notre dame ! Que la grâce du ciel — soit devant et derrière toi et à tes côtés, — et rayonne autour de toi !

Merci, vaillant Cassio. — Quelles nouvelles pouvez-vous me donner de monseigneur ?

— Il n’est pas encore arrivé : tout ce que je sais, — c’est qu’il va bien et sera bientôt ici.

— Oh ! j’ai peur pourtant… Comment vous êtes-vous perdus de vue ?

— Les efforts violents de la mer et du ciel — nous ont séparés… Mais écoutez ! une voile !

Une voile ! une voile !

— Ils font leur salut à la citadelle : — c’est encore un navire ami.

Allez aux nouvelles.

La bienvenue, mistress ! — Que votre patience, bon Iago, ne se blesse pas — de la liberté de mes manières : c’est mon éducation — qui me donne cette familiarité de courtoisie.

— Monsieur, si elle était pour vous aussi généreuse de ses lèvres — qu’elle est pour moi prodigue de sa langue, — vous en auriez bien vite assez.

Hélas ! Elle ne parle pas !

Beaucoup trop, ma foi ! — Je m’en aperçois toujours quand j’ai envie de dormir. — Dame ! j’avoue que devant votre Grâce — elle renfonce un peu sa langue dans son cœur — et ne grogne qu’en pensée.

Vous n’avez guère motif de parler ainsi.

— Allez, allez, vous autres femmes, vous êtes des peintures hors de chez vous, — des sonnettes dans vos boudoirs, des chats sauvages dans vos cuisines, — des saintes quand vous injuriez, des démons quand on vous offense, — des flâneuses dans vos ménages, des femmes de ménage dans vos lits.

— Oh ! fi ! calomniateur !

— Je suis Turc, si cela n’est pas vrai ; — vous vous levez pour flâner et vous vous mettez au lit pour travailler.

— Je ne vous chargerai pas d’écrire mon éloge.

Certes, vous ferez bien.

— Qu’écrirais-tu de moi si tu avais à me louer ?

— Ah ! Noble dame, ne m’en chargez pas. — Je ne suis qu’un critique.

— Allons ! Essaye… On est allé au port, n’est-ce pas ?

— Oui, madame.

— Je suis loin d’être gaie mais je trompe — ce que je suis, en affectant d’être le contraire. — Voyons ! Que dirais-tu à mon éloge ?

— Je cherche ; mais, en vérité, mon idée — tient à ma caboche, comme la glu à la frisure ; — elle arrache la cervelle et le reste. Enfin, ma muse est en travail, — et voici ce dont elle accouche :

Si une femme a le teint et l’esprit clairs,

Elle montre son esprit en faisant montre de son teint.

Bien loué ! Et si elle est noire et spirituelle ?

Si elle est noire et qu’elle ait de l’esprit,

Elle trouvera certain blanc qui ira bien à sa noirceur.

De pire en pire !

Et si la belle est bête ?

Celle qui est belle n’est jamais bête :

Car elle a toujours assez d’esprit pour avoir un héritier.

Ce sont de vieux paradoxes absurdes pour faire rire les sots dans un cabaret. Quel misérable éloge as-tu pour celle qui est laide et bête ?

Il n’est de laide si bête

Qui ne fasse d’aussi vilaines farces qu’une belle d’esprit.

Oh ! La lourde bévue ! La pire est celle que tu vantes le mieux ! Mais quel éloge accorderas-tu donc à une femme réellement méritante, à une femme qui, en attestation de sa vertu, peut à juste titre invoquer le témoignage de la malveillance elle-même ?

Celle qui, toujours jolie, ne fut jamais coquette,

Qui, ayant la parole libre, n’a jamais eu le verbe haut,

Qui, ayant toujours de l’or, ne s’est jamais montrée fastueuse,

Celle qui s’est détournée d’un désir en disant : « Je pourrais bien ! »

Qui, étant en colère et tenant sa vengeance,

A gardé son offense et chassé son déplaisir,

Celle qui ne fut jamais assez frêle en sagesse

Pour échanger une tête de morue contre une queue de saumon (29),

Celle qui a pu penser et n’a pas révélé son idée,

Qui s’est vu suivre par des galants et n’a pas tourné la tête,

Cette créature-là est bonne, s’il y eut jamais créature pareille.

À quoi ?

À faire téter des niais et à déguster de la petite bière.

Oh ! Quelle conclusion boiteuse et impotente !… Ne prends pas leçon de lui, Émilia, tout ton mari qu’il est… Que dites-vous, Cassio ? Voilà, n’est-ce pas ? un conseiller bien profane et bien licencieux.

Il parle sans façon, madame : vous trouverez en lui le soldat de meilleur goût que l’érudit.

Il la prend par le creux de la main… Oui, bien dit ! Chuchote, va ! Une toile d’araignée aussi mince me suffira pour attraper cette grosse mouche de Cassio. Oui, souris-lui, va : je te garrotterai dans ta propre courtoisie… Vous dites vrai, c’est bien ça. Si ces grimaces-là vous enlèvent votre grade, lieutenant, vous auriez mieux fait de ne pas baiser si souvent vos trois doigts, comme sans doute vous allez le faire encore pour jouer au beau sire !

Très-bien ! bien baisé ! excellente courtoisie ! C’est cela, ma foi. Oui, encore vos doigts à vos lèvres ! Puissent-ils être pour vous autant de canules de clystère !…

Le More ! je reconnais sa trompette.

C’est vrai.

Allons au-devant de lui pour le recevoir.

Ah ! le voici qui vient !

— Ô ma belle guerrière !

Mon cher Othello !

— C’est pour moi une surprise égale à mon ravissement — de vous voir ici avant moi. Ô joie de mon âme ! — Si après chaque tempête viennent de pareils calmes, — puissent les vents souffler jusqu’à réveiller la mort ! — Puisse ma barque s’évertuer à gravir sur les mers des sommets — hauts comme l’Olympe, et à replonger ensuite aussi loin — que l’enfer l’est du ciel ! Si le moment était venu de mourir, — ce serait maintenant le bonheur suprême ; car j’ai peur, — tant le contentement de mon âme est absolu, — qu’il n’y ait pas un ravissement pareil à celui-ci — dans l’avenir inconnu de ma destinée !

Fasse le ciel — au contraire que nos amours et nos joies augmentent avec — nos années !

Dites amen à cela, adorables puissances ! — Je ne puis pas expliquer ce ravissement. — Il m’étouffe… C’est trop de joie. — Tiens ! Tiens encore !

Que ce soient là les plus grands désaccords — que fassent nos cœurs !

Oh ! vous êtes en harmonie à présent ! — Mais je broierai les clefs qui règlent ce concert, — foi d’honnête homme !

Allons ! au château !… — Vous savez la nouvelle, amis ; nos guerres sont terminées, les Turcs sont noyés.

— Comment vont nos vieilles connaissances de cette île ?

— Rayon de miel, on va bien vous désirer à Chypre ! — J’ai rencontré ici une grande sympathie. Ô ma charmante, — je bavarde sans ruse, et je raffole — de mon bonheur… Je t’en prie, bon Iago, — va dans la baie, et fais débarquer mes coffres ! — Ensuite amène le patron à la citadelle ; — c’est un brave, et son mérite — réclame maints égards… Allons, Desdémona !… — Encore une fois, quel bonheur de nous retrouver à Chypre !

Viens me rejoindre immédiatement au havre… Approche… Si tu es un vaillant, s’il est vrai, comme on le dit, que les hommes, une fois amoureux, ont dans le caractère une noblesse au-dessus de leur nature, écoute-moi. Le lieutenant est de service cette nuit dans la Cour des gardes… Mais d’abord il faut que je te dise ceci… Desdémona est éperdument amoureuse de lui.

De lui ? Bah ! ce n’est pas possible.

Mets ton doigt comme ceci, et que ton âme s’instruise ! Remarque-moi avec quelle violence elle s’est d’abord éprise du More, simplement pour les fanfaronnades et les mensonges fantastiques qu’il lui disait. Continuera-t-elle de l’aimer pour son bavardage ? Que ton cœur discret n’en croie rien ! Il faut que ses yeux soient assouvis ; et quel plaisir trouvera-t-elle à regarder le diable ? Quand le sang est amorti par l’action de la jouissance, pour l’enflammer de nouveau et pour donner à la satiété un nouvel appétit, il faut une séduction dans les dehors , une sympathie d’années, de manières et de beauté, qui manquent au More. Eh bien, à défaut de ces agréments nécessaires, sa délicate tendresse se trouvera déçue ; le cœur lui lèvera, et elle prendra le More en dégoût, en horreur ; sa nature même la décidera et la forcera à faire un second choix. Maintenant, mon cher, ceci accordé (et ce sont des prémisses très-concluantes et très-raisonnables), qui est placé plus haut que Cassio sur les degrés de cette bonne fortune ? Un drôle si souple, qui a tout juste assez de conscience pour affecter les formes d’une civile et généreuse bienséance, afin de mieux satisfaire la passion libertine et lubrique qu’il cache ! Non, personne n’est mieux placé que lui, personne ! Un drôle intrigant et subtil, un trouveur d’occasions ! Un faussaire qui peut extérieurement contrefaire toutes les qualités, sans jamais présenter une qualité de bon aloi ! Un drôle diabolique !… Et puis, le drôle est beau, il est jeune, il a en lui tous les avantages que peut souhaiter la folie d’une verte imagination ! C’est une vraie peste que ce drôle ! Et la femme l’a déjà attrapé.

Je ne puis croire cela d’elle. Elle est pleine des plus angéliques inclinations.

Angélique queue de figue ! Le vin qu’elle boit est fait de grappes. Si elle était angélique à ce point, elle n’aurait jamais aimé le More. Angélique crème fouettée !… N’as-tu pas vu son manége avec la main de Cassio ? N’as-tu pas remarqué ?

Oui, certes : c’était de la pure courtoisie.

Pure paillardise, j’en jure par cette main ! C’est l’index, l’obscure préface à l’histoire de la luxure et des impures pensées. Leurs lèvres étaient si rapprochées que leurs haleines se baisaient. Pensées fort vilaines, Roderigo ! Quand de pareilles réciprocités ont frayé la route, arrive bien vite le maître exercice, la conclusion faite chair. Pish !… Mais laissez-vous diriger par moi, monsieur, par moi qui vous ai amené de Venise. Soyez de garde cette nuit. Pour la consigne, je vais vous la donner. Cassio ne vous connaît pas… Je ne serai pas loin de vous… Trouvez quelque prétexte pour irriter Cassio soit en parlant trop haut, soit en contrevenant à sa discipline, soit par tout autre moyen à votre convenance que l’occasion vous indiquera mieux encore.

Bon !

Il est vif, monsieur, et très-prompt à la colère ; et peut-être vous frappera-t-il de son bâton. Provoquez-le à le faire, car de cet incident je veux faire naître parmi les gens de Chypre une émeute qui ne pourra se calmer sérieusement que par la destitution de Cassio. Alors vous abrégerez la route à vos désirs par les moyens que je mettrai à leur disposition, dès qu’aura été très-utilement écarté l’obstacle qui s’oppose à tout espoir de succès.

Je ferai cela si vous pouvez m’en fournir l’occasion.

Compte sur moi. Viens tout à l’heure me rejoindre à la citadelle. Il faut que je débarque ses bagages. Au revoir.

Adieu.

— Que Cassio l’aime, je le crois volontiers : — qu’elle l’aime, lui, c’est logique et très-vraisemblable. Le More, quoique je ne puisse pas le souffrir, est une fidèle, aimante et noble nature, et j’ose croire qu’il sera pour Desdémona le plus tendre mari. Et moi aussi, je l’aime ! non pas absolument par convoitise (quoique par aventure je puisse être coupable d’un si gros péché), mais plutôt par besoin de nourrir ma vengeance ; car je soupçonne fort le More lascif d’avoir sailli à ma place. Cette pensée, comme un poison minéral, me ronge intérieurement ; et mon âme ne peut pas être et ne sera pas satisfaite — avant que nous soyons manche à manche, femme pour femme, — ou tout au moins avant que j’aie inspiré au More — une jalousie si forte — que la raison ne puisse plus la guérir. Pour en venir là, — si ce pauvre limier vénitien, dont je tiens en laisse — l’impatience, reste bien en arrêt, — je mettrai notre Michel Cassio sur le flanc. — J’abuserai le More sur son compte de la façon la plus grossière, — (car je crains Cassio aussi pour mon bonnet de nuit) ; — et je me ferai remercier, aimer et récompenser par le More, — pour avoir fait de lui un âne insigne — et avoir altéré son repos et sa confiance — jusqu’à la folie.

L’idée est là, mais confuse encore : — la fourberie ne se voit jamais de face qu’à l’œuvre.

‌

C’est le bon plaisir d’Othello, notre noble et vaillant général, que tous célèbrent comme un triomphe l’arrivée des nouvelles certaines annonçant l’entière destruction de la flotte turque ; les uns en dansant, les autres en faisant des feux de joie, chacun en se livrant aux divertissements et aux réjouissances où l’entraîne son goût. Car, outre ces bonnes nouvelles, on fête aujourd’hui les noces du général. Voilà ce qu’il lui a plu de faire proclamer. Tous les offices du château sont ouverts, et il y a pleine liberté d’y banqueter depuis le moment présent, cinq heures de relevée, jusqu’à ce que la cloche ait dit onze heures. Dieu bénisse l’île de Chypre et notre noble général, Othello !

‌

— Mon bon Michel, veillez à la garde cette nuit ; sachons contenir le plaisir dans l’honorable limite — de la modération.

Iago a reçu les instructions nécessaires. — Néanmoins, je veux de mes propres yeux — tout inspecter.

Iago est très-honnête. — Bonne nuit, Michel ! Demain, de très-bonne heure, — j’aurai à vous parler.

Venez, cher amour : — l’acquisition faite, l’usufruit doit s’ensuivre ; — le rapport est encore à venir entre vous et moi.

— Bonne nuit !

Vous êtes le bienvenu, Iago : rendons-nous à notre poste.

Pas encore, lieutenant : il n’est pas dix heures. Notre général ne nous a renvoyés si vite que par amour pour sa Desdémona. Ne l’en blâmons pas. Il n’a pas encore fait nuit joyeuse avec elle, et la fête est digne de Jupiter.

C’est une femme bien exquise.

Et, je vous le garantis, pleine de ressources.

Vraiment, c’est une créature d’une fraîcheur, d’une délicatesse suprêmes.

Quel regard elle a ! il me semble qu’il bat la chamade de la provocation.

Le regard engageant, et pourtant, ce me semble, parfaitement modeste.

Et quand elle parle, n’est-ce pas le tocsin de l’amour ?

Vraiment, elle est la perfection même.

C’est bien ! bonne chance à leurs draps !… Allons, lieutenant, j’ai là une cruche de vin, et il y a à l’entrée une bande de galants Chypriotes qui seraient bien aises d’avoir une rasade à la santé du noir Othello.

Pas ce soir, bon Iago ! j’ai pour boire une très-pauvre et très-malheureuse cervelle. Je ferais bien de souhaiter que la courtoisie inventât quelque autre plaisir sociable.

Oh ! ils sont tous nos amis. Une seule coupe ! je la boirai pour vous.

Je n’en ai bu qu’une ce soir, et prudemment arrosée encore ; voyez pourtant quel changement elle fait en moi. J’ai une infirmité malheureuse, et je n’ose pas imposer à ma faiblesse une nouvelle épreuve.

Voyons, l’homme ! c’est une nuit de fête. Nos galants le demandent.

Où sont-ils ?

Là, à la porte : je vous en prie, faites-les entrer.

J’y consens, mais cela me déplaît.

— Si je puis seulement lui enfoncer une seconde coupe — sur celle qu’il a déjà bue ce soir, — il va être aussi querelleur et aussi irritable — que le chien de ma jeune maîtresse… Maintenant, mon fou malade, Roderigo, — que l’amour a déjà mis presque sens dessus dessous, — a ce soir même porté à Desdémona — des toasts profonds d’un pot, et il est de garde ! — Et puis ces trois gaillards chypriotes, esprits gonflés d’orgueil, — qui maintiennent leur honneur à une méticuleuse distance, — et en qui fermente le tempérament de cette île belliqueuse, — je les ai ce soir même échauffés à pleine coupe, — et ils sont de garde aussi… Enfin, au milieu de ce troupeau d’ivrognes, — je vais engager Cassio dans quelque action — qui mette l’île en émoi… Mais les voici qui viennent. — Si le résultat confirme mon rêve, — ma barque va filer lestement, avec vent et marée !

Par le ciel ! ils m’ont déjà fait boire un coup.

Un bien petit, sur ma parole : pas plus d’une pinte, foi de soldat !

Holà ! Du vin !

Et faites-moi trinquer la canette,

Et faites-moi trinquer la canette.

Un soldat est un homme, et la vie n’est qu’un moment.

Faites donc boire le soldat.

Du vin, pages !

Par le ciel ! voilà une excellente chanson.

Je l’ai apprise en Angleterre, où vraiment les gens ne sont pas impotents devant les pots. Votre Danois, votre Allemand et votre Hollandais ventru… À boire, holà !… ne sont rien à côté de votre Anglais.

Votre Anglais est-il donc si expert à boire ?

Oh ! il vous boit, avec facilité, votre Danois ivre-mort ; il peut sans suer renverser votre Allemand, et il a déjà fait vomir votre Hollandais, qu’il a encore un autre pot à remplir !

À la santé de notre général !

J’en suis, lieutenant, et je vous fais raison.

Ô suave Angleterre !

Le roi Étienne était un digne pair.

Ses culottes ne lui coûtaient qu’une couronne ;

Il trouvait ça six pence trop cher,

Et aussi il appelait son tailleur un drôle.

C’était un être de haut renom,

Et toi, tu n’es qu’un homme de peu.

C’est l’orgueil qui ruine le pays.

Prends donc sur toi ton vieux manteau (31) !

Holà ! Du vin !

Tiens ! Cette chanson est encore plus exquise que l’autre.

Voulez-vous l’entendre de nouveau ?

Non, car je tiens pour indigne de son rang celui qui fait ces choses… Bon !… Le ciel est au-dessus de tous ; il y a des âmes qui doivent être sauvées, et il y a des âmes qui ne doivent pas être sauvées ( 32 ) .

C’est vrai, bon lieutenant.

Pour ma part, sans offenser le général ni aucun homme de qualité, j’espère être sauvé.

Et moi aussi, lieutenant.

Oui, mais permettez ! après moi. Le lieutenant doit être sauvé avant l’enseigne… Ne parlons plus de ça ; passons à nos affaires… Pardonnez-nous nos péchés !… Messieurs, veillons à notre service !… N’allez pas, Messieurs, croire que je suis ivre ! Voici mon enseigne, voici ma main droite et voici ma gauche… Je ne suis pas ivre en ce moment : je puis me tenir assez bien et je parle assez bien.

Excessivement bien.

Donc, c’est très bien : vous ne devez pas croire que je suis ivre.

À la plate-forme, mes maîtres ! Allons relever le poste.

— Vous voyez ce garçon qui vient de sortir : — c’est un soldat digne d’être aux côtés de César — et fait pour commander. Eh bien, voyez son vice : — il fait avec sa vertu un équinoxe exact ; — l’un est égal à l’autre. C’est dommage. — J’ai bien peur, vu la confiance qu’Othello met en lui, qu’un jour — quelque accès de son infirmité — ne bouleverse cette île.

Mais est-il souvent ainsi ?

— C’est pour lui le prologue continuel du sommeil ; — il resterait sans dormir deux fois douze heures, — si l’ivresse ne le berçait pas.

Il serait bon — que le général fût prévenu de cela. — Peut-être ne s’en aperçoit-il pas ; peut-être sa bonne nature, — à force d’estimer le mérite qui apparaît en Cassio, — ne voit-elle pas ses défauts. N’ai-je pas raison ?

Ah ! C’est vous, Roderigo ! — Je vous en prie, courez après le lieutenant, allez !

— C’est grand dommage que le noble More — hasarde un poste comme celui de son lieutenant — sur un homme ayant une infirmité si enracinée. — Ce serait une honnête action de le dire — au More.

Moi, je ne le ferais pas pour toute cette belle île. — J’aime fort Cassio, et je ferais beaucoup — pour le guérir de son mal… Mais écoutez ! Quel est ce bruit ?

Au secours ! au secours !

— Coquin ! chenapan !

Qu’y a-t-il, lieutenant ?

— Le drôle ! vouloir m’apprendre mon devoir ! — Je vais battre ce drôle jusqu’à ce qu’il entre dans une bouteille d’osier.

— Me battre !

Tu bavardes, coquin ?

Voyons, bon lieutenant ; — Je vous en prie, monsieur, retenez votre main.

Lâchez-moi, monsieur, — ou je vous écrase la mâchoire.

Allons ! allons ! Vous êtes ivre.

Ivre !

En route, vous dis-je ! Sortez et criez à l’émeute !

— Voyons, mon bon lieutenant !… par pitié, messieurs !… — Holà ! au secours !… Lieutenant ! seigneur Montano !… — Au secours, mes maîtres !… Voilà une superbe faction, en vérité.

— Qui est-ce qui sonne la cloche ?… Diable ! ho ! — Toute la ville va se lever… Au nom de Dieu ! lieutenant ! arrêtez ! — Vous allez être déshonoré à jamais !

Que se passe-t-il ici ?

— Mon sang ne cesse de couler : je suis blessé à mort. Qu’il meure !

— Sur vos têtes, arrêtez !

— Arrêtez ! holà ! Lieutenant ! Seigneur Montano ! Messieurs ! — Avez-vous perdu tout sentiment de votre rang et de votre devoir ? — Arrêtez ! le général vous parle. Arrêtez ! par pudeur !

— Voyons ! qu’y a-t-il ? Holà ! Quelle est la cause de ceci ? — Sommes-nous changés en Turcs pour nous faire à nous-mêmes — ce que le ciel a interdit aux Ottomans ? — Par pudeur chrétienne, laissez là cette rixe barbare ; — celui qui bouge pour se faire l’écuyer tranchant de sa rage — tient son âme pour peu de chose : il meurt au premier mouvement.

— Qu’on fasse taire cette horrible cloche qui met cette île effarée — hors d’elle-même ! De quoi s’agit-il, mes maîtres ? — Honnête Iago, toi qui sembles mort de douleur, — parle. Qui a commencé ? Sur ton dévouement, je te somme de parler.

— Je ne sais pas : tout à l’heure, tout à l’heure encore, il n’y avait au quartier — que de bons amis, affectueux comme des fiancés — se déshabillant pour le lit ; et aussitôt, — comme si quelque planète avait fait déraisonner les hommes, — les voilà, l’épée en l’air, qui se visent à la poitrine — dans une joûte à outrance. Je ne puis dire comment — a commencé cette triste querelle, — et je voudrais avoir perdu dans une action glorieuse — les jambes qui m’ont amené pour être témoin de ceci.

— Comment se fait-il, Michel, que vous vous soyez oublié ainsi ?

— De grâce, pardonnez-moi ! Je ne puis parler.

— Digne Montano, vous étiez de mœurs civiles ; — la gravité et le calme de votre jeunesse — ont été remarqués par le monde, et votre nom est grand — dans la bouche de la plus sage censure. Comment se fait-il — que vous gaspilliez ainsi votre réputation, — et que vous échangiez votre riche renom pour le titre — de tapageur nocturne ? Répondez-moi.

Traduction par IA · Original