Traduction humaine · Traduction de François-Auguste-René de Chateaubriand (†1848) · Source: Wikisource · Domaine public
« Ainsi se raillant en termes ambigus, à peine a-t-il fini de parler, qu’à droite et à gauche le front se divise, et sur l’un et l’autre flanc se retire : à nos yeux se découvre, chose nouvelle et étrange ! un triple rang de colonnes de bronze, de fer, de pierre, posées sur des roues, car elles auraient ressemblé beaucoup à des colonnes ou à des corps creux faits de chêne ou de sapin émondé dans le bois, ou abattu sur la montagne, si le hideux orifice de leur bouche n’eût bâillé largement devant nous, pronostiquant une fausse trêve. Derrière chaque pièce se tenait un séraphin ; dans sa main se balançait un roseau allumé, tandis que nous demeurions en suspens, réunis et préoccupés dans nos pensées.
« Ce ne fut pas long : car soudain tous à la fois les séraphins étendent leurs roseaux, et les appliquent à une ouverture étroite qu’ils touchent légèrement. À l’instant tout le ciel apparut en flammes, mais aussitôt obscurci par la fumée, flammes vomies de ces machines à la gorge profonde, dont le rugissement effondrait l’air avec un bruit furieux, et déchirait toutes ses entrailles, dégorgeant leur surabondance infernale, des tonnerres ramés, des grêles de globes de fer. Dirigés contre l’ost victorieux, ils frappent avec une furie tellement impétueuse, que ceux qu’ils touchent ne peuvent rester debout, bien qu’autrement ils seraient restés fermes comme des rochers. Ils tombent par milliers, l’ange roulé sur l’archange, et plus vite encore à cause de leurs armes : désarmés ils auraient pu aisément, comme esprits, s’échapper rapides par une prompte contraction ou par un déplacement ; mais alors il s’ensuivit une honteuse dispersion, et une déroute forcée. Il ne leur servit de rien de relâcher leurs files serrées : que pouvaient-ils faire ? Se précipiteraient-ils en avant ? Une répulsion nouvelle, une indécente chute répétée les feraient mépriser davantage et les rendraient la risée de leurs ennemis ; car on apercevait rangée une autre ligne de séraphins, en posture de faire éclater leur second tir de foudre : reculer battus, c’est ce qu’abhorraient le plus les anges fidèles. Satan vit leur détresse, et s’adressant en dérision à ses compagnons :
« — Amis, pourquoi ces superbes vainqueurs ne marchent-ils pas en avant ? Tout à l’heure ils s’avançaient fiers, et quand, pour les bien recevoir avec un front et un cœur ouverts (que pouvons-nous faire de plus ?), nous leur proposons des termes d’accommodement, soudain ils changent d’idées, ils fuient, et tombent dans d’étranges folies, comme s’ils voulaient danser ! Toutefois pour une danse ils semblent un peu extravagants et sauvages ; peut-être est-ce de joie de la paix offerte. Mais je suppose que si une fois de plus nos propositions étaient entendues, nous les pourrions contraindre à une prompte résolution. » —
« Bélial, sur le même ton de plaisanterie :
« — Général, les termes d’accommodement que nous leur avons envoyés sont des termes de poids, d’un contenu solide, et pleins d’une force qui porte coup. Ils sont tels, comme nous pouvons le voir, que tous en ont été amusés et plusieurs étourdis ; celui qui les reçoit en face est dans la nécessité, de la tête aux pieds, de les bien comprendre ; s’ils ne sont pas compris, ils ont du moins l’avantage de nous faire connaître quand nos ennemis ne marchent pas droit » —
« Ainsi, dans une veine de gaieté, ils bouffonnaient entre eux, élevés dans leurs pensées au-dessus de toute incertitude de victoire : ils présumaient si facile d’égaler par leurs inventions l’éternel Pouvoir, qu’ils méprisaient son tonnerre, et qu’ils riaient de son armée tandis qu’elle resta dans le trouble. Elle n’y resta pas longtemps : la rage inspira enfin les légions fidèles, et leur trouva des armes à opposer à cet infernal malheur.
« Aussitôt (admire l’excellence et la force que Dieu a mises dans ses anges puissants !) ils jettent au loin leurs armes ; légers comme le sillon de l’éclair, ils courent, ils volent aux collines (car la terre tient du ciel cette variété agréable de colline et de vallée) ; ils les ébranlent en les secouant çà et là dans leurs fondements, arrachent les montagnes avec tout leur poids, rochers, fleuves, forêts, et les enlevant par leurs têtes chevelues, les portent dans leurs mains. L’étonnement et, sois-en sûr, la terreur, saisirent les rebelles quand venant si redoutables vers eux, ils virent le fond des montagnes tourné en haut, jusqu’à ce que lancées sur le triple rang des machines maudites, ces machines et toute la confiance des ennemis furent profondément ensevelies sous le faix de ces monts. Les ennemis eux-mêmes furent envahis après ; au-dessus de leurs têtes volaient de grands promontoires qui venaient dans l’air répandant l’ombre, et accablaient des légions entières armées. Leurs armures accroissaient leur souffrance : leur substance, enfermée dedans, était écrasée et broyée, ce qui les travaillait d’implacables tourments et leur arrachait des gémissements douloureux. Longtemps ils luttèrent sous cette masse avant de pouvoir s’évaporer d’une telle prison, quoique esprits de la plus pure lumière ; la plus pure naguère, maintenant devenue grossière par le péché.
« Le reste de leurs compagnons, nous imitant, saisit de pareilles armes, et arracha les coteaux voisins : ainsi les monts rencontrent dans l’air les monts lancés de part et d’autre avec une projection funeste, de sorte que sous la terre on combat dans une ombre effrayante ; bruit infernal ! La guerre ressemble à des jeux publics, auprès de cette rumeur. Une horrible confusion entassée sur la confusion s’éleva, et alors tout le ciel serait allé en débris et se serait couvert de ruines, si le Père tout-puissant, qui siège enfermé dans son inviolable sanctuaire des cieux, pesant l’ensemble des choses, n’avait prévu ce tumulte et n’avait tout permis pour accomplir son grand dessein : honorer son Fils consacré, vengé de ses ennemis, et déclarer que tout pouvoir lui était transféré. À ce Fils, assesseur de son trône, il adresse ainsi la parole :
« — Splendeur de ma gloire, Fils bien aimé, Fils sur le visage duquel est vu visiblement ce que je suis invisible dans ma divinité, toi dont la main exécute ce que je fais par décret, seconde omnipotence ! deux jours sont déjà passés (deux jours tels que nous comptons les jours du ciel) depuis que Michel est parti avec ses puissances pour dompter ces désobéissants. Le combat a été violent, comme il était très-probable qu’il le serait, quand deux pareils ennemis se rencontrent en armes : car je les ai laissés à eux-mêmes, et tu sais qu’à leur création je les fis égaux, et que le péché seul les a dépareillés, lequel encore a opéré insensiblement, car je suspends leur arrêt : dans un perpétuel combat il leur faudrait donc nécessairement demeurer sans fin, et aucune solution ne serait trouvée. « La guerre lassée a accompli ce que la guerre peut faire, et elle a lâché les rênes à une fureur désordonnée, se servant de montagnes pour armes ; œuvre étrange dans le ciel et dangereuse à toute la nature. Deux jours se sont donc écoulés ; le troisième est tien : à toi je l’ai destiné, et j’ai pris patience jusque ici afin que la gloire de terminer cette grande guerre t’appartienne, puisque nul autre que toi ne la peut finir. En toi j’ai transfusé une vertu, une grâce si immense, que tous, au ciel et dans l’enfer, puissent connaître ta force incomparable : cette commotion perverse ainsi apaisée, manifestera que tu es le plus digne d’être héritier de toutes choses, d’être héritier et d’être roi par l’onction sainte, ton droit mérité. Va donc, toi, le plus puissant dans la puissance de ton Père ; monte sur mon chariot, guide les roues rapides qui ébranlent les bases du ciel ; emporte toute ma guerre, mon arc et mon tonnerre ; revêts mes toutes-puissantes armes, suspends mon épée à ta forte cuisse. Poursuis ces fils des ténèbres, chasse-les de toutes les limites du ciel dans l’abîme extérieur. Là, qu’ils apprennent, puisque cela leur plaît, à mépriser Dieu, et le Messie son roi consacré. » —
« Il dit, et sur son Fils ses rayons directs brillent en plein ; lui reçut ineffablement sur son visage tout son Père pleinement exprimé, et la Divinité filiale répondit ainsi :
« Ô Père, ô Souverain des Trônes célestes ! le Premier, le Très-Haut, le Très-Saint, le Meilleur ! tu as toujours cherché à glorifier ton Fils ; moi, toujours à te glorifier, comme il est très-juste. Ceci est ma gloire, mon élévation, et toute ma félicité, que, te complaisant en moi, tu déclares ta volonté accomplie : l’accomplir est tout mon bonheur. Le sceptre et le pouvoir, ton présent, je les accepte, et avec plus de joie je te les rendrai, lorsqu’à la fin des temps tu seras tout en tout, et moi en toi pour toujours, et en moi tous ceux que tu aimes.
« Mais celui que tu hais, je le hais, et je puis me revêtir de tes terreurs, comme je me revêts de tes miséricordes, image de toi en toutes choses. Armé de ta puissance, j’affranchirai bientôt le ciel de ces rebelles, précipités dans leur mauvaise demeure préparée ; ils seront livrés à des chaînes de ténèbres et au ver qui ne meurt point, ces méchants qui ont pu se révolter contre l’obéissance qui t’est due, toi à qui obéir est la félicité suprême ! Alors ces saints, sans mélange, et séparés loin des impurs, entoureront ta montagne sacrée, te chanteront des alleluia sincères, des hymnes de haute louange, et avec eux, moi leur chef. » —
« Il dit : s’inclinant sur son sceptre, il se leva de la droite de gloire où il siège : et le troisième matin sacré perçant à travers le ciel, commençait à briller. Soudain s’élance, avec le bruit d’un tourbillon, le chariot de la Divinité paternelle, jetant d’épaisses flammes, roues dans les roues, char non tiré moins animé d’un esprit, et escorté de quatre formes de chérubins. Ces figures ont chacune quatre faces surprenantes ; tout leur corps et leurs ailes sont semés d’yeux semblables à des étoiles ; les roues de béril ont aussi des yeux, et dans leur course le feu en sort de tous côtés. Sur leurs têtes est un firmament de cristal où s’élève un trône de saphir marqueté d’ambre pur et des couleurs de l’arc pluvieux.
« Tout armé de la panoplie céleste du radieux Urim, ouvrage divinement travaillé, le Fils monte sur ce char. À sa main droite est assise la Victoire aux ailes d’aigle ; à son côté pendent son arc et son carquois rempli de trois carreaux de foudre ; et autour de lui roulent des flots furieux de fumée, de flammes belliqueuses et d’étincelles terribles.
« Accompagné de dix mille saints il s’avance : sa venue brille au loin, et vingt mille chariots de Dieu (j’en ai ouï compter le nombre) sont vus à l’un et à l’autre de ses côtés. Lui, sur les ailes des chérubins, est porté sublime dans le ciel de cristal, sur un trône de saphir éclatant au loin. Mais les siens l’aperçurent les premiers ; une joie inattendue les surprit quand flamboya, porté par des anges, le grand étendard du Messie, son signe dans le ciel. Sous cet étendard Michel réunit aussitôt ses bataillons, répandus sur les deux ailes, et sous leur chef ils ne forment plus qu’un seul corps.
« Devant le Fils la puissance divine préparait son chemin : à son ordre les montagnes déracinées se retirèrent chacune à leur place, elles entendirent sa voix, s’en allèrent obéissantes ; le ciel renouvelé reprit sa face accoutumée, et avec de fraîches fleurs la colline et le vallon sourirent.
« Ils virent cela les malheureux ennemis ; mais ils demeurèrent endurcis, et pour un combat rebelle rallièrent leurs puissances : insensés ! concevant l’espérance du désespoir ! Tant de perversité peut-elle habiter dans des esprits célestes ! Mais pour convaincre l’orgueilleux à quoi servent les prodiges, ou quelles merveilles peuvent porter l’opiniâtre à céder ? Ils s’obstineront davantage par ce qui devait le plus les ramener ; désolés de la gloire du Fils, à cette vue l’envie les saisit ; aspirant à sa hauteur, ils se remirent fièrement en bataille, résolus par force ou par fraude de réussir et de prévaloir à la fin contre Dieu et son Messie, ou de tomber dans une dernière et universelle ruine : maintenant ils se préparent au combat décisif, dédaignant la fuite ou une lâche retraite, quand le grand Fils de Dieu à toute son armée, rangée à sa droite et à sa gauche parla ainsi :
« — Restez toujours tranquilles dans cet ordre brillant, vous, saints ; restez ici, vous, anges armés ; ce jour reposez-vous de la bataille. Fidèle a été votre vie guerrière, et elle est acceptée de Dieu ; sans crainte dans sa cause juste, ce que vous avez reçu vous avez employé invinciblement. Mais le châtiment de cette bande maudite appartient à un autre bras : la vengeance est à lui, ou à celui qu’il en a seul chargé. Ni le nombre ni la multitude ne sont appelés à l’œuvre de ce jour ; demeurez seulement et contemplez l’indignation de Dieu, versée par moi sur ces impies. Ce n’est pas vous, c’est moi, qu’ils ont méprisé, moi qu’ils ont envié ; contre moi est toute leur rage, parce que le Père, à qui, dans le royaume suprême du ciel, la puissance et la gloire appartiennent, m’a honoré selon sa volonté. C’est donc pour cela qu’il m’a chargé de leur jugement, afin qu’ils aient ce qu’ils souhaitent, l’occasion d’essayer avec moi, dans le combat qui est le plus fort, d’eux contre moi, ou de moi seul contre eux. Puisqu’ils mesurent tout par la force, qu’ils ne sont jaloux d’aucune autre supériorité, que peu leur importe qui les surpasse autrement, je consens à n’avoir pas avec eux d’autre dispute. » —
« Ainsi parla le Fils, et en terreur changea sa contenance, trop sévère pour être regardée ; rempli de colère, il marche à ses ennemis. Les quatre figures déploient à la fois leurs ailes étoilées avec une ombre formidable et continue ; et les orbes de son char de feu roulèrent avec le fracas du torrent des grandes eaux, ou d’une nombreuse armée. Lui sur ses impies adversaires fond droit en avant, sombre comme la nuit. Sous ses roues brûlantes, l’immobile Empyrée trembla dans tout son entier ; tout excepté le trône même de Dieu. Bientôt il arrive au milieu d’eux ; dans sa main droite tenant dix mille tonnerres, il les envoie devant lui tels qu’ils percent de plaies les âmes des rebelles. Étonnés, ils cessent toute résistance, ils perdent tout courage : leurs armes inutiles tombent. Sur les boucliers et les casques, et les têtes des Trônes et des puissants séraphins prosternés, le Messie passe ; ils souhaitent alors que les montagnes soient encore jetées sur eux comme un abri contre sa colère ! Non moins tempestueuses, des deux côtés ses flèches partent des quatre figures à quatre visages semés d’yeux, et sont jetées par les roues vivantes également semées d’une multitude d’yeux. Un esprit gouvernait ses roues ; chaque œil lançait des éclairs, et dardait parmi les maudits une pernicieuse flamme qui flétrissait toute leur force, desséchait leur vigueur accoutumée, et les laissait épuisés, découragés, désolés, tombés. Encore le Fils de Dieu n’employa-t-il pas la moitié de sa force, mais retint à moitié son tonnerre ; car son dessein n’était pas de les détruire, mais de les déraciner du ciel. Il releva ceux qui étaient abattus, et comme une horde de boucs, ou un troupeau timide pressé ensemble, il les chasse devant lui foudroyé par les Terreurs et les Furies, jusqu’aux limites et à la muraille de cristal du ciel. Le ciel s’ouvre, se roule en dedans, et laisse à découvert par une brèche spacieuse l’abîme dévasté. Cette vue monstrueuse les frappe d’horreur ; ils reculent, mais une horreur bien plus grande les repousse : tête baissée, ils se jettent eux-mêmes en bas du bord du ciel : la colère éternelle brûle après eux dans le gouffre sans fond.
« L’Enfer entendit le bruit épouvantable ; l’enfer vit le ciel croulant du ciel : il aurait fui effrayé ; mais l’inflexible destin avait jeté trop profondément ses bases ténébreuses, et l’avait trop fortement lié.
« Neuf jours ils tombèrent ; le chaos confondu rugit, et sentit une décuple confusion dans leur chute à travers sa féroce anarchie ; tant cette énorme déroute l’encombra de ruines ! L’enfer béant les reçut tous enfin, et se referma sur eux ; l’enfer, leur convenable demeure, l’enfer pénétré d’un feu inextinguible ; maison de malheur et de tourment. Le ciel soulagé se réjouit ; il répara bientôt la brèche de sa muraille, en retournant au lieu d’où il s’était replié.
« Seul vainqueur par l’expulsion de ses ennemis, le Messie ramena son char de triomphe. Tous ses saints, qui silencieux furent témoins oculaires de ses actes tout-puissants, pleins d’allégresse au-devant de lui s’avancèrent ; et dans leur marche, ombragés de palmes, chaque brillante hiérarchie chantait le triomphe, le chantait, lui, Roi victorieux, Fils, Héritier et Seigneur. À lui tout pouvoir est donné ; de régner il est le plus digne !
« Célébré, il passe triomphant au milieu du ciel, dans les parvis et dans le temple de son Père tout-puissant élevé sur un trône ; son Père le reçut dans la gloire où maintenant il est assis à la droite de la béatitude.
« C’est ainsi que (mesurant les choses du ciel aux choses de la terre), à ta demande, ô Adam, et pour que tu sois en garde par ce qui s’est passé, je t’ai révélé ce qui autrement aurait pu demeurer caché à la race humaine : la discorde survenue et la guerre dans le ciel entre les puissances angéliques, et la chute profonde de ceux qui, aspirant trop haut, se révoltèrent avec Satan : il est maintenant jaloux de ton état, et complote pour te détourner aussi de l’obéissance, afin qu’avec lui privé de félicité, tu partages son châtiment, l’éternelle misère. Ce serait toute sa consolation et sa vengeance s’il pouvait, comme une peine faite au Très-Haut, t’obtenir une fois pour compagnon de son malheur. Mais ne prête pas l’oreille à ses tentations ; avertis ta plus faible ; profite d’avoir appris d’un exemple terrible la récompense de la désobéissance : ils auraient pu demeurer fermes, cependant ils tombèrent : qu’il t’en souvienne, et crains de transgresser. »
Descends du Ciel, Uranie, si de ce nom tu es justement appelée ! En suivant ta voix divine, j’ai pris mon essor au dessus de l’Olympe, au-dessus du vol de l’aile de Pégase. Ce n’est pas le nom, c’est le sens de ce nom que j’invoque ; car tu n’es pas une des neuf Muses, et tu n’habites pas le sommet du vieil Olympe ; mais née du ciel, avant que les collines parussent ou que la fontaine coulât, tu conversais avec l’éternelle Sagesse, la Sagesse ta sœur, et tu jouais avec elle en présence du Père tout-puissant, qui se plaisait à ton chant céleste. Enlevé par toi, je me suis hasardé dans le ciel des cieux, moi hôte de la terre, et j’ai respiré l’air de l’empyrée que tu tempérais : avec la même sûreté guide en bas, rends-moi à mon élément natal, de peur que, démonté par ce coursier volant sans frein (comme autrefois Bellérophon dans une région plus abaissée), je ne tombe sur le champ Alcien, pour y errer égaré et abandonné.
La moitié de mon sujet reste encore à chanter, mais dans les bornes plus étroites de la sphère diurne et visible. Arrêté sur la terre, non ravi au-dessus du pôle, je chanterai plus sûrement d’une voix mortelle ; elle n’est devenue ni enrouée ni muette, quoique je sois tombé dans de mauvais jours, dans de mauvais jours quoique tombé parmi des langues mauvaises, parmi les ténèbres et la solitude, et entouré de périls. Cependant je ne suis pas seul, lorsque la nuit tu visites mes sommeils, ou lorsque le matin empourpre l’orient.
Préside toujours à mes chants, Uranie ! et trouve un auditoire convenable, quoique peu nombreux. Mais chasse au loin la barbare dissonance de Bacchus et de ses amis de la joie ; race de cette horde forcenée qui déchira le barde de la Thrace sur le Rhodope, où l’oreille des bois et des rochers était ravie, jusqu’à ce que la clameur sauvage eut noyé la harpe et la voix : la muse ne put défendre son fils. Tu ne manqueras pas ainsi, Uranie, à celui qui t’implore ; car toi, tu es un songe céleste, elle un songe vain.
Dis, ô déesse, ce qui suivit après que Raphaël, l’archange affable, eut averti Adam de se garder de l’apostasie, par l’exemple terrible de ce qui arriva dans le ciel à ces apostats, de peur qu’il n’en arrivât de même dans le paradis à Adam et à sa race (chargés de ne pas toucher à l’arbre interdit), s’ils transgressaient et méprisaient ce seul commandement si facile à observer, au milieu du choix de tous les autres goûts qui pouvaient plaire à leurs appétits, quel qu’en fût le caprice.
Adam, avec Ève sa compagne, avait écouté attentivement l’histoire ; il était rempli d’admiration et plongé dans une profonde rêverie en écoutant des choses si élevées et si étranges ; choses à leur pensée si inimaginables, la haine dans le ciel, la guerre si près de la paix de Dieu dans le bonheur, avec une telle confusion ! Mais bientôt le mal chassé retombait comme un déluge sur ceux dont il avait jailli, impossible à mêler à la béatitude.
Maintenant Adam réprima bientôt les doutes qui s’élevaient dans son cœur, et il est conduit (encore sans péché) par le désir de connaître ce qui le touche de plus près : comment ce monde visible du ciel et de la terre commença ; quand et d’où il fut créé ; pour quelle cause ; ce qui fut fait en dedans ou en dehors d’Éden, avec ce dont il a souvenir. Comme un homme de qui l’altération est à peine soulagée, suit de l’œil le cours du ruisseau dont le liquide murmure entendu excite une soif nouvelle, Adam procède de la sorte à interroger son hôte céleste :
« De grandes choses et pleines de merveilles, bien différentes de celles de ce monde, tu as révélées à nos oreilles, interprète divin, par faveur envoyé de l’empyrée pour nous avertir à temps de ce qui aurait pu causer notre perte, s’il nous eût été inconnu, l’humaine connaissance n’y pouvant atteindre. Nous devons des remerciements immortels à l’infinie bonté, et nous recevons son avertissement avec une résolution solennelle d’observer invariablement sa volonté souveraine, la fin de ce que nous sommes. Mais puisque tu as daigné avec complaisance nous faire part pour notre instruction de choses au-dessus de la pensée terrestre (choses qu’il nous importait de savoir comme il l’a semblé à la suprême sagesse) ; daigne maintenant descendre plus bas, et nous raconter ce qui peut-être il ne nous est pas moins utile de savoir : quand commença ce ciel que nous voyons si distant et si haut orné de feux mouvants et innombrables ; qu’est-ce que cet air ambiant qui donne ou remplit tout espace, cet air largement répandu embrassant tout autour cette terre fleurie ; quelle cause mut le Créateur, dans son saint repos de toute éternité, à bâtir si tard dans le chaos ; et comment l’ouvrage commencé fut tôt achevé ? S’il ne t’est pas défendu, tu peux nous dévoiler ce que nous demandons, non pour sonder les secrets de son éternel empire, mais pour glorifier d’autant plus ses œuvres que nous les connaîtrons davantage.
« Et la grande lumière du jour a encore à parcourir beaucoup de sa carrière, quoique déjà sur son déclin ; suspendu dans le ciel, le soleil retenu par ta voix, écoute ta voix puissante ; il s’arrêtera plus longtemps pour te ouïr raconter son origine, et le lever de la nature du sein du confus abîme. Ou si l’étoile du soir et la lune à ton audience se hâtent, la Nuit avec elle amènera le silence ; le Sommeil en t’écoutant veillera, ou bien nous pourrons lui commander l’absence jusqu’à ce que ton chant finisse, et te renvoie avant que brille le matin. »
Ainsi Adam supplia son hôte illustre, et ainsi l’ange, semblable à un Dieu, lui répondit avec douceur :
« Que cette demande faite avec prudence te soit accordée ; mais pour raconter les œuvres du Tout-Puissant, quelle parole, quelle langue de séraphin peuvent suffire, ou quel cœur d’homme suffirait à les comprendre ? Cependant ce que tu peux atteindre, ce qui peut le mieux servir à glorifier le Créateur et à te rendre aussi plus heureux ne sera pas soustrait à ton oreille. J’ai reçu la commission d’en haut de répondre à ton désir de savoir, dans certaines limites : au-delà, abstiens-toi de demander ; ne laisse pas tes propres imaginations espérer des choses non révélées, que le Roi invisible, seul omniscient, a ensevelies dans la nuit, incommunicables à personne sur la terre ou dans le ciel : assez reste en dehors de cela à chercher et à connaître. Mais la science est comme la nourriture ; elle n’a pas moins besoin de tempérance pour en régler l’appétit et pour savoir en quelle mesure l’esprit la peut bien supporter ; autrement elle oppresse par son excès et change bientôt la sagesse en folie, comme la nourriture en fumée.
« Sache donc : après que Lucifer (ainsi appelé parce qu’il brillait autrefois dans l’armée des anges plus que cette étoile parmi les étoiles) eut été précipité du ciel dans son lieu avec ses légions brûlantes, à travers l’abîme, le Fils étant retourné victorieux avec ses saints, le Tout-Puissant, éternel Père, contempla de son trône leur multitude, et parla de la sorte à son Fils :
« — Du moins notre jaloux ennemi s’est trompé, lui qui croyait que tous comme lui seraient rebelles : par leur secours il se flattait (nous une fois dépossédés) de saisir cette inaccessible et haute forteresse, siège de la Divinité suprême. Dans sa trahison il a entraîné plusieurs dont la place ici n’est plus connue. Cependant la plus grande partie, je le vois, garde toujours son poste : le ciel, peuplé encore, conserve un nombre suffisant d’habitants pour remplir ses royaumes, quoique vastes, pour fréquenter ce haut temple avec des observances dues et des rites solennels. Mais de peur que le cœur de l’ennemi ne s’enfle du mal déjà fait en dépeuplant le ciel (ce qu’il estime follement être un dommage pour moi), je puis réparer ce dommage, si c’en est un de perdre ce qui est perdu de soi-même. Dans un moment je créerai un autre monde ; d’un seul homme je créerai une race d’hommes innombrables, pour habiter là, non ici, jusqu’à ce qu’élevés par degrés de mérite, éprouvés par une longue obéissance, ils s’ouvrent eux-mêmes enfin le chemin pour monter ici, et que la terre changée dans le ciel, et le ciel dans la terre, ne forme plus qu’un royaume, en joie et en union sans fin.
« En attendant, demeurez moins pressés, vous pouvoirs célestes ; et toi mon Verbe, Fils engendré, par toi j’opère ceci : parle, et qu’il soit fait ! Avec toi j’envoie ma puissance et mon esprit qui couvre tout de son ombre. Va et ordonne à l’abîme, dans des limites fixées, d’être terre et ciel. L’abîme est sans bornes, parce que je suis : l’infini est rempli par moi ; l’espace n’est pas vide. Quoique je ne sois circonscrit dans aucune étendue, je me retire et n’étends pas partout ma bonté, qui est libre d’agir ou de n’agir pas. Nécessité et hasard n’approchent pas de moi ; ce que je veux est destin. »
« Ainsi parla le Tout-Puissant, et ce qu’il avait dit, son Verbe, la divinité filiale, l’exécuta. Immédiats sont les actes de Dieu, plus rapides que le temps et le mouvement ; mais à l’oreille humaine ils ne peuvent être dits que par la succession du discours, et dits de telle sorte que l’intelligence terrestre puisse les recevoir.
« Grand triomphe et grande réjouissance furent aux cieux, quand la volonté du Tout-Puissant entendue fut ainsi déclarée. Ils chantèrent :
« — Gloire au Très-Haut ! bonne volonté aux hommes à venir, et paix dans leur demeure ! Gloire à celui dont la juste colère vengeresse a chassé le méchant de sa vue et des habitations du juste ! À lui gloire et louange dont la sagesse a ordonné de créer le bien du mal : au lieu des malins esprits, une race meilleure sera mise dans leur place vacante, et sa bonté se répandra dans des mondes et dans des siècles sans fin. » —
« Ainsi chantaient les hiérarchies.
« Cependant le Fils parut pour sa grande expédition, ceint de la toute-puissance, couronné des rayons de la majesté divine : la sagesse et l’amour immense, et tout son Père brillaient en lui. Autour de son char se répandaient sans nombre Chérubins, Séraphins, Potentats, Trônes, Vertus, esprits ailés, et les chars ailés de l’arsenal de Dieu : ces chars de toute antiquité placés par myriades entre deux montagnes d’airain, étaient réservés pour un jour solennel, tout prêts, harnachés, équipages célestes ; maintenant ils se présentent spontanément (car en eux vit un esprit) pour faire cortège à leur Maître. Le ciel ouvrit, dans toute leur largeur, ses portes éternelles tournant sur leurs gonds d’or avec un son harmonieux, pour laisser passer le Roi de gloire dans son puissant Verbe et dans son Esprit, qui venait de créer de nouveaux mondes.
« Ils s’arrêtèrent tous sur le sol du ciel, et contemplèrent du bord l’incommensurable abîme, orageux comme une mer, sombre, dévasté, sauvage, bouleversé jusqu’au fond par des vents furieux, enflant des vagues comme des montagnes, pour assiéger la hauteur du ciel et pour confondre le centre avec le pôle.
« — Silence, vous, vagues troublées ! et toi, abîme, paix ! dit le Verbe qui fait tout ; cessez vos discordes ! » —
« Il ne s’arrêta point, mais enlevé sur les ailes des Chérubins, plein de la gloire paternelle, il entra dans le chaos et dans le monde qui n’était pas né ; car le chaos entendit sa voix : le cortège des anges le suivait dans une procession brillante, pour voir la création et les merveilles de sa puissance. Alors il arrête les roues ardentes, et prend dans sa main le compas d’or, préparé dans l’éternel trésor de Dieu, pour tracer la circonférence de cet univers et de toutes les choses créées. Une pointe de ce compas il appuie au centre, et tourne l’autre dans la vaste et obscure profondeur, et il dit :
« — Jusque-là étends-toi, jusque-là vont tes limites ; que ceci soit ton exacte circonférence, ô monde ! » —
« Ainsi Dieu créa le ciel, ainsi il créa la terre ; matière informe et vide. De profondes ténèbres couvraient l’abîme : mais sur le calme des eaux l’Esprit de Dieu étendit ses ailes paternelles, et infusa la vertu vitale et la chaleur vitale à travers la masse fluide ; mais il précipita en bas la lie noire, tartaréenne, froide, infernale, opposée à la vie. Alors il réunit, alors il engloba les choses semblables avec les choses semblables ; il répartit le reste en plusieurs places, et étendit l’air entre les objets : la terre, d’elle-même balancée, sur son centre posa.
« — Que la lumière soit » ! dit Dieu. —
« Soudain la lumière éthérée, première des choses, quintessence pure, jaillit de l’abîme, et partie de son orient natal, elle commença à voyager à travers l’obscurité aérienne, enfermée dans un nuage sphérique rayonnant, car le soleil n’était pas encore : dans ce nuageux tabernacle elle séjourna quelque temps.
« Dieu vit que la lumière était bonne, et il sépara la lumière des ténèbres par hémisphère : il donna à la lumière le nom de jour, et aux ténèbres le nom de nuit. Et du soir et du matin se fit le premier jour. Il ne passa pas sans être célébré, ce jour, sans être chanté par les chœurs célestes, lorsqu’ils virent l’orient pour la première fois exhalant la lumière des ténèbres ; jour de naissance du ciel et de la terre. Ils remplirent de cris de joie et d’acclamations l’orbe universel ! ils touchèrent leurs harpes d’or, glorifiant par des hymnes Dieu et ses œuvres : ils le chantèrent Créateur quand le premier soir fut, et quand fut le premier matin.
« Dieu dit derechef :
« — Que le firmament soit au milieu des eaux, et qu’il sépare les eaux d’avec les eaux. » —
« Et Dieu fit le firmament, étendue d’air élémentaire, liquide, pur, transparent, répandu en circonférence jusqu’à la convexité la plus reculée de son grand cercle ; division ferme et sûre, séparant les eaux inférieures de celles qui sont au-dessus. Car, ainsi que la terre, Dieu bâtit le monde sur les eaux calmes circonfluentes, dans un large océan de cristal, et fort éloigné du bruyant désordre du chaos, de peur que ses rudes extrémités contiguës ne dérangeassent la structure entière de ce monde ; et Dieu donna au firmament le nom de ciel. Ainsi du soir et du matin, le chœur chanta le second jour.
« La terre était créée, mais encore ensevelie, embryon prématuré, dans les entrailles des eaux ; elle n’apparaissait pas : sur toute la surface de la terre le plein océan s’étendit, non inutile, car par une humidité tiède et prolifique, attendrissant tout le globe de la terre, il faisait fermenter cette mère commune pour qu’elle pût concevoir, saturée d’une moiteur vivifiante.
« Dieu dit alors : — « Que les eaux qui sont sous le ciel se rassemblent dans un seul lieu, et que l’élément aride paraisse. » —
« Aussitôt apparaissent deux montagnes énormes, émergentes, et leurs larges dos pelés se soulevant jusqu’aux nues ; leurs têtes montent dans le ciel. Aussi hautes que s’élevèrent les collines intumescentes, aussi bas s’abaissa un bassin creux et profond, ample lit des eaux. Elles y courent avec une précipitation joyeuse, enroulées comme des gouttes sur la poussière, qui se forment en globules par l’aridité. Une partie de ces eaux avec hâte s’élève en mur de cristal, ou en montagne à pic : telle fut la vitesse que le grand commandement imprima aux flots agiles. Comme des armées, à l’appel des trompettes (car tu as entendu parler d’armées), s’attroupent autour de leurs étendards, ainsi la multitude liquide roule vague sur vague là où elle trouve une issue, dans la pente escarpée torrent impétueux, dans la plaine courant paisible. Ni les rochers ni les collines n’arrêtent ces ondes ; mais sous la terre, ou en longs circuits promenant leurs sinueuses erreurs, elles se frayent un chemin, et percent dans le sol limoneux de profonds canaux ; chose facile avant que Dieu eût ordonné à la terre de devenir sèche partout, excepté entre ces bords où coulent aujourd’hui les fleuves qui entraînent incessamment leur humide cortège.
« Dieu appela terre l’élément aride, et le grand réservoir des eaux rassemblées il l’appela mer ; il vit que cela était bon, et dit :
« — Que la terre produise de l’herbe verte, l’herbe qui porte de la graine, et les arbres fruitiers qui portent des fruits, chacun selon son espèce, et qui renferment leur semence en eux-mêmes sur la terre. » —
« À peine a-t-il parlé que la terre nue (jusqu’alors déserte et chauve, sans ornement, désagréable à la vue), poussa une herbe tendre qui revêtit universellement sa surface d’une charmante verdure ; alors les plantes de différentes feuilles, qui soudain fleurirent en déployant leurs couleurs variées, égayèrent son sein suavement parfumé. Et celles-ci étaient à peine épanouies que la vigne fleurit, chargée d’une multitude de grappes ; la courge enflée rampa, le chalumeau du blé se rangea en bataille dans son champ, l’humble buisson et l’arbrisseau mêlèrent leur chevelure hérissée. Enfin s’élevèrent, comme en cadence, les arbres majestueux, et ils déployèrent leurs branches surchargées, enrichies de fruits ou emperlées de fleurs. Les collines se couronnèrent de hautes forêts ; les vallées et les fontaines de touffes de bois ; les fleuves de bordures le long de leur cours. La terre à présent parut un ciel, séjour où les dieux pouvaient habiter, errer avec délices, et se plaire à fréquenter ses sacrés ombrages.
« Cependant Dieu n’avait pas encore fait tomber la pluie sur la terre, et il n’y avait encore aucun homme pour labourer les champs ; mais il s’élevait du sol une vapeur de rosée qui humectait toute la terre, et toutes les plantes des champs, que Dieu créa avant qu’elles fussent dans la terre, toutes les herbes avant qu’elles grandissent sur la verte tige. Dieu vit que cela était bon. Et le soir et le matin célébrèrent le troisième jour. « Le Tout-Puissant parla encore :
« — Que des corps de lumière soient faits dans la haute étendue du ciel, afin qu’ils séparent le jour de la nuit ; et qu’ils servent de signes pour les saisons et pour les jours et le cours des années, et qu’ils soient pour flambeaux ; comme je l’ordonne, leur office dans le firmament du ciel sera de donner la lumière à la terre ! » — Et cela fut fait ainsi.
« Et Dieu fit deux grands corps lumineux (grands par leur utilité pour l’homme), le plus grand pour présider au jour, le plus petit pour présider à la nuit. Et il fit les étoiles, et les mit dans le firmament du ciel pour illuminer la terre, et pour régler le jour, et pour régler la nuit dans leur vicissitude, et pour séparer la lumière d’avec les ténèbres. Dieu vit, en contemplant son grand ouvrage que cela était bon.
« Car le soleil, sphère puissante, fut celui des corps célestes qu’il fit le premier, non lumineux d’abord, quoique de substance éthérée. Ensuite il forma la Lune globuleuse et les étoiles de toutes grandeurs, et il sema le ciel d’étoiles comme un champ. Il prit la plus grande partie de la lumière dans son tabernacle de nuée, il la transplanta et la plaça dans l’orbe du soleil, fait poreux pour recevoir et boire la lumière liquide, fait compacte pour retenir ses rayons recueillis, aujourd’hui grand palais de la lumière. Là, comme à leur fontaine, les autres astres se réparant, puisent la lumière dans leurs urnes d’or, et c’est là que la planète du matin dore ses cornes. Par impression ou par réflexion ces astres augmentent leur petite propriété, bien que, si loin de l’œil humain, on ne les voie que diminués. D’abord dans son orient se montra le glorieux flambeau, régent du jour ; il investit tout l’horizon de rayons étincelants, joyeux de courir vers son occident sur le grand chemin du ciel : le pâle crépuscule et les pléiades formaient des danses devant lui, répandant une bénigne influence.
« Moins éclatante, mais à l’opposite, sur le même niveau dans l’ouest, la Lune était suspendue ; miroir du Soleil, elle en emprunte la lumière sur sa pleine face ; dans cet aspect, elle n’avait besoin d’aucune autre lumière, et elle garda cette distance jusqu’à la nuit ; alors elle brilla à son tour dans l’orient, sa révolution étant accomplie sur le grand axe des cieux ; elle régna dans son divisible empire avec mille plus petites lumières, avec mille et mille étoiles ! Elles apparurent alors semant de paillettes l’hémisphère qu’ornaient pour la première fois leurs luminaires radieux qui se couchèrent et se levèrent. Le joyeux soir et le joyeux matin couronnèrent le quatrième jour.
« Et Dieu dit :
« — Que les eaux engendrent les reptiles, abondants en frai, créatures vivantes. Et que les oiseaux volent au dessus de la terre, les ailes déployées sous le firmament ouvert du ciel. » —
« Et Dieu créa les grandes baleines et tous les animaux qui ont la vie, tous ceux qui glissent dans les eaux et qu’elles produisent abondamment chacun selon leurs espèces ; il créa aussi les oiseaux pourvus d’ailes, chacun selon son espèce ; et il vit que cela était bon, et il les bénit en disant :
« — Croissez et multipliez ; remplissez les eaux de la mer, des lacs et des rivières ; que les oiseaux se multiplient sur la terre. » —
« Aussitôt les détroits et les mers, chaque golfe et chaque baie, fourmillent de frai innombrable et d’une multitude de poissons qui, avec leurs nageoires et leurs brillantes écailles, glissent sous la verte vague ; leurs troupes forment souvent des bancs au milieu de la mer. Ceux-ci, solitaires ou avec leurs compagnons, broutent l’algue leur pâturage, et s’égarent dans des grottes de corail, ou se jouant, éclair rapide, montrent au soleil leur robe ondée parsemée de gouttes d’or ; ceux-là, à l’aise dans leur coquille de nacre, attendent leur humide aliment, ou, dans une armure qui les couvre, épient leur proie sous les rochers.
« Le veau marin et les dauphins voûtés folâtrent sur l’eau calme ; des poissons d’une masse prodigieuse, d’un port énorme, se vautrant pesamment, font une tempête dans l’océan. Là Léviathan, la plus grande des créatures vivantes, étendu sur l’abîme comme un promontoire, dort ou nage, et semble une terre mobile ; ses ouïes attirent en dedans et ses naseaux rejettent en dehors une mer.
« Cependant, les antres tièdes, les marais, les rivages, font éclore leur couvée nombreuse de l’œuf qui bientôt se brisant, laisse apercevoir par une favorable fracture les petits tout nus ; bientôt emplumés, et en état de voler, ils ont toutes leurs ailes ; et avec un cri de triomphe, prenant l’essor dans l’air sublime, ils dédaignent la terre qu’ils voient en perspective sous un nuage. Ici l’aigle et la cigogne, sur les roches escarpées et sur la cime des cèdres, bâtissent leurs aires.
« Une partie des oiseaux plane indolemment dans la région de l’air ; d’autres plus sages, formant une figure, tracent leur chemin en commun ; intelligents des saisons, ils font partir leurs caravanes aériennes qui volent au-dessus des terres et des mers, et d’une aile mutuelle facilitent leur fuite : ainsi les prudentes cigognes, portées sur les vents, gouvernent leur voyage de chaque année ; l’air flotte, tandis qu’elles passent, vanné par des plumes innombrables.
« De branche en branche les oiseaux plus petits solacient les bois de leur chant, et déploient jusqu’au soir leurs ailes peinturées : alors même le rossignol solennel ne cesse pas de chanter, mais toute la nuit il soupire ses tendres lais.
« D’autres oiseaux encore baignent dans les lacs argentés et dans les rivières leur sein duveteux. Le cygne, au cou arqué, entre deux ailes blanches, manteau superbe, fait nager sa dignité avec ses pieds en guise de rames : souvent il quitte l’humide élément, et s’élevant sur ses ailes tendues, il monte dans la moyenne région de l’air. D’autres sur la terre marchent fermes : le coq crêté dont le clairon sonne les heures silencieuses, et cet oiseau qu’orne sa brillante queue, enrichie des couleurs vermeilles de l’arc-en-ciel et d’yeux étoilés. Ainsi les eaux remplies de poissons et l’air d’oiseaux, le matin et le soir solennisèrent le cinquième jour.
« Le sixième et dernier jour de la création se leva enfin au son des harpes du soir et du matin, quand Dieu dit :
« — Que la terre produise des animaux vivants, chacun selon son espèce ; les troupeaux, et les reptiles, et les bêtes de la terre, chacun selon son espèce ! » —
« La terre obéit : et soudain, ouvrant ses fertiles entrailles, elle enfanta dans une seule couche d’innombrables créatures vivantes, de formes parfaites, pourvues de membres et en pleine croissance. Du sol comme de son, se leva la bête fauve là où elle se tient d’ordinaire, dans la forêt déserte, le buisson, la fougeraie ou la caverne ; elles se levèrent par couple sous les arbres : elles marchèrent, le bétail dans les champs et les prairies vertes, ceux-ci rares et solitaires, ceux-là en troupeaux pâturant à la fois, et jaillis du sol en bandes nombreuses. Tantôt les grasses mottes de terre mettent bas une génisse ; tantôt paraît à moitié un lion roux, grattant pour rendre libre la partie postérieure de son corps : alors il s’élance comme échappé de ses liens, et, se dressant, secoue sa crinière tavelée. L’once, le léopard et le tigre, se soulevant comme la taupe, jettent par-dessus eux en monticules la terre émiettée. Le cerf rapide de dessous le sol lève sa tête branchue. À peine Béhémoth, le plus gros des fils de la terre, peut dégager de son moule son vaste corps. Les brebis laineuses et bêlantes poussent comme des plantes ; le cheval marin et le crocodile écailleux restent indécis entre la terre et l’eau.
« À la fois fut produit tout ce qui rampe sur la terre, insecte ou ver : les uns, en guise d’ailes agitent leurs souples éventails, et décorent leurs plus petits linéaments réguliers de toutes les livrées de l’orgueil de l’été, taches d’or et de pourpre, d’azur et de vert ; les autres tirent comme une ligne leur longue dimension, rayant la terre d’une sinueuse trace. Ils ne sont pas tous les moindres de la nature : quelques-uns de l’espèce du serpent, étonnants en longueur et en grosseur, entrelacent leurs tortueux replis, et y ajoutent des ailes.
« D’abord chemine l’économe fourmi, prévoyante de l’avenir ; dans un petit corps elle renferme un grand cœur ! modèle peut-être à l’avenir de la juste égalité, elle unit en communauté ses tribus populaires. Ensuite parut en essaim l’abeille femelle qui nourrit délicieusement son mari fainéant, et bâtit ses cellules de cire remplies de miel. Le reste est sans nombre, et tu sais leur nature, et tu leur donnas des noms inutiles à te répéter. Il ne t’est pas inconnu, le serpent (la bête la plus subtile des champs) ; d’une énorme étendue quelquefois ; il a des yeux d’airain, une crinière hirsute et terrible, quoiqu’il ne te soit point nuisible, et qu’il obéisse à ton appel.
« Les cieux brillaient maintenant dans toute leur gloire, et roulaient selon les mouvements que la main du grand premier moteur imprima d’abord à leur cours. La terre achevée dans son riche appareil, souriait charmante ; l’air, l’eau, la terre, étaient fréquentés par l’oiseau qui vole, le poisson qui nage, la bête qui marche : et le sixième jour n’était pas encore accompli.
« Il y manquait le chef-d’œuvre, la fin de tout ce qui a été fait, un être non courbé, non brute comme les autres créatures, mais qui, doué de la sainteté de la raison, pût dresser sa stature droite, et avec un front serein, se connaissant soi-même, gouverner le reste ; un être qui, magnanime, pût correspondre d’ici avec le ciel, mais reconnaître, dans sa gratitude, d’où son bien descend, et, le cœur, la voix, les yeux dévotement dirigés là, adorer, révérer le Dieu suprême qui le fit chef de tous ses ouvrages. C’est pourquoi le Père tout-puissant, éternel (car où n’est-il pas présent ?) distinctement à son Fils parla de la sorte :
« — Faisons à présent l’Homme à notre image et à notre ressemblance ; et qu’il commande aux poissons de la mer, aux oiseaux du ciel, aux bêtes des champs, à toute la terre et à tous les reptiles qui se remuent sur la terre. »
« Cela dit, il te forma, toi, Adam ; toi, ô Homme poussière de la terre ; et il souffla dans tes narines le souffle de la vie : il te créa à sa propre image, à l’image exacte de Dieu, et tu devins une âme vivante. Mâle il te créa, mais il créa femelle ta compagne, pour ta race. Alors il bénit le genre humain, et dit :
« Croissez, multipliez ; et remplissez la terre et vous l’assujettissez, et dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur tous les animaux vivants qui se meuvent sur la terre, partout où ils ont été créés, car aucun lieu n’est encore désigné par un nom. » De là, comme tu sais, il te porta dans ce délicieux bocage, dans ce jardin planté des arbres de Dieu, délectables à voir et à goûter. Et il te donna libéralement tout leur fruit agréable pour nourriture (ici sont réunies toutes les espèces que porte toute la terre, variété infinie !) ; mais du fruit de l’arbre qui goûté, produit la connaissance du bien et du mal, tu dois t’abstenir ; le jour où tu en manges, tu meurs . La mort est la peine imposée ; prends garde, et gouverne bien ton appétit, de peur que le péché ne te surprenne, et sa noire suivante, la mort.
« Ici Dieu finit : et tout ce qu’il avait fait, il le regarda, et vit que tout était entièrement bon : ainsi le soir et le matin accomplirent le sixième jour ; toutefois non pas avant que le Créateur cessant son travail, quoique non fatigué, retournât en haut, en haut au ciel des cieux, sa sublime demeure, pour contempler de là ce monde nouvellement créé, cette addition à son empire, pour voir comment il se montrait en perspective de son trône, combien bon, combien beau, répondant à sa grande idée.
« Il s’enleva, suivi d’acclamations, et au son mélodieux de dix mille harpes qui faisaient entendre d’angéliques harmonies. La terre, l’air, résonnaient (tu t’en souviens, car tu les entendis) ; les cieux et toutes les constellations retentirent, les planètes s’arrêtèrent dans leur station pour écouter, tandis que la pompe brillante montait en jubilation. Ils chantaient :
« — Ouvrez-vous, portes éternelles ; ouvrez, ô cieux, vos portes vivantes ! laissez entrer le grand Créateur, revenu magnifique de son ouvrage, de son ouvrage des six jours, un monde ! Ouvrez-vous, et désormais ouvrez-vous souvent ; car Dieu délecté daignera souvent visiter les demeures des hommes justes, et par une fréquente communication il y enverra ses courriers ailés, pour les messages de sa grâce suprême. » —
« Ainsi chantait le glorieux cortège dans son ascension : le Verbe à travers le ciel, qui ouvrit dans toute leur grandeur ses portes éclatantes, suivit le chemin direct jusqu’à la maison éternelle de Dieu ; chemin large et ample, dont la poussière est d’or et le pavé d’étoiles, comme les étoiles que tu vois dans la Galaxie, cette voie lactée que tu découvres, la nuit, comme une zone poudrée d’étoiles.
« Et maintenant, sur la terre, le septième soir se leva dans Éden, car le soleil s’était couché, et le crépuscule, avant-coureur de la nuit, venait de l’orient, quand au saint mont, sommet élevé du ciel, trône impérial de la Divinité, à jamais fixé, ferme et sûr, la puissance filiale arriva et s’assit avec son Père. Car lui aussi, quoiqu’il demeurât à la même place (tel est le privilège de l’omniprésence), était allé invisible à l’ouvrage ordonné, lui commencement et fin de toutes choses. Et se reposant alors du travail, il bénit et sanctifia le septième jour, parce qu’il se reposa ce jour-là de tout son ouvrage. Mais il ne fut pas chômé dans un sacré silence ; la harpe eut du travail, et ne se reposa pas ; la flûte grave, le tympanon, tous les orgues au clavier mélodieux, tous les sons touchés sur la corde ou le fil d’or, confondirent de doux accords entremêlés de voix en chœur ou à l’unisson. Des nuages d’encens, fumant dans des encensoirs d’or, cachèrent la montagne. La création et l’œuvre des six jours furent chantées.
« — Grands sont tes ouvrages, ô Jéhovah ! infini ton pouvoir ! quelle pensée te peut mesurer, quelle langue te raconter ? Plus grand maintenant dans ton retour, qu’après le combat des anges géants : toi, ce jour-là tes foudres te magnifièrent, mais il est plus grand de créer que de détruire ce qui est créé. Qui peut te nuire, Roi puissant, ou borner ton empire ? Facilement as-tu repoussé l’orgueilleuse entreprise des esprits apostats et dissipé leurs vains conseils, lorsque, dans leur impiété, ils s’imaginèrent te diminuer, te retirer de toi la foule de tes adorateurs. Qui cherche à t’amoindrir ne sert, contre son dessein, qu’à manifester d’autant plus ta puissance ; tu emploies la méchanceté de ton ennemi, et tu en fais sortir le bien : témoin ce monde nouvellement créé, autre ciel non loin de la porte du ciel, fondé, en vue, sur le pur cristallin, la mer de verre ; d’une étendue presque immense, ce ciel a de nombreuses étoiles, et chaque étoile a peut-être un monde destiné à être habité : mais tu connais leurs temps. Au milieu de ces mondes se trouve la terre, demeure des hommes, leur séjour agréable avec son océan inférieur répandu alentour. Trois fois heureux les hommes et les fils des hommes que Dieu a favorisés ainsi ! qu’il a créés à son image, pour habiter là et pour l’adorer, et en récompense régner sur toutes ses œuvres, sur la terre, la mer ou l’air, et multiplier une race d’adorateurs saints et justes ! Trois fois heureux s’ils connaissent leur bonheur, et s’ils persévèrent dans la justice ! » —
« Ils chantaient ainsi, et l’Empyrée retentit d’ alleluia ; ainsi fut gardé le jour du sabbat.
« Je pense maintenant, ô Adam ! avoir pleinement satisfait à ta requête, qui demanda comment ce monde, et la face des choses, commencèrent d’abord, et ce qui fut fait avant ton souvenir, dès le commencement, afin que la postérité, instruite par toi, le pût apprendre. Si tu as à rechercher quelque autre chose ne surpassant pas l’intelligence humaine, parle. »
L’ange finit, et dans l’oreille d’Adam laisse sa voix si charmante que, pendant quelque temps, croyant qu’il parlait encore, il restait encore immobile pour l’écouter. Enfin, comme nouvellement éveillé, il lui dit, plein de reconnaissance :
« Quels remerciements suffisants, ou quelle récompense proportionnée ai-je à t’offrir, divin historien, qui as si abondamment étanché la soif que j’avais de connaître, qui as eu cette condescendance amicale de raconter des choses autrement pour moi inscrutables, maintenant entendues avec surprise, mais avec délice, et comme il est dû, avec une gloire attribuée au souverain Créateur ! Néanmoins quelque doute me reste que ton explication peut seule résoudre.
« Lorsque je vois cette excellente structure, ce monde, composé du ciel et de la terre, et que je calcule leurs grandeurs, cette terre est une tache, un grain, un atome, comparée avec le firmament, et tous ses astres comptés, qui semblent rouler dans des espaces incompréhensibles, car leur distance et leur prompt retour diurne le prouvent. Quoi ! uniquement pour administrer la lumière l’espace d’un jour et d’une nuit autour de cette terre opaque, et de cette tache d’un point, eux, dans toute leur vaste inspection d’ailleurs inutiles ! En raisonnant j’admire souvent comment la nature sobre et sage a pu commettre de pareilles disproportions, a pu, d’une main prodigue, créer les corps les plus beaux, multiplier les plus grands pour ce seul usage (à ce qu’il paraît), et imposer à leurs orbes de telles révolutions sans repos, jour par jour répétées. Et cependant la terre sédentaire (qui pourrait se mouvoir mieux dans un cercle beaucoup moindre), servie par plus noble qu’elle, atteint ses fins sans le plus petit mouvement et reçoit la chaleur et la lumière, comme le tribut d’une course incalculable, apporté avec une rapidité incorporelle, rapidité telle que les nombres manquent pour l’exprimer. »
Ainsi parla notre premier père, et il sembla par sa contenance entrer dans des pensées studieuses et abstraites ; ce qu’Ève apercevant du lieu où elle était assise retirée en vue, elle se leva avec une modestie majestueuse et une grâce qui engageaient celui qui la voyait à souhaiter qu’elle restât. Elle alla parmi ses fruits et ses fleurs pour examiner comment ils prospéraient, bouton et fleur, ses élèves : ils poussèrent à sa venue, et, touchés par sa belle main, grandirent plus joyeusement. Cependant elle ne se retira point comme non charmée de tels discours, ou parce que son oreille n’était pas capable d’entendre ce qui était élevé ; mais elle se réservait ce plaisir, Adam racontant, elle seule auditrice ; elle préférait à l’ange son mari le narrateur, et elle aimait mieux l’interroger ; elle savait qu’il entremêlerait d’agréables digressions, et résoudrait les hautes difficultés par des caresses conjugales : des lèvres de son époux les paroles ne lui plaisaient pas seules ! Oh ! quand se rencontre à présent un pareil couple, mutuellement uni en dignité et en amour ? Ève s’éloigna avec la démarche d’une déesse ; elle n’était pas sans suite, car près d’elle, comme une reine, un cortège de grâces attrayantes se tient toujours ; et d’autour d’elle jaillissaient dans tous les yeux des traits de désir qui faisaient souhaiter encore sa présence.
Et Raphaël, bienveillant et facile, répond à présent au doute qu’Adam avait proposé :
« De demander ou de t’enquérir, je ne te blâme pas, car le ciel est comme le livre de Dieu ouvert devant toi, dans lequel tu peux lire ses merveilleux ouvrages et apprendre ses saisons, ses heures, ou ses mois, ou ses années ; pour atteindre à ceci, que le ciel ou la terre se meuvent, peu importe si tu comptes juste. Le grand Architecte a fait sagement de cacher le reste à l’homme ou à l’ange, de ne pas divulguer ses secrets pour être scrutés par ceux qui doivent plutôt les admirer ; ou s’ils veulent hasarder des conjectures, il a livré son édifice des cieux à leurs disputes, afin peut-être d’exciter son rire par leurs opinions vagues et subtiles, quand dans la suite ils viendront à mouler le ciel et à calculer les étoiles. Comme ils manieront la puissante structure ! comme ils bâtiront, débâtiront, s’ingénieront pour sauver les apparences ! comme ils ceindront la sphère de cercles concentriques et excentriques, de cycles et d’épicycles, d’orbes dans des orbes, mal écrits sur elle ! Déjà je devine ceci par ton raisonnement, toi qui dois guider ta postérité, et qui supposes que des corps plus grands et lumineux n’en doivent pas servir de plus petits privés de lumière, ni le ciel parcourir de pareils espaces, tandis que la terre, assise tranquille, reçoit seule le bénéfice de cette course.
« Considère d’abord que grandeur ou éclat ne suppose pas excellence : la terre, bien qu’en comparaison du ciel, si petite et sans lumière, peut contenir des qualités solides en plus d’abondance que le soleil qui brille stérile, et dont la vertu n’opère pas d’effet sur lui-même, mais sur la terre féconde : là ses rayons reçus d’abord (inactifs ailleurs) trouvent leur vigueur. Encore, ces éclatants luminaires ne sont pas serviables à la terre, mais à toi, habitant de la terre.
« Quant à l’immense circuit du ciel, qu’il raconte la haute magnificence du Créateur, lequel a bâti d’une manière si vaste, et étendu ses lignes si loin, afin que l’homme puisse savoir qu’il n’habite pas chez lui ; édifice trop grand pour qu’il le remplisse, logé qu’il est dans une petite portion : le reste est formé pour des usages mieux connus de son souverain Seigneur. Attribue la vitesse de ces cercles, quoique sans nombre, à l’omnipotence de Dieu, qui pourrait ajouter à des substances matérielles une rapidité presque spirituelle. Tu ne me crois pas lent, moi qui, depuis l’heure matinale parti du ciel où Dieu réside, suis arrivé dans Éden avant le milieu du jour, distance inexprimable dans des nombres qui aient un nom.
« Mais j’avance ceci, en admettant le mouvement des cieux, pour montrer combien a peu de valeur ce qui te porte à en douter ; non que j’affirme ce mouvement, quoiqu’il te semble tel, à toi qui as ta demeure ici sur la terre. Dieu, pour éloigner ses voies du sens humain, a placé le ciel tellement loin de la terre, que la vue terrestre, si elle s’aventure, puisse se perdre dans des choses trop sublimes, et n’en tirer aucun avantage.
« Quoi ? si le soleil est le centre du monde, et si d’autres astres (par sa vertu attractive et par la leur même incités) dansent autour de lui des rondes variées ? Tu vois dans six planètes leur course errante, maintenant haute, maintenant basse, tantôt cachée, progressive, rétrograde ou demeurant stationnaire : que serait-ce si la septième planète, la terre (quoiqu’elle semble si immobile), se mouvait insensiblement par trois mouvements divers ? Sans cela ces mouvements, ou tu les dois attribuer à différentes sphères mues en sens contraire croisant leurs obliquités, ou tu dois sauver au soleil sa fatigue, ainsi qu’à ce rhombe rapide supposé nocturne et diurne, invisible d’ailleurs au-dessus de toutes les étoiles ; roue du jour et de la nuit. Tu n’aurais plus besoin d’y croire si la terre, industrieuse d’elle-même, cherchait le jour en voyageant à l’orient, et si de son hémisphère opposé au rayon du soleil elle rencontrait la nuit son autre hémisphère étant encore éclairé de la lumière du jour. Que serait-ce si cette lumière reflétée par la terre à travers la vaste transparence de l’air, était comme la lumière d’un astre pour le globe terrestre de la lune, la terre éclairant la lune pendant le jour, comme la lune éclaire la terre pendant la nuit ? Réciprocité dans le cas où la lune aurait une terre, des champs et des habitants. Tu vois ses taches comme des nuages ; les nuages peuvent donner de la pluie, et la pluie peut produire des fruits dans le sol amolli de la lune, pour nourrir ceux qui sont placés là.
« Peut-être découvriras-tu d’autres soleils accompagnés de leurs lunes, communiquant la lumière mâle et femelle ; ces deux grands sexes animent le monde, peut-être rempli dans chacun de ses orbes par quelque créature qui vit. Car qu’une aussi vaste étendue de la nature soit privée d’âmes vivantes ; qu’elle soit déserte, désolée, faite seulement pour briller, pour payer à peine à chaque orbe une faible étincelle de lumière envoyée si loin, en bas à cet orbe habitable qui lui renvoie cette lumière, c’est ce qui sera une éternelle matière de dispute.
« Mais que ces choses soient ou ne soient pas ainsi ; que le soleil dominant dans le ciel se lève sur la terre, ou que la terre se lève sur le soleil ; que le soleil commence dans l’orient sa carrière ardente, ou que la terre s’avance de l’occident dans une course silencieuse, à pas inoffensifs, dorme sur son axe doux, tandis qu’elle marche d’un mouvement égal et t’emporte mollement avec l’atmosphère tranquille ; ne fatigue pas tes pensées de ces choses cachées ; laisse-les au Dieu d’en haut ; sers-le et crains-le. Qu’il dispose comme il lui plaît des autres créatures, quelque part qu’elles soient placées. Réjouis-toi dans ce qu’il t’a donné, ce Paradis et ta belle Ève. Le ciel est pour toi trop élevé, pour que tu puisses savoir ce qui s’y passe. Sois humblement sage ! pense seulement à ce qui concerne toi et ton être ; ne rêve point d’autres mondes, des créatures qui y vivent de leur état, de leur condition ou degré : sois content de ce qui t’a été révélé jusqu’ici, non-seulement de la terre, mais du plus haut ciel. »