Traduction humaine · Traduction de Paul Lorain; William Little Hughes (†1861; 1887) · Source: Wikisource · Domaine public
— Mon ange, répondit Rigaud, je vous ai dit combien je voulais, et le temps presse. Avant de venir ici, j’ai transcrit les plus importants de ces papiers, et j’en ai déposé copie entre les mains d’un tiers. Différez encore jusqu’au moment où la grille de la prison de la Maréchaussée sera fermée pour la nuit, et il sera trop tard pour traiter. Le prisonnier les aura lues. »
Mme Clennam porta de nouveau les deux mains à sa tête, poussa un cri et se dressa sur ses pieds. Elle vacilla un instant comme si elle allait tomber ; puis elle se tint debout devant Rigaud.
« Expliquez-vous ! Expliquez-vous ! misérable ! »
Devant ce fantôme roidi d’une femme qui, depuis tant d’années, n’avait pas pu se redresser, Rigaud recula et baissa la voix. On eût dit que les trois témoins de cette scène assistaient à la résurrection d’une morte.
« Mlle Dorrit, répliqua Rigaud, la petite nièce de M. Frédéric Dorrit, que j’ai connue en Suisse et en Italie, est attachée au prisonnier. Mlle Dorrit veille en ce moment au chevet du prisonnier malade. En venant ici, j’ai, de ma propre main, remis pour elle au guichetier de la prison un paquet accompagné d’une lettre où je lui dis ce qu’elle doit faire dans l’intérêt de son ami Arthur Clennam… (elle fera tout ce qu’on voudra pour lui rendre service)… Elle doit rendre le paquet, sans le décacheter, dans le cas où on viendrait le réclamer ce soir avant la fermeture de la prison. Si personne ne vient le réclamer avant que la cloche ait sonné, elle doit le donner au détenu. Le paquet renferme un double qu’Arthur Clennam doit remettre à Mlle Dorrit. Vous figurez-vous que je me serais aventuré parmi vous sans être sûr que mon secret me survivrait ? Croyez-vous encore que le secret ne me rapportera pas ailleurs ce qu’il doit me rapporter ici ? Hein, madame ? Ce n’est pas vous qui marchanderez et ferez le prix que la petite nièce me donnera… dans l’intérêt d’Arthur Clennam… pour étouffer cette histoire. Je vous répète encore une fois que le temps presse. Dès que la cloche aura sonné, le paquet ne sera plus à vendre. C’est la petite nièce qui l’aura acheté ! »
Il se fit encore en elle une sorte de lutte, puis elle courut à une armoire dont elle ouvrit violemment la porte pour y prendre un capuchon ou un châle dont elle se couvrit la tête.
La vieille servante, qui l’avait suivie des yeux avec terreur, s’élança au milieu de la chambre, saisit sa maîtresse par le pan de la robe et se jeta à ses genoux :
« Restez ! restez ! Que faites-vous ! Où allez-vous ? Vous êtes une femme terrible ; mais je ne vous garde pas rancune. Je ne puis rien faire pour ce pauvre Arthur, je le vois bien maintenant, et vous ne devez plus vous méfier de moi. Je garderai le secret. Restez, ou vous allez tomber roide morte dans la rue. Si c’est cette pauvre folle que l’on cache ici, promettez-moi seulement de m’en confier la garde et le soin. Je ne demande que cela, et vous pouvez compter sur moi. »
Mme Clennam demeura un instant immobile, malgré sa précipitation, et répondit d’un ton surpris :
« Si c’est elle que l’on cache ici ? Mais il y a plus de vingt ans qu’elle est morte ! Demandez à Flintwinch… demandez à cet homme. Ils vous diront tous les deux qu’elle est morte le jour où Arthur est parti pour la Chine.
— Tant pis alors ! s’écria la vieille servante, qui trembla de tous ses membres ; car elle hante la maison. Qui donc, si ce n’est elle, rôde partout ici et fait des signaux mystérieux en laissant tomber tout doucement des poignées de fine poussière ? Qui donc va et vient en traçant de longs zigzags sur les murs, lorsque nous sommes couchés ? Qui donc se tient si souvent derrière les portes pour nous empêcher de les ouvrir ? Restez… restez ! maîtresse, vous allez tomber roide morte dans la rue si vous sortez ! »
La maîtresse d’Affery se contenta de dégager le pan de sa robe des mains suppliantes qui cherchaient à la retenir, et, après avoir dit à Rigaud : « Attendez-moi ici ! » elle sortit en courant.
De la fenêtre ils la virent qui traversait la cour d’un air effaré et passait dans la rue.
Pendant quelques minutes ils demeurèrent immobiles. Affery fut la première à secouer cette torpeur ; elle se précipita hors de la chambre en se tordant les mains, et se mit à la poursuite de sa maîtresse. Puis Jérémie Flintwinch s’avança lentement et à reculons vers la porte, une main dans sa poche et l’autre à son menton, et disparut comme un serpent qui se tord, sans prononcer une seule parole.
Rigaud, resté seul, s’allongea sur le siège de la croisée ouverte, dans l’attitude qu’il affectionnait quand il était dans la prison de Marseille. Posant à côté de lui sa provision de cigarettes et son briquet, il se mit à fumer.
« Pouf ! fit-il, cette vieille maison est aussi triste que la satanée prison de là-bas. Il fait plus chaud ici ; mais c’est presque aussi lugubre. Que je l’attende ici ! Certainement que je l’attendrai. Mais où diable est-elle allée et combien de temps va-t-elle rester dehors ? N’importe, Rigaud-Lagnier-Blandois, mon ami, tu vas avoir ton argent. Tu vas t’enrichir. Tu as vécu en gentilhomme, tu mourras en gentilhomme. Tu triomphes, mon garçon ; mais il est dans ton caractère de triompher ! Pouf ! »
Dans la joie de son triomphe, la moustache du gentilhomme se releva et son nez s’abaissa, tandis qu’il contemplait avec une satisfaction toute particulière une grosse poutre qui se trouvait au-dessus de sa tête.
CHAPITRE XXXI. C’est fermé.
Le soleil était couché et le crépuscule assombrissait les rues tandis que la ci-devant recluse les traversait à la hâte. Dans le voisinage immédiat de la vieille maison, sa présence attira peu l’attention, parce qu’elle ne rencontra que quelques rares passants ; mais lorsque, remontant vers le pont de Londres par une des ruelles tortueuses qui conduisent à la rivière, elle déboucha dans un carrefour fréquenté, son aspect y causa une vive surprise.
L’air résolu, mais effaré, aussi pâle et aussi maigre qu’un spectre, elle s’avançait d’un pas rapide, quoique faible et incertain, dans son antique costume tout noir, avec son étrange coiffure, sans faire plus d’attention qu’une somnambule aux nombreux passants. Plus séparée de la foule environnante que si elle eût été placée sur un piédestal, elle attirait à elle tous les regards. Les flâneurs s’arrêtaient pour la voir passer ; les gens affairés qui se croisaient avec elle ralentissaient le pas et se retournaient ; des amis marchant bras dessus, bras dessous, s’écartaient pour lui livrer passage, en se disant tout bas : « Regardez donc ce fantôme qui s’avance vers nous ; » elle entraînait à sa suite, comme dans un tourbillon, les badauds les plus oisifs et les plus curieux.
Éblouie par l’irruption turbulente de cette multitude de visages étonnés qui venaient troubler son long isolement, étourdie par le grand air, plus étourdie encore par la sensation nouvelle de la marche, par les changements inattendus de diverses localités dont elle conservait un vague souvenir, par le peu de ressemblance entre les tableaux adoucis que son imagination lui avait souvent représentés et la saisissante réalité de ce monde dont elle se trouvait séparée depuis si longtemps, elle poursuivait son chemin, plus attentive aux pensées qui se heurtaient dans son cerveau qu’à ce concours d’observateurs qui la regardaient comme un spectacle. Mais après avoir traversé le pont et marché droit devant elle jusqu’à une certaine distance, elle songea à demander son chemin.
Ce ne fut que lorsqu’elle s’arrêta pour regarder autour d’elle et chercher un magasin où elle pût prendre des informations, qu’elle s’aperçut qu’elle était enfermée dans un cercle de visages avides.
« Pourquoi m’entourez-vous ? » demanda-t-elle en tremblant.
Aucun de ceux qui se trouvaient près d’elle ne répondit ; mais une voix aigre, partie des rangs extérieurs du cercle, répliqua :
« Parce que vous êtes folle !
— Je suis aussi sensée qu’aucun de vous. Je cherche la prison de la Maréchaussée. »
La voix aigre riposta encore :
« Eh bien, il n’en faut pas davantage pour prouver que vous êtes timbrée, car vous v’là justement en face de la prison ! »
Un jeune homme de petite taille, à l’air doux et tranquille, pénétra jusqu’à elle, au milieu des acclamations qui avaient accueilli cette réponse, et demanda à Mme Clennam :
« Vous cherchez la prison de la Maréchaussée ? J’y suis de garde. Traversez la rue et suivez-moi. »
Elle posa la main sur le bras du jeune homme qui la conduisit de l’autre côté. La foule, mécontente du tort qu’on lui faisait en lui enlevant sitôt son jouet, se pressait devant, derrière et de chaque côté, conseillant au jeune homme de pousser une pointe jusqu’à Bedlam. Après avoir été bousculés un instant dans la cour extérieure, Mme Clennam et son compagnon virent s’ouvrir la porte de la prison qui se referma sur eux. Dans la loge, dont le récent tapage de la rue faisait, par comparaison, un asile des plus paisibles, une lampe jaune luttait déjà contre les ombres de la prison.
« Ah çà ! John, demanda le guichetier qui les avait laissés entrer, qu’est-ce qu’il y a ?
— Rien du tout, père ; cette dame ne savait pas son chemin et les gamins la tourmentaient. Qui demandez-vous, madame ?
— Mlle Dorrit est-elle encore ici ? »
Le jeune homme parut s’intéresser encore davantage à la vieille dame.
« Oui, elle est encore ici. Pourrait-on vous demander votre nom ?
— Mme Clennam.
— La mère de M. Arthur Clennam ? »
Les lèvres de la vieille dame se serrèrent et elle parut hésiter pour répondre :
« Oui. Il vaut mieux lui dire que c’est sa mère.
— C’est que, voyez-vous, continua John Chivery, comme la famille de notre directeur est à la campagne pour le moment, notre directeur a mis à la disposition de Mlle Dorrit une des chambres de son appartement. Ne pensez-vous pas que vous feriez aussi bien d’y monter en attendant que j’aille vous chercher Mlle Dorrit ? »
Mme Clennam y ayant consenti, John prit un trousseau de clefs, ouvrit une porte, et conduisit la mère d’Arthur dans la maison du gouverneur par un escalier de service. Il la fit entrer dans une chambre où l’on ne voyait presque plus clair, et alla chercher la petite Dorrit.
Les fenêtres de cette salle donnaient sur le promenoir, déjà sombre, où les détenus flânaient çà et là, selon leur coutume, se penchant aux croisées, causant à l’écart avec les visiteurs qui prenaient congé d’eux, et cherchant en général tous les moyens de tuer la fin de cette longue soirée d’été.
L’atmosphère était lourde et chaude ; on étouffait dans cette geôle, où il arrivait du dehors une avalanche de bruits incohérents, assez semblables aux sons confus qu’on croit entendre quand on a la migraine ou mal au cœur. Mme Clennam se tenait toute troublée, abaissant un coup d’œil sur cette prison, si différente de la sienne, lorsqu’une exclamation de surprise, prononcée par une voix douce, la fit tressaillir.
La petite Dorrit se tenait devant elle.
« Se peut-il, madame Clennam, que votre santé soit assez bien rétablie pour vous permettre de… ? »
La petite Dorrit se tut, car le visage tourné vers elle n’annonçait ni la santé ni le bonheur.
« Non. Ce n’est ni la santé ni la force qui m’ont permis de venir jusqu’ici ; je ne sais ce que c’est. »
Elle agita sa main droite pour écarter ce sujet de conversation, et reprit :
« On vous a remis un paquet que vous deviez donner à Arthur, si personne ne le réclamait avant que les portes de cette prison soient fermées ?
— Oui.
— Je viens le réclamer. »
Amy prit un paquet dans son sein et le mit dans la main de Mme Clennam, qui resta le bras tendu.
« Avez-vous la moindre idée de ce qu’il renferme ? » demanda-t-elle.
Effrayée de voir la mère d’Arthur debout devant elle, avec une liberté de mouvement si subitement recouvrée, sans qu’on pût, ainsi que la malade le reconnaissait elle-même, en faire honneur au retour de sa santé, et lui trouvant un air aussi fantastique que celui d’une statue ou d’une peinture qui se serait animée tout à coup, la petite Dorrit ne put que répondre :
« Non.
— Lisez. »
La jeune fille prit le paquet dans la main toujours tendue vers elle, et brisa le cachet. Mme Clennam lui donna alors une seconde enveloppe adressée à Miss Dorrit, et garda l’autre. L’ombre du mur et des bâtiments de la prison, qui assombrissait la chambre à midi, la rendait beaucoup trop obscure aux approches de la nuit pour qu’on pût y lire ailleurs qu’à la croisée. La petite Dorrit se plaça donc dans l’embrasure de la fenêtre, que doraient les dernières lueurs d’un beau ciel d’été, et se mit à lire. Après avoir laissé échapper une ou deux exclamations de surprise et de terreur, elle acheva sa lecture en silence ; puis elle se retourna et vit son ancienne maîtresse qui se courbait devant elle.
« Maintenant vous savez ce que j’ai fait ?
— Oui, ou, du moins, je crains de le savoir, quoique j’aie l’esprit trop troublé, trop plein de regrets et de pitié pour bien saisir tout ce que je viens de lire, répliqua la petite Dorrit d’une voix agitée.
— Je vous rendrai ce qui vous appartient. Pardonnez-moi. Pouvez-vous me pardonner ?
— Dieu sait que je vous pardonne de tout mon cœur ! Ne baisez pas le bas de ma robe, ne vous agenouillez pas à mes pieds ; vous êtes trop âgée pour vous mettre à genoux devant moi. Je vous pardonne du fond de l’âme, sans cela.
— J’ai autre chose à vous demander.
— Pas dans cette attitude. Il n’est pas naturel de voir vos cheveux gris s’incliner devant ma jeunesse. Levez-vous, je vous en prie. Laissez-moi vous aider. »
À ces mots la petite Dorrit releva Mme Clennam et se tint auprès d’elle, un peu effrayée, mais la regardant avec beaucoup de douceur.
« La grande grâce que j’ai à vous demander d’abord (car ce n’est pas la seule qui peut en découler), la grande prière que j’adresse à votre âme douce et généreuse, c’est de cacher tout ceci à Arthur jusqu’à ma mort. Si vous pensez, lorsque vous aurez eu le temps de réfléchir, qu’il soit avantageux pour lui de connaître ce secret de mon vivant, vous pouvez le lui révéler. Mais non, vous ne le penserez pas, et voulez-vous me promettre, dans ce cas, que vous m’épargnerez jusqu’au jour de ma mort ? »
— Je suis si désolée et ce que je viens de lire m’a tellement troublée, répliqua la petite Dorrit, que je puis à peine vous répondre avec assurance. Si j’étais bien sûre que la connaissance de ce secret ne pût faire aucun bien à M. Clennam, je…
— Je sais que vous lui êtes attachée et que vous devez songer à lui avant tout. C’est naturel et je ne vous demande pas autre chose. Mais si, après avoir consulté ses intérêts, vous vous croyez le droit de m’épargner pendant le peu de temps qu’il me reste à passer sur cette terre, le ferez-vous ?
— Oui.
— Dieu vous bénisse ! »
Mme Clennam se trouvait dans l’ombre, de sorte qu’elle n’apparaissait plus, aux yeux de la petite Dorrit, restée dans le jour de la fenêtre, que comme une forme voilée ; mais sa voix, en prononçant ces trois mots de reconnaissance, avait une intonation à la fois fervente et saccadée. Il semblait que ses yeux, devenus humides, venaient de ressentir une émotion aussi nouvelle pour eux que le mouvement l’était pour ses membres longtemps paralysés.
« Vous vous étonnerez peut-être, continua-t-elle d’une voix plus ferme, que je préfère me confier à vous, envers qui j’ai des torts, qu’au fils de l’ennemie qui a eu des torts envers moi… car elle m’a fait beaucoup de mal !… Non-seulement elle a offensé le Seigneur, mais elle a empoisonné mon existence. C’est son souvenir qui a détourné de moi le père d’Arthur. Si, à dater de notre mariage, j’ai fait horreur à mon mari, c’est à elle que je le dois. Si j’ai été le fléau de l’un et de l’autre, c’est toujours la faute de cette femme. Vous aimez Arthur (je le vois à votre rougeur : puisse-t-elle être pour vous et lui l’aurore de jours plus heureux !) et vous vous serez déjà demandé, connaissant Arthur pour être aussi doux et aussi miséricordieux que vous, comment j’ai moins de confiance en lui qu’en vous. Ne vous êtes-vous pas adressé cette question ?
— Toute pensée qui repose sur la connaissance du caractère bon et généreux de M. Clennam ne saurait rester étrangère à mon cœur.
— Je n’en doute pas. Et pourtant Arthur est la seule personne au monde à laquelle je tiens à cacher ce secret pendant le temps que j’y dois rester. Durant son enfance, dès les premiers jours dont il peut avoir souvenance, je l’ai gouverné avec une main de fer. J’ai été pour lui d’une sévérité implacable, parce que je sais que le Seigneur fait peser sur les enfants les crimes de leurs parents, et qu’Arthur, dès sa naissance, était marqué d’un sceau fatal. Je me suis tenue entre lui et son père, qui brûlait de s’attendrir pour son fils, mais que je forçai à refouler cette faiblesse, afin que l’enfant opérât son salut dans l’esclavage et les durs traitements. Je crois le voir encore, portrait vivant de sa mère, lever de dessus ses livres ses yeux pleins de terreur vers moi, chercher à m’adoucir avec ses airs de soumission qui, en me rappelant sa mère de plus en plus, ne faisaient que m’endurcir au contraire. »
L’expression craintive de son interlocutrice ralentit un moment ce flot de paroles prononcées d’un ton lugubre comme autrefois.
« C’était pour son bien. Je ne songeais pas à mon offense. Qui suis-je ? et qu’était ma haine personnelle auprès de la malédiction du ciel ? J’ai vu grandir cet enfant, non pas dans la piété des élus (le péché de sa mère pesait trop lourdement sur lui pour cela), mais dans une idée de justice, de droiture et d’obéissance envers moi. Il ne m’a jamais aimée, ainsi que je l’avais un moment espéré… tant la corruption de la chair aime à lutter contre les devoirs et les tâches que le Seigneur nous impose !… mais il m’a toujours traitée avec respect et soumission. Aujourd’hui même il n’est pas changé. Sentant dans son cœur un vide dont il n’a jamais compris la cause, il s’est détourné de moi pour suivre un autre chemin ; mais, tout en se séparant de moi, il l’a fait avec les égards qu’il croit me devoir. Telles ont été ses relations avec moi. Celles que j’ai eues avec vous ont été beaucoup moins intimes et n’ont duré que fort peu de temps. Tandis que vous travailliez dans ma chambre, vous aviez peur de moi ; mais vous pensiez que je vous rendais service. Mieux informée aujourd’hui, vous savez que je vous ai fait tort. Que vous ne compreniez pas ou que vous interprétiez mal les motifs pour lesquels j’ai dû accomplir cette œuvre, je sens que j’en souffrirai moins que de les voir mal compris ou mal interprétés par Arthur. Je ne voudrais pas, en échange de la plus grande récompense qu’un homme puisse obtenir sur cette terre, me voir par lui renversée, même dans un moment d’aveuglement, de la place que j’ai occupée à ses yeux depuis qu’il se connaît ; je ne voudrais pas devenir pour lui une étrangère digne de son mépris, vouée à l’opprobre et au déshonneur. S’il faut qu’il me méprise, que ce ne soit qu’après ma mort. Que je ne sache pas, tant que je serai de ce monde, que je suis morte pour lui, anéantie à ses yeux, comme si je venais d’être consumée par la foudre du Seigneur, ou engloutie par un tremblement de terre. »
Si son puissant orgueil, si le réveil de ses anciennes colères lui infligeaient de rudes souffrances, tandis qu’elle s’exprimait ainsi, elle n’en souffrait pas moins, lorsqu’elle ajouta :
« En ce moment encore, je vois que vous tremblez devant moi comme si vous trouviez que j’ai été cruelle. »
La petite Dorrit n’avait pas le courage de dire le contraire. Elle essaya de ne pas laisser percer sa répugnance instinctive ; mais elle reculait devant les terribles passions qui avaient allumé cette flamme dévorante, cet incendie qui durait depuis si longtemps : ces passions hideuses qui se présentaient à elle dans leur horrible nudité, sans que nul sophisme pût leur servir de voile.
« J’ai accompli, continua Mme Clennam, la mission que le Seigneur m’avait chargée d’accomplir. J’ai lutté contre le mal, et non contre le bien. J’ai été un instrument de sévérité contre le péché. De simples pécheresses comme moi n’ont-elles pas, de tout temps, été chargées de punir les ennemis de Dieu ?
— De tout temps ? répéta la petite Dorrit.
— Quand même j’aurais été animée par le souvenir de mes propres griefs et le désir de les venger, ne pourrais-je pas trouver mille raisons pour justifier ma conduite ? Ma justification ne se trouve-t-elle pas écrite dans l’histoire de ces jours lointains où les innocents périssaient avec les coupables dans la proportion de mille contre un… où le sang même ne suffisait pas pour apaiser la colère du juste appuyé sur le bras du Seigneur ?
— Ô madame Clennam ? madame Clennam ! s’écria la petite Dorrit, ces exemples de colères haineuses et de vengeances implacables ne sont pas bons à suivre et ne renferment aucune consolation pour vous ni pour moi. J’ai passé presque toute ma vie dans cette pauvre prison, et mon éducation a été très-incomplète ; mais laissez-moi vous supplier de vous rappeler une époque moins éloignée et plus heureuse. Ne prenons pour guide que Celui dont la mission était de guérir les malades, de réveiller les morts, de consoler les affligés et les délaissés ; songez au doux et divin Maître qui a versé des larmes de pitié sur nos infirmités. Nous ne pouvons pas nous tromper en oubliant tout le reste pour ne rien faire qu’en souvenir de lui. On ne trouve pas, que je sache, de vengeances ni de punitions infligées dans l’histoire de sa vie : soyez sûre qu’on ne peut s’égarer en cherchant à marcher sur ses pas. »
Dans le jour adouci de la fenêtre, cessant de contempler le théâtre des épreuves de sa jeunesse pour lever les yeux au ciel encore bleu, la petite Dorrit formait un contraste frappant avec le spectre en deuil à moitié caché dans l’ombre ; mais l’existence et la doctrine sur laquelle s’appuyait la jeune fille offrait un contraste plus frappant encore avec l’histoire de l’associée de Jérémie Flintwinch. Mme Clennam baissa de nouveau la tête et ne prononça pas une parole. Elle se tint ainsi, jusqu’au moment où le premier appel de la cloche vint prévenir les visiteurs qu’il était temps de se retirer.
« Déjà ! s’écria Mme Clennam en tressaillant. Je vous ai dit que j’avais une autre grâce à vous demander. Si vous voulez me l’accorder ; il n’y a pas de temps à perdre. L’homme qui vous a fait remettre ce paquet et qui possède les originaux de ces papiers, cet homme attend chez moi le prix de son silence. Ce n’est qu’en l’achetant que je puis l’empêcher de le révéler à Arthur. Mais il demande une forte somme, plus d’argent que je ne puis lui en donner sans avoir un peu de temps devant moi. Il ne veut rien rabattre de ses prétentions, car il menace de s’adresser à vous si je n’accepte pas ses conditions. Voulez-vous m’accompagner pour lui montrer que vous savez déjà tout ? Voulez-vous m’accompagner pour essayer de le faire changer d’avis ? Voulez-vous m’accompagner afin de m’aider à sortir des griffes de ce chat-tigre ? Ne me refusez pas ce que je vous demande au nom d’Arthur, quoique je n’ose pas vous le demander pour l’amour de lui. »
La petite Dorrit ne se fit pas prier. Elle disparut dans l’intérieur de la prison, revint au bout de quelques minutes et dit à son ancienne maîtresse qu’elle était prête à partir. Elles descendirent par le grand escalier afin d’éviter de passer par la loge et traversant la cour d’entrée, tranquille et déserte en ce moment, elles gagnèrent la rue.
Il faisait une de ces belles soirées d’été où la nuit ne semble qu’un long crépuscule. La perspective formée par les rues et le pont de Londres se dessinait nettement et le ciel restait clair et serein. Une foule de gens se tenaient assis ou debout, devant leurs maisons, jouant avec leurs enfants et jouissant du beau temps ; d’autres se promenaient pour respirer l’air frais. Le bruit et le tracas du jour avaient fini par s’assoupir ; Mme Clennam et sa compagne étaient les seules personnes qui parussent pressées.
Tandis qu’elles traversaient le pont de Londres, les clochers des nombreuses églises se détachant sur le fond pur du ciel, semblaient s’être rapprochés de la terre en se dégageant du sale brouillard qui les enveloppe d’ordinaire. Les spirales de fumée qui s’échappaient encore de quelques rares cheminées, perdaient leur teinte fuligineuse pour se dorer aux derniers rayons du jour. Les splendeurs d’un magnifique coucher de soleil illuminaient encore les légères draperies de nuages qui flottaient paisiblement dans l’horizon lointain. De grands jets de clarté, partis d’un centre radieux pour parcourir le firmament dans toute son étendue, faisaient pâlir les premières étoiles, pareilles aux promesses divines de cette nouvelle alliance de paix et d’espoir qui a transformé en auréole la couronne d’épines.
Moins remarquée, maintenant qu’elle n’était plus seule et qu’il faisait moins clair, Mme Clennam se pressa aux côtés de la petite Dorrit sans que personne songeât à la molester. Quittant le carrefour pour s’engager dans la même ruelle qu’elle avait prise pour remonter vers le pont, elle s’avança par des rues de traverse désertes et silencieuses. Elles allaient franchir le seuil de la porte cochère de la maison, lorsqu’un grand bruit, pareil à un éclat de tonnerre, les arrêta.
« Quel est ce bruit ? Rentrons bien vite, » s’écria Mme Clennam.
Elles se trouvaient sur le pas de la porte. La petite Dorrit, laissant échapper un cri de terreur, retint sa compagne.
Un instant elles aperçurent devant elles la vieille maison où Rigaud, une cigarette à la bouche, prenait toujours ses aises, étendu sur le rebord de la croisée ; l’instant d’après, on entendit comme un autre coup de tonnerre, et la maison se souleva, se gonfla, s’ouvrit en cinquante endroits, s’effondra et s’affaissa sur elle-même.
Assourdies par le bruit, étouffées, suffoquées, aveuglées par la poussière, les deux femmes se cachèrent le visage et se tinrent immobiles. Le tourbillon de poussière qui s’élevait entre elles et le ciel serein, se troua un instant et leur montra les étoiles. Tandis qu’elles levaient les yeux, appelant au secours d’une voix effarée, la lourde souche de cheminées, restée debout comme une tour au milieu d’un ouragan, vacilla, se rompit et tomba en une grêle de pierres sur les ruines de la vieille maison, comme si chaque moellon qui s’écroulait eût voulu enterrer plus profondément encore le misérable écrasé sous ses débris.
Noircies par les flots de suie et de poussière qui les couvraient, elles regagnèrent la rue en poussant des cris d’alarme et de terreur. Mme Clennam tomba alors sur le pavé et, à partir de ce jour, elle n’eut plus la force de lever un doigt, ni de prononcer une seule parole. Pendant plus de trois ans, elle resta couchée dans son fauteuil à roulettes, regardant avec attention ceux qui l’entouraient et paraissant comprendre ce qu’on disait ; mais le silence qu’elle avait longtemps gardé d’elle-même avec tant d’opiniâtreté, il ne fut plus en son pouvoir de le rompre. Elle remuait encore les yeux et exprimait un oui ou un non par un geste de tête presque imperceptible, mais du reste, elle vécut et mourut comme une statue.
La vieille Affery, qui était allée les chercher à la prison et qui les avait aperçues au loin sur le pont, arriva juste à temps pour recevoir sa maîtresse dans ses bras, pour aider à la transporter dans une maison voisine et pour commencer à lui donner les soins qu’elle lui prodigua avec fidélité jusqu’au dernier moment.
La cause de tous les bruits mystérieux qu’elle avait entendus n’était plus un mystère ; Affery, semblable en cela à beaucoup d’intelligences supérieures, avait avancé des faits d’une exactitude parfaite, mais dont elle avait seulement tiré de fausses inductions.
Lorsque l’orage de poussière se fut dissipé et que la nuit d’été eut retrouvé sa sérénité, une foule de curieux vint encombrer toutes les avenues, et il se forma des groupes de travailleurs qui se relayaient pour opérer les fouilles. La rumeur publique, qui exagère tout, répandit d’abord le bruit qu’il se trouvait cent personnes dans la maison lorsqu’elle s’était écroulée ; il n’y en eut bientôt plus que cinquante ; il finit par se confirmer qu’il y en avait au moins deux. Il fallut bien se contenter de ce chiffre. Les deux victimes étaient le visiteur étranger et M. Flintwinch.
Les travailleurs creusèrent pendant toute la durée de cette courte nuit à la clarté de becs de gaz flamboyants ; ils travaillaient encore à la lueur horizontale du soleil levant ; puis plus bas, plus bas encore que l’astre à mesure qu’il remontait à son zénith ; puis diagonalement, à mesure qu’il baissait, puis encore une fois à la lueur horizontale du soleil couchant. On continua bravement d’enlever à pleines pelletées, les décombres dans des charrettes, dans des brouettes et dans des paniers, jour et nuit sans s’arrêter ; mais ce ne fut qu’au milieu de la seconde nuit qu’on découvrit ce sale tas d’ordures de Rigaud, avant de pouvoir dégager la tête de ce gentilhomme pilée comme verre par la grosse poutre sous laquelle il gisait écrasé.
Pas de Flintwinch. Ils continuèrent plus bravement que jamais leurs fouilles, creusant nuit et jour sans s’arrêter. Le bruit courut que la maison avait de fameuses caves (ce qui était vrai) où le sieur Flintwinch se trouvait au moment de l’accident ; qu’il avait eu le temps de s’y réfugier, sans doute, et qu’il se tenait à l’abri sous une voûte solide. On prétendait même qu’il avait crié aux sauveteurs d’une voix caverneuse et étouffée :
« Je suis ici ! »
On disait, d’un bout de la ville à l’autre, que les travailleurs étaient parvenus à établir une voie de communication entre eux et l’associé de Mme Clennam, au moyen d’un tuyau qui leur avait également servi à lui faire passer de la soupe et de l’eau-de-vie, et que Jérémie leur avait crié avec beaucoup de vigueur :
« Bravo ! les amis, tout va bien : je n’ai de cassé que la clavicule. »
Les fouilles et l’enlèvement des décombres se poursuivirent sans relâche, jusqu’à ce qu’on eût déblayé toutes les ruines et mis les caves à jour. Mais les pelles, les pioches et les brouettes eurent beau faire : pas plus de Flintwinch qu’auparavant. Pas l’ombre d’un Jérémie, vivant ou mort, avec ou sans clavicule.
On acquit alors la certitude que le sieur Flintwinch ne se trouvait pas dans la maison lors de l’accident. On ne tarda même pas à savoir qu’il avait été fort occupé ailleurs, échangeant diverses valeurs contre autant d’espèces sonnantes qu’il avait pu trouver, et profitant de sa position d’associé pour empocher à lui tout seul les fonds de la société.
Mme Jérémie, se rappelant que le finaud au col tors avait annoncé qu’il s’expliquerait dans les vingt-quatre heures, demeura convaincue que cette disparition précipitée et intéressée était le résumé complet et satisfaisant de l’explication promise ; mais elle garda pour elle cette conviction raisonnée et rendit grâce au ciel qui la débarrassait de son époux.
Comme, en bonne logique, il semblait assez inutile de chercher à déterrer un individu qui n’a jamais été enfoui sous terre, on abandonna les fouilles dès qu’on fut parvenu aux fondations des caves, sans juger à propos de chercher Flintwinch jusque dans les profondeurs du globe.
Cette détermination excita un vif mécontentement dans une certaine partie de la population londonienne, qui persista à croire que le pauvre Jérémie faisait désormais partie des fondations géologiques de la grande métropole. Leur croyance ne fut nullement ébranlée par divers bruits qui circulèrent ensuite à divers intervalles sur un vieillard qui portait habituellement le nœud de sa cravate contre l’une ou l’autre oreille, et qu’on rencontrait avec des Hollandais, sa société de prédilection, quoiqu’on sût parfaitement qu’il était Anglais, sur les vieux canaux de la Haye ou dans les cabarets d’Amsterdam.
CHAPITRE XXXII. On part.
Comme Arthur était toujours malade et que M. Rugg ne voyait poindre à l’horizon légal aucune chance d’un prochain élargissement, le pauvre Pancks s’adressait des reproches de plus en plus poignants. Sans les chiffres qui prouvaient si clairement que le détenu, au lieu de dépérir dans une étroite prison, aurait dû se promener en équipage, et que le Remorqueur lui-même, au lieu d’être obligé de vivre de ses maigres appointements, aurait dû se trouver à la tête d’une somme de trois à quatre mille livres sterling, cette victime infortunée de l’arithmétique se serait sans doute mise au lit, et aurait ajouté une unité de plus au chiffre des dupes nombreuses qui, tournant le visage du côté du mur, étaient mortes de chagrin sur leur grabat, dernière hécatombe immolée en souvenir de la grandeur merdléienne.
M. Pancks, n’ayant d’autre consolation que ces calculs inexpugnables, menait une existence très-malheureuse et très-agitée. Ne sortant jamais sans ces chiffres qu’il portait dans son chapeau, non-seulement il ne manquait pas une occasion de les contrôler encore lui-même, mais il suppliait tous ceux qu’il se croyait le droit de saisir par un bouton quelconque de leur habit ou de leur gilet, de lui faire l’amitié de les vérifier avec lui et de lui dire si la chose n’était pas claire comme le jour ? Dans la cour du Cœur-Saignant, il n’y avait pas un locataire un peu distingué auquel le Remorqueur n’eût soumis sa démonstration. Aussi, comme les chiffres, à ce qu’il paraît, sont contagieux, il se déclara parmi les habitants de ce quartier une sorte de rougeole arithmétique qui causa un éblouissement général.
Plus le Remorqueur s’agitait, plus il se montrait impatient du joug patriarcal. Dans leurs dernières conférences, les reniflements de M. Pancks avaient pris une intonation courroucée qui ne présageait rien de bon pour son vénérable patron. Il avait même contemplé à plusieurs reprises les bosses du crâne patriarcal avec plus d’attention qu’il ne convenait à un homme qui n’avait pas l’excuse d’être peintre, ni perruquier, en quête d’un beau modèle de tête.
Néanmoins, il continuait d’aller et venir comme d’habitude dans son petit dock situé sur le derrière de la maison, selon que le Patriarche avait ou non besoin de lui. Les affaires suivaient donc leur marche habituelle. La cour du Cœur-Saignant avait été passée à la herse par M. Pancks, pour que M. Casby empochât en son temps les fruits de la moisson locative, et il n’y avait pas manqué ; M. Pancks n’en avait rien touché, pour sa part, que la peine et l’ignominie ; mais M. Casby avait récolté, pour la sienne, tous les profits pécuniaires ; et, pour employer une phrase dont ce bienveillant dispensateur de sourires se servait presque toujours le samedi soir en faisant tourner l’un autour de l’autre ses pouces grassouillets, après avoir réglé le compte des loyers de la semaine :
« Allons, les choses se sont passées d’une manière satisfaisante pour tout le monde… pour tout le monde… d’une manière satisfaisante pour tout le monde, monsieur Pancks. »
Le dock du petit Remorqueur Pancks avait une toiture de plomb, exposée à un soleil ardent qui la rôtissait, si bien qu’elle devait finir par mettre en combustion le navire qu’elle était censée abriter. Quoi qu’il en soit, par une certaine chaude soirée de samedi, le Remorqueur, s’entendant héler par ce gros lourdaud de bâtiment vert-bouteille, sortit de son bassin en ronflant d’une façon menaçante.
« Monsieur Pancks, remarqua le Patriarche, voilà quelque temps que vous montrez beaucoup de mollesse, beaucoup de mollesse, monsieur.
— Qu’entendez-vous par là ? » répondit M. Pancks d’un ton brusque.
Le Patriarche, qui se trouvait toujours dans un état de calme et de quiétude, paraissait, ce soir-là, d’une sérénité encore plus agaçante que de coutume. Tout le monde avait chaud sous la calotte des cieux ; le Patriarche seul semblait entouré de frais zéphyrs. Tout le monde avait soif, mais le Patriarche se désaltérait. Des parfums de citron voltigeaient autour de lui, et il venait de se fabriquer, avec du xérès, un grand verre d’une boisson dorée qui brillait comme s’il se fût rafraîchi avec des rayons du soleil couchant. C’était déjà assez désagréable, mais ce n’était pas tout. Il faut vous dire que, grâce à ses grands yeux bleus, à son crâne luisant, à ses longs cheveux blancs, à ses Jambes allongées devant lui et terminées par de commodes pantoufles qui se croisaient au cou-de-pied , il avait un air si radieux qu’on aurait juré que, dans sa bienveillance inépuisable, il avait fabriqué cette boisson pour l’espèce humaine tout entière, et que, personnellement, il n’avait pas besoin d’autre chose que du lait de sa propre bonté .
Aussi M. Pancks répéta-t-il en passant les doigts dans sa chevelure rebelle, d’un air qui n’augurait rien de bon : « Qu’entendez-vous par là ?
— J’entends, monsieur Pancks, qu’il faut être plus rigoureux avec nos locataires, plus rigoureux avec nos locataires, beaucoup plus rigoureux, monsieur. Vous ne les pressurez pas. Vous ne les pressurez pas du tout. Vos recettes baissent, monsieur. Pressurez-les, ou bien nos rapports ne seront plus aussi satisfaisants pour tout le monde que je pourrais le désirer.
— Comme si je ne les pressurais pas ! riposta M. Pancks. Comme si j’étais fait pour autre chose !
— Non, sans doute, vous n’êtes pas fait pour autre chose, monsieur Pancks ; vous n’êtes pas fait pour autre chose que pour remplir votre devoir ; mais vous ne remplissez pas votre devoir. On vous paye pour pressurer et vous devez pressurer pour qu’on vous paye. »
Le Patriarche fut tellement surpris du tour brillant et inusité de cette phrase, troussée dans le genre du fameux lexicographe Samuel Johnson, quoique ce ne fût pas de sa part une imitation préméditée, qu’il se mit à rire tout haut et répéta avec beaucoup de satisfaction, en faisant tourner ses pouces et en adressant de petits signes de tête à son portrait enfantin et bucolique :
« Vous êtes payé pour pressurer, et vous devez pressurer pour qu’on paye.
— Oh ! fit Pancks. Est-ce tout ?
— Non, monsieur ; non, monsieur, ce n’est pas tout. Vous aurez la bonté, monsieur Pancks, de vous remettre à pressurer la cour du Cœur-Saignant, pas plus tard que lundi matin.
— Oh ! répéta Pancks. Ne sera-ce pas trop tôt ? Je l’ai mise à sec aujourd’hui.
— Allons donc, monsieur ! Vos recettes ont baissé ; baissé ; baissé.
— Oh ! fit encore le factotum en contemplant son patron qui avalait d’un air bénévole une partie de son mélange. Est-ce tout ?
— Non, monsieur ; non, il y a autre chose. Je ne suis pas du tout content de ma fille, monsieur Pancks ; pas du tout content. Non-seulement elle va trop souvent demander des nouvelles de Mme Clennam, de Mme Clennam, dont la situation, au point de vue financier, n’est plus de nature à satisfaire tout le monde, satisfaire tout le monde… mais, si je ne me trompe, elle va, monsieur Pancks, jusqu’à visiter Arthur Clennam dans sa prison, dans sa prison.
— Vous savez qu’il est malade. Elle le fait sans doute par bonté.
— Peuh, peuh, monsieur Pancks ! Il ne s’agit pas de ça, il ne s’agit pas de ça. Ce n’est pas son affaire. Je ne puis pas le permettre. Qu’il paye ses dettes et sorte de prison ; paye ses dettes et sorte de prison. »
Bien que les cheveux du Remorqueur fussent aussi hérissés que des fils de fer, il se servit de ces deux mains afin de leur imprimer une direction encore plus perpendiculaire, et adressa à son propriétaire un sourire hideux.
« Vous aurez donc l’obligeance, monsieur Pancks, d’annoncer à ma fille que je ne saurais le permettre, que je ne saurais le permettre, continua le Patriarche avec beaucoup de mansuétude.
— Oh ! fit Pancks. Ne pourriez-vous pas lui dire ça vous-même ?
— Non, monsieur ; non. Vous êtes payé pour le dire (ce vieux nigaud, dans sa stupidité, ne put résister à la tentation de répéter sa mauvaise plaisanterie)… Vous êtes payé pour le dire et vous devez le dire pour qu’on vous paye.
— Oh !… Est-ce tout ?
— Non, monsieur. Il me semble, monsieur Pancks, que vous-même vous passez trop de temps par là, trop de temps par là. Je vous recommande, monsieur Pancks, de ne plus songer à vos pertes ni à celles des autres, mais de vous occuper de mes affaires, de vous occuper de mes affaires. »
Le Remorqueur accueillit ce sage conseil par une émission si brusque, si rapide et si bruyante de son monosyllabe « oh ! » que le lourd Patriarche lui-même dirigea avec assez de vivacité ses grands yeux bleus vers lui. M. Pancks, après s’être soulagé par un reniflement non moins accentué, répéta :
« Est-ce tout ?
— Oui, monsieur ; c’est tout pour le moment, pour le moment. Je vais, poursuivit le Patriarche, qui, après avoir vidé son verre, se leva d’un air aimable, je vais faire un petit tour, un petit tour. Peut-être vous retrouverai-je ici, sinon, monsieur, faites votre devoir ; pressurez, pressurez, lundi ; pressurez dès lundi matin. »
M. Pancks, s’étant donné un nouveau coup de hérissoir, contempla d’un air moitié indécis, moitié colère, le Patriarche qui se coiffait du chapeau à larges bords. Il paraissait aussi avoir encore plus chaud qu’au moment où il était sorti de son bassin, et soufflait plus péniblement. Néanmoins, il laissa M. Casby s’éloigner sans lui adresser d’autre observation. Mais, dès que le Patriarche fut sorti, le Remorqueur le regarda à la dérobée par-dessus les petits stores verts à hauteur d’appui qui garnissaient les croisées.
« Je m’en doutais, se dit-il alors. Je savais bien que vous iriez par là. Bon ! »
Puis il regagna son bassin à toute vapeur, mit son chapeau, regarda tout autour de lui, dit : « Adieu, » et se mit en marche pour son propre compte, n’ayant personne à remorquer pour le quart d’heure. Il navigua tout droit vers l’extrémité de la cour du Cœur-Saignant où se trouvait le magasin de denrées coloniales et l’heureuse chaumière des époux Plornish, et s’arrêta au haut des marches, plus échauffé que jamais.
Là, M. Pancks, résistant aux invitations de Mme Plornish qui le pressait de faire une petite visite au père Nandy dans l’Heureuse Chaumière (par bonheur pour lui, elle n’insista pas comme elle l’aurait fait tout autre soir qu’un samedi, parce que ces soirs-là, la clientèle qui patronnait le magasin gratis se pressait en foule dans la boutique pour faire ses emplettes)… M. Pancks se tint immobile en haut des marches jusqu’au moment où il vit le Patriarche déboucher dans la cour, de l’autre côté, selon son habitude, et s’avancer à pas lents, distribuant des sourires bénévoles à une foule de solliciteurs qui l’entouraient déjà.
Alors, le Remorqueur descendit rapidement de son poste d’observation et se dirigea vers son propriétaire à grande vitesse.
Le Patriarche, s’avançant avec sa mansuétude habituelle, fut très-étonné de voir arriver M. Pancks, mais il supposa que, stimulé par leur récent entretien, il s’était décidé à ne pas attendre jusqu’au lundi pour commencer le pressurage recommandé. Les locataires, de leur côté, ne furent pas moins surpris de cette rencontre inattendue ; car le plus ancien habitant de la cour ne se rappelait pas avoir jamais vu en présence le maître et le commis. Mais qu’on juge de leur ébahissement, lorsqu’ils virent M. Pancks, s’approchant du plus vénérable des hommes, faire halte en face du gilet vert-bouteille, abattre son pouce sur son index comme le chien d’un fusil, pour saisir avec beaucoup de précision et d’adresse le large bord du chapeau patriarcal, et mettre à nu son chef rond et poli comme une grosse bille.
Après s’être permis cette petite liberté sur sa personne patriarcale, M. Pancks abasourdit bien plus encore les Cœurs-Saignants attirés par cette scène, en s’écriant :
« Maintenant, vieux filou, tout sucre et tout miel, nous allons régler nos comptes ! »
M. Pancks et le Patriarche furent soudain entourés d’un cercle nombreux de spectateurs, qui étaient tout yeux et tout oreilles ; les croisées se garnirent de curieux, et tous les locataires se pressèrent sur le pas de leurs portes.
« Qu’est-ce que c’est que toute cette comédie ? dit M. Pancks. Ne venez-vous pas faire encore ici l’hypocrite ? Qu’est-ce qui vous amène : la bienveillance, hein ? Voyez un peu monsieur le bienveillant ! »
À ces mots, M. Pancks, apparemment sans avoir la moindre intention de l’attraper, mais seulement pour soulager ses nerfs agacés et dégager le superflu de sa vapeur par un exercice salutaire, allongea un grand coup de poing dans la direction de la tête aux bosses philanthropiques, qui fit un plongeon immédiat afin d’échapper à cette rencontre inattendue. Et ce jeu de scène comique se renouvela à la satisfaction toujours croissante des auditeurs, à la fin de chacune des apostrophes oratoires de M. Pancks.
« Je vous donne ma démission, continua le Remorqueur, afin de me procurer le plaisir de vous dire une bonne fois votre fait. Vous êtes un échantillon de la plus exécrable race d’imposteurs qui soit au monde. Moi, qui les connais à mes dépens l’une et l’autre, je ne sais pas trop si je ne préfère pas encore la clique des Merdle à celle des Casby. Vous n’êtes qu’un tyran déguisé, un usurier, un grippe-sou, un écorcheur par procuration. Vous n’êtes qu’une canaille philanthropique. Vous n’êtes qu’un hypocrite dégoûtant. »
La répétition des gestes comiques, qui allait son train, fut accueillie ici par une salve d’éclats de rire.
« Demandez à ces braves gens quel est le plus dur et le plus exigeant de nous deux. Ils vous répondront Pancks, je parie. »
Cette hypothèse fut confirmée par diverses exclamations.
« Oui !
— Parbleu !
— Certainement !
— Écoutez !
— Eh bien ! moi, je vous dis, braves gens, que c’est Casby ! ce gros paquet de charité, cette masse de philanthropie ambulante, ce sourire niais en costume vert-bouteille ; voilà votre tyran, continua Pancks. Si vous voulez voir l’homme qui ne demande pas mieux que de vous écorcher tout vif, le voilà, et non pas moi, qui reçois trente-six francs par semaine pour faire le métier que je fais ; c’est lui, c’est ce Casby, qui touche à ce métier je ne sais combien de rente !
— Bravo ! s’écrièrent plusieurs voix. Écoutons M. Pancks !
— Écoutons M. Pancks, répéta ce gentleman, après avoir renouvelé son exercice, qui devenait de plus en plus populaire. Oui, vous avez raison ! il est grand temps d’écouter M. Pancks. M. Pancks n’est venu ici ce soir que pour se faire écouter. Pancks n’est que la machine, voyez-vous ; mais voilà le mécanicien qui la fait marcher. »
Depuis longtemps déjà les auditeurs auraient abandonné le Patriarche pour passer, comme un seul homme, comme une seule femme ou comme un seul enfant, dans le camp du Remorqueur, sans les longs cheveux blancs et le chapeau à larges bords qui faisaient le fond du Patriarche.
« Je ne suis, moi, poursuivit Pancks, que la serinette, mais voilà celui qui tourne la manivelle pour me faire jouer l’air qu’il veut, et le seul qu’il aime : de l’argent, de l’argent, de l’argent ! Voilà le propriétaire et voilà son homme de peine. Oui, mes braves gens, quand il s’en vient dans la cour bourdonnant doucement comme une grosse toupie d’Allemagne toute pétrie de bienveillance, et quand vous vous pressez autour de lui pour vous plaindre de l’homme de peine, vous ne savez pas quel imposteur c’est que votre propriétaire. Si je vous disais qu’il est venu se montrer ici ce soir, afin que lundi prochain tout le blâme retombe sur moi ! Si je vous disais qu’il m’a mis sur la sellette, pas plus tard que ce soir, parce que je ne vous pressure pas assez ! Si je vous disais qu’au moment où je vous parle, j’ai reçu l’ordre formel de vous mettre à sec lundi prochain ! »
La foule répondit à cette série de suppositions par des murmures :
« C’est honteux !
— Dégoûtant !
— Dégoûtant ! renifla Pancks. Je n’ai pas de peine à vous croire, allez ! La clique des Casby est bien la plus ignoble des cliques ! Ces gens-là mettent en avant leurs hommes de peine à bon marché pour faire ce qu’ils craindraient ou ce qu’ils rougiraient de faire eux-mêmes. Et il faut bien exécuter leurs ordres, si on veut avoir un moment de repos. Ils vous font illusion, ils vous font jeter le blâme sur l’homme de peine, et se réservent pour eux tout l’honneur et tout le profit. Allez ! le plus méchant escroc de cette ville, qui vous escamote trente sous par ses floueries, n’est pas la moitié aussi filou que cette mauvaise caboche ! »
Murmures approbateurs.
« C’est vrai tout de même, ce qu’il dit là !
— M. Pancks a raison !
— Et voyez comme ils vous traitent par-dessus le marché ! continua le Remorqueur. Voyez comme ils vous traitent, en venant tourner autour de vous comme des toupies d’Allemagne, dont le ronflement affectueux vous dissimule leur mauvais teint et ne vous laisse pas voir la petite croisée qui vous montrerait qu’elles sont creuses !… Faites-moi l’amitié de jeter un moment les yeux sur moi ; je n’ai pas un extérieur des plus agréables, je le sais très-bien… »
Les opinions parurent divisées à cet égard.
« Non ! non ! c’est vrai, s’écrièrent les membres les moins flatteurs de l’auditoire.
— Si ! si ! s’écrièrent en même temps quelques auditeurs plus polis.
— En général, poursuivit Pancks, je joue le rôle d’un homme de peine, sec, dur et vexatoire. Voilà ce que c’est que votre humble serviteur. Voilà son portrait en pied peint par lui-même, dont il vous fait hommage, ressemblance garantie ! Mais que diable voulez-vous qu’un homme devienne avec un propriétaire comme ça ? Que voulez-vous qu’on fasse ! Y a-t-il quelqu’un parmi l’honorable société qui m’entoure, qui ait jamais vu pousser un gigot bouilli, sauce aux câpres, dans une noix de coco ? »
L’explosion de belle humeur par laquelle les Cœurs-Saignants répondirent à cette question fit assez voir que pas un d’eux n’avait jamais vu le phénomène culinaire en question.
« En bien, reprit M. Pancks, vous ne devez pas vous attendre davantage à trouver une foule de qualités aimables dans l’homme de peine comme moi d’un propriétaire comme lui. Je suis homme de peine dès ma plus tendre enfance. Quelle existence ai-je menée ? Piocher, pressurer, pressurer, piocher et tourner la meule ! Croyez-vous que ce soit bien agréable pour moi, si c’est désagréable pour les autres ? Si, en dix ans, je rapportais seulement vingt-cinq sous de moins par semaine à ce vieil imposteur, ce serait vingt-cinq sous qu’il me retiendrait sur mes gages ; s’il croyait pouvoir trouver, pour dix sous de moins par semaine, un homme de peine aussi utile que moi, il me mettrait demain à la porte pour prendre l’autre au rabais. Achetez à bon marché et vendez cher ! voilà le grand principe ! Oh ! c’est une fameuse enseigne, allez ! que la caboche de Casby, ajouta le Remorqueur les yeux fixés sur ladite enseigne avec un mélange de sentiments dont l’admiration seule était exclue ; mais ne vous y fiez pas, si l’enseigne est bonne, l’auberge ne vaut rien : son vrai nom devrait être plutôt : Au Vieux Blagueur, avec cette devise dans ses armes : Faites piocher l’homme de peine… Se trouve-t-il, dans l’honorable société, continua M. Pancks qui s’arrêta tout court pour regarder autour de lui, quelque gentleman qui soit bien familiarisé avec la grammaire anglaise ? »
La cour du Cœur-Saignant n’osait pas trop se flatter de cet avantage.
« N’importe, poursuivit l’orateur. Je voulais seulement vous faire remarquer que la tâche que ce propriétaire que voilà m’a imposée, c’est de conjuguer sans relâche l’impératif présent du verbe piocher toujours.
Pioche toujours.
Qu’il ou qu’elle pioche toujours.
Piochons toujours.
Piochez toujours.
Qu’ils ou qu’elles piochent toujours.
« Voilà ce que c’est que votre bienveillant Patriarche de Casby, avec ses préceptes dorés. On a du plaisir, rien qu’à le voir ; moi, c’est tout le contraire. Il est doux comme miel ; et moi, amer comme fiel. Il me fournit la poix ; c’est à moi de la manipuler, au risque de me poisser les doigts. À présent, continua Pancks, se rapprochant de son ci-devant propriétaire dont il s’était un peu éloigné, afin de permettre aux spectateurs de mieux l’examiner, comme je ne suis guère habitué à parler en public, et que j’ai déjà prononcé un discours assez long, tout bien considéré, je terminerai en vous priant, mon bel ami, d’aller voir là-bas si j’y suis. »
Le dernier des Patriarches avait été tellement surpris par cet assaut, il lui fallait tant de temps pour accoucher d’une idée, et tant de temps encore pour la mettre en pratique après, qu’il ne trouva pas un mot à dire. Il paraissait en train de chercher quelque rubrique patriarcale pour se tirer d’embarras, lorsque M. Pancks, serrant de nouveau le chapeau vénérable, entre le chien et le bassinet, le descendit avec la même dextérité que la première fois.
Seulement, la première fois, deux ou trois Cœurs-Saignants s’étaient empressés de courir après, et de le rapporter respectueusement à la victime du petit Remorqueur ; mais, ma foi ! M. Pancks avait fini par produire une si vive impression sur son auditoire que Casby, cette fois, fut obligé d’aller ramasser lui-même son couvre-chef.
Prompt comme l’éclair, M. Pancks, qui depuis quelques minutes, tenait sa main droite dans une des poches de derrière de son habit, tira une formidable paire de ciseaux, et, profitant en traître, du moment où son propriétaire se baissait, il saisit la chevelure sacrée qui retombait en boucles blanches sur les épaules patriarcales et la tondit à fleur de tête. Dans un paroxysme d’animosité, il s’empara avec la même rapidité du chapeau à larges bords que son ennemi venait de ramasser, et le transforma en véritable casserole qu’il planta sur la tête du Patriarche.
M. Pancks, lui-même, recula d’effroi devant l’horrible résultat de cette profanation.
En effet, debout, en face de lui, il voyait un lourd personnage à cheveux ras, à grosse tête, qui le contemplait avec de grands yeux hébétés, qui n’avait plus rien d’aimable, rien de vénérable, et qui semblait sortir de terre, comme un champignon, pour demander des nouvelles de ce qu’était devenu Casby. Après avoir contemplé à son aise ce fantôme, Pancks jeta ses ciseaux, et s’enfuit à toutes jambes, afin de chercher une cachette où il fût à l’abri des conséquences de son crime. Il jugea à propos de se sauver à toutes jambes, bien qu’il ne fût poursuivi que par le bruit des éclats de rire de tous les Cœurs-Saignants qui réveillaient sans fin les échos d’alentour.
CHAPITRE XXXIII. Une fois, deux fois, trois fois, personne ne dit mot !
Les changements qui s’opèrent dans la chambre d’un fiévreux sont lents et capricieux ; mais ceux qui agitent ce monde, en proie aussi à la fièvre, sont rapides et irrévocables.
La petite Dorrit avait à surveiller à la fois ces deux sortes de changement. Pendant une partie du jour, les murs de la prison pour dettes enveloppaient de nouveau dans leur ombre l’enfant de la geôle, occupée de Clennam, travaillant pour lui, veillant sur lui, ne le quittant que pour lui consacrer encore tout son amour et toute sa sollicitude. Mais le rôle qu’elle avait à jouer dans la vie extérieure avait aussi ses exigences ; et la patience infatigable de la petite Dorrit faisait face à tout.
Il y avait d’abord Fanny, avec son orgueil, ses boutades, ses caprices, fort avancée déjà dans cette situation intéressante qui l’empêchait d’aller briller dans la société, et dont elle s’était plainte si amèrement le soir du canif à manche d’écaille, ayant toujours besoin d’être consolée, refusant les consolations qu’on lui offrait, décidée à accuser tout le monde d’avoir des torts avec elle, sans permettre aux autres de pousser l’audace jusqu’à la croire résignée à se laisser victimer.
Il y avait son frère : jeune vieillard, faible, orgueilleux, ivrogne, tremblant des pieds à la tête, la langue aussi embarrassée que si quelques pièces de cet argent dont la possession le rendait si fier, s’étaient introduites dans sa bouche et refusaient d’en sortir, incapable de se conduire tout seul dans aucune circonstance de la vie, affectant de protéger la sœur qu’il aimait d’une affection égoïste, pour le récompenser de ce qu’il se laissait guider par elle. Car l’infortuné Tip, au milieu de ses égarements, avait au moins le mérite négatif d’aimer la petite Dorrit.
Puis il y avait Mme Merdle dans son deuil de gaze… (gracieuse toilette, dont le bonnet de veuve primitif avait sans doute été déchiré dans un violent accès de désespoir, pour être remplacé avec avantage par des échantillons élégants des modes de Paris…) disputant pied à pied le terrain que Fanny voulait envahir et lui opposant du matin jusqu’au soir l’éclat incomparable de sa poitrine désolée.
Il y avait encore le pauvre Edmond Sparkler, qui ne savait comment faire pour rétablir la paix entre les deux rivales. Il avait beau émettre humblement l’opinion qu’elles n’avaient rien de mieux à faire que de se reconnaître l’une et l’autre pour de jolies femmes, ma foi ! et pas bégueules du tout. Cet appel à la concorde ne manquait jamais de lui mettre en effet l’une et l’autre sur les bras par un touchant accord. C’était tout ce qu’il y gagnait.
Enfin, il y avait Mme Général, revenue de son dernier voyage, qui adressait tous les deux jours à la famille Dorrit des lettres ornées de prismes et de pruneaux, pour leur demander un nouveau certificat, qui lui servît de titres de plus à quelque emploi vacant. Car il faut avouer, avant d’en finir avec cette remarquable lady, qu’il n’a jamais existé en même temps une dame qui pût appuyer ses prétentions à un poste de confiance, d’un plus grand nombre de témoignages de satisfaction, exprimés tous dans les termes les plus chaleureux, par les personnes qui avaient eu le bonheur de la voir à l’œuvre, ni une gouvernante moins chanceuse, car, cette foule d’admirateurs ardents et distingués ne lui rapportaient pas un seul patron qui se trouvât avoir besoin de ses services.
Au premier fracas causé par la mort de M. Merdle, beaucoup de personnages importants s’étaient demandé s’il fallait tourner le dos à Mme Merdle ou la consoler. Cependant, comme il leur sembla, après mûre délibération, qu’il était de leur propre intérêt de faire déclarer par la Société qu’elle avait été cruellement trompée, ils firent cette déclaration avec beaucoup de gracieuseté et continuèrent de la compter au nombre de leurs connaissances. Aussi la Société ne tarda-t-elle pas à savoir que Mme Merdle, femme du monde et de bonne maison, ayant été sacrifiée à un homme de rien (car dès que l’on découvrit que les poches du banquier étaient vides, on découvrit en même temps qu’il n’avait jamais été autre chose qu’un vil plébéien, depuis la pointe des cheveux jusqu’à la plante des pieds), devait être activement patronnée par la haute classe à laquelle elle appartenait, pour l’honneur même de cette classe. La veuve, de son côté, par reconnaissance pour ces bons procédés, se montra plus irritée que personne contre l’ombre odieuse du défunt, de façon qu’en somme elle sortit victorieuse de cette épreuve, et que sa réputation de femme habile ne fit qu’y gagner.
La place de M. Sparkler était, fort heureusement pour lui, une de ces sinécures qu’un gentleman conserve jusqu’à la fin de ses jours, à moins qu’il n’existe des motifs pour le hisser, au moyen de la grue administrative des Mollusques, vers un poste encore plus lucratif. Ce serviteur patriotique loin d’abandonner son drapeau (écartelé de quatre trimestres sur fond d’argent) le planta bravement comme un vrai Nelson au mât du vaisseau de l’État. Pour prix de son intrépidité, Mme Sparkler et Mme Merdle, habitant chacune un étage de la petite maison incommode située au centre du monde habitable, que l’odeur de la soupe et du fumier de la veille n’abandonnait pas plus que l’ombre ne quitte le soleil, se disposèrent à lutter dans la lice du grand monde, comme deux champions en champ clos, à mesure que la petite Dorrit, voyant se développer tous ces symptômes, ne pouvait s’empêcher de se demander avec inquiétude dans quel coin sacrifié de l’habitation distinguée de M. Sparkler on fourrerait bientôt les enfants de Fanny et qui prendrait soin de ces malheureuses petites victimes encore à naître.
Arthur étant beaucoup trop malade pour qu’on dût lui parler de choses qui pouvaient l’agiter ou l’inquiéter, puisque son retour à la santé dépendait du calme dont on parviendrait à entourer son état présent de faiblesse, toute l’espérance de la petite Dorrit, durant ce temps d’épreuves, se reporta sur M. Meagles. Il était encore en voyage ; mais elle lui avait écrit, adressant sa lettre à Chérie, dès sa première visite au prisonnier. Depuis, elle lui avait conté ses inquiétudes sur les points qui lui causaient le plus d’alarme, et surtout sur l’absence continue d’un ami comme M. Meagles, au moment où sa présence aurait été une si grande consolation pour Arthur.