Traduction humaine · Traduction de Paul Lorain; William Little Hughes (†1861; 1887) · Source: Wikisource · Domaine public
Sans lui révéler la nature précise des documents tombés entre les mains de Rigaud, la petite Dorrit avait confié aussi à M. Meagles les traits principaux de cette histoire. Elle lui avait raconté la mort tragique de l’aventurier. Les habitudes prudentes et réfléchies de l’ancien banquier lui montrèrent immédiatement combien il importait de rentrer en possession des documents originaux ; il répondit donc à la jeune fille, approuvant fort la sollicitude qu’elle témoignait à cet égard et déclarant qu’il ne reviendrait pas en Angleterre « sans avoir essayé de les recouvrer. »
Vers la même époque, M. Henry Gowan s’était mis dans l’esprit qu’il serait plus agréable pour lui de rompre avec les Meagles. Il avait trop bon cœur pour défendre à sa femme de les voir ; mais il dit à M. Meagles qu’il croyait que, personnellement, ils ne se convenaient pas, et qu’ils feraient bien, tout en se reconnaissant l’un l’autre les meilleures gens du monde, de ne plus frayer ensemble, le tout poliment, sans scène et sans éclat. Le pauvre M. Meagles, qui savait déjà par expérience qu’il ne contribuait pas au bonheur de sa fille en fréquentant un gendre qui ne faisait que se moquer de lui, répondit :
« C’est bien, Henry ! Vous êtes le mari de Minnie ; vous avez pris ma place, je n’ai rien à dire, je ferai comme vous voudrez : très-bien ! »
Cet arrangement eut pour résultat (Henry Gowan n’avait peut-être pas prévu cet avantage) que papa et maman Meagles se montrèrent plus généreux qu’auparavant lorsqu’ils n’eurent plus de relations qu’avec leur fille et leur petite-fille, de façon que cet esprit indépendant eut à sa disposition plus d’argent que par le passé, sans se trouver dans la dégradante nécessité de s’informer d’où venaient les écus.
M. Meagles, dans de pareilles circonstances, devait naturellement saisir avec ardeur l’occupation dont la petite Dorrit lui avait offert l’occasion. Il sut de sa fille les villes que Rigaud avait traversées et le nom des divers hôtels qu’il avait habités depuis quelque temps. L’occupation que se donna M. Meagles fut de visiter ces villes et ces hôtels avec autant de discrétion et de promptitude que possible, et dans le cas où il découvrirait que le gentleman cosmopolite avait laissé derrière lui, en garantie de la carte à payer, quelque boîte ou quelque paquet, de payer l’addition et de se faire remettre le paquet ou la boîte.
Sans autre compagne que maman Meagles, le père de Chérie commença son pèlerinage bigarré d’un grand nombre d’aventures. La moindre de ses difficultés consistait dans l’impossibilité où il se trouvait de comprendre le premier mot de tout ce qu’on lui disait, ou de se faire comprendre des gens qu’il interrogeait. Néanmoins, aussi convaincu que jamais que la langue anglaise était la langue universelle, et que c’était la faute de ces imbéciles-là s’ils ne la savaient pas, M. Meagles haranguait les aubergistes avec une volubilité incroyable, leur donnant des explications bruyantes et compliquées, et repoussant toute réponse indigène sous prétexte que ce n’était : « qu’un tas de bêtises. » Parfois on eut recours à des interprètes ; mais M. Meagles, lorsqu’il leur adressait la parole, émaillait son discours de tant d’idiotismes nationaux, que l’interprète n’ouvrait plus la bouche, et l’on se trouvait moins avancé que jamais. En fin de compte, cependant, l’ancien banquier n’y perdait peut-être pas grand’chose, car, s’il ne découvrit rien qui eût appartenu à feu Rigaud, il découvrait, en revanche, tant de dettes et tant d’odieux souvenirs attachés au nom de ce gentilhomme (le seul mot qu’il prononçât d’une façon intelligible) qu’on l’accablait partout lui-même de qualifications injurieuses. À quatre reprises différentes, M. Meagles fut dénoncé à la police comme un chevalier d’industrie, un sacripant et un voleur ; mais il accepta toutes ces épithètes de la meilleure grâce du monde (n’ayant pas la moindre idée de ce qu’elles voulaient dire), et se vit escorté de la façon la plus ignominieuse au bureau des paquebots ou des messageries, pour échapper à ces criailleries, causant tout le long de la route avec les gendarmes, comme un joyeux et brave John Bull qu’il était, avec maman Meagles sous son bras.
Mais au fond, l’ex-banquier était un homme clairvoyant, fin et persévérant. Quoique dans son pèlerinage il eût déjà suivi la piste de Blandois jusqu’à Paris sans avoir rien découvert, il ne se laissa pas décourager pour cela.
« Plus je le serre de près du côté de l’Angleterre, voyez-vous, dit-il à maman Meagles, plus j’ai de chances de me rapprocher des papiers, que je doive les retrouver ou non. Car il tombe sous le sens qu’il a dû les déposer quelque part, à l’abri de ceux auxquels il voulait les vendre, et qui sont en Angleterre, sans cependant cesser de les garder, pour ainsi dire, sous sa main. »
À Paris, M. Meagles trouva une lettre de la petite Dorrit qui l’attendait à son hôtel. La jeune fille lui annonçait qu’elle avait pu causer pendant quelques minutes avec M. Clennam, à propos de cet homme qui n’était plus ; et que, lorsqu’elle lui avait dit que son ami, M. Meagles, désirait obtenir quelques renseignements sur le compte de ce Rigaud, il l’avait priée d’écrire à l’ex-banquier que Mlle Wade avait connu cet individu et qu’elle habitait Calais, telle rue, tel numéro.
« Oh ! oh ! » fit M. Meagles.
Puis, avec toute la diligence qu’on pouvait espérer des diligences, à cette époque où les chemins de fer n’étaient pas inventés, M. Meagles alla tirer le cordon de la sonnette fêlée, s’arrêta devant la porte, aussi fêlée que la sonnette, la vit s’ouvrir en criant sur ses gonds, et s’avança vers la paysanne qui, se montrant à l’entrée du sombre couloir, lui demanda en anglais, mais avec un accent calaisien très-prononcé :
« Aïe sai, sire, ouou : » Dites donc, monsieur ! Qui demandez-vous ? »
En s’entendant adresser la parole dans sa langue maternelle, M. Meagles se dit à lui-même que ces Calaisiens étaient au moins des gens de bon sens et qui savaient vivre ; puis il répondit :
« Miss Wade, ma chère. »
Sur ce, on le mit en présence de la demoiselle demandée.
« Il y a longtemps que je n’ai eu le plaisir de vous rencontrer, dit M. Meagles, qui paraissait avoir un chat dans la gorge ; j’espère que vous vous êtes toujours bien portée depuis, mademoiselle Wade ? »
Mlle Wade, sans daigner dire qu’elle espérait, de son côté, que M. Meagles ou aucun autre membre de sa famille avait continué à jouir d’une bonne santé, se contenta de lui demander ce qui lui valait l’honneur de cette visite.
M. Meagles avait déjà regardé autour de lui, sans rien apercevoir qui ressemblât à une boîte.
« À vrai dire, mademoiselle, répondit-il d’un ton de voix doux, insinuant, presque câlin, il est possible que vous soyez à même d’éclaircir une petite affaire assez embrouillée pour le moment. Les paroles désagréables que nous avons pu échanger sont oubliées, je l’espère. Vous vous souvenez de ma fille ? Comme tout change avec le temps ! Quand je pense que la voilà mère ! »
M. Meagles, qui, dans son innocence, croyait avoir entamé la conversation d’une façon très-adroite, ne pouvait pas plus mal débuter. Il attendit quelque expression d’intérêt de la part de Mlle Wade ; mais il attendit en vain.
« Ce n’est pas là ce que vous êtes venu me dire ? remarqua Mlle Wade après un silence plein de froideur.
— Non, non, répondit M. Meagles. Non, je comptais sur votre obligeance pour…
— Je croyais, interrompit miss Wade avec un sourire, que vous saviez qu’on a tort de compter sur mon obligeance.
— Ne dites pas cela, mademoiselle, répliqua M. Meagles ; vous vous calomniez. Mais voici ce qui m’amène… (Il comprenait qu’il n’avait rien gagné à prendre des détours)… J’ai su par mon ami Clennam, qui (je suis fâché de vous apprendre cette mauvaise nouvelle) a été et est encore très-malade… »
Il attendit encore un instant, mais l’autre n’ouvrit pas la bouche.
« …Que vous aviez connu par hasard un nommé Blandois qui vient de mourir à Londres par suite d’un accident violent. Ne vous fâchez pas ! Je sais que vous le connaissiez à peine… ( M. Meagles allait adroitement au-devant d’une interruption qu’il voyait sur le point d’éclater avec colère)… Je le sais parfaitement. Je n’ignore pas que vous le connaissiez à peine. Mais il s’agit de savoir… (Ici M. Meagles reprit des inflexions de voix insinuantes)… la dernière fois qu’il a passé par ici pour aller à Londres, cet homme ne vous aurait pas laissé une boîte remplie de papiers, ou un paquet de papiers… enfin des papiers quelconques dans une boîte ou une enveloppe quelconque, en vous priant de les lui garder quelque temps jusqu’au jour où il en aurait besoin ?
— C’est là la question, dites-vous ? La question de qui ?
— La mienne. Non-seulement la mienne, mais celle de Clennam et celle de plusieurs autres personnes. Tenez, je suis bien sûr, continua M. Meagles dont le cœur était plein de Chérie, que vous ne pouvez pas en vouloir à ma fille ; c’est impossible. Eh bien, la question la regarde aussi, puisqu’elle intéresse un de ses meilleurs amis. Et c’est pour cela que vous me voyez ici, vous disant franchement : Voilà la question, et vous demandant : Vous a-t-il laissé quelque chose ?
— En vérité, répondit Mlle Wade, il semble que je sois devenue le point de mire des questions de tous ceux qui ont eu des relations avec cet homme que j’ai ramassé dans la rue, que j’ai employé, payé et mis ensuite à la porte.
— Voyons, mademoiselle, fit M. Meagles cherchant à l’apaiser. Voyons ! ne vous fâchez pas, car c’est la question la plus simple du monde : il n’y a personne qui puisse s’en formaliser. Les documents dont il s’agit n’appartenant pas à cet homme ; ils ont été volés ; ils pourraient, un jour ou l’autre, causer des désagréments à une personne innocente si on les trouvait chez elle, réclamés, comme ils le sont, par ceux auxquels ils appartiennent réellement. Il a passé par Calais en allant à Londres où il avait ses raisons pour ne pas emporter les papiers avec lui, désirant seulement les avoir à portée et ne se souciant pas de les confier à des gens de son espèce. Les a-t-il laissés ici ? Je vous déclare que si je savais comment faire pour ne pas vous offenser, je me donnerais toutes les peines du monde pour y réussir. Je vous adresse cette question personnellement, mais elle n’a rien de personnel. Je pourrais la faire au premier venu ; je l’ai déjà faite à une foule de gens : ne les a-t-il pas laissés ici ? ne vous a-t-il pas donné quelque chose à garder ?
— Non.
— Alors, mademoiselle, je vois bien, malheureusement, que vous ne pouvez me donner aucun renseignement sur cette boîte ?
— Je ne puis vous donner aucun renseignement. Maintenant me voilà quitte, j’espère, de votre incroyable question. Il ne les a pas laissés ici, et je n’ai aucun renseignement à vous donner.
— Allons ! soupira M. Meagles en se levant. J’en suis fâché. C’est une affaire finie. J’espère que vous ne m’en voulez pas de vous avoir dérangée pour rien ?… Tattycoram va bien, mademoiselle Wade ?
— Si Henriette va bien ? Oh oui ! très-bien.
— Bon ! voilà que j’ai fait une autre maladresse, dit M. Meagles en recevant cette leçon. Il paraît que je suis destiné à ne pas faire autre chose chez vous. Peut-être, si j’y avais réfléchi, ne lui aurais-je jamais donné ce nom retentissant comme un collier de clochettes ; mais quelquefois, avec la jeunesse, on se laisse aller à un mouvement de gaieté et de bonne humeur, sans y réfléchir autrement. Mademoiselle, voulez-vous bien vous charger de lui dire que son vieux patron lui fait ses compliments d’amitié ? »
Mademoiselle ne répondit rien ; M. Meagles retirant sa bonne figure de cette triste chambre, où elle brillait comme un soleil, la transporta à l’hôtel où il avait laissé M me Meagles, et lui adressa ce rapport en deux mots :
« Partie perdue, mère ! nous sommes battus. »
De là, il se transporta au paquebot de Londres qui partait cette nuit ; puis, enfin, à la prison de la Maréchaussée.
Le fidèle John était de garde, lorsque papa et maman Meagles se présentèrent à l’entrée de la loge vers l’heure du crépuscule. M lle Dorrit ne s’y trouvait pas pour le moment, leur dit-il ; mais elle était venue dans la matinée et elle revenait tous les soirs. M. Clennam allait beaucoup mieux ; Maggy, M me Plornish et M. Baptiste le soignaient à tour de rôle. M lle Dorrit ne manquerait certainement pas de revenir avant que la cloche eût sonné. Si les visiteurs n’étaient pas pressés, ils pourraient l’attendre dans la chambre que le directeur lui avait prêtée. Craignant que son apparition subite ne fît du mal au prisonnier, M. Meagles accepta l’offre et fut enfermé avec sa femme dans la chambre : il put de là se distraire à voir, à travers les grilles, la cour où se promenaient les détenus.
L’espace restreint de la prison fit sur M me Meagles une impression si vive qu’elle se mit à pleurer. M. Meagles, de son côté, croyait manquer d’air et se voyait sur le point d’étouffer. Il se promenait tout haletant dans la chambre, s’échauffant à vouloir se rafraîchir avec son foulard en guise d’éventail, lorsqu’il se tourna vers la porte qu’il venait d’entendre ouvrir.
« Eh mais ? Miséricorde ! s’écria M. Meagles. Ce n’est pas M lle Dorrit ! Voyez donc, mère ! Tattycoram ! »
Tattycoram en personne. Et dans les bras de Tattycoram, on voyait un coffret de fer d’environ deux pieds carrés. C’était bien une boîte pareille que M me Jérémie, dans un de ses rêves, avait vue sortir de la vieille maison sous le bras du frère jumeau du sieur Flintwinch. Tattycoram déposa cette boîte aux pieds de son ancien maître ; puis elle tomba elle-même à genoux à côté de cette boîte, la frappa de ses deux mains en criant d’un air moitié triomphant et moitié désespéré, moitié riant et moitié pleurant :
« Pardonnez, cher maître ; reprenez-moi, chère maîtresse… La voici !
— Tatty ! s’écria M. Meagles.
— C’est bien là ce que vous cherchiez ? continua Tattycoram. La voici. Elle m’avait fait entrer dans une chambre voisine afin de m’empêcher de vous voir. J’ai entendu les questions que vous lui avez faites sur cette boîte ; je l’ai entendue vous répondre qu’elle ne l’avait pas. Mais, comme j’étais présente, quand cet homme l’avait laissée chez nous, le soir même, au lieu d’aller me coucher, je l’ai prise et je l’ai emportée. La voici !
— Mais, ma fille, s’écria M. Meagles plus haletant que jamais, comment avez-vous fait pour arriver en même temps que nous ?
— Je suis revenue dans le même paquebot que vous. J’étais assise en face de vous, enveloppée dans mon châle. Lorsque vous avez pris une voiture sur le quai, je suis montée dans une autre et je vous ai suivis jusqu’ici. Elle ne vous l’aurait jamais rendue, quand vous lui avez eu dit quelles sont les personnes qui la cherchaient. Elle l’aurait plutôt jetée à la mer ou brûlée. Mais la voici ! »
Avec quelle joie, quel ravissement, l’enfant prodigue répétait : « La voici ! »
« Elle avait prié cet homme de ne pas la laisser chez elle, je dois lui rendre cette justice ; mais il a insisté, et je suis bien sûre qu’après ce que vous lui avez dit, et après vous avoir soutenu qu’elle ne l’avait pas, elle ne vous l’aurait jamais rendue. Mais la voici ! Cher maître, chère maîtresse, reprenez-moi et rendez-moi mon vieux nom ! Pardonnez-moi en faveur de la boîte. La voici ! »
Papa et maman Meagles ne méritèrent jamais mieux leur nom, que lorsqu’ils reprirent sous leur protection paternelle cette enfant terrible qui n’avait jamais eu ni père ni mère.
« Oh ! j’ai été si malheureuse ! s’écria Tattycoram, qui pleura plus amèrement après cet aveu qu’elle ne l’avait fait jusqu’alors. Si malheureuse et si repentante ! Elle m’a fait peur la première fois que je l’ai vue. Je savais qu’elle n’exerçait tant d’empire sur moi que parce qu’elle comprenait trop bien mes défauts. Il y avait en moi une sorte de folie qu’elle pouvait exciter à son gré. Quand ça me prenait, je me figurais que tout le monde se mettait contre moi à cause de mon origine ; plus on me montrait de bonté, plus on m’irritait. Je ne voulais pas croire que ce fût pour autre chose que pour triompher de moi, pour me rendre envieuse et jalouse : mais je sais bien maintenant… je l’aurais su plus tôt si j’avais voulu… que personne n’y songeait. Et puis ma belle et bonne petite maîtresse n’était pas aussi heureuse qu’elle aurait dû l’être, et je l’avais quittée ! Elle doit me regarder comme une bête brute ! Mais vous lui direz un mot en ma faveur et vous l’engagerez à me pardonner comme vous l’avez fait tous deux ? Car je ne suis plus aussi mauvaise qu’autrefois ; je suis bien encore assez mauvaise comme ça, mais pas si mauvaise qu’autrefois. J’ai eu, pendant tout ce temps-là, l’exemple de Mlle Wade sous les yeux, et j’ai pu voir ce que je serais à son âge, prenant tout au rebours et transformant le bien en mal. Je l’ai vue, pendant tout ce temps-là, n’ayant plaisir à rien, si ce n’est à me rendre aussi malheureuse, aussi méfiante et aussi tourmentée qu’elle-même. Non qu’elle ait eu à se donner beaucoup de peine pour cela, s’écria Tattycoram, pleurant à chaudes larmes à mesure qu’elle approchait de sa péroraison, car j’étais aussi méchante qu’il est possible de l’être. Je veux seulement dire qu’après tout ce que j’ai souffert, j’espère que je ne serai plus aussi mauvaise qu’autrefois, et que je deviendrai meilleure petit à petit. J’essayerai de toutes mes forces : et je ne m’arrêterai pas à vingt-cinq, monsieur. Je compterai jusqu’à deux mille cinq cents, jusqu’à vingt-cinq mille, s’il le faut. »
La porte s’ouvrit de nouveau, Tattycoram se calma et la petite Dorrit entra. M. Meagles lui montra la boîte avec un geste de joie et d’orgueil. Un bonheur reconnaissant vint illuminer le visage de la jeune fille. Désormais le secret était sain et sauf ! Arthur ne saurait jamais d’elle ce qu’elle voulait lui taire ; il ne saurait jamais ce qu’elle avait perdu ; plus tard elle lui dirait ce qu’il lui importait d’apprendre et ce qui le concernait personnellement ; mais il n’apprendrait jamais ce qui ne regardait qu’elle seule. Tout cela était passé, pardonné, oublié.
« Maintenant, ma chère mademoiselle Dorrit, dit M. Meagles, vous savez que je suis un homme rompu aux affaires… ou du moins que je l’ai été… et en conséquence je vais prendre mes mesures avec autant de promptitude que possible. Ferai-je bien de voir Arthur ce soir ?
— Je crois qu’il vaut mieux différer. Je vais monter chez lui et lui demander comment il se porte. Mais je suppose d’avance qu’il vaudra mieux ne pas le voir ce soir.
— Je suis de votre avis, ma chère, dit M. Meagles ; aussi n’ai-je point voulu quitter cette chambre lugubre pour me rapprocher de lui. Il est probable maintenant que je ne le verrai pas d’ici à quelque temps. Mais que je ne vous retienne pas… je vous expliquerai ce que je veux dire à votre retour. »
Elle s’éloigna. M. Meagles, regardant à travers les barreaux de la croisée, la vit sortir de la loge au-dessous et entrer dans la cour. Alors il dit doucement :
« Tattycoram, venez près de moi un instant, ma bonne fille. »
Elle s’approcha de la croisée.
« Vous voyez cette jeune femme qui sort d’ici ? ce petit être frêle et tranquille qui traverse la cour, Tatty ? Regardez. Les promeneurs se dérangent pour la laisser passer. Les hommes (les pauvres diables, comme ils sont râpés !…) lui ôtent très-poliment leurs chapeaux ou leurs casquettes, et maintenant elle disparaît dans cette allée. Vous l’avez vue, Tattycoram ?
— Oui, monsieur.
— Eh bien, on m’a raconté, Tatty, qu’autrefois on ne la connaissait guère ici, que comme l’enfant de la prison. Elle est née ici, et y a vécu bien des années. Moi, je ne peux pas seulement y respirer. C’est un endroit bien triste pour y naître et pour y vivre.
— Oh oui, monsieur, bien triste !
— Si elle n’avait jamais songé qu’à elle-même ; si elle s’était dit que tout le monde lui reprochait d’être née ici, lui en faisant un crime et un opprobre, elle n’aurait pu mener qu’une existence malheureuse et probablement inutile. On m’a pourtant raconté, Tattycoram, que, dès son enfance, sa vie a été une vie d’active résignation, de bonté et de noble dévouement. Voulez-vous que je vous dise ce qu’il a fallu, selon moi, qu’elle se représentât toujours devant les yeux pour leur donner une telle expression de douceur ?
— Oui, monsieur, s’il vous plaît.
— Le devoir, Tattycoram, le devoir. Commençons de bonne heure à bien faire notre devoir ; et il n’y a pas d’antécédent, quelle que soit notre origine ou notre position, qui puisse prévaloir contre nous auprès du Seigneur ou auprès de nous-mêmes. »
Ils restèrent devant la croisée, où Mère, qui les avait rejoints, se mit à plaindre les pauvres prisonniers, jusqu’au moment où ils virent revenir la petite Dorrit. Elle fut bientôt auprès d’eux et leur conseilla de ne pas déranger cette nuit le détenu qu’elle avait laissé calme et tranquille.
« Très-bien, dit M. Meagles d’un ton encourageant. Vous avez raison, tout à fait raison. Je vous charge donc, ma bonne petite garde-malade, de me rappeler à son souvenir, et je sais que je ne puis pas choisir une meilleure messagère. Je me remets en route demain matin. »
La petite Dorrit, surprise, lui demanda où il comptait aller.
« Ma chère demoiselle, reprit M. Meagles, je ne puis pas vivre sans respirer. Or, la vue de cette prison m’a coupé la respiration, et je ne la retrouverai que lorsque Arthur sera hors d’ici.
— Est-ce là une raison pour repartir demain matin ?
— Vous allez voir, continua M. Meagles. Cette nuit, nous couchons dans un hôtel de la Cité. Demain matin, Mère et Tattycoram retourneront à Twickenham, où Mme Tickit, assise comme d’habitude à sa croisée du petit salon, en compagnie du docteur Buchan, les prendra pour deux revenants. Moi, je me mettrai en route pour aller trouver Doyce. Il faut absolument que Daniel vienne ici, car, je vous dirai, ma chère enfant, qu’il est parfaitement inutile d’écrire, de former des hypothèses et des plans conditionnels, sur telle ou telle chose qui doit arriver à telle ou telle époque : il faut avant tout que Doyce soit ici. Je veux demain matin, au point du jour, vous ramener l’ami Daniel. Qu’est-ce que cela me coûte d’aller le chercher ? Je suis un voyageur aguerri ; toutes les langues et toutes les coutumes étrangères ne m’embarrassent pas plus l’une que l’autre… je n’en comprends pas une. C’est ce qui fait que je ne suis jamais embarrassé. D’ailleurs, je vous le répète, je n’ai pas le choix, il faut que je parte tout de suite ; car je ne saurais vivre sans respirer librement, et je ne respirerai librement que lorsque Arthur sera sorti de cette prison. Tenez, j’étouffe tandis que je vous parle, et il me reste à peine assez de souffle pour vous déclarer que je n’en ai plus, et pour avoir le temps de descendre cette précieuse boîte jusqu’à votre voiture. »
Ils gagnèrent la rue au moment où la cloche commençait à retentir, M. Meagles portant la boîte. La petite Dorrit n’avait pas de voiture, ce qui étonna un peu papa Meagles. Il héla un fiacre, la fit monter dedans et plaça la boîte à côté d’elle lorsqu’elle fut assise. Dans sa joie et sa reconnaissance, elle porta la main du brave homme à ses lèvres.
« Non, non, je ne veux pas de ça, ma chère fille, dit M. Meagles. Vous me feriez de la peine, à me rendre ces hommages de respect que je ne mérite pas, et surtout de votre part… devant la grille de cette prison. »
Elle se pencha vers lui et l’embrassa sur la joue.
« Ah ! vous me rappelez le bon vieux temps, dit papa Meagles dont la gaieté s’évanouit tout d’un coup… mais elle aime beaucoup Henri, elle cache ses défauts et se figure que personne ne les voit… et puis, il appartient à une famille très-distinguée. »
C’était la seule consolation qu’il trouvât dans le mariage de sa fille ; et, s’il tirait de cette consolation légère le meilleur parti possible, qui donc aurait le courage de l’en blâmer ?
CHAPITRE XXXIV. Adjugée !
C’était par un beau jour d’automne ; notre prisonnier, faible encore, mais en pleine convalescence, écoutait une voix qui lui faisait la lecture. Oui, par un beau jour d’automne, lorsque les champs, dépouillés de leurs moissons dorées, ont été labourés de nouveau, que les fruits d’été ont mûri et disparu, que les verts paysages de houblon ont été dévastés par une armée de vendangeurs empressés, que les pommes des vergers ont rougi aux baisers du soleil, et que les baies du sorbier apparaissent cramoisies au milieu du feuillage jaunissant. Déjà, dans les bois, on reconnaissait l’approche de ce vieillard endurci, qu’on nomme l’hiver, en apercevant, à travers les ouvertures inusitées du feuillage, une perspective nettement dessinée, débarrassée de la vapeur de l’été somnolent, voile aussi léger que le duvet qui recouvre la prune violette. De même l’océan, vu de la plage, n’avait plus l’air de dormir au soleil ; il ouvrait, au contraire, ses milliers d’yeux éclatants, et s’agitait joyeusement dans toute sa largeur, depuis le sable rafraîchi du rivage, jusqu’aux petites voiles qui disparaissaient à l’horizon, emportées par la même brise qui emportait les feuilles des arbres.
Immuable et aride, conservant, à travers les saisons qu’elle ignorait, le visage fixe et pincé de la pauvreté soucieuse, la prison demeurait insensible aux beautés changeantes de la nature. Les arbres avaient beau se couvrir de fleurs ou de fruits, les briques et les barreaux de la geôle ne donnaient jamais que la même récolte de soucis.
Néanmoins Arthur Clennam, écoutant la douce voix qui lui faisait la lecture, entendait aussi bruire à son oreille la voix des mille travaux de la grande nature, et toutes les chansons consolantes qu’elle prodigue à l’homme. La nature était la seule mère qui l’eût jamais bercé sur ses genoux dans son enfance ; rêvant à un avenir plein de promesses, se livrant à de douces fantaisies, songeant aux moissons de tendres caresses qui sont en germe dans les premières semences de notre imagination, aux chênes puissants qui doivent nous servir un jour d’abri contre les vents dévastateurs, avec leurs fortes racines contenues primitivement en espérance dans le gland, dont de petites mains d’enfant faisaient leur jouet. Mais les intonations de la voix qu’il écoutait le rappelaient au sentiment de ces espérances oubliées, lui apportaient l’écho de tous les murmures aimants ou miséricordieux qu’il avait jamais entendus depuis qu’il était au monde.
Lorsque la voix se tut, il porta la main à ses yeux, prétextant qu’ils avaient peine à supporter l’éclat trop vif du jour.
La petite Dorrit mit le livre de côté et se leva doucement pour tirer un rideau. Maggy, qui avait repris sa place d’autrefois, tricotait dans son coin. Le rideau tiré, la petite Dorrit rapprocha sa chaise du fauteuil d’Arthur.
« Ce sera bientôt fini, cher monsieur Clennam. Non-seulement les lettres que vous a adressées M. Doyce sont remplies d’expressions amicales et encourageantes, mais M. Rugg me dit encore que celles que votre associé lui écrit à lui-même sont si remplies de conseils utiles, et que tout le monde (maintenant que les premières colères sont passées) paraît si bien disposé et parle si bien de vous, que ce sera bientôt fini.
— Chère fille, cher cœur, mon bon ange !
— Vous me flattez beaucoup trop. Mais c’est un si grand bonheur pour moi de vous entendre me parler d’une manière si touchante et de… sentir (elle leva les yeux vers lui) que vous pensez ce que vous dites, que je n’ai pas le courage de vous en empêcher. »
Arthur porta la main de la jeune fille à ses lèvres.
« Vous êtes venue ici bien souvent sans que je pusse vous voir, ma petite Dorrit ?
— Oui, je suis venue quelquefois sans entrer dans votre chambre.
— Très-souvent ?
— Assez souvent, répondit-elle avec timidité.
— Tous les jours ?
— Je crois, répliqua la petite Dorrit après un instant d’hésitation, que je suis venue au moins deux fois par jour. »
Peut-être Arthur aurait-il lâché la main mignonne après l’avoir embrassée tendrement, si cette main n’avait pas demandé à rester où elle était. Il la prit entre les siennes et la posa doucement sur son cœur.
« Chère petite Dorrit, ce n’est pas seulement ma captivité qui va cesser, votre sacrifice aussi doit avoir un terme. Il nous faudra apprendre à vivre loin l’un de l’autre, à suivre chacun de notre côté le chemin qui nous est tracé. Vous n’avez pas oublié ce que je vous ai dit la première fois que vous êtes revenue ici ?
— Oh non, je ne l’ai pas oublié. Mais il est arrivé quelque chose depuis… Vous vous sentez assez fort aujourd’hui, n’est-ce pas ?
— Oh ! je me sens très-fort, ma petite Dorrit. »
La main qu’il serrait dans les siennes monta doucement vers le visage du prisonnier.
« Vous sentez-vous assez fort pour apprendre quelle grande fortune je possède ?
— Je serais bien heureux de l’apprendre… Il n’y aura jamais de fortune assez grande pour la petite Dorrit.
— Voilà déjà longtemps que je brûle de vous le dire, bien longtemps. Vous ne voulez pas de ma fortune, bien sûr ?
— Jamais !
— Vous n’en voulez pas la moitié, bien sûr ?
— Jamais, chère petite Dorrit. »
Tandis qu’elle le regardait sans parler, le visage aimant de la jeune fille avait une expression qu’Arthur ne comprenait pas bien : elle avait l’air d’avoir envie de pleurer, et pourtant elle paraissait si heureuse et si fière !
« Vous serez fâché d’apprendre ce que j’ai à vous dire de Fanny. La pauvre Fanny a tout perdu : il ne lui reste que les appointements de son mari. Tout ce que papa lui a donné a été perdu de la même façon que votre argent. Sa fortune était entre les mêmes mains que la vôtre, et elle n’a plus rien. »
Arthur fut plus peiné que surpris.
« J’avais espéré que les choses ne tourneraient pas si mal pour elle, remarqua-t-il ; mais, comme son mari était le beau-fils de M. Merdle, je craignais en effet qu’elle ne perdît beaucoup.
— Oui, elle a tout perdu ; j’en suis fâchée pour Fanny ; très, très, très-fâchée pour ma pauvre Fanny. Mon pauvre frère est dans le même cas.
— Quoi ? il avait aussi de l’argent placé entre les mêmes mains ?
— Oui ! et tout est perdu. Devinez à combien se monte ma grande fortune ? »
Tandis qu’Arthur la regardait d’un air interrogateur, commençant à comprendre, elle retira sa main et posa sa tête à la place que la main avait occupée.
« Je n’ai rien au monde. Je suis aussi pauvre que lorsque j’habitais cette prison. Lorsque papa est revenu en Angleterre, il a tout confié aux mêmes mains, et tout a disparu. Ô mon cher, mon bon monsieur Clennam, êtes-vous bien sûr que vous ne voulez pas prendre la moitié de ma fortune ? »
Il la serra dans ses bras, contre son cœur, tandis que ses nobles larmes mouillaient la joue de la jeune fille qui, joignant ses mains mignonnes derrière le col du prisonnier, le tenait ainsi enchaîné.
« Pour ne plus nous séparer, cher Arthur ; pour ne plus nous séparer jusqu’à notre dernier jour ! Jamais je n’ai été si riche, jamais je n’ai été si fière, jamais je n’ai été si heureuse. Je suis riche parce que vous voulez bien de moi ; je suis fière de ce que vous m’avez refusée riche ; je suis heureuse d’être auprès de vous dans cette prison, comme je serais encore heureuse (si c’était la volonté de Dieu de nous y ramener plus tard), de vous y consoler et de vous y soigner de tout mon cœur. Je suis à vous partout et toujours. Je vous aime de toute la force de mon âme ! J’aimerais mieux passer ma vie en prison avec vous, et sortir tous les jours pour gagner notre pain, que de posséder la plus grande fortune du monde, que d’être la plus grande dame qu’on ait jamais admirée. Oh ! si mon pauvre père pouvait seulement savoir comme je suis heureuse enfin dans cette chambre où il a souffert si longtemps ! »
Il va sans dire que la grosse Maggy n’avait pas attendu jusque-là pour ouvrir de grands yeux et verser d’abondantes larmes. Aussi fut-elle, à son tour, saisie d’un tel accès de joie qu’après avoir serré sa petite mère dans ses grands bras, au risque de l’étouffer, elle descendit l’escalier (ses socques semblaient danser un rigodon tout le long de la route) dans l’espoir de rencontrer quelqu’un à qui elle pût confier sa joie.
Et en effet : devinez qui elle rencontra à l’entrée de la prison ? Flora en personne, accompagnée de la tante de feu M. Finching.
Et devinez qui la petite Dorrit rencontra, naturellement à la suite de cette première rencontre, l’attendant à la porte de la même prison, lorsqu’elle sortit deux ou trois bonnes heures plus tard ? encore Flora.
Elle avait les yeux rouges et semblait un peu abattue. Quant à la tante du défunt M. Finching, elle paraissait si roide qu’il aurait fallu, pour la ployer en deux, une force mécanique de vingt chevaux. Son chapeau était retroussé de travers, derrière sa tête, dans une attitude des plus menaçantes ; son ridicule rocailleux semblait aussi dur que s’il contenait une tête de Méduse qui l’eût pétrifié. Ornée de ses attributs imposants, la tante de M. Finching, assise en public sur les marches du domicile officiel du directeur, avait été pendant deux ou trois heures une bonne aubaine pour les plus jeunes habitants de la paroisse, dont cette dame énergique avait dû repousser de temps à autres les saillies humoristiques à la pointe de son parasol, ce qui l’avait considérablement échauffée.
« Je sais trop bien, mademoiselle Dorrit, commença Flora, que de proposer un entretien dans une localité quelconque à une personne tellement au-dessus de moi par sa fortune, et si courtisée par la société, ce serait toujours une indiscrétion, quand même il ne s’agirait pas d’une humble boutique de pâtissier, bien indigne de vous, quoiqu’il y ait un petit salon de derrière pour les consommateurs et que le maître soit un homme bien élevé… pourtant si dans l’intérêt d’Arthur… pardon je ne me déferai jamais de cette habitude devenue plus inconvenante que jamais… j’aurais une dernière remarque à faire, une dernière explication à donner, et peut-être votre bon cœur voudra-t-il bien excuser le théâtre vulgaire que j’ai choisi pour cette conversation sous prétexte de commander trois pâtés aux rognons. »
La petite Dorrit, ayant interprété comme il le fallait ce discours un peu obscur, répondit qu’elle se mettait à la disposition de Flora. La veuve traversa donc la rue et la conduisit vers la modeste boutique dont elle avait parlé, tandis que la tante de M. Finching, qui formait l’arrière-garde, cherchait à se faire écraser en route par les voitures avec une persévérance digne d’une meilleure cause.
Lorsque « les trois aux rognons, » qui devaient servir de prétexte à la conférence, eurent été servis sur trois plats d’étain, chaque pâté étant orné d’un petit trou à travers lequel le garçon bien élevé versa de la sauce comme on verse de l’huile dans une lampe, Flora commença par tirer son mouchoir.
« Si des rêves trompeurs, dit-elle alors, m’ont bercée du doux espoir que lorsque Arthur… (c’est plus fort que moi, veuillez m’excuser…) serait rendu à la liberté, il ne refuserait pas un petit pâté offert par l’amitié, fût-il plus rassis encore que ceux-là et quand il ne contiendrait pas plus de rognon que la grosseur d’une muscade hachée… de pareilles visions n’existent plus et tout sera oublié… Mais sachant que des relations plus tendres sont sur le tapis, je désire vous assurer que je fais des vœux sincères pour lui et pour vous, et que je ne me plains ni de l’un ni de l’autre… pas le moins du monde… Il se peut que je ne pense pas sans douleur, qu’avant que la faux du temps m’eût engraissée si horriblement et rendue si rouge au moindre effort, surtout après avoir mangé, que j’en suis toute bourgeonnée ; il est possible que je ne pense pas sans douleur qu’alors notre mariage avait des chances s’il n’avait été entravé par nos cruels parents et qu’une torpeur morale ne se fût pas emparée de moi jusqu’au jour où M. Finching trouva un moyen mystérieux de me conduire à l’autel… pourtant je ne voudrais pas manquer de générosité envers Arthur ou envers vous, et je vous souhaite bien cordialement toute espèce de bonheur. »
La petite Dorrit lui prit la main et la remercia de toutes les bontés qu’elle avait eues pour elle.
« N’appelez pas cela des bontés, répondit Flora qui lui donna un baiser sincère, car vous avez toujours été le meilleur et le plus cher petit être que je connaisse, si je puis prendre la liberté de m’exprimer ainsi, et d’ailleurs, au point de vue pécuniaire, c’était une économie que de vous employer de préférence, car vous étiez bien la conscience même : et à ce propos je dois ajouter que la vôtre est sans doute plus agréable pour vous que la mienne ne l’a jamais été pour moi… ce n’est pas, j’espère, que j’aie plus à me reprocher qu’une autre, mais j’ai toujours trouvé que la conscience est plus disposée à tourmenter les gens qu’à leur calmer l’esprit, mais je m’égare… il est un espoir que je voudrais exprimer avant que l’heure des adieux ait sonné… je compte qu’en souvenir d’autrefois et comme gage de ma fidélité, Arthur saura de vous que je ne l’ai pas abandonné dans son malheur, que je suis venue sans cesse au contraire demander si je ne pouvais pas faire quelque chose pour lui, me tenant invariablement ici d’où l’on avait la complaisance d’aller me chercher un petit verre de quelque chose de chaud et de pas trop mauvais, ma foi, à l’hôtel voisin, pendant des heures entières, afin de lui tenir compagnie à son insu. »
Flora avait vraiment des larmes dans les yeux, et qui lui allaient très-bien.
« En outre, poursuivit Flora, je vous supplie… comme étant la plus chère petite créature qui ait jamais existé (excusez encore cette familiarité de la part d’une femme qui n’est pas du tout de votre classe), de dire à Arthur que je ne sais pas si, après tout, l’histoire d’autrefois n’était pas une simple plaisanterie bien qu’elle ait été assez amusante d’abord, puis assez navrante à la fin, quand M. Finching est venu changer tout cela, et que le charme une fois rompu on ne pouvait pas s’attendre à le voir se renouer, à moins de tout recommencer, ce qu’un concours de circonstances n’a pas permis, dont la plus puissante sans doute c’est que cela ne devait pas arriver… je ne dis pas que si cela avait été agréable à Arthur et que ce fût arrivé tout naturellement dès son retour, je n’aurais pas été très-contente, parce que je suis d’un naturel assez vif et que je m’ennuie à la maison où papa est bien l’être le plus agaçant de son sexe, surtout depuis qu’il a été tondu par la main de cet incendiaire de Pancks qui a fait de sa tête quelque chose de tel que je n’ai jamais rien vu de pareil depuis que je suis au monde… mais malgré mes nombreux défauts, je ne suis ni jalouse ni envieuse. »
Sans avoir pu suivre Mme Finching de très-près, à travers les détours de ce labyrinthe oratoire, la petite comprit le but de la veuve, et promit d’exécuter la commission.
« La guirlande fanée a donc cessé d’exister, ma chère, poursuivit Flora avec beaucoup de béatitude, la colonne est tombée en poussière, la pyramide est retournée sens dessus dessous sur sa… je ne sais plus comment ça s’appelle… ne dites pas que je suis une étourdie, ne m’accusez pas de faiblesse ou de folie, mais il faut désormais que je vive dans la retraite, et pour ne plus avoir sous les yeux les cendres de mes joies défuntes : et je ne veux pas prendre qu’une dernière liberté, c’est de payer la pâtisserie qui a servi d’humble prétexte à cette entrevue, et puis je vous dirai adieu, adieu pour toujours ! »
Mais la tante de M. Finching, qui avait mangé son pâté avec beaucoup de solennité, et qui avait médité quelque grave insulte depuis qu’elle avait occupé une position publique sur les marches de l’hôtel du directeur, saisit l’occasion pour adresser cette apostrophe sibylline à la veuve de son parent :
« Amenez-le-moi, que je le flanque par la fenêtre ! »
Flora essaya en vain de calmer cette excellente dame en lui expliquant qu’il était temps de rentrer dîner. La tante de M. Flinching s’obstina à répondre :
« Amenez-le-moi, que je le flanque par la fenêtre ! »
Après avoir réitéré plusieurs fois cet ordre cruel, en fixant sur la petite Dorrit un regard implacable, la tante de M. Finching se croisa les bras et s’assit dans un coin, déclarant avec opiniâtreté qu’elle ne bougerait pas de là tant qu’on ne lui aurait pas amené la mystérieuse victime de sa colère, afin qu’elle accomplît sur lui les volontés du destin ; autrement dit, pour qu’elle le flanquât par la fenêtre.
Dans ces conjonctures, Flora confia à la petite Dorrit qu’il y avait plusieurs semaines que la tante de M. Finching n’avait montré autant de caractère et d’animation ; qu’il lui faudrait peut-être rester là, et « pendant trois ou quatre heures, » avant d’attendrir cette dame inexorable, et qu’elle y réussirait mieux si on la laissait toute seule avec elle. Elles se séparèrent donc de la façon la plus amicale du monde et dans les meilleurs sentiments d’estime réciproque.
La tante de M. Finching, résistant comme une forteresse obstinée, et Flora éprouvant une fois de plus le besoin de se rafraîchir, on envoya un messager à l’hôtel voisin avec le verre en question, qu’on s’empressa de remplir de quelque chose de chaud, et de pas mauvais, ma foi ! Grâce à ce réconfortant, grâce à un journal, grâce à un choix prudent de l’élite des petits pâtés étalés dans la boutique, Flora passa le reste de la journée d’une manière assez agréable, sans rien perdre de sa bonne humeur, bien qu’elle fût de temps à autre embarrassée, par suite d’une stupide rumeur qui s’était répandue parmi les enfants les plus crédules du quartier, à qui l’on avait fait accroire que la vieille dame s’était vendue au pâtissier pour en faire des petits pâtés, et qu’elle était là, dans l’arrière-boutique, refusant de remplir son engagement. Cette nouvelle attira tant de jeunes badauds des deux sexes, et vers l’heure du crépuscule leur concours à la porte avait tellement diminué les recettes du garçon bien élevé, qu’il devint très-pressant pour qu’on emmenât la tante de M. F. On envoya donc chercher un fiacre, dans lequel les instances réunies de Flora et de son hôte engagèrent enfin cette dame remarquable à monter ; mais elle n’y fut pas plus tôt qu’elle mit la tête à la portière, demandant à grands cris qu’on lui amenât ce coupable anonyme pour lui infliger le châtiment que l’on sait.
Comme on remarqua qu’elle dirigeait en même temps un coup d’œil irrité vers la prison pour dettes, il est à présumer que cette femme, d’une constance admirable, voulait parler d’Arthur Clennam. Mais ceci n’est qu’une simple hypothèse. Ou n’a jamais pu savoir quelle était cette mystérieuse victime qu’il fallait amener pour l’immoler à la colère de la tante de M. Finching, et que personne ne lui amena définitivement.
L’automne se passa. Maintenant, la petite Dorrit ne venait plus à la prison pour dettes sans monter chez le prisonnier. Non, non, non.
Un matin, tandis qu’Arthur s’attendait à chaque instant à entendre le bruit de ces pieds légers qui montaient chaque matin le pauvre escalier et faisaient battre son cœur, apportant la joie céleste d’un nouvel amour dans cette chambre où l’ancien amour de la pieuse fille avait combattu avec tant de courage et de fidélité ; un matin, tandis qu’il écoutait, il l’entendit qui montait ; mais elle ne montait pas seule.
« Cher Arthur, cria la voix joyeuse de l’autre côté de la porte, je vous amène quelqu’un. Puis-je le faire entrer ? »
Clennam avait cru entendre monter trois personnes. Il répondit :
« Oui, » et la petite Dorrit entra avec M. Meagles.
Papa Meagles, le teint bronzé et l’air guilleret, ouvrit les bras à Arthur et l’y serra comme un bronzé et brave compère qu’il était.
« Allons, tout va bien, dit M. Meagles au bout de quelques minutes. Voilà qui est fait. Arthur, mon cher garçon, avouez tout de suite que vous comptiez me voir beaucoup plus tôt.
— En effet, répondit Arthur ; mais Amy m’a dit…
— Petite Dorrit. Ne me donnez jamais d’autre nom.
(C’est la jeune fille qui avait murmuré ces paroles à l’oreille du prisonnier.)
— Mais la petite Dorrit m’a dit que, sans demander d’autres explications, je ne devais m’attendre à recevoir de vos nouvelles que le jour où je vous verrais.
— Eh bien, vous me voyez, mon garçon, s’écria M. Meagles en lui donnant une cordiale poignée de main ; et je vais vous donner toutes les explications possibles. Le fait est que je suis venu ici,… je suis venu tout droit vous voir en quittant messieurs les En avant ! marchons !… autrement je n’oserais pas vous regarder en face aujourd’hui,… mais vous n’étiez pas en état de recevoir des visites, et il m’a fallu repartir tout de suite pour rattraper Doyce.
— Pauvre Doyce ! soupira Clennam.
— Ne lui dites pas, derrière son dos, des sottises qu’il ne mérite pas, interrompit M. Meagles. Il n’est pas pauvre ; ses affaires marchent très-bien, je vous en réponds. Doyce est un grand homme, là-bas. Je vous assure que ça marche comme sur des roulettes là-bas. Il est bien tombé, ce brave Daniel ! Dans un pays où l’on ne tient pas à ce que les choses se fassent, et où l’on n’a pas envie de trouver quelqu’un pour les faire, il a bientôt reçu un croc-en-jambe ; mais dans un pays où l’on veut faire quelque chose, et où l’on cherche un homme capable de la faire, il est sûr de retomber sur ses pieds. Vous n’aurez plus besoin d’importuner ces aimables messieurs du ministère des Circonlocutions ; car j’ai le plaisir de vous annoncer que Daniel a réussi à se passer d’eux !
— J’ai un grand poids de moins sur la conscience ! s’écria Clennam. Si vous saviez comme cette nouvelle me rend heureux !
— Heureux ! répéta M. Meagles. Ne parlez pas de bonheur avant d’avoir vu Daniel. Je vous assure qu’il dirige là-bas des travaux à vous faire dresser les cheveux sur la tête. On ne le regarde pas comme un criminel là-bas, je vous en réponds ! Il a des médailles et des rubans et des croix et des crachats et je ne sais quoi encore, ni plus ni moins qu’un duc et pair. Mais il ne faudra pas parler de ces choses-là ici.
— Pourquoi pas ?
— Non, non, continua Meagles hochant la tête d’un air très-sérieux. Il sera obligé de serrer tout cela sous clef dans sa malle, dès qu’il reviendra ici. Nous n’en voulons pas chez nous. Sous ce rapport, la Grande-Bretagne ressemble au chien du râtelier dont parle la fable… elle ne veut pas décorer ses enfants, et ne veut pas davantage leur permettre de montrer les décorations que les autres leur donnent. Non, non ! Daniel, répéta M. Meagles en hochant de nouveau la tête, nous ne voulons pas de ça chez nous !
— Vous m’auriez apporté le double de ce que j’ai perdu, s’écria Arthur, que vous ne m’auriez pas fait autant de plaisir qu’en m’apprenant ces bonnes nouvelles.
— Je sais ça, je sais ça, dit M. Meagles. Je sais très-bien ça, mon cher ami, et c’est pour cela que j’ai commencé par là. Maintenant, pour en revenir à mon voyage à la recherche de Doyce, j’ai fini par l’attraper. Je suis tombé sur lui au milieu d’un tas de ces sales Mauricauds qui portent des bonnets de femme beaucoup trop grands pour eux, sous prétexte qu’ils appartiennent à la race arabe ou à d’autres races non moins incohérentes. Mais vous les connaissez bien, vous, après tous vos voyages. Il allait justement partir pour me rejoindre, lorsque je venais le chercher ; de sorte que nous sommes revenus ensemble.
— Doyce serait en Angleterre ? s’écria Arthur.
— Là ! fit papa Meagles étendant les bras. Je n’en fais jamais d’autres ! Je suis le plus mauvais négociateur qu’on puisse imaginer. Je ne sais pas ce que je serais devenu si on m’avait mis dans la diplomatie. J’aurais été bêtement tout droit mon chemin ! Bref, mon cher Arthur, voilà quelque chose comme quinze jours que nous sommes en Angleterre. Et si vous me demandez où Daniel Doyce se trouve en ce moment, je vous répondrai en bon anglais : Le voici ! Maintenant, laissez-moi respirer tout à mon aise. »
Doyce s’élança de derrière la porte, saisit Arthur par les deux mains et raconta le reste lui-même.
« Je n’ai que trois choses à vous dire, mon cher Clennam, dit-il en moulant l’une après l’autre ces trois choses dans le creux de sa main avec son pouce plastique, et ce ne sera pas long. Primo, pas un mot du passé. Il s’est glissé une erreur dans vos calculs. Je sais ce que c’est. Cela dérange le mécanisme, et il en résulte que tout va de travers. Vous profiterez de la leçon pour éviter cet inconvénient. J’ai commis bien des erreurs semblables en construisant une machine. Chaque nouvelle faute nous apprend quelque chose quand nous voulons en profiter, et vous êtes un homme trop sensé pour ne pas profiter de la vôtre. Voilà pour le primo. Passons au secundo. J’ai été fâché d’apprendre que vous prissiez la chose assez à cœur pour vous adresser de si sévères reproches ; je voyageais nuit et jour pour venir mettre ordre à tout cela, avec l’aide de votre ami que voilà, lorsque nous nous sommes rencontrés ainsi qu’il vous l’a raconté. Tertio, nous sommes tombés d’accord, lui et moi, qu’après ce que vous aviez souffert, au sortir de votre crise de découragement et de votre maladie, ce serait vous causer une agréable surprise que de nous tenir cois jusqu’à ce que les affaires eussent été tranquillement arrangées à votre insu, puis de venir vous annoncer que tout est réglé, que la maison n’a jamais eu plus besoin de vous qu’en ce moment, et qu’une nouvelle carrière s’ouvre pour vous et pour moi, en notre qualité d’associés. Une carrière heureuse, j’ose le croire. Voilà pour le troisième point. Mais vous savez que, nous autres mécaniciens, nous faisons toujours la part du frottement : aussi me suis-je réservé un peu d’espace pour me retourner. Mon cher Clennam, j’ai pleine et entière confiance en vous ; vous pouvez m’être tout aussi utile que je puis ou que j’ai jamais pu l’être pour vous. Votre ancien bureau vous attend et a grand besoin de votre présence. Il n’y a rien qui doive vous retenir ici une demi-heure de plus. »
Il y eut un moment de silence pendant lequel Arthur resta le visage tourné vers la cour, dans l’embrasure de la croisée où celle qui allait bientôt devenir sa femme venait de s’approcher de lui.
« J’ai avancé tout à l’heure un fait, reprit alors Daniel Doyce, que j’ai lieu de croire erroné. J’ai dit qu’il n’y avait rien qui dût vous retenir ici une demi-heure de plus. Ai-je tort de croire à présent, Clennam, que vous préférez ne sortir d’ici que demain matin ? Ai-je deviné, sans bien être malin, où vous voudriez aller tout droit en quittant les murs de cette prison et de cette chambre ?
— Vous avez deviné, répondit Arthur : c’est en effet notre vœu le plus cher.
— Très-bien ! dit Daniel. Dans ce cas, si mademoiselle veut me faire l’honneur de me regarder pendant vingt-quatre heures comme un père et m’accompagner du côté de l’église Saint-Paul, j’ai dans l’idée que nous avons besoin d’aller faire un tour par-là. »
La petite Dorrit et M. Doyce ne tardèrent pas à sortir ensemble, et M. Meagles resta en arrière pour dire quelques mots à son ami.
« Je crois, Arthur, que vous pourrez vous passer de Mère et de moi demain matin ; nous resterons donc chez nous. Mère ne pourrait pas s’empêcher de penser tout de suite à Chérie, et vous savez comme elle a le cœur tendre. Elle sera mieux là-bas, à Twickenham, où je resterai pour lui tenir compagnie. »
Sur ce, ils se séparèrent pour le moment. Et le jour toucha à sa fin et la nuit s’écoula, et le jour reparut et la petite Dorrit, aussi simplement mise que d’habitude, rentra dans la prison avant les premiers rayons du soleil, sans autre compagne que Maggy. La pauvre chambre était bien heureuse ce matin-là. Où aurait-on pu en trouver une, dans le monde entier, où régnât une joie plus tranquille ?
« Mon cher amour, dit Arthur, pourquoi donc Maggy allume-t-elle le feu ? nous allons partir tout de suite.
— C’est moi qui lui ai dit de l’allumer… Il m’est venu une idée bizarre. Je veux vous prier de brûler quelque chose pour moi.
— Quoi donc ?
— Ce papier ployé en quatre. Si vous voulez bien le jeter au feu de votre propre main, tel qu’il est ; vous aurez contenté mon caprice.
— Vous êtes donc superstitieuse, ma petite Dorrit ? Est-ce un talisman ?
— C’est tout ce que vous voudrez, mon ami, répondit-elle, tandis que ses yeux riaient et qu’elle se dressait sur la pointe des pieds pour l’embrasser, pourvu que vous consentiez à m’obéir dès que le feu sera pris. »
Ils restèrent devant la cheminée, observant le feu ; Clennam avait passé le bras autour de la taille de sa petite fiancée ; le feu brillait, comme il avait souvent brillé au temps jadis, dans les yeux de la jeune fille.
« Flambe-t-il assez maintenant ? demanda Arthur.
— Oui, répondit la petite Dorrit.
— Faut-il prononcer quelques paroles magiques dessus ? demanda encore Arthur, en approchant le papier de la flamme.
— Vous pouvez dire : « Je t’aime !… » si cela ne vous contrarie pas trop, » répliqua la petite Dorrit.
Il prononça donc ces trois paroles magiques, et le papier flamba.
Ils traversèrent tranquillement la cour, car il ne s’y trouvait personne, bien que plus d’un détenu les regardât à la dérobée caché derrière les rideaux. Dans la loge, ils ne rencontrèrent qu’un seul guichetier : c’était une vieille connaissance. Lorsqu’ils lui eurent tous deux adressé de bonnes paroles, la petite Dorrit se retourna une dernière fois, et lui dit en lui tendant la main :
« Adieu, mon bon John ! J’espère que vous serez heureux, mon ami. »
De la prison ils se rendirent directement à l’église voisine et s’avancèrent vers l’autel, où Daniel Doyce, en sa qualité de père de la mariée, les attendait déjà. Là se trouvait aussi un autre ami de la petite Dorrit, le vieux bedeau qui lui avait fait un oreiller avec le registre des décès, et qui était ravi de voir qu’elle venait se marier chez lui, après tout.
Et ils furent mariés, tandis que le soleil brillait sur eux à travers l’image du Sauveur peint sur le vitrail. Puis ils entrèrent dans cette même sacristie où la petite Dorrit avait dormi après sa grande soirée, afin de signer leurs noms sur le registre des mariages. Là, M. Pancks (destiné à devenir premier commis de Doyce et Clennam, et plus tard un des associés de la maison), cessant de mériter l’épithète d’incendiaire, assista en ami à la signature, donnant galamment le bras droit à Flora, tandis que Maggy accaparait le bras gauche, et qu’au dernier plan se tenaient John Chivery, père et fils, avec les autres guichetiers qui étaient accourus un instant, abandonnant la geôle pour voir l’heureuse enfant de la prison. Flora, malgré sa récente déclaration, ne ressemblait en rien à une femme qui vient de se retirer du monde ; au contraire, elle était en grande tenue et semblait s’intéresser très-vivement à la cérémonie, bien qu’elle parût aussi agitée qu’une jeune fille à qui l’on vient d’adresser une première demande de mariage.
Le vieil ami de la petite Dorrit lui présenta l’encrier lorsqu’elle s’avança pour signer, et le clerc s’arrêta un instant en ôtant le surplis du bon clergyman ; tous les témoins, en un mot, paraissaient animés de sentiments sympathiques.
« Car, voyez-vous, disait le vieil ami de la petite Dorrit, cette demoiselle est une de nos curiosités, et la voilà arrivée au troisième volume de nos registres. Elle est née dans ce que j’appelle notre tome premier ; elle a dormi sur ce plancher que voilà, sa mignonne petite tête appuyée sur ce que j’appelle notre second tome, et la voilà enfin qui écrit son nom dans ce que j’appelle notre tome troisième. »
Lorsque les nouveaux mariés eurent signé, on s’écarta pour les laisser passer, et la petite Dorrit et son mari s’éloignèrent. Ils s’arrêtèrent un instant sur les marches, sous le porche de l’église, contemplant la fraîche perspective de la rue qu’éclairaient les brillants rayons d’un soleil d’automne, puis ils descendirent.
Ils descendirent le cours d’une existence modèle, utile et heureuse ; ils descendirent les marches de la vie pour donner, au bout de quelques années, les soins d’une mère aux enfants délaissés de Fanny (aussi bien qu’aux leurs), pendant que cette dame passait toute la sainte journée à s’ennuyer… ou à briller dans le monde, ce qui revient absolument au même. Ils descendirent les marches de la vie pour donner à Tip une fidèle amie et une douce garde-malade qui (en souvenir de la fortune qu’il voulait partager avec elle s’il avait touché son héritage) ne se rebuta jamais de ses nombreuses exigences, et ferma tendrement les yeux du malheureux jeune homme à tous les fruits de corruption engendrés dans la prison pour dettes. Ils descendirent tranquillement les rues bruyantes, heureux désormais et inséparables ; et tandis qu’ils passaient tour à tour du soleil à l’ombre, et de l’ombre au soleil, ils ne s’inquiétaient guère de voir tout ce que le monde renferme de tapageurs, de gens avides, orgueilleux, froissés et vaniteux, continuer à s’agiter comme par le passé, à s’échauffer et à faire leur embarras comme à l’ordinaire.
PRÉFACE.
J’ai consacré à cette histoire bien des heures de travail pendant les deux dernières années. J’aurais bien mal employé mon temps, si je ne pouvais pas laisser les mérites ou les défauts de mon œuvre parler sans moi, maintenant qu’on peut la lire sans interruption. Mais comme il n’est pas déraisonnable de supposer que j’ai pu suivre les divers fils de mon intrigue avec une attention que le lecteur n’a guère pu leur donner dans le cours d’une publication mensuelle, il n’est pas déraisonnable non plus de demander qu’on veuille bien contempler le tableau dans son ensemble maintenant que le dessin est achevé.
Si j’osais demander grâce pour des fictions aussi exagérées que celles des Mollusques ou du ministère des Circonlocutions, je m’excuserais en faisant un appel à l’expérience personnelle de mes compatriotes, sans prendre la liberté d’ajouter que, lorsque j’ai donné cette preuve de mauvais goût, nous en étions à la guerre de Crimée et à l’enquête de la commission de Chelsea. Si j’avais le courage de me défendre d’avoir présenté au public un personnage aussi impossible que M. Merdle, je dirais tout bas que cette idée m’est venue à l’époque de la grande fièvre des actions de chemins de fer, à l’époque de la faillite d’une certaine banque d’Irlande et de diverses autres entreprises non moins louables. Si j’avais l’espoir de me faire pardonner la pensée incroyable qu’une mauvaise pensée peut quelquefois se faire assez illusion pour se croire au contraire salutaire, religieuse et de bon exemple, je me contenterais de remarquer qu’il est assez curieux que cette pensée ait été développée dans les pages de la Petite Dorrit , à l’époque de l’interrogatoire public des derniers ex-directeurs de la banque Royal British . Mais je consens, s’il le faut, à me laisser condamner par contumace sur tous ces points et à accepter l’assurance (qui me vient de fort bonne source) qu’on n’a jamais rien vu de pareil dans les Îles Britanniques.
Quelques-uns de mes lecteurs ne seront peut-être pas fâchés de savoir s’il reste encore debout quelques pierres de la prison de la Maréchaussée. Moi-même je n’en savais rien avant le 6 du présent mois, jour où j’ai entrepris un voyage d’exploration vers l’endroit où s’élevait autrefois cet édifice. J’ai retrouvé la cour extérieure, si souvent mentionnée dans ce récit, transformée en un marché au beurre, et en faisant cette découverte, je commençais à croire que la dernière brique de la vieille prison avait disparu. Cependant, ayant erré jusqu’à un endroit qui se donnait pour Angel-Court, conduisant à Bermondsey , j’arrivai sur la place de la Maréchaussée , dans les maisons de laquelle je reconnus non-seulement la masse des bâtiments de l’ancienne geôle, mais les chambres mêmes que j’avais eues en vue en devenant le biographe de la petite Dorrit.
Le plus petit garçon avec lequel j’aie jamais eu l’avantage de causer, tenant dans les bras le plus gros baby que j’aie jamais vu, me donna des explications d’une clarté prématurée à propos des anciens usages de la localité, et je trouvai en lui un cicérone assez sûr en général. Comment ce jeune Newton (car je ne le flatte pas en lui donnant ce titre) a-t-il pu acquérir ses connaissances topographiques ? c’est ce que j’ignore complétement. Il était trop jeune d’un quart de siècle pour avoir vu la prison. Je lui indiquai la fenêtre de la chambre où est née la petite Dorrit, et que le père de mon héroïne a si longtemps habitée, et je lui demandai le nom du locataire qui occupait maintenant ce logis. Il me répondit « Tom Pythick. » Je lui demandai qui était ce Tom Pythick ? et il me répondit que Tom Pythick était l’oncle de Toe Pythick.