Traduction humaine · Traduction de François-Auguste-René de Chateaubriand (†1848) · Source: Wikisource · Domaine public
Ève lui répond :
« Adam, moule sanctifié d’une terre inspirée de Dieu, peu de provisions sont nécessaires, là où ces provisions en toutes les saisons mûrissent pour l’usage suspendues à la branche, excepté des fruits qui dans une réserve frugale, acquièrent de la consistance pour nourrir et perdent une humidité superflue. Mais je me hâterai, et de chaque rameau et de chaque tige, de chaque plante et de chaque courge succulente, j’arracherai un tel choix pour traiter notre hôte angélique, qu’en le voyant il avouera qu’ici sur la terre Dieu a répandu ses bontés comme dans le ciel. »
Elle dit et part à la hâte avec des regards empressés, préoccupée de pensées hospitalières. Comment choisir ce qu’il y a de plus délicat ? quel ordre suivre pour ne pas mêler les goûts, pour ne pas les assortir inélégants, mais pour qu’une saveur succède à une saveur relevée par le changement le plus agréable ? Ève court, et de chaque tendre tige elle cueille ce que la terre, cette mère qui porte tout, donne à l’Inde orientale ou occidentale, aux rivages du milieu, dans le Pont, sur la côte punique, ou sur les bords qui virent régner Alcinoüs ; fruits de toutes espèces, d’une écorce raboteuse ou d’une peau unie, renfermés dans une bogue ou dans une coquille ; large tribut qu’Ève recueille et qu’elle amoncelle sur la table d’une main prodigue. Pour boisson elle exprime de la grappe un vin doux et inoffensif ; elle écrase différentes baies, et des douces amandes pressées, elle mélange une crême onctueuse ; elle ne manque point de vases convenables et purs pour contenir ces breuvages. Puis elle sème la terre de roses, et des parfums de l’arbrisseau qui n’ont point été exhalés par le feu.
Cependant notre premier père pour aller à la rencontre de son hôte céleste s’avance hors du berceau, sans autre suite que celle de ses propres perfections : en lui était toute sa cour ; cour plus solennelle que l’ennuyeuse pompe que traînent les princes, alors que leur riche et long cortège de pages chamarrés d’or, de chevaux conduits en main, éblouit les spectateurs et les laisse la bouche béante. Dès qu’il fut en présence de l’archange, Adam, quoique non intimidé, toutefois avec un abord soumis et une douceur respectueuse, s’inclinant profondément comme devant une nature supérieure, lui dit :
« Natif du ciel (car aucun autre lieu que le ciel ne peut renfermer une si glorieuse forme), puisque en descendant des trônes d’en haut tu as consenti à te priver un moment de ces demeures fortunées, et à honorer celles-ci, daigne avec nous, qui ne sommes ici que deux, et qui cependant, par un don souverain, possédons cette terre spacieuse, daigne te reposer sous l’ombrage de ce berceau : viens t’asseoir pour goûter ce que ce jardin offre de plus choisi, jusqu’à ce que la chaleur du midi soit passée, et que le soleil plus refroidi décline. »
L’angélique vertu lui répondit avec douceur :
« Adam, c’est pour cela même que je viens ici : tu es créé tel, ou tu as ici un tel séjour pour demeure, que cela peut souvent inviter les esprits mêmes du ciel à te visiter. Conduis-moi donc où ton berceau surombrage ; car de ces heures du milieu du jour jusqu’à ce que le soir se lève, je puis disposer. »
Ils arrivèrent à la demeure sylvaine qui, semblable à la retraite de Pomone, souriait parée de fleurs et de senteurs charmantes. Mais Ève, non parée, excepté d’elle-même (plus aimablement belle qu’une nymphe des bois, ou que la plus belle des trois déesses fabuleuses qui luttèrent nues sur le mont Ida), Ève se tenait debout pour servir son hôte du ciel : couverte de sa vertu, elle n’avait pas besoin de voile ; aucune pensée infirme n’altérait sa joue. L’ange lui donna le salut, la sainte salutation employée longtemps après pour bénir Marie, seconde Ève.
« Salut, mère des hommes, dont les entrailles fécondes rempliront le monde de tes fils, plus nombreux que ces fruits variés dont les arbres de Dieu ont chargé cette table ! »
Leur table était un gazon élevé et touffu, entouré de sièges de mousse. Sur son ample surface carrée, d’un bout à l’autre, tout l’automne était entassé, quoique alors le printemps et l’automne dansassent ici main en main. Adam et l’ange discoururent quelque temps (ils ne craignaient pas que les mets refroidissent). Notre père commença de la sorte :
« Céleste étranger, qu’il te plaise goûter ces bontés que notre nourricier, de qui tout bien parfait descend sans mesure, a ordonné à la terre de nous céder pour aliment et pour délice ; nourriture peut-être insipide pour des natures spirituelles. Je sais seulement ceci : un Père céleste donne à tous. »
L’ange répondit :
« Ainsi ce qu’il donne (sa louange soit à jamais chantée) à l’homme en partie spirituel, peut n’être pas trouvé une ingrate nourriture par les purs esprits. Les substances intellectuelles demandent la nourriture comme vos substances rationnelles ; les unes et les autres ont en elles la faculté inférieure des sens au moyen desquels elles écoutent, voient, sentent, touchent et goûtent : le goût raffine, digère, assimile, et transforme le corporel en incorporel.
« Sache que tout ce qui a été créé a besoin d’être soutenu et nourri : parmi les éléments, le plus grossier alimente le plus pur : la terre et la mer nourrissent l’air, l’air nourrit ces feux éthérés, et d’abord la lune, comme le plus abaissé : de là sur sa face ronde ces taches, vapeurs non purifiées qui ne sont point encore converties en sa substance. La lune de son continent humide, exhale aussi l’aliment aux orbes supérieurs. Le Soleil, qui dispense la lumière à tous, reçoit de tous en humides exhalaisons ses récompenses alimentaires, et le soir il fait son repas avec l’Océan. Quoique dans le ciel les arbres de vie portent un fruitage d’ambroisie et que les vignes donnent le nectar ; quoique chaque matin nous enlevions sur les rameaux des rosées de miel, que nous trouvions le sol couvert d’un grain perlé ; cependant ici Dieu a varié sa bonté avec tant de nouvelles délices, qu’on peut comparer ce jardin au ciel ; et pour ne pas goûter à ces dons, ne pense pas que je sois assez difficile. »
Ainsi l’ange et Adam s’assirent et tombèrent sur leurs mets. L’ange mangea non pas en apparence, en fumée, le dire commun des théologiens, mais avec la vive hâte d’une faim réelle et la chaleur digestive pour transubstancier : ce qui surabonde transpire facilement à travers les esprits. Il ne faut pas s’en étonner, si, par le feu du noir charbon, l’empirique alchimiste peut transmuer, ou croit qu’il est possible de transmuer les métaux les plus grossiers en or aussi parfait que celui de la mine.
Cependant, à table Ève servait nue, et couronnait d’agréable liqueur leurs coupes à mesure qu’elles se vidaient. Oh ! innocence digne du paradis ! si jamais les fils de Dieu eussent pu avoir une excuse pour aimer, c’eût été alors, c’eût été à cette vue ! Mais dans ces cœurs, l’amour pudique régnait, et ils ignoraient la jalousie, l’enfer de l’amant outragé.
Quand ils furent rassasiés de mets et de breuvages, sans surcharger la nature, soudain il vint à la pensée d’Adam de ne pas laisser passer l’occasion que lui donnait ce grand entretien, de s’instruire des choses au-dessus de sa sphère, de s’enquérir des êtres qui habitent dans le ciel, dont il voyait l’excellence l’emporter de si loin sur la sienne, et dont les formes radieuses (splendeur divine), dont la haute puissance, surpassaient de si loin les formes et la puissance humaines. Il adresse ainsi ce discours circonspect au ministre de l’Empyrée :
« Toi qui habites avec Dieu, je connais bien à présent ta bonté dans cet honneur fait à l’homme, sous l’humble toit duquel tu as daigné entrer et goûter ces fruits de la terre, qui, n’étant pas nourriture d’ange, sont néanmoins acceptés par toi, de sorte que tu sembles ne pas avoir été nourri aux grands festins du ciel : cependant quelle comparaison ! »
Le hiérarque ailé répliqua :
« Ô Adam, il est un seul Tout-Puissant, de qui toutes choses procèdent et à qui elles retournent, si leur bonté n’a pas été dépravée : toutes ont été créées semblables en perfection ; toutes formées d’une seule matière première, douées de diverses formes, de différents degrés de substance et de vie dans les choses qui vivent. Mais ces substances sont plus raffinées, plus spiritualisées et plus pures, à mesure qu’elles sont plus rapprochées de Dieu ou qu’elles tendent à s’en rapprocher plus, chacune dans leurs diverses sphères actives assignées, jusqu’à ce que le corps s’élève à l’esprit dans les bornes proportionnées à chaque espèce.
« Ainsi de la racine s’élance plus légère la verte tige ; de celle-ci sortent les feuilles plus aériennes, enfin la fleur parfaite exhale ses esprits odorants. Les fleurs et leur fruit, nourriture de l’homme, volatilisés dans une échelle graduelle, aspirent aux esprits vitaux, animaux, intellectuels ; ils donnent à la fois la vie et le sentiment, l’imagination et l’entendement, d’où l’âme reçoit la raison.
« La raison discursive ou intuitive est l’essence de l’âme : la raison discursive vous appartient le plus souvent, l’intuitive appartient surtout à nous ; ne différant qu’en degrés, en espèces elles sont les mêmes.
« Ne vous étonnez donc pas que ce que Dieu a vu bon pour vous, je ne le refuse pas, mais que je le convertisse, comme vous, en ma propre substance. Un temps peut venir où les hommes participeront à la nature des anges, où ils ne trouveront ni diète incommode ni nourriture trop légère. Peut-être nourris de ces aliments corporels, vos corps pourront à la longue devenir tout esprit, perfectionnés par le laps du temps, et sur des ailes s’envoler comme nous dans l’éther ; ou bien ils pourront habiter, à leur choix, ici ou dans le paradis céleste, si vous êtes trouvés obéissants, si vous gardez inaltérable un amour entier et constant à celui dont vous êtes la progéniture. En attendant, jouissez de toute la félicité que cet heureux état comporte, incapable qu’il est d’une plus grande. »
Le patriarche du genre humain répliqua :
« Ô esprit favorable, hôte propice, tu nous as bien enseigné le chemin qui peut diriger notre savoir, et l’échelle de nature qui va du centre à la circonférence ; de là en contemplation des choses créées nous pouvons monter par degrés jusqu’à Dieu. Mais dis-moi ce que signifie cet avertissement ajouté : Si vous êtes trouvés obéissants ? Pouvons-nous donc lui manquer d’obéissance, ou nous serait-il possible de déserter l’amour de celui qui nous forma de la poussière, et nous plaça ici, comblés au-delà de toute mesure d’un bonheur au-delà de celui que les désirs humains peuvent chercher ou concevoir ? »
L’Ange :
« Fils du ciel et de la terre, écoute ! Que tu sois heureux, tu le dois à Dieu ; que tu continues de l’être, tu le devras à toi-même, c’est-à-dire à ton obéissance : reste dans cette obéissance. C’est là l’avertissement que je t’ai donné : retiens-le. Dieu t’a fait parfait, non immuable ; il t’a fait bon, mais il t’a laissé maître de persévérer ; il a ordonné que ta volonté fût libre par nature, qu’elle ne fût pas réglée par le destin inévitable, ou par l’inflexible nécessité. Il demande notre service volontaire, non pas notre service forcé : un tel service n’est et ne peut être accepté par lui : car comment s’assurer que des cœurs non libres agissent volontairement ou non, eux qui ne veulent que ce que la destinée les force de vouloir, et qui ne peuvent faire un autre choix ? Moi-même et toute l’armée des anges qui restons debout en présence du trône de Dieu, notre heureux état ne dure, comme vous le vôtre, qu’autant que dure notre obéissance : nous n’avons point d’autre sûreté. Librement nous servons parce que nous aimons librement, selon qu’il est dans notre volonté d’aimer ou de ne pas aimer ; par ceci nous nous maintenons ou nous tombons. Quelques-uns sont tombés parce qu’ils sont tombés dans la désobéissance ; et ainsi du haut du ciel ils ont été précipités dans le plus profond Enfer : ô chute ! de quel haut état de béatitude dans quel malheur ? »
Notre grand ancêtre :
« Attentif à tes paroles, divin instructeur, je les ai écoutées d’une oreille plus ravie que du chant des chérubins, quand la nuit, des coteaux voisins, ils envoient une musique aérienne. Je n’ignorais pas avoir été créé libre de volonté et d’action ; nous n’oublierons jamais d’aimer notre Créateur, d’obéir à celui dont l’unique commandement est toutefois si juste : mes constantes pensées m’en ont toujours assuré, et m’en assureront toujours. Cependant ce que tu dis de ce qui s’est passé dans le ciel fait naître en moi quelque doute, mais un plus vif désir encore, si tu y consens, d’en entendre le récit entier ; il doit être étrange et digne d’être écouté dans un religieux silence. Nous avons encore beaucoup de temps, car à peine le soleil achève la moitié de sa course, et commence à peine l’autre moitié dans la grande zone du ciel. »
Telle fut la demande d’Adam : Raphaël consentant après une courte pause, parla de la sorte :
« Quel grand sujet tu m’imposes, ô premier des hommes ! tâche difficile et triste ! car comment retracerai-je aux sens humains les invisibles exploits d’esprits combattants ? comment, sans en être affligé, raconter la ruine d’un si grand nombre d’anges autrefois glorieux et parfaits, tant qu’ils restèrent fidèles ? Comment enfin dévoiler les secrets d’un autre monde, qu’il n’est peut-être pas permis de révéler ? Cependant pour ton bien toute dispense est accordée. Ce qui est au-dessus de la portée du sens humain, je le décrirai de manière à l’exprimer le mieux possible, en comparant les formes spirituelles aux formes corporelles : si la terre est l’ombre du ciel, les choses, dans l’une et l’autre, ne peuvent-elles se ressembler plus qu’on ne le croit sur la terre ?
« Alors que ce monde n’était pas encore, le chaos informe régnait où roulent à présent les cieux, où la terre demeure à présent en équilibre sur son centre : un jour (car le temps, quoique dans l’éternité, appliqué au mouvement, mesure toutes les choses qui ont une durée par le présent, le passé et l’avenir), un de ces jours qu’amène la grande année du ciel, les armées célestes des anges, appelées de toutes les extrémités du ciel par une convocation souveraine, s’assemblèrent innombrables devant le trône du Tout-Puissant, sous leurs hiérarques en ordres brillants. Dix mille bannières levées s’avancèrent, étendards et gonfalons entre l’arrière et l’avant-garde, flottaient en l’air et servaient à distinguer les hiérarchies, les rangs et les degrés, ou dans leurs tissus étincelants portaient blasonnés de saints mémoriaux, des actes éminents de zèle et d’amour, recordés. Lorsque dans des cercles d’une circonférence indicible, les légions se tinrent immobiles, orbes dans orbes, le Père infini, près duquel était assis le Fils dans le sein de la béatitude, parla, comme du haut d’un mont flamboyant dont l’éclat avait rendu le sommet invisible :
« — Écoutez tous, vous anges, race de la lumière, Trônes, Dominations, Principautés, Vertus, Puissances, écoutez mon décret qui demeurera irrévocable : ce jour j’ai engendré celui que je déclare mon Fils unique, et sur cette sainte montagne j’ai sacré celui que vous voyez maintenant à ma droite. Je l’ai établi votre chef, et j’ai juré par moi-même que tous les genoux dans les cieux fléchiraient devant lui et le confesseraient Seigneur. Sous le règne de ce grand vice-gérant demeurez unis, comme une seule âme indivisible, à jamais heureux. Qui lui désobéit me désobéit, rompt l’union : ce jour-là, rejeté de Dieu et de la vision béatifique, il tombe profondément abîmé dans les ténèbres extérieures, sa place ordonnée sans rédemption, sans fin. » —
« Ainsi dit le Tout-Puissant. Tous parurent satisfaits de ses paroles ; tous le parurent, mais tous ne l’étaient pas.
« Ce jour, comme les autres jours solennels, ils l’employèrent en chants et en danses autour de la colline sacrée (danses mystiques, que la sphère étoilée des planètes et des étoiles fixes, dans toutes ses révolutions, imite de plus près par ses labyrinthes tortueux, excentriques, entrelacés, jamais plus réguliers que quand ils paraissent le plus irréguliers) ; dans leurs mouvements l’harmonie divine adoucit si bien ses tons enchanteurs, que l’oreille de Dieu même écoute charmée.
« Le soir approchait (car nous avons aussi notre soir et notre matin, non par nécessité, mais pour variété délectable) : après les danses, les esprits furent désireux d’un doux repas. Comme ils se tenaient tous en cercle, des tables s’élevèrent et furent soudain chargées de la nourriture des anges. Le nectar couleur de rubis, fruit des vignes délicieuses qui croissent dans le ciel, coule dans des coupes de perles, de diamants et d’or massif. Couchés sur les fleurs et couronnés de fraîches guirlandes, ils mangent, ils se désaltèrent, et dans une aimable communion, boivent à longs traits l’immortalité et la joie. Aucune surabondance n’est à craindre là où une pleine mesure est la seule limite à l’excès, en présence du Dieu de toute bonté, qui leur versait d’une main prodigue, se réjouissant de leur plaisir.
« Cependant la nuit d’ambroisie, exhalée avec les nuages de cette haute montagne de Dieu, d’où sortent la lumière et l’ombre, avait changé la face brillante du ciel en un gracieux crépuscule (car la nuit ne vient point là sous un plus sombre voile), et une rosée parfumée de rose disposa tout au repos, hors les yeux de Dieu qui ne dorment jamais. Dans une vaste plaine, beaucoup plus vaste que ne le serait le globe de la terre déployé en plaine (tels sont les parvis de Dieu), l’armée angélique, dispersée par bandes et par files, étendit son camp le long des ruisseaux vivants, parmi les arbres de vie ; pavillons sans nombre soudain dressés ; célestes tabernacles où les anges sommeillent caressés de fraîches brises, excepté ceux qui dans leur course, alternent toute la nuit, autour du trône suprême, des hymnes mélodieux.
« Mais il ne veillait pas de la sorte, Satan (ainsi l’appelle-t-on maintenant, son premier nom n’est plus prononcé dans le ciel). Lui parmi les premiers, sinon le premier des archanges, grand en pouvoir, en faveur, en prééminence, lui cependant saisi d’envie contre le Fils de Dieu, honoré ce jour-là de son Père, et proclamé Messie Roi consacré, ne put par orgueil supporter cette vue, et il se crut dégradé. De là concevant un dépit et une malice profonde, aussitôt que minuit eut amené l’heure obscure la plus amie du sommeil et du silence, il résolut de se retirer avec toutes ses légions, et, contempteur du trône suprême, à le laisser désobéi et inadoré. Il éveilla son premier subordonné, et lui parla ainsi à voix basse :
« — Dors-tu, compagnon cher ? quel sommeil peut clore tes paupières ? ne te souvient-il plus du décret d’hier, échappé si tard aux lèvres du Souverain du ciel ? Tu es accoutumé à me communiquer tes pensées ; je suis habitué à te faire part des miennes : éveillés nous ne faisons qu’un ; comment donc ton sommeil pourrait-il à présent nous rendre dissidents ? De nouvelles lois, tu le vois, nous sont imposées : de nouvelles lois de celui qui règne peuvent faire naître, en nous, qui servons, de nouveaux sentiments et de nouveaux conseils pour débattre les chances qui peuvent suivre : dans ce lieu il ne serait pas sûr d’en dire davantage. Assemble les chefs de toutes ces myriades que nous conduisons ; disons-leur que par ordre, avant que la nuit obscure ait retiré son ombreux nuage, je dois me hâter, avec tous ceux qui sous moi font flotter leurs bannières, de revoler promptement vers le lieu où nous possédons les quartiers du nord, pour faire les préparatifs convenables à la réception de notre Roi, le grand Messie, et de ses nouveaux commandements ; son intention est de passer promptement en triomphe au milieu de toutes les hiérarchies et de leur dicter des lois. —
« Ainsi parla le perfide archange, et il versa une maligne influence dans le sein inconsidéré de son compagnon ; celui-ci appelle ensemble, ou l’un après l’autre, les chefs qui commandent, sous lui-même commandant. Il leur dit, comme il en était chargé, que par ordre du Très-Haut, avant que la nuit, avant que la sombre nuit ait abandonné le ciel, le grand étendard hiérarchique doit marcher en avant ; il leur en dit la cause suggérée, et jette parmi eux des mots ambigus et jaloux, afin de sonder ou de corrompre leur intégrité. Tous obéirent au signal accoutumé et à la voix supérieure de leur grand potentat ; car grand en vérité était son nom, et haut son rang dans le ciel : son air, pareil à celui de l’étoile du matin qui guide le troupeau étoilé, les séduisit, et ses impostures entraînèrent à sa suite la troisième partie de l’ost du ciel.
« Cependant l’œil éternel dont le regard découvre les plus secrètes pensées, du haut de sa montagne sainte et du milieu des lampes d’or qui brûlent nuitamment devant lui, vit, sans leur lumière, la rébellion naissante ; il vit en qui elle se formait, comment elle se répandait parmi les fils du matin, quelles multitudes se liguaient pour s’opposer à son auguste décret. Et souriant, il dit à son Fils unique :
« — Fils, en qui je vois ma gloire dans toute sa splendeur, héritier de tout mon pouvoir ! une chose maintenant nous touche de près ; il s’agit de notre omnipotence, des armes que nous prétendons employer pour maintenir ce que de toute ancienneté nous prétendons de divinité et d’empire. Un ennemi s’élève avec l’intention d’ériger son trône égal aux nôtres, dans tout le vaste septentrion. Non content de cela, il a en pensée d’éprouver dans une bataille ce qu’est notre force ou notre droit. Songeons-y donc, et dans ce danger, rassemblons promptement les forces qui nous restent ; servons-nous-en dans notre défense, de crainte de perdre par mégarde notre haute place, notre sanctuaire, notre montagne. »
« Le Fils lui répondit d’un air calme et pur, ineffable, serein et brillant de divinité :
« — Père tout-puissant, tu as justement tes ennemis en dérision ; dans ta sécurité tu ris de leurs vains projets, de leurs vains tumultes, sujet de gloire pour moi, qu’illustre leur haine, quand ils verront toute la puissance royale à moi donnée pour dompter leur orgueil, et pour leur apprendre par l’événement si je suis habile à réprimer les rebelles, ou si je dois être regardé comme le dernier dans le ciel. » —
« Ainsi parla le Fils.
« Mais Satan avec ses forces était déjà avancé dans sa course ailée : armée innombrable comme les astres de la nuit, ou comme ces gouttes de rosée, étoiles du matin, que le soleil convertit en perles sur chaque feuille et sur chaque fleur. Ils passèrent des régions, puissantes régences de séraphins, de potentats et de Trônes, dans leurs triples degrés, régions auxquelles ton empire, Adam, n’est pas plus que ce jardin n’est à toute la terre et à toute la mer, au globe entier étendu en longueur.
« Ces régions passées, ils arrivèrent enfin aux limites du nord, et Satan à son royal séjour, placé haut sur une colline, étincelant au loin comme une montagne élevée sur une montagne avec des pyramides et des tours taillées dans des carrières de diamants et dans des rochers d’or ; palais du grand Lucifer (ainsi cette structure est appelée dans la langue des hommes), que peu de temps après affectant l’égalité avec Dieu, en imitation de la montagne où le Messie fut proclamé à la vue du ciel, Satan nomma la montagne d’Alliance ; car ce fut là qu’il assembla toute sa suite, prétendant qu’il en avait reçu l’ordre, pour délibérer sur la grande réception à faire à leur Roi, prêt à venir. Avec cet art calomnieux qui contrefait la vérité, il captiva ainsi leurs oreilles :
« — Trônes, Dominations, Principautés, Vertus, Puissances, si ces titres magnifiques restent encore, et ne sont pas purement de vains noms, depuis que par décret un autre s’est enflé de tout pouvoir, et nous a éclipsés par son titre de Roi consacré ! pour lui nous avons fait en toute hâte cette marche de minuit, nous nous sommes assemblés ici en désordre, uniquement pour délibérer avec quels nouveaux honneurs nous pouvons le mieux recevoir celui qui vient recevoir de nous le tribut du genou, non encore payé, vile prosternation ! À un seul, c’était déjà trop ; mais le payer double, comment l’endurer ? le payer au premier et à son image maintenant proclamée ! Mais qu’importe si de meilleurs conseils élèvent nos esprits, et nous apprennent à rejeter ce joug ?
« Voulez-vous tendre le cou ? Préférez-vous fléchir un genou assoupli ? Vous ne le voudrez pas, si je me flatte de vous bien connaître, ou si vous vous connaissez vous-mêmes pour natifs et fils du ciel que personne ne posséda avant nous. Si nous ne sommes pas tous égaux, nous sommes tous libres, également libres : car les rangs et les degrés ne jurent pas avec la liberté, mais s’accordent avec elle. Qui donc, en droit ou en raison, peut s’arroger la monarchie parmi ceux qui, de droit, vivent ses égaux, sinon en pouvoir et en éclat, du moins en liberté ?
« Qui peut introduire des lois et des édits parmi nous, nous qui, même sans lois, n’errons jamais ? Beaucoup moins celui-ci peut-il être notre maître, et prétendre à notre adoration au détriment de ces titres impériaux qui attestent que notre être est fait pour gouverner, non pour servir ? » —
« Jusque-là ce hardi discours avait été écouté sans contrôle, lorsque parmi les séraphins, Abdiel (personne avec plus de ferveur n’adorait Dieu et n’obéissait aux divins commandements), se leva et dans le feu d’un zèle sévère s’opposa ainsi au torrent de la furie de Satan :
« — Ô argument blasphématoire, faux et orgueilleux ! paroles qu’aucune oreille ne pouvait s’attendre à écouter dans le ciel, moins encore de toi que de tous les autres, ingrat, élevé si haut toi-même au-dessus de tes pairs ?
« Peux-tu, avec une obliquité impie, condamner ce juste décret de Dieu, prononcé et juré : que devant son Fils unique, investi par droit du sceptre royal, toute âme dans le ciel ploiera le genou, et par cet honneur dû le confessera Roi légitime ? Il est injuste, dis-tu, tout net injuste de lier par des lois celui qui est libre, et de laisser l’égal régner sur des égaux, un sur tous avec un pouvoir auquel nul autre ne succédera.
« Donneras-tu des lois à Dieu ? Prétends-tu discuter des points de liberté avec celui qui t’a fait ce que tu es, qui a formé les puissances du ciel comme il lui a plu, et qui a circonscrit leur être ? Cependant, enseignés par l’expérience, nous savons combien il est bon, combien il est attentif à notre bien et à notre dignité, combien il est loin de sa pensée de nous amoindrir, incliné qu’il est plutôt à exalter notre heureux état, en nous unissant plus étroitement sous un chef. Mais, quand on t’accorderait qu’il est injuste que l’égal règne monarque sur des égaux, toi-même, quoique grand et glorieux, penses-tu que toi ou toutes les natures angéliques réunies en une seule, égalent son Fils engendré ? Par lui comme par sa parole, le Père tout-puissant a fait toutes choses, même toi et tous les esprits du ciel, créés par lui dans leurs ordres brillants ; il les a couronnés de gloire, et à leur gloire les a nommés Trônes, Dominations, Principautés, Vertus, Puissances ; essentielles Puissances ! non par son règne obscurcies, mais rendues plus illustres, puisque lui, notre chef, ainsi réduit, devient un de nous. Ses lois sont nos lois ; tous les honneurs qu’on lui rend nous reviennent.
« Cesse donc cette rage impie et ne tente pas ceux-ci ; hâte-toi d’apaiser le Père irrité et le Fils irrité, tandis que le pardon, imploré à temps, peut être obtenu. »
« Ainsi parla l’ange fervent, mais son zèle non secondé fut jugé hors de saison ou singulier et téméraire. L’apostat s’en réjouit et lui répliqua avec plus de hauteur :
« Nous avons donc été formés, dis-tu, et œuvre de seconde main, transférés par tâche du Père à son Fils ? Assertion étrange et nouvelle ! Nous voudrions bien savoir où tu as appris cette doctrine : qui a vu cette création lorsqu’elle eut lieu ? Te souviens-tu d’avoir été fait, et quand le Créateur te donna l’être ? Nous ne connaissons point de temps où nous n’étions pas comme à présent ; nous ne connaissons personne avant nous : engendrés de nous-mêmes, sortis de nous-mêmes par notre propre force vive, lorsque le cours de la fatalité eut décrit son plein orbite, et que notre naissance fut mûre, nous naquîmes de notre ciel natal, fils éthérés. Notre puissance est de nous ; notre droite nous enseignera les faits les plus éclatants, pour éprouver celui qui est notre égal. Tu verras alors si nous prétendons nous adresser à lui par supplications et environner le trône suprême en le suppliant ou en l’assiégeant. Ce rapport, ces nouvelles, porte-les à l’Oint du Seigneur, et fuis avant que quelque malheur n’interrompe ta fuite. »
« Il dit : et comme le bruit des eaux profondes un murmure rauque répondit à ces paroles applaudies de l’ost innombrable. Le flamboyant séraphin n’en fut pas moins sans crainte, quoique seul et entouré d’ennemis ; intrépide, il réplique :
« — Ô abandonné de Dieu, ô esprit maudit, dépouillé de tout bien ! je vois ta chute certaine : et ta bande malheureuse, enveloppée dans cette perfidie, est atteinte de la contagion de ton crime et de ton châtiment.
« Désormais ne t’agite plus pour savoir comment tu secoueras le joug du Messie de Dieu ; ces indulgentes lois ne seront plus désormais invoquées : d’autres décrets sont déjà lancés contre toi sans appel. Ce sceptre d’or, que tu repousses, est maintenant une verge de fer pour meurtrir et briser ta désobéissance. Tu m’as bien conseillé : je fuis, non toutefois par ton conseil et devant tes menaces ; je fuis ces tentes criminelles et réprouvées, dans la crainte que l’imminente colère éclatant dans une flamme soudaine, ne fasse aucune distinction. Attends-toi à sentir bientôt sur ta tête son tonnerre, feu qui dévore. Alors tu appendras, en gémissant, à connaître celui qui t’a créé quand tu connaîtras celui qui peut t’anéantir. » —
« Ainsi parla le séraphin Abdiel, trouvé fidèle parmi les infidèles, fidèle seul. Chez d’innombrables imposteurs, immuable, inébranlé, non séduit, non terrifié, il garda sa loyauté, son amour et son zèle. Ni le nombre ni l’exemple ne purent le contraindre à s’écarter de la vérité, ou à altérer, quoique seul, la constance de son esprit. Il se retira du milieu de cette armée ; pendant un long chemin, il passa à travers les dédains ennemis ; il les soutint, supérieur à l’injure, ne craignant rien de la violence ; avec un mépris rendu, il tourna le dos à ces orgueilleuses tours vouées à une prompte destruction. »
« Toute la nuit, l’ange intrépide, non poursuivi, continua sa route à travers la vaste plaine du ciel, jusqu’à ce que le Matin, éveillé par les Heures qui marchent en cercle, ouvrit avec sa main de rose les portes de la lumière. Il est sous le mont de Dieu et tout près de son trône, une grotte qu’habitent et déshabitent tour à tour la lumière et les ténèbres, en perpétuelle succession, ce qui produit dans le ciel une agréable vicissitude pareille au jour et à la nuit. La lumière sort, et par l’autre porte entrent les ténèbres obéissantes, attendant l’heure de voiler les cieux, bien que là les ténèbres ressemblent au crépuscule ici.
« Maintenant l’aurore se levait telle qu’elle est dans le plus haut ciel, vêtue de l’or de l’empyrée ; devant elle s’évanouissait la nuit percée des rayons de l’Orient : soudain toute la campagne, couverte d’épais et brillants escadrons rangés en bataille, de chariots, d’armes flamboyantes, de chevaux de feu, réfléchissant éclair sur éclair, frappe la vue d’Abdiel ; il aperçut la guerre, la guerre dans son appareil, et il trouva déjà connue la nouvelle qu’il croyait apporter. Il se mêla plein de joie, à ces puissances amies, qui le reçurent avec allégresse et avec d’immenses acclamations, le seul qui, de tant de myriades perdues, le seul qui revenait sauvé. Elles le conduisent hautement applaudi à la montagne sacrée, et le présentent au trône suprême. Une voix, du milieu d’un nuage d’or, fut doucement entendue :
« — Serviteur de Dieu, tu as bien fait ; tu as bien combattu dans le meilleur combat, toi, qui seul as soutenu contre des multitudes révoltées la cause de la vérité, plus puissant en paroles qu’elles ne le sont en armes. Et pour rendre témoignage à la vérité, tu as bravé le reproche universel, pire à supporter que la violence ; car ton unique soin était de demeurer approuvé du regard de Dieu, quoique des mondes te jugeassent pervers. Un triomphe plus facile maintenant te reste, aidé d’une armée d’amis : c’est de retourner chez tes ennemis plus glorieux que tu n’en fus méprisé quand tu les quittas, de soumettre par la force ceux qui refusent la raison pour leur loi, la droite raison pour leur loi, et pour leur roi le Messie, régnant par droit de mérite.
« Va, Michel, prince des armées célestes, et toi immédiatement après lui en achèvements militaires, Gabriel : conduisez au combat ceux-ci, mes invincibles enfants ; conduisez mes saints armés, rangés par milliers et millions pour la bataille, égaux en nombre à cette foule rebelle et sans dieu. Assaillez-les sans crainte avec le feu et les armes hostiles ; en les poursuivant jusqu’au bord du ciel, chassez-les de Dieu et du bonheur vers le lieu de leur châtiment, le gouffre du Tartare, qui déjà ouvre large son brûlant chaos pour recevoir leur chute. » —
« Ainsi parla la voix souveraine, et les nuages commencèrent à obscurcir toute la montagne, et la fumée à rouler en noirs torses, en flammes retenues, signal du réveil de la colère. Avec non moins de terreur, l’éclatante trompette éthérée commence à souffler d’en haut ; à ce commandement les puissances militantes qui tenaient pour le ciel (formées en puissant carré dans une union irrésistible) avancèrent en silence leurs brillantes légions, au son de l’instrumentale harmonie qui inspire l’héroïque ardeur des actions aventureuses, sous des chefs immortels, pour la cause de Dieu et de son Messie. Elles avancent fermes et sans se rompre : ni haute colline, ni vallée rétrécie, ni bois, ni ruisseau, ne divisent leurs rangs parfaits, car elles marchent élevées au-dessus du sol, et l’air obéissant soutient leur pas agile : comme l’espèce entière des oiseaux rangés en ordre sur leur aile, furent appelés dans Éden pour recevoir leurs noms de toi, ô Adam, ainsi les légions parcoururent maints espaces dans le ciel, maintes provinces dix fois grandes comme la longueur de la terre.
« Enfin, loin à l’horizon du nord se montra, d’une extrémité à l’autre, une région de feu, étendue sous la forme d’une armée. Bientôt en approchant apparurent les puissances liguées de Satan, hérissées des rayons innombrables des lances droites et inflexibles ; partout casques pressés, boucliers variés peints d’insolents emblèmes : ces troupes se hâtaient avec une précipitation furieuse, car elles se flattaient d’emporter ce jour-là même, par combat ou surprise, le mont de Dieu, et d’asseoir sur son trône le superbe aspirant, envieux de son empire ; mais, au milieu du chemin leurs pensées furent reconnues folles et vaines. Il nous sembla d’abord extraordinaire que l’ange fît la guerre à l’ange, qu’ils se rencontrassent dans une furieuse hostilité ceux-là accoutumés à se rencontrer si souvent unis aux fêtes de la joie et de l’amour comme fils d’un seul maître, et chantant l’éternel Père ; mais le cri de la bataille s’éleva, et le bruit rugissant de la charge mit fin à toute pensée plus douce.
« Au milieu des siens, l’apostat, élevé comme un dieu, était assis sur son char de soleil, idole d’une majesté divine, entouré de chérubins flamboyants et de boucliers d’or. Bientôt il descendit de ce trône pompeux, car il ne restait déjà plus entre les deux armées qu’un espace étroit (intervalle effrayant !) et front contre front elles présentaient arrêtées une terrible ligne d’une affreuse longueur. À la sombre avant-garde, sur le rude bord des bataillons, avant qu’ils se joignissent, Satan à pas immenses et superbes, couvert d’une armure d’or et de diamant, s’avançait comme une tour, Abdiel ne put supporter cette vue ; il se tenait parmi les plus braves, et se préparait aux plus grands exploits ; il sonde ainsi son cœur résolu :
« — Ô Ciel ! une telle ressemblance avec le Très-Haut peut-elle rester où la foi et la réalité ne restent plus ? Pourquoi la puissance ne défaut-elle pas là où la vertu a failli, ou pourquoi le plus présomptueux n’est-il pas le plus faible ? Quoique à le voir Satan semble invincible, me confiant au secours du Tout-puissant, je prétends éprouver la force de celui dont j’ai déjà éprouvé la raison fausse et corrompue : n’est-il pas juste que celui qui l’a emporté dans la lutte de la vérité l’emporte dans les armes, vainqueur pareillement dans les deux combats ? Si le combat est brutal et honteux quand la raison se mesure avec la force, encore il est d’autant plus juste que la raison triomphe. » —
« Ainsi réfléchissant il sort à l’opposite du milieu de ses pairs armés ; il rencontre à mi-voie son audacieux ennemi, qui, se voyant prévenu en devient plus furieux ; il le défie ainsi avec assurance :
« — Superbe, vient-on au devant de toi ? Ton espérance était d’atteindre inopposé la hauteur où tu aspires, d’atteindre le trône de Dieu non gardé et son côté abandonné par la terreur de ton pouvoir ou de ta langue puissante. Insensé ! tu ne songeais pas combien il est vain de se lever en armes contre le Tout-Puissant, contre celui qui des plus petites choses aurait pu lever sans fin d’incessantes armées pour écraser ta folie ; ou, de sa main solitaire atteignant au delà de toute limite, il pourrait d’un seul coup, sans assistance, te finir, et ensevelir tes légions sous les ténèbres. Mais t’en aperçois-tu ? tous ne sont pas à ta suite ; il en est qui préfèrent la foi et la piété envers Dieu, bien qu’ils te fussent invisibles alors qu’à ton monde je semblais être dans l’erreur, en différant seul de l’avis de tous. Tu la vois ma secte maintenant : apprends trop tard que quelques-uns peuvent savoir, quand des milliers se trompent. » —
« Le grand ennemi le regardant de travers d’un œil de dédain :
« À la male heure pour toi, mais à l’heure désirée de ma vengeance, toi que je cherchais le premier, tu reviens de ta fuite, ange séditieux, pour recevoir ta récompense méritée, pour faire le premier essai de ma droite provoquée, puisque ta langue inspirée de la contradiction osa la première s’opposer à la troisième partie des dieux réunis en synode pour assurer leurs divinités. Ceux qui sentent en eux une vigueur divine, ne peuvent accorder l’omnipotence à personne. Mais tu te portes en avant de tes compagnons, ambitieux que tu es de m’enlever quelques plumes, pour que ton succès puisse annoncer la destruction du reste : je m’arrête un moment, de peur que tu ne te vantes qu’on n’ait pu te répondre ; je veux t’apprendre ceci : je crus d’abord que liberté et ciel ne faisaient qu’un pour les âmes célestes ; mais je vois à présent que plusieurs, par bassesse, préfèrent servir ; esprits domestiques traînés dans les fêtes et les chansons ! Tels sont ceux que tu as armés, les ménétriers du ciel, l’esclavage pour combattre la liberté : ce que sont leurs actions comparées, ce jour le prouvera. » —
« Le sévère Abdiel répond brièvement :
« — Apostat, tu te trompes encore : éloigné de la voie de la vérité, tu ne cesseras plus d’errer. Injustement tu flétris du nom de servitude l’obéissance que Dieu ou la nature ordonne. Dieu et la nature commandent la même chose, lorsque celui qui gouverne est le plus digne, et qu’il excelle sur ceux qu’il gouverne. La servitude est de servir l’insensé ou celui qui s’est révolté contre un plus digne que lui, comme les tiens te servent à présent, toi non libre, mais esclave de toi-même. Et tu oses effrontément insulter à notre devoir ! Règne dans l’enfer, ton royaume ; laisse-moi servir dans le ciel Dieu à jamais béni, obéir à son divin commandement qui mérite le plus d’être obéi ; toutefois attends dans l’enfer, non des royaumes, mais des chaînes. Cependant revenu de ma fuite, comme tu le disais tout à l’heure, reçois ce salut sur ta crête impie. » —
« À ces mots, il lève un noble coup qui ne resta pas suspendu, mais tomba comme la tempête sur la crête orgueilleuse de Satan : ni la vue, ni le mouvement de la rapide pensée, moins encore le bouclier, ne purent prévenir la ruine. Dix pas énormes il recule ; au dixième, sur son genou fléchi il est soutenu par sa lance massive, comme si, sur la terre, des vents sous le sol ou des eaux forçant leur passage eussent poussé obliquement hors de sa place une montagne, à moitié abîmée avec tous ses pins. L’étonnement saisit les Trônes rebelles, mais une rage plus grande encore, quand ils virent ainsi abattu le plus puissant d’entre eux. Les nôtres, remplis de joie et de l’ardent désir de combattre, poussèrent un cri, présage de la victoire. Michel ordonne de sonner l’archangélique trompette ; elle retentit dans le vaste du ciel, et les anges fidèles chantent Hosanna au Très-Haut. De leur côté, les légions adverses ne restèrent pas à nous contempler ; non moins terribles, elles se joignirent dans l’horrible choc.
« Alors s’élevèrent une orageuse furie et des clameurs telles qu’on n’en avait jamais jusqu’alors entendu dans le ciel. Les armes heurtant l’armure crient en horrible désaccord ; les roues furieuses des chariots d’airain rugissent avec rage : terrible est le bruit de la bataille ! Sur nos têtes les sifflements aigus des dards embrasés volent en flamboyantes volées, et en volant voûtent de feu les deux osts. Sous cette coupole ardente se précipitaient au combat les corps d’armée dans un assaut funeste et une fureur inextinguible ; tout le ciel retentissait : si la terre eût été alors, toute la terre eut tremblé jusqu’à son centre.
« Faut-il s’en étonner quand de l’un et de l’autre côté, fiers adversaires, combattaient des millions d’anges dont le plus faible pourrait manier les éléments et s’armer de la force de toutes leurs régions ? Combien donc deux armées combattant l’une contre l’autre avaient-elles plus de pouvoir pour allumer l’épouvantable combustion de la guerre, pour bouleverser, sinon pour détruire leur fortuné séjour natal, si le Roi tout-puissant et éternel, tenant le ciel d’une main ferme, n’eût dominé et limité leur force ! En nombre, chaque légion ressemblait à une nombreuse armée ; en force, chaque main armée valait une légion. Conduit au combat, chaque soldat paraissait un chef, chaque chef, un soldat ; ils savaient quand avancer ou s’arrêter, quand détourner le fort de la bataille, quand ouvrir et quand fermer les rangs de la hideuse guerre. Ni pensée de fuite, ni pensée de retraite, ni action malséante qui marquât la peur : chacun comptait sur soi, comme si de son bras seul dépendait le moment de la victoire.
« Des faits d’une éternelle renommée furent accomplis, mais sans nombre ; car immense et variée se déployait cette guerre ; tantôt combat maintenu sur un terrain solide ; tantôt prenant l’essor sur une aile puissante, et tourmentant tout l’air : alors tout l’air semblait un feu militant. La bataille en balance égale fut longtemps suspendue, jusqu’à ce que Satan, qui ce jour-là avait montré une force prodigieuse et ne rencontrait point d’égal dans les armes ; jusqu’à ce que Satan, courant de rang en rang à travers l’affreuse mêlée des séraphins en désordre, vit enfin le lieu où l’épée de Michel fauchait et abattait des escadrons entiers.
« Michel tenait à deux mains, avec une force énorme cette épée qu’il brandissait en l’air : l’horrible tranchant tombait, dévastant au large. Pour arrêter une telle destruction, Satan se hâte et oppose au fer de Michel l’orbe impénétrable de dix feuilles de diamant, son ample bouclier, vaste circonférence. À son approche, le grand archange sursit à son travail guerrier ; ravi, dans l’espoir de terminer ici la guerre intestine du ciel (le grand ennemi étant vaincu ou traîné captif dans les chaînes), il fronce un sourcil redoutable, et le visage enflammé, il parle ainsi le premier :
« Auteur du mal, inconnu et sans nom dans le ciel jusqu’à ta révolte, aujourd’hui abondant comme tu le vois, à ces actes d’une lutte odieuse, odieuse à tous, quoique par une juste mesure elle pèse le plus sur toi et sur tes adhérents. Comment as-tu troublé l’heureuse paix du ciel et apporté dans la nature la misère, incréée avant le crime de ta rébellion ! combien as-tu empoisonné de ta malice des milliers d’anges, jadis droits et fidèles, maintenant devenus traîtres ! Mais ne crois pas bannir d’ici le saint repos ; le ciel te rejette de toutes ses limites ; le ciel, séjour de la félicité, n’endure point les œuvres de la violence et de la guerre. Hors d’ici donc ! Que le mal, ton fils, aille avec toi au séjour du mal, l’enfer, avec toi et ta bande perverse ! Là fomente des troubles ; mais n’attends pas que cette épée vengeresse commence ta sentence, ou que quelque vengeance plus soudaine à qui Dieu donnera des ailes, ne te précipite avec des douleurs redoublées. » —
« Ainsi parle le prince des anges. Son adversaire répliqua :
« Ne pense pas, par le vent de tes menaces, imposer à celui à qui tu ne peux imposer par tes actions. Du moindre de ceux-ci as-tu causé la fuite ? ou si tu les forças à la chute, ne se sont-ils pas relevés invaincus ? Espérerais-tu réussir plus aisément avec moi, arrogant, et avec tes menaces me chasser et ici ? Ne t’y trompe pas : il ne finira pas ainsi le combat que tu appelles mal, mais que nous appelons combat de gloire. Nous prétendons le gagner, ou transformer ce ciel dans l’enfer, dont tu dis des fables. Ici du moins nous habiterons libres, si nous ne régnons. Toutefois, je ne fuirais pas ta plus grande force, quand celui qu’on nomme le Tout-Puissant viendrait à ton aide : de près comme de loin je t’ai cherché. » —
« Ils cessèrent de parler, et tous deux se préparèrent à un combat inexprimable : qui pourrait le raconter, même avec la langue des anges ? à quelles choses pourrait-on le comparer sur la terre, qui fussent assez remarquables pour élever l’imagination humaine à la hauteur d’un pouvoir semblable à celui d’un Dieu ? Car ces deux chefs, soit qu’ils marchassent, ou demeurassent immobiles, ressemblaient à des dieux par la taille, le mouvement, les armes, faits qu’ils étaient pour décider de l’empire du grand ciel. Maintenant leurs flamboyantes épées ondoient et décrivent dans l’air des cercles affreux ; leurs boucliers, deux larges soleils, resplendissent opposés, tandis que l’attente reste dans l’horreur. De chaque côté la foule des anges se retira précipitamment du lieu où la mêlée était auparavant la plus épaisse, et laissa un vaste champ où il n’y avait pas sûreté dans le vent d’une pareille commotion.
« Telles, pour faire comprendre les grandes choses par les petites, si la concorde de la nature se rompait, si parmi les constellations la guerre était déclarée, telles deux planètes, précipitées sous l’influence maligne de l’opposition la plus violente, combattraient au milieu du firmament, et confondraient leurs sphères ennemies.
« Les deux chefs lèvent ensemble leurs menaçants bras, qui approchent en pouvoir de celui du Tout-puissant ; ils ajustent un coup capable de tout terminer, et qui, n’ayant pas besoin d’être répété, ne laisse pas le pouvoir indécis. En vigueur ou en agilité, ils ne paraissent pas inégaux ; mais l’épée de Michel, tirée de l’arsenal de Dieu, lui avait été donnée trempée de sorte que nulle autre, par la pointe ou la lame, ne pouvait résister à ce tranchant. Elle rencontre l’épée de Satan ; et, descendant pour frapper avec une force précipitée, la coupe net par la moitié : elle ne s’arrête pas ; mais d’un rapide revers, entrant profondément, elle fend tout le côté droit de l’archange.
« Alors pour la première fois Satan connut la douleur, et se tordit çà et là convulsé ; tant la tranchante épée, dans une blessure continue, passa cruelle à travers lui ! Mais la substance éthérée, non longtemps divisible, se réunit : un ruisseau de nectar sortit de la blessure, se répandit couleur de sang (de ce sang tel que les esprits célestes peuvent en répandre), et souilla son armure, jusqu’alors si brillante. Aussitôt à son aide accoururent de tous côtés un grand nombre d’anges vigoureux qui interposèrent leur défense ; tandis que d’autres l’emportent sur leurs boucliers à son char, où il demeura retiré loin des rangs de la guerre. Là, ils le déposèrent grinçant les dents de douleur, de dépit et de honte, de trouver qu’il n’était pas sans égal : son orgueil était humilié d’un pareil échec, si fort au-dessous de sa prétention d’égaler Dieu en pouvoir.
« Toutefois il guérit vite ; car les esprits qui vivent en totalité, vivant entiers dans chaque partie (non, comme l’homme frêle, dans les entrailles, le cœur ou la tête, le foie ou les reins), ne sauraient mourir que par l’anéantissement : ils ne peuvent recevoir de blessure mortelle dans leur tissu liquide, pas plus que n’en peut recevoir l’air fluide ; ils vivent tout cœur, tout tête, tout œil, tout oreille, tout intellect, tout sens ; ils se donnent à leur gré des membres, et ils prennent la couleur, la forme et la grosseur qu’ils aiment le mieux, dense ou rare.
« Cependant des faits semblables, et qui méritaient d’être remémorés, se passaient ailleurs, là où la puissance de Gabriel combattait : avec de fières enseignes, il perçait les bataillons profonds de Moloch, roi furieux qui le défiait, et qui menaçait de le traîner attaché aux roues de son char ; la langue blasphématrice de cet ange n’épargnait pas même l’unité sacrée du ciel. Mais tout à l’heure, fendu jusqu’à la ceinture, ses armes brisées, et dans une affreuse douleur, il fuit en mugissant.
« À chaque aile, Uriel et Raphaël vainquirent d’insolents ennemis, Adramaleck et Asmodée, quoique énormes et armés de rochers de diamant, deux puissants Trônes, qui dédaignaient d’être moins que des dieux ; leur fuite leur enseigna des pensées plus humbles, broyés qu’ils furent par des blessures effroyables, malgré la cuirasse et la cotte de mailles. Abdiel n’oublia pas de fatiguer la troupe athée ; à coups redoublés il renversa Ariel, Arioc, et la violence de Ramiel, écorché et brûlé.
« Je pourrais parler de mille autres et éterniser leurs noms ici sur la terre ; mais ces anges élus, contents de leur renommée dans le ciel, ne cherchent pas l’approbation des hommes. Quant aux autres, bien qu’étonnants en puissance, en actions de guerre, et avides de renommée, comme ils sont par arrêt effacés du ciel et de la mémoire sacrée, laissons-les habiter sans nom le noir oubli. La force séparée de la vérité et de la justice, indigne de louange, ne mérite que reproche et ignominie : toutefois, vaine et arrogante, elle aspire à la gloire, et cherche à devenir fameuse par l’infamie : que l’éternel silence soit son partage !
« Et maintenant, leurs plus puissants chefs abattus, l’armée plia, par plusieurs charges enfoncée : la déroute informe et le honteux désordre y entrèrent ; le champ de bataille était semé d’armes brisées ; les chars et leurs conducteurs, les coursiers de flammes écumants, étaient renversés en monceaux. Ce qui reste debout recule et accablé de fatigue dans l’ost satanique exténué qui se défend à peine ; surpris par la pâle frayeur et par le sentiment de la douleur, ces anges fuient ignominieusement, amenés à ce mal par le péché de la désobéissance : jusqu’à cette heure, ils n’avaient été assujettis ni à la crainte, ni à la fuite, ni à la douleur.
« Il en était tout autrement des inviolables saints ; d’un pas assuré en phalange carrée, ils avançaient entiers, invulnérables, impénétrablement armés ; tel était l’immense avantage que leur donnait leur innocence sur leurs ennemis ; pour n’avoir pas péché, pour n’avoir pas désobéi, au combat ils demeuraient sans fatigue, inexposés à souffrir des blessures, bien que de leur rang par la violence écartés.
« La nuit à présent commençait sa course ; répandant dans le ciel l’obscurité, elle imposa le silence, et une agréable trêve à l’odieux fracas de la guerre ; sous son abri nébuleux se retirèrent le vainqueur et le vaincu. Michel et ses anges, restés les maîtres, campent sur le champ de bataille, posent leurs sentinelles alentour, chérubins agitant des flammes. De l’autre part, Satan avec ses rebelles disparut, au loin retiré dans l’ombre. Privé de repos, il appelle de nuit ses potentats au conseil ; au milieu d’eux et non découragé, il leur parle ainsi : « Ô vous, à présent par le danger éprouvés, à présent connus dans les armes pour ne pouvoir être dominés, chers compagnons, trouvés dignes non-seulement de la liberté (trop mince prétention), mais, ce qui nous touche davantage, dignes d’honneur, d’empire, de gloire et de renommée ! Vous avez soutenu pendant un jour dans un combat douteux (et si pendant un jour, pourquoi pas pendant des jours éternels ?), vous avez soutenu l’attaque de ce que le Seigneur du ciel, d’autour de son trône, avait envoyé de plus puissant contre nous, ce qu’il avait jugé suffisant pour nous soumettre à sa volonté : il n’en est pas ainsi arrivé !… Donc, ce me semble, nous pouvons le regarder comme faillible lorsqu’il s’agit de l’avenir, bien que jusque ici on avait cru à son omniscience. Il est vrai, moins fortement armés, nous avons eu quelques désavantages, nous avons enduré quelques souffrances jusque alors inconnues ; mais aussitôt qu’elles ont été connues, elles ont été méprisées, puisque nous savons maintenant que notre forme empyrée, ne pouvant recevoir d’atteinte mortelle, est impérissable ; quoique percée de blessures, elle se referme bientôt, guérie par sa vigueur native. À un mal si léger regardez donc le remède comme facile. Peut-être des armes plus valides, des armes plus impétueuses, serviront dans la prochaine rencontre à améliorer notre position, à rendre pire celle de nos ennemis, ou à égaliser ce qui fait entre nous l’imparité, qui n’existe pas dans la nature. Si quelque autre cause cachée les a laissés supérieurs, tant que nous conservons notre esprit entier et notre entendement sain, une délibération et une active recherche découvriront cette cause. » —
« Il s’assit, et dans l’assemblée se leva Nisroc, le chef des principautés ; il se leva comme un guerrier échappé d’un combat cruel : travaillé de blessures, ses armes fendues et hachées jusqu’à destruction ; d’un air sombre il parla en répondant ainsi :
« — Libérateur, toi qui nous délivras des nouveaux maîtres, guide à la libre jouissance de nos droits comme dieux, il est dur cependant pour des dieux, nous la trouvons trop inégale la tâche de combattre dans la douleur contre des armes inégales, contre des ennemis exempts de douleur et impassibles. De ce mal, notre ruine doit nécessairement advenir ; car que sert la valeur ou la force, quoique sans pareilles, lorsqu’on est dompté par la douleur qui subjugue tout et fait lâcher les mains aux plus puissants ? Peut-être pourrions-nous retrancher de la vie le sentiment du plaisir et ne pas nous plaindre, mais vivre contents, ce qui est la vie la plus calme ; mais la douleur est la parfaite misère, le pire des maux, et si elle est excessive, elle surmonte toute patience. Celui qui pourra donc inventer quelque chose de plus efficace pour porter des blessures à nos ennemis encore invulnérables, ou qui saura nous armer d’une défense pareille à la leur, ne méritera pas moins de moi que celui auquel nous devons notre délivrance. » —
« Satan, avec un visage composé, répliqua :
« — Ce secours, non encore inventé, que tu crois justement si essentiel à nos succès, je te l’apporte. Qui de nous contemple la brillante surface de ce terrain céleste sur lequel nous vivons, ce spacieux continent du ciel orné de plante, de fruit, de fleur, d’ambroisie, de perles et d’or ; qui de nous regarde assez superficiellement ces choses pour ne comprendre d’où elles germent profondément sous la terre, matériaux noirs et crus d’une écume spiritueuse et ignée, jusqu’à ce que, touchées et pénétrées d’un rayon des cieux, elles poussent si belles et s’épanouissent à la lumière ambiante ?
« Ces semences dans leur noire nativité, l’abîme nous les cédera, fécondées d’une flamme infernale. Foulées dans des machines creuses, longues et rondes, à l’autre ouverture dilatées et embrasées par le toucher du feu, avec le bruit du tonnerre, elles enverront de loin à notre ennemi de tels instruments de désastre, qu’ils abîmeront, mettront en pièces tout ce qui s’élèvera à l’opposé ; nos adversaires craindront que nous n’ayons désarmé le Dieu Tonnant de son seul trait redoutable. Notre travail ne sera pas long ; avant le lever du jour l’effet remplira notre attente. Cependant revivons ! quittons la frayeur : à la force et à l’habileté réunies songeons que rien n’est difficile, encore moins désespéré. » —
« Il dit : ses paroles firent briller leur visage abattu et ravivèrent leur languissante espérance. Tous admirent l’invention ; chacun s’étonne de n’avoir pas été l’inventeur ; tant paraît aisée une fois trouvée, la chose qui non trouvée aurait été crue impossible ! Par hasard, dans les jours futurs (si la malice doit abonder), quelqu’un de ta race, ô Adam, appliqué à la perversité, ou inspiré par une machination diabolique, pourrait inventer un pareil instrument pour désoler les fils des hommes entraînés par le péché à la guerre et au meurtre.
« Les démons sans délai, volent du conseil à l’ouvrage ; nul ne demeura discourant ; d’innombrables mains sont prêtes ; en un moment ils retournent largement le sol céleste, et ils aperçoivent dessous les rudiments de la nature dans leur conception brute ; ils rencontrent les écumes sulfureuses et nitreuses, les marient, et par un art subtil les réduisent, adustes et cuites, en grains noirs, et les mettent en réserve.
« Les uns fouillent les veines cachées des métaux et des pierres (cette terre a des entrailles assez semblables) pour y trouver leurs machines et leurs balles, messagères de ruine ; les autres se pourvoient de roseaux allumés, pernicieux par le seul toucher du feu. Ainsi avant le point du jour ils finirent tout en secret, la nuit le sachant, et se rangèrent en ordre avec une silencieuse circonspection, sans être aperçus.
« Dès que le bel et matinal orient apparut dans le ciel, les anges victorieux se levèrent, et la trompette du matin chanta : Aux armes ! Ils prirent leurs rangs en panoplie d’or ; troupe resplendissante, bientôt réunie. Quelques-uns du haut des collines de l’aurore, regardent alentour ; et des éclaireurs légèrement armés rôdent de tous côtés dans chaque quartier, pour découvrir le distant ennemi, pour savoir dans quel lieu il a campé ou fui, si pour combattre il est en mouvement, ou fait halte. Bientôt ils le rencontrèrent bannières déployées, s’approchant en bataillon lent, mais serré. En arrière, d’une vitesse extrême, Zophiel, des chérubins l’aile la plus rapide, vient volant et crie du milieu des airs :
« — Aux armes, guerriers ! aux armes pour le combat ! l’ennemi est près ; ceux que nous croyions en fuite nous épargneront, ce jour une longue poursuite : ne craignez pas qu’ils fuient ; ils viennent aussi épais qu’une nuée, et je vois fixée sur leur visage la morne résolution et la confiance. Que chacun endosse bien sa cuirasse de diamant, que chacun enfonce bien son casque, que chacun embrasse fortement son large bouclier, baissé ou levé ; car ce jour, si j’en crois mes conjectures, ne répandra pas une bruine, mais un orage retentissant de flèches barbelées de feu. » —
« Ainsi Zophiel avertissait ceux qui d’eux-mêmes étaient sur leurs gardes. En ordre, libres de toutes entraves, s’empressant sans trouble, ils vont au cri d’alarme, et s’avancent en bataille. Quand voici venir à peu de distance, à pas pesants, l’ennemi s’approchant épais et vaste, traînant dans un carré creux ses machines diaboliques enfermées de tous côtés par des escadrons profonds qui voilaient la fraude. Les deux armées s’apercevant, s’arrêtent quelque temps ; mais soudain Satan parut à la tête de la sienne, et fut entendu commandant ainsi à haute voix :
« — Avant-garde ! à droite et à gauche, déployez votre front, afin que tous ceux qui nous haïssent puissent voir combien nous cherchons la paix et la conciliation, combien nous sommes prêts à les recevoir à cœur ouvert, s’ils accueillent nos ouvertures, et s’ils ne nous tournent pas le dos méchamment ; mais je le crains. Cependant témoin le ciel !… ô ciel, sois témoin à cette heure, que nous déchargeons franchement notre cœur ! Vous qui, désignés, vous tenez debout, acquittez-vous de votre charge ; touchez brièvement ce que nous proposons, et haut, que tous puissent entendre. » —