Traduction humaine · Traduction de Paul Lorain; William Little Hughes (†1861; 1887) · Source: Wikisource · Domaine public
On commença donc par chercher et par trouver les hommes dont on avait besoin : ce qui, soit dit en passant, était déjà un procédé barbare et irrégulier. Puis, lorsqu’on eut mis la main sur ces hommes, on leur témoigna beaucoup de confiance et de respect (nouvelle preuve d’une complète ignorance des règles de la politique), et on les invita à venir tout de suite se mettre à l’œuvre. Bref, on les traita comme des hommes qui sont bien décidés à accomplir leur promesse et à exiger de ceux qu’ils emploient qu’ils en fassent autant de leur côté.
Daniel Doyce était un des ingénieurs en question. On ne pouvait guère prévoir s’il serait obligé de s’absenter pendant des mois ou pendant des années. Les préparatifs de départ, l’exposé consciencieux des résultats détaillés de l’association que Clennam crut devoir lui soumettre, avaient nécessité un travail constant et rapide qui avait occupé Arthur nuit et jour. Il avait profité du premier moment de loisir pour traverser la Manche, et s’était empressé de revenir faire ses adieux à son associé.
Il exposa alors à Daniel Doyce, avec beaucoup de soin et de précision, l’état des profits et des pertes, des déboursés à faire et des rentrées sur lesquelles on pouvait compter. Le mécanicien suivit tous ces détails avec sa patience habituelle, admira beaucoup l’ordre dans lequel on les lui présentait. Il éprouvait, à voir cette apuration des comptes, le même intérêt que s’il avait rencontré là un mécanisme plus ingénieux qu’aucun de ceux qu’il avait inventés, et tout était fini qu’il les regardait encore, soulevant son chapeau sur sa tête par les bords, comme absorbé dans la contemplation d’une invention magnifique.
« Tout cela est d’un ordre et d’une régularité admirables, Clennam. Rien ne saurait être plus clair ni mieux tenu.
— Je suis heureux de votre approbation, Doyce. Maintenant, quant à l’emploi de nos fonds pendant votre absence et à la conversion des capitaux que nous pourrons avoir besoin de faire de temps à autre… »
Son associé l’interrompit.
« Quant à cela et à toutes les autres questions de ce genre, c’est votre affaire. Vous continuerez d’agir pour nous deux, ainsi que vous l’avez fait jusqu’à présent, et à me soulager d’un fardeau qui me pesait beaucoup.
— Et pourtant, comme je vous le répète souvent, vous avez tort de déprécier vos talents d’administrateur.
— Peut-être bien, répondit Doyce en riant, mais aussi peut-être que non. J’ai une autre vocation que j’ai mieux cultivée que celle-là et pour laquelle je me crois plus d’aptitude. J’ai pleine et entière confiance en mon associé, et je suis convaincu que tout ce qu’il fait est pour le mieux. Je n’ai de préjugé, en ce qui concerne l’argent et les chiffres, que sur un point, continua Doyce posant sur le collet d’Arthur son pouce plastique, c’est contre la spéculation. Je ne m’en connais pas d’autre. Et encore peut-être que ce préjugé provient de ce que je n’ai jamais mûrement réfléchi là-dessus.
— Mais il ne faut pas appeler cela un préjugé, mon cher Doyce, c’est au contraire une grande preuve de bon sens.
— Je suis enchanté que ce soit votre opinion, répliqua Daniel avec son œil gris plein de douceur et de bonhomie.
— Une demi-heure avant que vous fussiez descendu je faisais justement la même remarque à Pancks, qui est monté me dire bonjour en passant. Nous sommes convenus que la manie des placements aléatoires est la plus dangereuse, comme aussi la plus commune de ces folies qui souvent mériteraient plutôt le nom de vices.
— Pancks ? dit Doyce soulevant son chapeau par derrière et faisant un signe de tête qui dénotait une grande confiance dans le remorqueur de M. Casby. Oui, oui ! c’est un homme prudent que Pancks.
— Un homme très-prudent, un modèle de prudence. »
La prudence de M. Pancks parut causer aux deux associés une satisfaction dont leur conversation n’expliquait pas très-clairement les motifs.
« Et maintenant, mon digne associé, ajouta Daniel après avoir consulté sa montre, puisque le vent et la marée n’attendent personne, et que je suis prêt à me mettre en route avec armes et bagages, un dernier mot. J’ai une prière à vous adresser.
— Tout ce que vous pourrez me demander… pourvu (Clennam se dépêcha de formuler son exception, que lui avait suggérée tout de suite la physionomie de son associé) qu’il ne s’agisse pas d’abandonner votre invention.
— C’est justement ce que j’allais vous prier de faire, et vous le savez fort bien.
— Dans ce cas, je vous dirai Non , mille fois Non . À présent que j’ai commencé, il faut que j’obtienne de ces gens-là une raison nette et claire, un rapport officiel, quelque chose, enfin, qui ressemble à une réponse catégorique.
— Vous n’obtiendrez jamais cela, répliqua Doyce secouant la tête. Croyez-en mon expérience. Jamais !
— J’aurai toujours essayé. Cela ne peut pas faire de mal.
— Je ne sais pas trop, répondit Doyce, posant la main sur l’épaule de son associé d’une façon persuasive. Cela m’a fait du mal, à moi, mon ami. Ils m’ont vieilli, fatigué, tracassé, découragé. Cela ne fait de bien à personne, de voir user sa patience et de se croire victime d’une injustice. Quelquefois même je me figure que les délais et les fins de non-recevoir de ces messieurs vous ont déjà enlevé de votre élasticité.
— Des inquiétudes personnelles ont pu produire cet effet pour le moment ; mais les tracasseries officielles n’y sont pour rien. Pas encore. Je suis encore intact de ce côté-là.
— Alors, vous ne voulez pas accéder à ma demande ?
— Non, décidément. Je rougirais de lâcher pied sitôt, lorsqu’un homme plus âgé, beaucoup plus intéressé que moi dans la question, a résisté avec fermeté pendant tant d’années. »
Voyant qu’il n’y avait pas moyen d’ébranler la résolution d’Arthur, Daniel Doyce accepta cordialement sa poignée de main, et, jetant un coup d’œil d’adieu tout autour du petit bureau, descendit avec son compagnon. Doyce devait commencer par se rendre à Southampton pour rejoindre le petit état-major avec lequel il allait voyager. Un fiacre bien rempli et bien chargé stationnait devant la porte, tout prêt à emporter le mécanicien. Des ouvriers s’étaient rassemblés pour souhaiter bon voyage à leur patron, dont ils paraissaient très-fiers.
« Bonne chance, monsieur Doyce ! cria l’un d’eux.
— Les gens chez qui vous allez pourront toujours se vanter d’avoir un homme parmi eux, un homme qui connaît ses outils et que ses outils connaissent, un homme prêt à faire la besogne et qui sait la faire… et si ce n’est pas là un homme, c’est qu’il n’y a plus d’homme, » dit un autre.
Ce discours, prononcé par un improvisateur enroué, placé au dernier rang, qu’on n’avait jamais soupçonné de dispositions oratoires, fut accueilli par trois salves d’applaudissements, et, à partir de ce moment, il compta parmi ses camarades comme un personnage distingué. Dans l’intervalle de ce triple hourra, Daniel leur adressa à tous un cordial : « Adieu, mes amis, » et la voiture disparut comme si une machine pneumatique l’eût aspiré de la cour du Cœur-Saignant.
Le sieur Baptiste, ce brave petit homme, plein de reconnaissance, qui, à raison du poste de confiance qu’il occupait dans la maison, se trouvait parmi les ouvriers, avait poussé des hourras aussi énergiques que la nature permet à un pauvre diable d’étranger de le faire. Car, à vrai dire, il n’est pas de nation au monde qui sache acclamer comme les Anglais ; quand ils s’excitent et s’encouragent les uns les autres par leurs bravos, on croirait entendre passer toute l’histoire d’Angleterre et voir se déployer tous les étendards anciens et modernes depuis Alfred le Saxon jusqu’à nos jours. M. Baptiste avait pour ainsi dire été emporté dans le mouvement général ; il était en train de reprendre haleine, car il n’en pouvait plus, lorsque Clennam lui fit signe de remonter avec lui au bureau pour l’aider à remettre les registres à leur place.
Dans le calme plat qui suit un départ, dans ce premier vide que cause une séparation passagère, l’avant-coureur de la grande séparation qui plane sur tous les mortels, Arthur, assis à son bureau, rêvait en suivant de l’œil un rayon de soleil. Mais son attention, dégagée de toute autre préoccupation, ne tarda pas à revenir au sujet qui tenait la première place dans sa pensée, et il commença, pour la centième fois, à repasser dans son esprit toutes les circonstances qui l’avaient si fortement ému pendant cette nuit mystérieuse où il avait rencontré Blandois chez sa mère. Il se sentait encore bousculé par cet homme à l’entrée de la rue tortueuse qu’habitait Mme Clennam ; il le suivait et le perdait de vue pour le retrouver dans la cour, les yeux levés vers les deux fenêtres éclairées ; il le suivait de nouveau et se tenait à côté de lui devant la porte de la vieille maison :
Qu’est-c’ qui passe ici si tard ?
Compagnons de la Marjolaine ;
Qu’est-c’ qui passe ici si tard,
Dessus le quai ?
Ce n’était pas la première fois, loin de là, qu’il s’était rappelé cette ronde d’enfant ; il avait entendu l’étranger fredonner ce couplet tandis qu’il attendait avec lui devant la porte ; mais il ne se doutait guère qu’il venait de le répéter tout haut sans y prendre garde ; aussi tressaillit-il en entendant le second couplet :
C’est le chevalier du roi,
Compagnons de la Marjolaine ;
C’est le chevalier du roi,
Dessus le quai.
C’était Cavalletto qui l’avait entonné pour rappeler respectueusement à son patron les paroles et la musique, croyant que celui-ci s’était arrêté faute de mémoire.
« Tiens ! vous connaissez cette chanson, Cavalletto ?
— Per Bacco ! si je la connais, monsieur ! Tout le monde la connaît en France. C’est une ronde d’enfants que j’ai entendue bien des fois. Lorsque la dernière fois je l’ai entendu chanter, répondit M. Baptiste, ci-devant Cavalletto, qui construisait ordinairement ses phrases à la mode italienne, quand sa mémoire le rapprochait de sa patrie, c’était par une bien douce petite voix, une petite voix bien jolie, bien innocente. Altro !
— Eh bien ! la dernière fois que je l’ai entendu chanter, répondit Arthur, c’était par une voix qui n’avait rien de joli, rien d’innocent… bien au contraire. » Il avait l’air de se parler à lui-même plutôt que d’adresser la parole à son compagnon, et il ajouta sur le même ton, répétant les paroles de Blandois : « Mort de ma vie monsieur, il est dans mon caractère d’être impatient !
— Eh ! s’écria Cavalletto, abasourdi et devenu très-pâle tout à coup.
— Qu’avez-vous donc ?
— Monsieur ! vous savez où j’ai entendu cette chanson la dernière fois ? »
Puis, avec la vivacité des gens de sa nation, il décrivit un grand nez aquilin, ramena ses yeux plus près l’un de l’autre, ébouriffa ses cheveux, gonfla sa lèvre supérieure pour représenter une épaisse moustache, et jeta par-dessus ses épaules l’extrémité d’un manteau imaginaire. Tandis qu’il exécutait cette pantomime avec une rapidité incroyable pour quiconque n’a jamais observé un paysan italien, il imita un sourire remarquable et sinistre. Toute cette pantomime ne dura guère plus longtemps qu’un éclair, et déjà Cavalletto, redevenu lui-même, se tenait pâle et surpris devant son protecteur.
« Au nom du ciel ! qu’est-ce que cela veut dire ? demanda Clennam. Est-ce que vous connaîtriez un homme du nom de Blandois ?
— Non ! répondit Cavalletto secouant la tête.
— L’homme que vous venez de me décrire est bien celui qui était présent lorsque vous avez entendu cette chanson, n’est-il pas vrai ?
— Oui ! fit M. Baptiste.
— Et il ne se nommait pas Blandois ?
— Non ! Altro, altro, altro, altro ! »
M. Baptiste semblait ne pas pouvoir mettre assez d’énergie dans cette dénégation, bien que sa tête et l’index de sa main droite le répétassent à la fois.
« Attendez ! s’écria Clennam, dépliant une affiche et l’étendant sur son bureau. N’était-ce pas cet homme-là ? Vous pourrez comprendre ce que je vais vous lire tout haut ?
— Très-bien. Parfaitement.
— Mais, tenez, lisez en même temps. Venez ici et regardez pendant que je lirai à haute voix. »
M. Baptiste s’approcha, suivit chaque mot avec des yeux pleins de vivacité, écouta jusqu’au bout avec beaucoup d’impatience, puis posa les deux mains à plat sur l’imprimé comme pour écraser avec une joie féroce un animal nuisible, et s’écria en regardant Arthur :
« C’est bien lui. C’est lui !
— Cette découverts est plus importante pour moi que vous ne sauriez le croire, dit Clennam d’une voix agitée. Dites-moi tout ce que vous savez de cet homme. »
M. Baptiste, lâchant l’affiche lentement, et d’un air déconcerté, recula de quelques pas, s’épousseta les mains, et répondit comme à contre-cœur :
« À Marsiglia… Marseille.
— Que faisait-il ?
— Prisonnier, et… altro !… je crois bien que c’était un… ( M. Baptiste se rapprocha avant d’ajouter tout bas) : un assassin ! »
Clennam recula comme s’il venait de recevoir un coup, tant il fut effrayé de songer que sa mère avait des rapports avec cet homme. Cavalletto se laissa tomber sur un genou et le supplia, avec force gesticulations, d’écouter comment il se faisait qu’il s’était trouvé en si mauvaise compagnie.
Il raconta avec beaucoup de sincérité comment c’était à la suite d’une tentative de contrebande de sa part ; comment, après avoir recouvré sa liberté, il avait rompu avec ses antécédents ; comment, dans une auberge de Châlon-sur-Saône, Au Point du Jour , il avait été réveillé par ce même assassin, qui prenait alors le nom de Lagnier, bien qu’auparavant il se fût appelé Rigaud ; comment l’assassin lui avait proposé de s’associer avec lui ; mais il le craignait et le détestait tant, qu’il s’était enfui de l’auberge avant le jour, tremblant toujours depuis de voir apparaître l’assassin qui pourrait venir le réclamer pour son ami. Tandis qu’il achevait ce récit avec beaucoup de vivacité, et en appuyant d’une façon tout italienne sur le mot assassin (ce qui ne contribuait pas à le rendre moins terrible pour Clennam), il se redressa tout à coup, se jeta de nouveau sur l’affiche, et répéta avec une véhémence qu’on eût prise pour de la folie chez un homme du Nord :
« C’est bien ce même assassin. C’est lui ! »
Dans cet élan d’indignation, il avait d’abord oublié qu’il avait récemment aperçu l’assassin à Londres même. Lorsqu’il se rappela ce fait, Arthur espéra d’abord que c’était un fait postérieur à la dernière visite que Blandois ou Lagnier ou Rigaud avait rendue à Mme Clennam ; mais Cavalletto donna des renseignements trop précis sur l’époque et le lieu de cette rencontre pour lui laisser le moindre espoir à ce sujet.
« Écoutez, dit Arthur d’un ton très-grave. Cet homme, ainsi que nous venons de le lire, a disparu…
— Tant mieux ! s’écria Cavalletto, les yeux levés au ciel. Grâces à Dieu ! Maudit assassin !
— Non pas… car, à moins d’apprendre ce qu’il est devenu, je ne saurais avoir un instant de repos.
— En ce cas, cher bienfaiteur, c’est autre chose. Un million de pardons !
— Or, Cavalletto, ajouta Clennam, qui prit l’Italien par le bras et le fit tourner doucement jusqu’à ce qu’ils fussent bien en face l’un de l’autre, je suis convaincu que vous êtes aussi reconnaissant qu’homme au monde du peu que j’ai pu faire pour vous.
— Je le jure !
— Je le sais, Cavalletto. Si vous pouviez trouver cet homme, ou découvrir ce qu’il est devenu, ou obtenir un renseignement quelconque à son sujet, vous me rendriez le plus grand service, et je deviendrais (avec mille fois plus de raison) aussi reconnaissant envers vous que vous l’êtes envers moi.
— Je ne sais où le chercher, s’écria le petit Italien, qui baisa avec effusion la main d’Arthur. Je ne sais par où commencer. Je ne sais où aller. Mais, courage ! Cela suffit ! Peu importe ! J’y vais à l’instant même !
— Pas un mot de tout ceci à personne qu’à moi.
— Altro ! » s’écria Cavalletto, tandis qu’il s’éloignait en courant.
CHAPITRE XXIII. Mme Jérémie fait une promesse conditionnelle au sujet de ses rêves.
Resté seul, songeant avec une vive préoccupation aux regards et aux gestes expressifs de M. Baptiste, autrement dit Giovanni Baptista Cavalletto, l’associé de Daniel Doyce commença une triste journée. Ce fut en vain qu’il essaya de donner le change à ses pensées en s’occupant des affaires de la maison ; son attention, toujours fixée sur le même sujet, ne laissait de prise à aucune autre idée. Tel un criminel qu’on aurait enchaîné dans un canot amarré au milieu d’une rivière limpide, serait condamné, en dépit des lieues innombrables de flots qui passeraient sous ses yeux, à voir au fond du fleuve le cadavre du compagnon qu’il aurait noyé, toujours immuable, toujours le même, sauf les moments où le remous l’élargit ou l’allonge, tantôt dilatant et tantôt rétrécissant cette terrible image, tel Arthur apercevait, sous le courant des pensées transparentes qui se succédaient sans transition dans son esprit, une image sombre et fixe que nul effort d’imagination ne parvenait à déplacer, et à laquelle il ne pouvait se soustraire.
La conviction, récemment acquise, que Blandois, quel que fût son vrai nom, était un misérable, ne contribua que trop à augmenter son inquiétude. Lors même que l’on parviendrait à expliquer sa disparition, cela n’empêcherait pas sa mère de s’être trouvée en rapport avec cet homme. Arthur espérait bien que personne, excepté lui, ne connaissait la nature mystérieuse de ces relations, ni la soumission, la crainte même que l’étranger avait inspirées à Mme Clennam ; mais pouvait-il séparer la scène dont il avait été témoin de ses appréhensions premières, et croire qu’il n’y avait rien de criminel dans de pareilles relations ?
La résolution qu’elle avait exprimée de ne fournir aucun renseignement à cet égard, et la connaissance qu’il avait du caractère indomptable de sa mère, augmentaient en lui le sentiment de son impuissance. C’était comme un cauchemar qui lui montrait la honte et le déshonneur planant sur la mémoire de ses parents, avec un mur d’airain qui l’empêchait de leur venir en aide. Le but qui l’avait ramené dans sa patrie et qu’il n’avait jamais perdu de vue, reculait devant l’opiniâtreté invincible de la paralytique au moment même où il lui semblait plus urgent que jamais de l’accomplir. Ses conseils, son énergie, son activité, sa fortune, son crédit, en un mot, toutes ses facultés et ses ressources échouaient contre cet obstacle. Si sa mère eût été douée de cette puissance qui, selon la Fable, permettait à celle qui la possédait de transformer en pierre quiconque la contemplait, elle ne l’aurait pas rendu plus impuissant lorsque, dans cette sombre chambre, elle tournait vers lui son visage inflexible. Tel est le sentiment qu’il éprouvait dans sa détresse.
Mais la révélation de Cavalletto, en répandant un nouveau jour sur toutes ces réflexions, le poussa à prendre un parti plus énergique. Fort de la droiture de ses intentions, stimulé par le pressentiment d’un danger imminent, il se décida à faire un dernier effort auprès de Mme Jérémie, dans le cas où sa mère refuserait encore d’aborder ce sujet. S’il pouvait décider la vieille servante à se montrer plus communicative et soulever le voile mystérieux qui enveloppait la maison, peut-être parviendrait-il enfin à dissiper l’espèce de paralysie morale qui, d’heure en heure, le gagnait davantage. Tel fut le résultat d’une journée d’inquiétude et de peine, telle fut la détermination qu’il mit à exécution le soir même.
Sa première contrariété, en arrivant chez sa mère, fut de trouver la porte ouverte et M. Flintwinch fumant sa pipe sur les marches. C’était déjà du guignon, car il y avait cent à parier que ce serait Mme Jérémie qui serait venue lui ouvrir. Mais, non, il fallait, par extraordinaire, qu’il trouvât la porte ouverte et M. Flintwinch fumant sa pipe sur les marches.
« Bonsoir, dit Arthur.
— Bonsoir, » répéta Jérémie.
La fumée sortait toute crochue de la bouche de Jérémie, comme si elle venait de se promener dans chacun des membres tortus du fumeur avant de ressortir par son col tors, pour se mêler à la fumée des cheminées tortueuses et aux vapeurs de la rivière qui n’était pas moins contournée.
« Avez-vous des nouvelles ? demanda Clennam.
— Nous n’avons pas de nouvelles, répondit M. Flintwinch
— Je veux dire des nouvelles de cet étranger, expliqua Clennam.
— C’est ce que je veux dire aussi ; nous n’avons pas de nouvelles de cet étranger, » ajouta Jérémie.
Il avait un profil si sinistre avec le nœud de sa cravate sous son oreille, que Clennam se demanda (et ce n’était pas la première fois qu’il s’adressait cette question) si Flintwinch n’aurait pas eu, par hasard, quelque motif personnel pour faire disparaître Blandois. Ne s’agissait-il pas du secret, de la sécurité de Jérémie ? Il était petit et courbé, il semblait peu capable de déployer une activité bien vigoureuse ; mais il était aussi coriace qu’un vieil if et aussi madré qu’un vieux corbeau. Un pareil homme, en arrivant derrière un ennemi beaucoup plus jeune et plus vigoureux que lui, avec le désir de s’en débarrasser et la conscience libre de tout scrupule, aurait pu, ma foi ! très-bien faire un mauvais coup dans cet endroit solitaire, à une heure avancée de la nuit.
Tandis que, grâce à la situation maladive de son esprit, ces pensées venaient se joindre à l’idée qui préoccupait sans cesse Clennam, son interlocuteur, le col tout de travers et un œil fermé, contemplait la maison d’en face par-dessus la porte cochère et fumait tout debout, de l’air le plus malicieux ; il semblait bien plutôt disposé à mordre à belles dents le tuyau de sa pipe qu’à en savourer le parfum. Et pourtant il le savourait… à sa façon.
« Vous pourrez aisément me reconnaître la prochaine fois que vous reviendrez, Arthur, ou je me trompe fort, » remarqua sèchement Jérémie, en se baissant pour faire tomber les cendres de sa pipe.
Arthur, un peu troublé (car il se sentait coupable), demanda pardon à M. Flintwinch de l’avoir ainsi dévisagé d’une façon impolie.
« Mais, voyez-vous, je suis si préoccupé de cette affaire, ajouta-t-il, que je ne sais plus ce que je fais.
— Ha ! Je ne vois pourtant pas, répondit M. Flintwinch, sans s’émouvoir, pourquoi cela vous préoccupe.
— Non ?
— Non, répliqua Jérémie d’un ton sec et décidé, à peu près comme s’il eût appartenu à la race canine et qu’il eût donné un coup de mâchoire pour mordre la main d’Arthur.
— Et ces affiches que l’on voit à chaque coin de rue ? Le nom et l’adresse de ma mère que l’on va promener partout associés avec un pareil mystère, croyez-vous que cela ne me fasse rien ?
— Je ne vois pas, répéta M. Flintwinch en caressant sa joue calleuse, que cela doive vous faire grand’chose. Mais je vais vous dire, Arthur, je vois autre chose, continua-t-il en levant les yeux vers les croisées de la malade, je vois briller une lampe dans la chambre de votre mère !
— Je ne comprends pas le rapport.
— Eh bien ! monsieur, le voici : cette lumière m’apprend que si le proverbe a raison qui conseille de ne pas réveiller le chat qui dort, il serait peut-être plus sage encore de ne pas courir après les chats qui se cachent, reprit M. Flintwinch, qui s’avança en tortillant vers Arthur, comme s’il voulait l’aplatir contre la porte. Laissez-les tranquilles. Ils finissent toujours par se montrer… plus tôt qu’on ne voudrait quelquefois. »
Jérémie tourna brusquement sur ses talons, après avoir fait cette remarque et entra dans le vestibule. Clennam se tint immobile, le suivant des yeux, tandis qu’il cherchait, dans le petit cabinet voisin, un briquet phosphorique où il parvint, après trois tentatives infructueuses, à faire flamber une allumette qu’il approcha de la lampe blafarde, destinée à éclairer l’antichambre. Pendant ces opérations, Clennam suivant plutôt les indications d’une main invisible que les découvertes de ses propres réflexions, continuait de songer aux moyens que Jérémie pouvait avoir employés pour commettre le sombre drame qu’il soupçonnait et en faire disparaître les traces.
« Eh bien ! monsieur, demanda l’impatient Jérémie, vous plaît-il de monter ?
— Ma mère est seule, je suppose ?
— Elle n’est pas seule, dit M. Flintwinch. M. Casby et sa fille sont avec elle. Ils sont arrivés pendant que je fumais ; mais je ne me suis pas dérangé, parce que je voulais finir ma pipe. »
Second contre-temps. Arthur ne fit aucune observation et monta jusqu’à la chambre de sa mère, où M. Casby et Flora venaient de prendre le thé avec accompagnement de pâte d’anchois et de rôtis au beurre. Le reliquat de ces délicatesses gastronomiques était encore visible et sur la table et sur le visage rissolé de Mme Jérémie, qui, tenant sa longue fourchette à la main, avait tout l’air d’un personnage allégorique ; seulement elle avait sur les héros mythologiques cet avantage que l’emblème qu’elle tenait à la main était à la portée de toutes les intelligences.
Le chapeau et le châle de Flora avaient été posés sur le lit avec un soin qui annonçait que la veuve projetait une assez longue visite. M. Casby, de son côté, souriait au coin du feu ; ses bosses rayonnaient comme si le beurre fondu des rôties s’échappait de son crâne bienveillant, et son visage semblait aussi rouge que si la matière colorante de la pâte d’anchois se fût chargée d’illuminer sa physionomie patriarcale. Ce que voyant Clennam, après avoir échangé les salutations d’usage, il se décida à parler à sa mère, sans autre délai.
Comme Mme Clennam ne quittait jamais sa chambre, les personnes qui désiraient lui parler en particulier avaient coutume de rouler son fauteuil jusqu’au bureau, où elle se tenait, le dos tourné à la cheminée, tandis que son interlocuteur s’asseyait sur un escabeau qu’on laissait toujours dans un coin à cet effet. Depuis longtemps la mère et le fils n’avaient pas échangé une parole sans l’intervention d’un tiers, mais les visiteurs étaient habitués à l’entendre demander à la paralytique, avec quelques mots d’excuses, si on ne pourrait pas l’entretenir un instant de quelque affaire, et à voir rouler son fauteuil vers l’endroit indiqué, dès qu’elle avait répondu affirmativement.
Aussi lorsque Arthur, après ces excuses et cette requête à sa mère, poussa le siège vers le bureau et alla s’asseoir sur l’escabeau, Mme Finching se mit à parler plus haut et plus vite (façon délicate de faire connaître qu’elle ne voulait rien entendre de la conversation de ses hôtes), et M. Casby lissa ses longs cheveux blancs avec un air de bienveillance hébétée.
« Mère, j’ai appris aujourd’hui même, sur les antécédents de l’homme que j’ai rencontré ici, quelque chose que vous ignorez sans doute et que je crois devoir vous dire.
— Moi, je ne sais rien des antécédents de l’homme que vous avez vu ici, Arthur. »
Elle parlait tout haut. Son fils avait baissé la voix ; mais elle semblait repousser cette avance comme elle avait repoussé toutes les autres qu’il avait pu lui faire, et son verbe était aussi haut, sa roideur aussi tendue que jamais.
« Ce n’est pas un renseignement en l’air, je le tiens de source certaine. »
Mme Clennam demanda, sans changer de ton, si c’était là le but de sa visite ?
« Oui. J’ai cru devoir vous faire cette communication.
— En bien, qu’est-ce que c’est ?
— Cet homme a été détenu dans la prison de Marseille. »
Mme Clennam répondit avec beaucoup de sang-froid :
« Cela ne m’étonne pas du tout.
— Oui, mais il n’a pas été détenu pour un simple délit ; c’est pour assassinat. »
La paralytique tressaillit à ce mot et ses traits exprimèrent une vive horreur. Néanmoins elle ne baissa pas la voix en demandant :
« Qui vous l’a dit ?
— Un homme qui s’est trouvé son compagnon de geôle.
— Et les antécédents de ce compagnon ne vous étaient sans doute pas connus avant qu’il vous en eût fait confidence ?
— Non.
— Et pourtant vous le connaissiez, lui ?
— Oui.
— Eh bien, c’est justement mon histoire et celle de Flintwinch avec cet autre homme ! Et encore la ressemblance n’est-elle pas tout à fait exacte ; votre monsieur ne vous avait pas été présenté par un correspondant chez qui il avait déposé de l’argent. Que dites-vous de cette différence ?
Arthur fut obligé d’avouer que celui dont il tenait les renseignements en question ne lui avait apporté aucune lettre d’introduction, et qu’il ne lui avait pas été présenté du tout. Le froncement attentif des sourcils de Mme Clennam se transforma par degrés en un regard de triomphe, tandis qu’elle répondait d’un ton énergique :
« En ce cas, ne vous pressez pas tant de condamner les autres. Je vous le répète dans votre intérêt, Arthur, ne vous pressez pas tant de condamner les autres. »
Il y avait autant d’énergie dans son regard que dans la fermeté avec laquelle elle appuyait sur les mots. Elle continua à fixer les yeux sur son fils. Si celui-ci, en entrant chez elle, avait conservé le moindre espoir de la fléchir, le regard qu’elle dirigeait sur lui aurait suffi pour dissiper sa dernière illusion.
« Mère, ne puis-je rien faire pour vous ?
— Rien.
— N’avez-vous aucun secret à me confier, aucune commission, aucune explication à me donner ? Ne me permettrez-vous pas de m’entendre avec vous, de me rapprocher de vous ?
— Comment pouvez-vous me faire cette question ? C’est vous qui vous êtes séparé de mes affaires ; c’est vous qui l’avez voulu, et non pas moi. Comment donc pouvez-vous m’adresser une pareille question ? Vous savez que vous m’avez abandonnée à Flintwinch et que c’est lui qui occupe votre place. »
Jetant un coup d’œil du côté de Jérémie, Clennam reconnut, rien qu’en voyant ses guêtres, que l’attention du ci-devant commis était concentrée sur eux, bien qu’il restât le dos appuyé contre le mur à se gratter la mâchoire et à faire semblant d’écouter Flora qui pataugeait dans un discours des plus embrouillés, véritable chaos où se confondaient ensemble des soles frites et la tante de M. Finching, des hannetons et le commerce des vins.
« Détenu dans une prison de Marseille, sous une inculpation de meurtre, répéta Mme Clennam, résumant d’un air calme ce que son fils venait de lui annoncer. Voilà tout ce que vous a appris le camarade de cet homme ?
— Voilà tout.
— Et ce camarade se donne-t-il aussi pour le complice de M. Blandois ? pour un assassin ? Mais, naturellement, il s’en garde bien : il est clair qu’il se fait la part meilleure qu’à son ami. Voilà qui va fournir ici à mes visiteurs un nouveau sujet de conversation… Casby, Arthur m’apprend…
— Arrêtez, mère, arrêtez ! s’écria Arthur en l’interrompant vivement, car il n’avait pas eu la moindre idée qu’elle allait songer à rendre publique la communication qu’il venait de lui faire.
— Eh bien ? dit Mme Clennam d’un air mécontent, qu’avez-vous encore à me dire ?
— Je vous prie de m’excuser, monsieur Casby… et vous aussi, Madame Finching… si je retiens ma mère quelques minutes de plus… »
Il avait posé sa main sur le fauteuil, car autrement sa mère l’aurait retourné en appuyant son pied par terre. Ils restèrent donc face à face. Elle continuait à le regarder, tandis qu’il songeait que la publication de la confidence de Cavalletto pourrait bien avoir quelque résultat aussi désagréable qu’imprévu et se hâtait de conclure qu’il valait mieux ne pas l’ébruiter ; peut-être, au fond, cependant, n’avait-il pas d’autre raison distincte que la persuasion où il avait été tout d’abord que sa mère garderait ce renseignement pour elle et pour son associé.
« Eh bien ! répéta-t-elle avec impatience, qu’y a-t-il encore ?
— Je n’avais pas du tout l’intention, ma mère, que vous allassiez redire tout haut ce que je venais vous communiquer. Je crois qu’il vaut mieux ne pas le répéter.
— Est-ce une condition que vous m’imposez ?
— Mais oui.
— N’oubliez pas, alors, que c’est vous qui faites un mystère de ceci, reprit Mme Clennam en levant la main, et non pas moi. C’est vous, Arthur, qui, après avoir apporté ici des doutes, des soupçons, des demandes d’explication, venez maintenant y apporter des secrets. Que m’importe ce que cet homme a été ? Que m’importe où il a été ? Qu’est-ce que cela peut me faire ? Que tout le monde le sache s’il veut, cela m’est parfaitement indifférent. Maintenant, laissez-moi retourner. »
Arthur céda à son regard impérieux mais triomphant, et ramena le fauteuil à sa place. Il lut alors dans les traits de M. Flintwinch une satisfaction qui, certainement, ne pouvait pas lui être inspirée par l’éloquence de Flora. Cet échec de ses confidences comme de tous ses efforts antérieurs qui n’avaient jamais fait que tourner contre lui-même, contribua autant que la fermeté opiniâtre de Mme Clennam à lui montrer l’inutilité de renouveler pareille tentative. Il ne lui restait plus d’autre ressource que de se retourner du côté de sa vieille amie, Mme Jérémie.
Mais c’était une entreprise des plus difficiles, que de faire naître une occasion qui permît seulement de commencer l’appel qu’il voulait lui faire. Les deux finauds inspiraient à la pauvre Affery des craintes si vives, ils exerçaient sur elle une surveillance si systématique, et la bonne dame avait si grand’peur de s’aventurer seule à travers la maison, qu’il semblait presque impossible de trouver une occasion de lui parler. D’ailleurs, les arguments pressants de son mari lui avaient si clairement démontré qu’il était dangereux pour elle de dire un mot à propos de quoi que ce fût, qu’elle restait dans son coin, tenant chacun à distance au moyen de sa longue fourchette symbolique. Aussi, chaque fois que Flora ou le Patriarche en costume vert bouteille lui avait adressé la parole, avait-elle repoussé la conversation avec son instrument de grillades, comme si elle eût été muette.
Après avoir essayé plusieurs fois, mais toujours en vain, d’attirer l’attention de Mme Jérémie, pendant qu’elle débarrassait la table et rinçait les tasses, Arthur songea à une ruse dont Flora pourrait prendre l’initiative. Il s’empressa donc de lui dire à voix basse :
« Ne pourriez-vous pas dire que vous avez envie de visiter la maison ? »
Or, la pauvre Flora, qui attendait toujours, dans des alternatives de découragement et d’espoir, le moment où Clennam rajeuni redeviendrait amoureux d’elle, accueillit cette demande avec une joie indicible, enchantée du caractère mystérieux de cette prière, et convaincue que c’était la préface d’une tendre entrevue, où Clennam allait lui dévoiler l’état de ses affections. Elle se mit tout de suite à préparer les voies.
« Hélas ! la pauvre vieille chambre, commença-t-elle avec aussi peu de virgules que jamais, en regardant tout autour d’elle, elle n’est pas changée du tout, madame Clennam… Vous ne sauriez croire comme cela m’émeut… pourtant, elle est un peu plus entamée qu’autrefois, ce qui est bien naturel, après un si grand nombre d’années… Nous devons tous nous attendre à cela, et nous y soumettre bon gré mal gré… Moi-même il m’a bien fallu m’y résigner, car si je ne suis pas enfumée, je suis terriblement engraissée, ce qui est bien pis… quand je songe à l’époque où papa m’amenait ici… pas plus haute que ça, un vrai paquet d’engelures, qu’on posait sur une chaise les pieds sur le garde-cendres où je faisais de grands yeux à Arthur… pardon, à monsieur Clennam… qui n’était guère plus grand que moi, et qui portait des cols de chemise et des jaquettes monstres… Hélas ! l’ombre encore incertaine de M. Finching ne s’était pas alors montrée à l’horizon, me comblant d’attentions comme le fameux spectre de je ne sais plus quelle cour d’Allemagne, dont nom commence par un B… leçon morale qui nous apprend que tous les sentiers de la vie ressemblent aux chemins noirs qu’on voit près des mines, dans les comtés du Nord, d’où l’on tire du charbon et où l’on forge le fer, au milieu d’un tas de cendres qui craquent sous les pieds. » Après avoir accordé le tribut d’un soupir à l’instabilité de l’existence humaine, Flora poursuivit, en se rapprochant de son but :
« Non pas, madame Clennam, que vos plus cruels ennemis puissent vous accuser d’avoir égayé votre maison, car au contraire elle est toujours restée assez sérieuse pour produire la même impression sur ceux qui l’ont connue… Combien j’ai douce souvenance d’un jour… notre jugement n’était pas encore bien mûr alors… où Arthur… (voyez la force de l’habitude !)… où M. Clennam me fit descendre dans une cuisine abandonnée, et d’une humidité remarquable, me proposant de m’y enfermer pour le reste de mes jours, et de me nourrir des comestibles qu’il pourrait cacher dans ses poches pendant ses repas, ou de pain quand il serait en pénitence, ce qui, à cette heureuse époque de notre existence, ne lui arrivait que trop souvent, serait-ce prendre une trop grande liberté que de demander à réveiller le souvenir de ces jours trop tôt envolés en parcourant la maison ? »
Mme Clennam, assez peu flattée au fond de l’obligeante visite de Mme Finching, qui, sans se douter qu’elle se rencontrerait avec Arthur, était venue par pure complaisance et par bonté d’âme, répondit que Flora était parfaitement libre de visiter la maison de haut en bas. Flora se leva donc et pria Arthur de vouloir bien lui servir de cavalier.
« Certainement, dit Clennam, et Affery sera, j’en suis sûr, assez bonne pour nous éclairer. »
Mme Jérémie s’excusa.
« Non, non, Arthur, ne me demandez rien, je vous en prie !
— Et pourquoi ? Qu’est-ce que tu as ? Pourquoi pas, ma vieille ? » interrompit M. Flintwinch.
Vaincue par cet argument, elle sortit à contre-cœur de son coin, déposa sa longue fourchette dans une des mains de son mari, tandis qu’elle acceptait le chandelier qu’il lui présentait de l’autre.
« Marche en avant, imbécile !… Montez-vous ou descendez-vous, madame Finching ? » continua Jérémie.
Flora répondit :
« Nous descendons.
— Alors, prends les devants et descends, Affery, et si tu n’éclaires pas bien, je me laisserai glisser le long de la rampe, et je te tomberai sur le corps, ma mie ! Attention. »
Mme Jérémie forma donc l’avant-garde dans ce voyage d’exploration, et Jérémie représenta l’arrière-garde, car il ne songeait nullement à les priver du plaisir de sa société. Clennam s’étant retourné et ayant vu M. Flintwinch qui suivait, à trois marches d’intervalle d’un pas calme et méthodique, ne put s’empêcher de dire tout bas :
« Ah çà, il n’y a donc pas moyen de se débarrasser de lui ! »
Flora s’empressa de rassurer son compagnon en répondant aussitôt :
« Quoique ce ne soit peut-être pas très-convenable, Arthur, et que je ne voulusse pas y consentir pour tout un monde devant un homme plus jeune que Jérémie, ou devant un étranger, je ne ferai pas attention à lui si vous tenez tant à me prendre par la taille, pourvu que vous ayez la bonté de ne pas me serrer trop fort. »
Arthur n’ayant pas le courage d’expliquer que ce n’était pas du tout là ce qu’il avait voulu dire, passa le bras autour de la taille de Flora.
« Oh ! vraiment, dit la veuve, vous êtes vraiment bien obéissant, et c’est très-honorable et très-beau de votre part d’y mettre tant de discrétion, mais, malgré tout, si vous tenez absolument à me serrer un peu plus fort, je ne m’en formaliserai pas. »
Dans cette attitude ridicule, qui formait un si grand contraste avec les pensées cruelles dont son âme était dévorée, Clennam arriva au rez-de-chaussée, après avoir découvert en route que, dans les coins un peu noirs, Flora devenait plus lourde, et que son poids diminuait aussitôt que la lumière éclairait mieux leurs pas. Après avoir visité les lugubres cuisines souterraines, qui étaient aussi tristes que jamais, Mme Jérémie entra avec la chandelle dans la chambre du père d’Arthur, puis dans la salle à manger d’autrefois, passant toujours devant lui comme un fantôme insaisissable, sans s’arrêter ni se retourner, lorsqu’il lui disait à voix basse :
« Affery, je voudrais vous parler ! »
Dans la salle à manger, la veuve sentimentale voulut jeter un coup d’œil dans le sombre cabinet au dragon, qui avait tant de fois dévoré Arthur aux jours de sa jeunesse. Peut-être Flora eut-elle envie de l’examiner de plus près, parce que c’était un endroit très-noir, et très-commode pour devenir aussi lourde que possible. Arthur, désespéré, venait d’ouvrir sa prison d’autrefois, lorsqu’on frappa à la porte cochère.
Mme Jérémie, étouffant un cri de terreur, se cacha la tête sous son tablier.
« Quoi ? qu’est-ce ? s’écria son aimable époux. Tu as donc besoin d’une dose ? Eh bien, tu en auras une, ma vieille, et une bonne ! sois tranquille ; c’est moi qui me charge de te l’administrer.
— En attendant, quelqu’un va-t-il ouvrir ? demanda Arthur.
— En attendant, je vais ouvrir, monsieur, riposta le vieillard d’un ton si furieux qu’il était facile de voir que, s’il avait eu le choix, il aurait bien mieux aimé ne pas s’absenter. Restez ici jusqu’à mon retour. Ma vieille, si tu bouges ou si tu dis un seul mot de tes sottises habituelles, je triplerai la dose ! »
Dès qu’il se fut éloigné, Arthur relâcha Mme Finching, non sans quelque peine, attendu que cette dame ne comprit pas tout d’abord les intentions de son cavalier, et s’apprêtait, au contraire, à se laisser serrer plus fort.
« Affery, parle-moi, maintenant.
— Ne me touchez pas, Arthur ! s’écria-t-elle reculant devant lui. N’approchez pas. Il va vous voir. Jérémie va vous voir. Laissez-moi !
— Il ne pourra pas me voir, si j’éteins la chandelle, répondit Arthur faisant ce qu’il disait.
— Il va vous entendre.
— Il ne pourra pas m’entendre, répliqua Arthur, si je vous attire dans ce cabinet pour y causer moment. Pourquoi vous cachez-vous le visage ?
— Parce que j’ai peur de voir quelque chose.
— Vous ne pouvez avoir peur de voir quelque chose dans l’obscurité, Affery ?…
— Si, j’ai plus peur ici que s’il faisait grand jour.
— Pourquoi avez-vous peur ?
— Parce que la maison est pleine de mystères et de secrets, parce qu’elle est pleine de murmures et de complots, parce qu’elle est remplie de bruits. Je n’ai jamais vu maison pareille pour les bruits. J’en mourrai, bien sûr, à moins que Jérémie ne m’étrangle auparavant, comme je m’y attends.
— Mais je n’ai entendu aucun bruit qui vaille la peine d’en parler.
— Ah ! sans doute, mais vous en entendriez assez si vous y demeuriez et si vous étiez obligé de la parcourir comme moi ; vous verriez alors qu’ils valent bien la peine qu’on en parle ou qu’on en crève de frayeur, si on vous empêche d’en parler… Voilà Jérémie qui revient !… Vous allez me faire tuer !
— Ma bonne Affery, je vous donne ma parole que je vois d’ici, sur les dalles du vestibule, une lumière qui prouve que la porte est encore ouverte. Vous la verriez comme moi, si vous vouliez abaisser ce tablier et regarder.
— Je n’ose pas. Je n’oserai jamais, Arthur ! J’ai toujours les yeux bandés quand Jérémie n’est pas là, et quelquefois même quand il y est.
— Il ne peut pas fermer la porte sans que je le sache. Vous êtes aussi en sûreté que s’il était à cinquante lieues d’ici.
— Ah ! plût à Dieu qu’il fût à cent lieues d’ici ! remarqua Mme Jérémie.
— Affery, je veux savoir ce qui se passe ici ; je veux éclaircir les mystères de cette maison.
— Je vous répète, Arthur, interrompit la vieille, que ces secrets sont des bruits, des frôlements, des frémissements, des tremblements, des sons de pas furtifs en haut et en bas.
— Mais il y a d’autres secrets que ceux-là ?
— Je n’en sais rien. Ne m’en demandez pas davantage. Votre ancienne bonne amie n’est pas loin, et vous savez qu’elle jacasse comme une pie. »
L’ancienne bonne amie d’Arthur (qui se trouvait en effet si près, qu’elle s’appuyait contre lui, formant un angle en arc-boutant de quarante-cinq degrés) intervint ici pour affirmer, avec plus de sincérité que de concision, que rien de ce qu’elle pourrait entendre n’irait plus loin, et qu’elle serait aussi muette que la tombe… « quand ce ne serait que par considération pour Arthur… pardon de cette familiarité… par considération pour Doyce et Clennam . »
« Je vous conjure de parler, Affery, vous qui êtes un des rares souvenirs agréables que m’ait laissés ma jeunesse, je vous conjure, au nom de ma mère, au nom de votre mari, je vous en supplie, dans mon intérêt et dans notre intérêt à tous. Je suis sûr que vous pourriez me fournir quelques renseignements sur cet homme qui a disparu, si vous vouliez.
— Eh bien, je vais vous dire, Arthur, répondit Affery… Mais voilà Jérémie qui revient…
— Non, je vous affirme que non. La porte est ouverte, et il est sur le seuil à causer avec quelqu’un.
— Je vous dirai alors, reprit la vieille après avoir écouté un instant, que la première fois que cet homme est venu, il a entendu des bruits aussi bien que moi. « Qu’est-ce que c’est que cela ? qu’il m’a demandé. — Je n’en sais rien, que je lui ai répondu en le saisissant par le bras dans ma frayeur, mais je les ai entendus mille et mille fois. » Pendant que je lui disais ça, il est resté à me regarder, tremblant comme une feuille, ma foi !
— Est-il venu souvent ?
— Non, seulement cette nuit-là et l’autre nuit qu’il est venu pour la dernière fois.
— Que s’est-il passé la seconde fois après mon départ ?
— Les deux finauds sont restés tout seuls avec lui. Lorsque j’ai eu fermé la porte derrière vous, Jérémie est arrivé vers moi de côté (c’est toujours comme ça quand il va me faire du mal) : « Ma vieille, qu’il me dit, je monte derrière toi, je vais te coucher, mon enfant. » Alors il m’a pris par la nuque et m’a serré le col à me faire bâiller comme une carpe, et m’a poussée jusqu’à notre chambre, m’étranglant le long de la route. Voilà ce qu’il appelle coucher les gens, lui ! Oh ! mais, il est méchant, allez !
— Et vous n’avez plus rien vu ni rien entendu ?
— Est-ce que je ne viens pas de vous dire qu’on m’a envoyée coucher, Arthur ?… Chut ! il revient.
— Je vous assure qu’il est toujours à la porte. Ces mystères et complots dont vous avez parlé, dites-moi ce que c’est.
— Comment voulez-vous que j’y comprenne quelque chose ? Ne me demandez plus rien, Arthur, allez-vous-en !
— Mais, ma chère Affery, si je ne puis percer ce mystère, en dépit de votre époux et de ma mère, vous ne voyez donc pas que tout est perdu ?
— Ne me demandez rien, répéta la vieille. Voilà un siècle que je ne fais que rêver. Allez-vous-en, allez-vous-en !
— Vous m’avez déjà dit cela. Vous vous êtes servie de la même expression la nuit où vous m’avez reconduit et où je vous ai demandé ce qui se passait. Qu’entendez-vous par là ?
— Je ne vous le dirai pas. Allez-vous-en ! Je ne vous le dirais pas quand nous serions tout seuls… encore moins lorsque votre ancienne bonne amie est là. »
Ce fut en vain qu’Arthur supplia, et que Mme Finching protesta qu’elle saurait garder le secret. La vieille, qui n’avait pas cessé de trembler et de se livrer un combat pendant ce dialogue, fit la sourde oreille, et parut décidée à sortir du cabinet.
« J’appellerais plutôt Jérémie que de dire un mot de plus ! Je vais l’appeler, Arthur, si vous me demandez encore quelque chose. Voici tout ce que j’ai à vous dire avant de crier pour le faire revenir : si jamais vous commencez à dominer de vous-même ces deux finauds (et vous le devriez, comme je vous l’ai dit le soir où vous êtes revenu, car vous n’avez pas vécu ici des années entières comme moi, et vous n’en êtes pas arrivé à avoir peur de votre ombre), alors dominez-les en face et devant moi ; puis dites-moi ensuite : Affery, racontez vos rêves ! Peut-être que je vous les raconterai alors ! »
Le bruit de la porte, qui se refermait, empêcha Arthur de répondre. Chacun d’eux regagna la place où Jérémie les avait laissés ; et Clennam, s’avançant vers le vieillard qui revenait, lui annonça qu’il avait éteint la lumière par hasard. M. Flintwinch le regarda en silence tandis qu’il la rallumait à la lampe du vestibule, et conserva un mutisme complet au sujet de la personne qui l’avait retenu à la porte. Peut-être sa colère venait-elle de ce qu’il éprouvait le besoin de se venger de l’ennui que lui avait causé ce visiteur inopportun ; quoi qu’il en soit, il fut si agacé en voyant sa femme coiffée de son tablier, qu’il s’élança vers elle, et, saisissant entre le pouce et l’index le nez voilé de la dame, il le tortilla de toutes ses forces.
Flora, qui était décidée à peser sur Arthur à perpétuité, ne le relâcha plus que lorsqu’on eut visité jusqu’à la chambre qu’il avait autrefois habitée dans les combles de la maison. Clennam songeait à toute autre chose qu’à inspecter les salles qu’il traversait ; il remarqua, néanmoins, ainsi qu’il eut l’occasion de se le rappeler plus tard, qu’on y manquait d’air ; qu’ils laissaient l’empreinte de leurs pas sur la poussière dont étaient couverts les planchers des étages supérieurs, et qu’on éprouva tant de résistance à ouvrir certaine porte, qu’Affery se mit à crier qu’il y avait quelqu’un derrière, et continua à trembler encore après qu’on eût cherché ce quelqu’un sans trouver personne. Lorsqu’enfin ils regagnèrent la chambre de la paralytique, ils la trouvèrent causant à voix basse avec le Patriarche, qui se tenait debout devant le feu. Les yeux bleus, le crâne luisant, les cheveux blancs que M. Casby tourna vers eux au moment où ils entraient, prêtèrent une valeur inestimable et une philanthropie indicible aux paroles qui s’échappèrent en ce moment de ses lèvres :
« Vous avez donc visité la maison, la maison… visité la maison ! »
Cette phrase, en elle-même, n’était pas précisément un modèle d’esprit ni de bonté ; mais M. Casby, par son ton, par sa voix, par son air de patriarche, en faisait un si bel exemple de bonté et d’esprit, qu’elle était à mettre sous verre.
CHAPITRE XXIV. Le soir d’une longue journée.
L’illustre M. Merdle, cet ornement du pays, continuait sa course brillante. On commençait à reconnaître partout qu’un homme, qui avait rendu à la société le service de gagner sur elle une si grande fortune, ne pouvait plus, sans injustice, être laissé dans la roture. On parlait avec certitude d’un titre de baronnet ; il était même question d’une pairie. Le bruit courait que, de sa main dorée, M. Merdle avait repoussé l’offre officielle de la première dignité ; qu’il avait formellement déclaré à lord Décimus que c’était trop peu de chose pour un homme comme lui.
« Non, milord, je resterai simple Merdle, ou vous ferez de moi un pair du royaume. »
Cette réponse, disait la rumeur publique, avait plongé lord Décimus dans l’indécision jusqu’au col, s’il est permis de parler ainsi d’un personnage aussi élevé. Car les Mollusques, formant dans la création un groupe isolé, avaient la conviction que tous les honneurs de ce genre leur appartenaient de droit, et que, lorsque par le plus grand des hasards, un soldat, un marin, ou un avocat était anobli, c’était un intrus qu’ils laissaient pénétrer dans les pénates sacrés de la famille, par un acte de simple condescendance, mais sur lequel il fallait immédiatement fermer la porte, pour que l’exemple ne tirât pas à conséquence. Non-seulement, ajoutait encore la rumeur publique, lord Décimus demeurait dans un cruel état d’indécision à cause de la part héréditaire qui lui revenait de droit dans ses principes aristocratiques, mais aussi parce qu’il y avait divers Mollusques qui prétendaient au même honneur, et faisaient concurrence au grand homme du jour.
À tort ou à raison, la rumeur publique allait colportant ces nouvelles. Lord Décimus, qui était ou que l’on croyait occupé à résoudre ce difficile problème, donnait quelque consistance à ces bruits, en se lançant gauchement à un petit trot d’éléphant dans un fouillis de phrases entortillées où il balançait l’illustre M. Merdle au bout de sa trompe, le présentant au monde entier comme l’emblème immaculé des entreprises gigantesques, de la richesse des nations, du crédit, du capital, de la prospérité générale, et de toutes les autres bénédictions réunies.
La vieille faux du temps continua si tranquillement sa funèbre moisson, qu’il s’était écoulé déjà trois grands mois, sans que cela parût, depuis que les frères Dorrit avaient été confiés à la même tombe dans le cimetière des étrangers à Rome.
M. et Mme Sparkler étaient installés dans un hôtel à eux : une toute petite résidence, dans le genre de celles qu’affectionne la classe des Tenaces Mollusques, un véritable chef-d’œuvre d’incommodité, qui conservait tout le long du jour le parfum de la soupe et du fumier de la veille, mais d’un loyer exorbitant, comme il convient à un local situé au centre même du monde habitable. C’est dans cette demeure enviée (car elle excitait vraiment l’envie de bien des gens), que Mme Sparkler avait résolu de commencer à démolir la Poitrine rivale, quand l’arrivée du courrier, porteur de la triste nouvelle, était venue suspendre l’ouverture des hostilités. Mme Sparkler, qui, au fond, n’était pas méchante, avait eu un violent paroxysme de douleur qui avait duré douze heures ; puis elle s’était levée afin de s’occuper de son deuil et de prendre toutes les mesures nécessaires pour qu’il lui allât aussi bien que celui de Mme Merdle. Le journal des nouvelles élégantes annonça que cet événement venait de plonger dans la douleur plus d’une famille distinguée… et le courrier s’en retourna à Rome.
M. et Mme Sparkler, après avoir dîné en tête-à-tête, étaient donc plongés dans leur douleur. Madame reposait sur un canapé, dans son salon. C’était un dimanche soir : il faisait une chaleur étouffante ; la maison, située au centre du monde habitable, close et bien bourrée en toute saison, comme si elle était affligée d’un rhume de cerveau perpétuel, paraissait plus oppressée que jamais ce soir-là. Les cloches des églises voisines avaient fait tout ce qu’elles avaient pu pour agacer les gens en réveillant les échos peu mélodieux de la rue, et les vitres des églises éclairées avaient échangé leurs tons jaunes de la brune contre un noir opaque. Madame, étendue sur une causeuse, à regarder par la croisée ouverte, à travers une forêt de réséda et d’autres fleurs, se fatigua de ce spectacle. Alors madame alla regarder dans la rue par une autre croisée, pendant que monsieur se tenait sur le balcon, et se fatigua également de ce spectacle-là. Alors madame se regarda pour voir encore une fois comment lui allait son deuil, et se fatigua aussi de ce spectacle, quoique naturellement elle s’en fatiguât moins vite que des deux autres.
« Autant vaudrait être couchée au fond d’un puits, remarqua-t-elle enfin, changeant de place d’un air de mauvaise humeur. Voyons, Edmond, si tu as quelque chose à dire, dis-le. »
Edmond aurait pu répondre avec beaucoup de franchise :
« Mon âme, je n’ai rien du tout à dire. »
Mais son imagination ne lui ayant pas suggéré cette réponse, il se contenta de quitter le balcon et de prendre place auprès de la causeuse où se tenait madame.
« Bonté divine, Edmond ! s’écria la jeune épouse d’un ton de mauvaise humeur encore plus marqué, je crois vraiment que tu te fourres du réséda dans le nez. Finis donc ! »
Monsieur, dans ce moment d’absence d’esprit (peut-être faut-il prendre cette expression dans un sens plus absolu que de coutume), mettait en effet tant d’ardeur à respirer le parfum d’un brin de réséda qu’il avait à la main, qu’il semblait sur le point de commettre le délit en question. Il sourit, et jeta la fleur par la fenêtre en disant :
« Je te demande bien pardon, ma chère.
— Tu me donnes la migraine à rester debout comme cela, Edmond, reprit madame en levant les yeux vers lui après un moment de silence. Ce demi-jour te fait paraître si effroyablement gros que cela m’agace. Assieds-toi, je t’en prie.
— Certainement, ma chère, répondit monsieur, qui prit une chaise sans changer de place.
— Si je ne savais pas que le jour le plus long de l’année est passé, dit Fanny en bâillant d’une manière épouvantable, je croirais que nous y sommes. Jamais journée ne m’a paru si longue.
— N’est-ce pas ton éventail, mon amour ? demanda monsieur, ramassent à terre l’objet en question qu’il présenta à madame.
— Edmond, s’écria madame d’un ton plus ennuyé que jamais, ne m’adresse pas de ces sottes questions, je t’en conjure. À qui veux-tu qu’il soit ?
— Certainement, je savais bien qu’il était à toi.
— Alors à quoi bon me le demander ? riposta madame, qui continua au bout de quelques minutes, après s’être retournée sur la causeuse : Non jamais, jamais je n’ai eu à passer une journée aussi longue que celle-ci ! »
Après un nouveau silence, madame se leva lentement, fit quelques tours dans le salon, et vint se rasseoir à la même place.
« Ma chère, dit monsieur, illuminé par une inspiration originale, je crois bien que tu as les nerfs crispés. »
— Oh ! les nerfs crispés ! répéta madame. Voyons, Edmond as-tu bientôt fini ?
— Mon adorée, continua monsieur, si tu essayais de ton vinaigre aromatique ! J’ai souvent vu ma mère employer ce remède, et elle paraissait s’en trouver bien. Et, je ne sais pas si tu le sais, mais ma mère est une… diablement belle femme qui n’est pas du tout…
— Miséricorde ! s’écria madame se levant d’un bond. C’est insupportable ! Jamais, depuis la création du monde, le soleil n’a éclairé un jour aussi ennuyeux que celui-ci ! »
Monsieur la suivit d’un regard plein de soumission tandis qu’elle se promenait dans le salon. Il paraissait même un peu effrayé. Lorsque madame eut renversé quelques colifichets, regardé dans la sombre rue par chacune des trois croisées du salon, elle revint au canapé, et se jeta sur les coussins.
« Maintenant, Edmond, viens ici ! Un peu plus près, car je veux pouvoir te toucher avec mon éventail afin que mes paroles fassent sur toi une plus vive impression. Là ! Cela suffit. Tu es assez près comme cela. Oh ! mais que tu as donc l’air gros ! »
Monsieur s’excusa de son mieux, disant qu’il ne pouvait pas s’en empêcher, et que ses camarades, sans les spécifier autrement, l’avaient surnommé Quinbus Flestrin junior, ou le fils de l’Homme-Montagne.
« Tu aurais dû me dire cela avant, remarqua madame d’un air mécontent.
— Ma chère, répliqua monsieur, vivement flatté de ce reproche, si j’avais cru que cela pouvait t’intéresser le moins du monde, je n’aurais pas manqué de t’en parler.
— Là ! Au nom du ciel, tâche de te taire ! interrompit madame. J’ai quelque chose à te dire. Edmond, il ne faut plus que nous restions seuls. Il est urgent de prendre des mesures pour que je ne sois plus exposée à retomber dans cet horrible état de prostration morale.
— Ma chère, une femme aussi remarquablement belle, comme tout le monde sait, et qui n’est pas du tout…
— Oh ! encore ! Miséricorde !!! » s’écria madame.
Monsieur fut si troublé par l’énergie de cette exclamation pendant laquelle madame s’était levée brusquement pour se rasseoir aussitôt, qu’il s’écoula quelques minutes avant qu’il eût la force de s’expliquer.
« Je voulais dire, ma chère, que tout le monde sait que tu es faite pour briller dans la société.
— Briller dans la société ! répéta Fanny avec un redoublement de mauvaise humeur. Oui, vraiment ! Voyez un peu ce qui arrive ! Je ne suis pas plutôt remise du coup que m’a porté la mort de mon pauvre cher père et de mon pauvre oncle… pourtant je ne me dissimule pas que c’est peut-être un grand bonheur pour ce dernier, car, dès que l’on cesse d’être présentable, on fait aussi bien de mourir…
— J’espère que tu ne fais pas allusion à moi, mon amour ? interrompit humblement monsieur.
— Edmond, Edmond, tu lasserais la patience d’une sainte ! N’est-il pas clair comme le jour que je parle de mon oncle ?
— Tu me regardais d’un air si expressif, mon adorée, que je me suis senti mal à l’aise. Merci, mon amour.
— Maintenant que vos interruptions m’ont fait oublier ce que je voulais dire, reprit madame avec un geste résigné de son éventail, je ferai aussi bien d’aller me coucher.
— Ne fais pas cela, mon amour. Prends tout le temps qu’il te faudra pour te recueillir. »
Madame prit beaucoup de temps : la tête penchée en arrière, les yeux fermés et les sourcils levés avec une expression désespérée comme si elle avait complétement renoncé aux affaires de ce monde. Enfin, sans le moindre avertissement préalable, elle rouvrit les yeux, et recommença d’un ton sec et acerbe :
« Qu’est-ce qui arrive alors, je vous le demande ? Qu’est-ce qui arrive ? Au moment même où je pourrais briller dans la société, où des motifs de la plus haute importance m’inspirent le désir d’y briller, je me trouve dans une situation qui m’empêche, jusqu’à un certain point de me présenter dans le monde. C’est trop fort !
— Ma chère, je ne vois pas pourquoi cela te priverait d’aller dans le monde ?
— Edmond, vous ne savez dire que des absurdités ! s’écria madame avec beaucoup d’indignation. Crois-tu donc qu’une femme dans toute la fleur de l’âge, et qui n’est pas tout à fait dénuée de charmes, puisse, dans ma position (elle regarda sa taille intéressante), entrer en rivalité avec une femme qui lui serait certainement, en d’autres temps, inférieure sous tous les autres rapports ? Si c’est là ton opinion, je ne sais quel nom te donner ! »