La Petite Dorrit

Traduction humaine · Traduction de Paul Lorain; William Little Hughes (†1861; 1887) · Source: Wikisource · Domaine public

Lorsqu’il eut continué pendant deux ou trois jours à s’affaiblir sans souffrance, elle remarqua qu’il était agacé par le tic tac de sa montre, une montre fastueuse qui semblait croire dans son orgueil qu’après le temps c’était elle qui réglait tout ici-bas. Elle la laissa s’arrêter mais cela ne suffit pas pour calmer l’inquiétude du vieillard, ce n’était pas là ce qu’il voulait. Enfin il trouva la force d’expliquer qu’il désirait obtenir de l’argent en mettant sa montre en gage. Il fut enchanté lorsque la petite Dorrit fit semblant de l’emporter dans ce but et parut prendre avec plus de plaisir qu’auparavant quelques gorgées de vin et quelques cuillerées de gelée.

La preuve que c’était bien là ce qu’il voulait, c’est que, le lendemain ou le surlendemain, il confia dans le même but à sa fille ses boutons de manche et ses bagues. Il éprouvait une merveilleuse satisfaction à la charger de ces commissions, et semblait croire qu’il prenait là des mesures pleines de sagesse et de prévoyance. Lorsqu’il eut disposé de ses bijoux, ou du moins de ceux qui avaient frappé sa vue, ce fut le tour de ses vêtements à attirer son attention ; et il est assez probable que son existence fut prolongée de quelques jours par la satisfaction qu’il éprouva de les voir porter, un à un, à quelque mont-de-piété imaginaire.

Ce fut ainsi que la petite Dorrit resta, pendant dix jours, penchée sur le lit du malade, la tête sur le même oreiller. Parfois elle était si fatiguée qu’elle s’endormait aussi. Puis elle se réveillait pour se rappeler, en versant d’abondantes larmes, quel était ce visage qui touchait le sien, pour voir tomber peu à peu sur les traits chéris assoupis contre cet oreiller une ombre plus profonde que celle des murs de la prison de la Maréchaussée.

Petit à petit, on vit s’effacer, l’un après l’autre, jusqu’aux derniers dessins de ce superbe château en Espagne. Petit à petit, le visage ridé où ce plan se développait naguère devint calme et uni. Petit à petit, la réflexion des barreaux de la prison et des pointes en zigzag qui en couronnaient les murs disparut aussi. Petit à petit, la physionomie du vieillard, rajeunie par sa fin prochaine, ressembla plus que jamais, sous ses cheveux blancs, à celle de la petite Dorrit et s’affaissa dans le repos suprême.

D’abord le pauvre Frédéric en perdit presque la tête :

« Ô mon frère ! William, William ! Comment as-tu pu partir avant moi ! Comment as-tu pu partir sans moi ! Mourir le premier, toi si supérieur, si distingué, si noble ; me laisser là, moi, pauvre créature, qui ne suis bon à rien et qui n’aurais laissé de regret à personne ! »

Au premier moment cela fit du bien à la petite Dorrit d’avoir à s’occuper de quelqu’un, à consoler quelqu’un.

« Mon oncle, mon cher oncle, ne vous désolez pas ainsi ! Épargnez-moi ! »

Le vieillard ne fut pas sourd à ces dernières paroles. Lorsqu’il commença à se contraindre, ce fut afin de ne pas augmenter la douleur de sa nièce. Il ne songeait pas à lui-même ; mais il honorait et bénissait la petite Dorrit avec tout ce qui restait de force à son cœur, longtemps enseveli dans la peine, et qui ne se retrouvait un moment pour que se briser tout à fait.

« Ô mon Dieu ! s’écria-t-il avant de quitter la chambre, joignant ses mains ridées qu’il étendit sur la tête d’Amy. Mon Dieu, vous voyez cette enfant de mon frère mort ! Tout ce que je n’ai fait qu’entrevoir avec mes yeux de pécheur aveuglé, vous, vous l’avez vu clairement, dans la splendeur de votre sagesse ! Vous ne souffrirez pas qu’il tombe un seul cheveu de sa tête ! Vous la soutiendrez jusqu’à sa dernière heure, comme je sais qu’un jour vous la récompenserez dans l’éternité ! »

Jusqu’à près de minuit, ils se tinrent, tranquilles et tristes, dans une sombre salle, voisine de la chambre mortuaire. De temps à autre la douleur du vieillard cherchait quelque soulagement dans quelque explosion de sentiment pareille ; mais, outre que sa faiblesse n’eût pas longtemps résisté à de pareils éclats, il n’avait pas oublié les paroles de sa nièce : épargnez-moi ! Aussi il ne tardait pas à s’adresser des reproches et à se calmer. Il se contenta donc de répéter avec des sanglots que son frère était parti seul, seul ; qu’ils avaient débuté côte à côte dans la vie, que le malheur ne les avait pas séparés, qu’ils ne s’étaient pas quittés durant leurs longues années de pauvreté, qu’ils avaient vécu ensemble jusqu’à ce jour, et que son frère était parti seul, seul !

Ils se séparèrent, épuisés et abattus. Amy ne voulut quitter son oncle qu’après l’avoir reconduit dans sa chambre, où il se coucha tout habillé, sous une couverture dont sa nièce l’avait entouré. Alors elle se jeta elle-même sur son lit et s’endormit d’un profond sommeil : du sommeil de l’épuisement et d’un repos forcé, empreint encore du sentiment confus d’une grande affliction. Dors, bonne petite Dorrit ! Dors jusqu’au matin.

Il fit un beau clair de lune cette nuit-là ; mais la lune se leva tard. Lorsqu’elle eut atteint une certaine hauteur dans le paisible firmament, elle éclaira à travers les persiennes à moitié fermées la chambre solennelle où venaient de se dénouer toutes les misères d’une existence agitée. Deux êtres reposaient tranquillement dans cette chambre… Deux êtres également immobiles et impassibles, séparés en ce moment l’un et l’autre par un gouffre infranchissable, de tout ce qui s’agite et vit sur cette terre, qui va pourtant les réclamer bientôt.

L’un gisait sur le lit. L’autre, agenouillé au chevet, était penché sur le premier, les bras étendus paisiblement et sans roideur sur le couvre-pied, la tête baissée, de façon que les lèvres touchaient la main sur laquelle elles avaient exhalé leur dernier souffle. Les deux vieillards étaient devant leur père, bien au-dessus des jugements crépusculaires de ce monde ; bien au-dessus des brouillards et des obscurités terrestres.

CHAPITRE XX. Qui sert de préface au chapitre suivant.

Les passagers du bateau à vapeur débarquent sur la jetée de Calais. C’est un triste et sombre endroit que Calais, lorsque la marée s’est retirée au niveau des basses eaux. Il n’y a d’eau tout juste que ce qu’il en faut pour permettre au paquebot d’approcher ; et en ce moment la barre, où quelques vagues viennent encore se briser, ressemble à un gros paresseux de monstre marin, qui laisse flotter à la surface de l’eau son corps endormi au soleil. Le maigre phare, tout blême, hantant la côte comme le fantôme d’un édifice qui a autrefois joui d’une certaine corpulence et possédé de vives couleurs, distille des larmes mélancoliques à la suite des derniers soufflets qu’il vient de recevoir des vagues. Les longues rangées d’affreuses solives noircies, humides, gluantes, endommagées par le mauvais temps, ornées de funèbres guirlandes d’herbes marines dont la marée les a entourées, pourraient passer pour quelque mystérieux cimetière maritime. Dans ce paysage sans cesse battu par les flots et par le vent, tout semble si humble et si mesquin, en face de ce vaste ciel gris, au bruit de la mer et de la brise, devant la ligne écumeuse des vagues qui attaquent la côte avec tant de fureur, qu’on s’étonne qu’il reste encore quelque chose de Calais, et que ses méchantes portes, ses méchantes murailles, ses méchants toits, ses méchants fossés, ses môles chétifs, ses remparts ignobles et ses rues plates, n’aient pas disparu depuis longtemps sous les attaques répétées de la mer envahissante, comme les fortifications que les enfants de la ville élèvent sur le sable de la plage.

Après avoir patiné sur des planches et des solives glissantes, gravi des marches humides et vaincu beaucoup de difficultés maritimes, les voyageurs commencent leur pérégrination peu confortable le long de la jetée de bois, où tous les vagabonds français et tous les réfugiés anglais de la ville (c’est-à-dire une bonne moitié de la population de Calais) se sont rassemblés pour empêcher ces malheureux de se remettre de leur émotion. Après avoir soutenu l’examen minutieux des badauds anglais, après s’être vus saisis, abandonnés, repris successivement par tous les garçons d’hôtel français, dans une escarmouche à brûle-pourpoint, qui dure pendant un trajet d’environ trois quarts de mille, les nouveaux débarqués se trouvent enfin libres de pénétrer dans la ville et de s’enfuir chacun chez eux, vivement poursuivis.

Clennam, en proie à plus d’une inquiétude, faisait partie de cette troupe infortunée. Après avoir arraché les plus faibles de ses compatriotes à des situations précaires, il poursuivit seul son chemin ; ou du moins aussi seul qu’on peut l’être quand on a à ses trousses, environ à dix pas de distance, un gentleman indigène, protégé d’une cuirasse de graisse et coiffé d’une casquette de la même étoffe, qui vous crie sans relâche, sous prétexte de parler anglais :

« Hi ! Aïe say ! You ! Sire ! Aïe say ! Nice otle ! »

Mais Clennam réussit enfin à distancer ce personnage hospitalier et à poursuivre sa route sans encombre. La ville avait un aspect tranquille après le tapage de la côte et de la jetée ; et si elle paraissait un peu triste, cette comparaison récente ne faisait pas regretter qu’elle fût plus animée. Il rencontra de nouveaux groupes de ses compatriotes, tous avec l’air assez râpé. On aurait dit de ces plantes éphémères qui avaient passé fleur, et qui n’avaient plus gardé que leur tige sèche et déchue. À les voir circuler dans le cercle limité des promenades de la petite ville, aujourd’hui, demain, et toujours, on se rappelait involontairement le préau où se récréaient les détenus de la Maréchaussée. Mais sans accorder à ces touristes plus d’attention qu’il n’en fallait pour faire cette remarque, en passant il se mit en quête d’une certaine rue et d’un certain numéro qui étaient gravés dans sa mémoire.

« C’est bien là l’adresse que Pancks m’a donnée, murmura-t-il en s’arrêtant devant une maison d’aspect lugubre. Je présume que ses renseignements sont exacts, et qu’il les a en effet découverts dans les papiers de M. Casby ; car autrement, je n’aurais jamais songé à venir chercher ici ma mystérieuse demoiselle. »

C’était une sombre maison, avec une triste muraille sur la rue, et une triste porte pour y entrer, dont la sonnette produisit deux tristes tintements et dont le marteau renvoya un triste toc toc qui n’avait pas seulement l’air d’avoir la force d’effleurer la surface craquelée de la porte. Cependant cette porte s’ouvrit en grinçant sur son triste gond, il la referma derrière lui et entra dans une cour lugubre, où il fut arrêté par une autre muraille aussi triste que la première, que l’on avait essayé de tapisser de quelques tristes plantes grimpantes à moitié mortes, comme on avait voulu l’orner aussi d’une petite fontaine en rocaille, à moitié sèche, et la décorer d’une petite statue qui n’avait plus que la moitié de ses membres.

L’entrée de la maison se trouvait à gauche ; elle était garnie, ainsi que la porte cochère, de deux écriteaux qui annonçaient (en anglais et en français) qu’on trouvait là des appartements meublés à louer présentement. Une grosse paysanne réjouie, en jupon court, en bonnet blanc, et en boucle d’oreilles, parut à l’entrée d’une sombre allée ; et demanda, en montrant une rangée de dents qui n’étaient pas désagréables à voir :

« Aïe say ! Sire ! Chez qui allez-vous ? »

Clennam répondit en français qu’il désirait voir la dame anglaise.

« Entrez et montez, s’il vous plaît, » répliqua la paysanne employant aussi sa langue maternelle. Le visiteur s’empressa de profiter de la permission et suivit son guide par un escalier sombre et nu jusqu’à un salon qui donnait sur la triste cour aux plantes mortes, à la fontaine desséchée et au tronçon de statue.

« M. Blandois, dit Clennam.

— Très-bien, monsieur. »

Sur ce, la paysanne se retira et Arthur put examiner le salon. C’était le type invariable des salons de ses appartements meublés. Froid, triste et sombre. Parquet ciré, très-glissant, bon seulement pour y patiner, s’il y avait eu assez de place. Rideaux rouges et blancs aux croisées ; petite table ronde soutenue par un rassemblement de pieds tors ; chaises de paille incommodes ; deux grands fauteuils de velours d’Utrecht où l’on avait autant de place qu’il en fallait pour ne pas y être à son aise ; un secrétaire, un miroir rapiécé qui faisait semblant d’être d’un seul morceau, deux vases de fleurs très-artificielles, éblouissantes de mauvais goût, et au milieu de la cheminée un guerrier grec qui venait d’ôter son casque, en train de sacrifier une pendule au génie de la France.

Au bout de quelques minutes, une porte qui communiquait avec une autre chambre s’ouvrit, et une dame se présenta. Elle témoigna beaucoup de surprise à la vue de Clennam et jeta un coup d’œil tout autour du salon, comme pour y chercher un autre visiteur.

« Pardon, mademoiselle Wade. Je suis seul.

— Ce n’est pourtant pas votre nom qu’on m’a annoncé.

— Non ; je sais cela. Veuillez m’excuser. L’expérience m’a appris que mon nom ne vous aurait guère disposée à m’accorder l’entrevue que je désirais ; c’est pour cela que je me suis permis de prononcer le nom d’une personne que je cherche.

— Permettez, reprit Mlle Wade l’invitant à s’asseoir, mais avec un geste si froid qu’il resta debout, quel nom avez-vous dit à la bonne ?

— Celui de Blandois.

— Blandois ?

— C’est un nom qui ne vous est pas inconnu.

— Je m’étonne, remarqua Mlle Wade en fronçant les sourcils, que vous continuiez, sans que personne vous en prie, à vous mêler ainsi de mes affaires et de mes connaissances. Je ne sais pas ce que tout cela veut dire.

— Pardon. Vous connaissez ce nom ?

— Que vous fait ce nom ? que me fait ce nom ? Qu’est-ce que cela vous fait que je le connaisse ou que je ne le connaisse pas ? Je connais bien des noms et j’en ai oublié encore davantage. Celui-ci peut être du nombre de ceux que je me rappelle ou du nombre de ceux dont je ne me souviens plus. Peut-être même l’entends-je aujourd’hui pour la première fois. Je n’ai aucune raison pour m’interroger là-dessus moi-même ou pour me laisser faire cette question.

— Si vous voulez bien me le permettre, je vous dirai le motif de mon importunité. J’avoue que j’insiste d’une façon très-pressante, et je vous prie d’excuser cette insistance. Le motif qui m’y pousse m’est tout personnel. Je suis bien loin d’insinuer qu’il vous concerne.

— Eh bien, monsieur, répondit Mlle Wade, en l’engageant de nouveau à s’asseoir avec un geste un peu moins hautain que la première fois, je suis heureuse de voir, au moins, qu’il ne s’agit plus, cette fois, de la vassale d’un de vos amis, qui serait privée de son libre arbitre et qu’on m’accuserait d’avoir émancipée. J’écouterai votre motif, si vous voulez bien me l’expliquer.

— D’abord, afin de constater l’identité de l’individu en question, continua Clennam, je vous dirai qu’il s’agit de la personne que vous avez rencontrée à Londres il y a quelque temps. Vous vous rappelez l’homme à qui vous aviez donné rendez-vous près de la Tamise… dans l’Adelphi ?

— Vraiment, vous vous mêlez de mes affaires d’une façon inconvenante, dit Mlle Wade le regardant en face d’un air irrité. Comment savez-vous cela ? »

— Je vous prie en grâce de ne pas vous formaliser d’une indiscrétion apparente… Je l’ai su par hasard.

— Par quel hasard ?

— Par un hasard bien simple : on vous a vue dans la rue causer avec lui.

— Vue !… qui m’a vue ? Est-ce vous, est-ce un autre ?

— Moi-même.

— Au fait, je lui ai parlé en pleine rue, dit-elle après quelques moments de réflexion, commençant à se calmer. Cinquante personnes ont pu me voir ; et quand elles m’auraient vue, cela me serait parfaitement égal.

— Je suis loin d’attribuer la moindre importance à ce fait ; si j’en parle, c’est pour vous expliquer ma visite. Ce n’est pas qu’il ait aucun rapport avec le sujet qui m’amène ni avec la faveur que j’ai à vous demander.

— Oh ! vous avez une faveur à me demander ? Je trouvais aussi, monsieur Clennam (le beau visage de Mlle Wade se tourna vers lui avec une expression d’amertume), que vos manières s’étaient bien radoucies depuis notre dernière rencontre. »

Il se contenta de protester légèrement de la main contre cette remarque sans la contredire. Il parla alors de la disparition de Blandois, dont elle avait sans doute eu connaissance ? — Non. Quelque probable que la chose pût sembler à M. Clennam, elle n’en avait pas entendu dire le premier mot. Il n’avait qu’à regarder autour de lui (ajouta Mlle Wade) pour juger par lui-même s’il était vraisemblable qu’aucune nouvelle de ce genre fût parvenue aux oreilles d’une femme qui restait enfermée dans une pareille retraite à se dévorer le cœur. Après cette dénégation, à laquelle Clennam ne put s’empêcher de croire, elle lui demanda ce qu’il entendait par le mot de disparition. Cette question le conduisit à entrer dans des détails et à laisser entrevoir combien il désirait apprendre ce qu’était devenu cet homme, afin de dissiper les soupçons qui planaient sur la maison de sa mère. Mlle Wade l’écouta avec une surprise évidente et avec un intérêt puissant, quoique contenu, qu’il ne lui avait jamais vu témoigner auparavant. Cependant cet intérêt ne diminuait en rien la réserve de ses manières, toujours fières et décourageantes. Lorsqu’il se tut, elle se contenta de lui répondre :

« Vous avez oublié de me dire, monsieur, ce que j’ai à voir dans tout cela, et quelle est la faveur que vous avez à me demander. Seriez-vous assez bon pour réparer cette omission ?

— Je présume, reprit Arthur continuant ses efforts pour adoucir le maintien dédaigneux de son interlocutrice, qu’ayant eu des relations… oserais-je dire des relations confidentielles ?… avec cette personne…

— Vous êtes bien libre de dire ce que vous voudrez, remarqua Mlle Wade, comme je suis libre, de mon côté, de ne pas souscrire à vos hypothèses, monsieur Clennam.

— … Qu’ayant eu du moins des relations personnelles avec cet homme, poursuivit Clennam, changeant la forme de sa phrase dans l’espoir de la rendre plus acceptable, vous pourrez me donner quelques détails sur ses antécédents, ses habitudes, sa profession, son lieu de résidence ordinaire ; que vous pourrez, en un mot, me mettre sur la trace de ce qu’il peut être devenu. Voilà la faveur que j’ai à vous demander, et je vous la demande dans une situation d’esprit qui, j’ose l’espérer, vous inspirera un peu de sympathie. Si vous avez un motif quelconque pour m’imposer des conditions, je le respecterai sans vous demander à le connaître.

— Vous m’avez vue par hasard causant dans la rue avec cet homme, remarqua Mlle Wade, qui, au grand dépit d’Arthur, s’occupait beaucoup plus de ses propres réflexions que de la prière même qu’il venait de lui adresser. Vous le connaissiez donc déjà avant cette rencontre ?

— Non… pas avant. Je ne l’ai connu que plus tard. Je ne l’avais jamais rencontré auparavant, mais je l’ai retrouvé le soir même où l’en prétend qu’il a disparu… dans la chambre de ma mère, pour tout dire… Je l’y ai laissé. Vous verrez dans cette affiche tout ce qu’on sait de lui. »

Il lui tendit un des avis imprimés qu’elle lut avec beaucoup d’attention et d’intérêt.

« Eh bien, je n’en savais pas tant sur son compte, » reprit-elle en lui rendant l’affiche.

Les traits de Clennam indiquèrent un vif désappointement, peut-être même annoncèrent-ils de l’incrédulité, car Mlle Wade ajouta, du même ton peu sympathique :

« Vous ne me croyez pas ? Pourtant, rien n’est plus vrai. Quant à des relations personnelles, il me semble qu’il en a existé aussi entre cet homme et votre mère. Et néanmoins, vous voulez bien la croire, lorsqu’elle vous déclare qu’elle ne le connaît pas davantage. »

Ces paroles, ainsi que le sourire qui les accompagnait, renfermaient une insinuation assez claire pour faire monter le sang aux joues de Clennam.

« Allons, monsieur, répéta-t-elle (on voyait qu’elle éprouvait un cruel plaisir à répéter ce coup de poignard), je serai aussi franche avec vous que vous pouvez le désirer. Je vous avouerai que, si je tenais à ma réputation (et heureusement je n’y tiens pas le moins du monde), ou si j’avais un nom à faire respecter (et heureusement encore, je ne me soucie pas du tout de ce que l’on peut penser de moi), je me regarderais comme fort compromise d’avoir eu affaire avec cet individu. Et pourtant, moi, il n’a jamais franchi mon seuil… il n’est jamais resté en conférence avec moi jusqu’à minuit. »

Elle vengeait une vieille rancune en tournant contre lui le sujet qu’il avait abordé le premier. Il n’était pas dans la nature de Mlle Wade de chercher à l’épargner ; elle n’éprouvait pas le moindre remords de lui causer cette peine.

« Je vous l’avouerai bien volontiers, s’écria-t-elle, cet homme est un misérable, un être vil et mercenaire, que j’ai rencontré pour la première fois rôdant à la poursuite de quelque proie en Italie, où j’étais il n’y a pas bien longtemps, et c’est là que j’ai acheté ses services, trouvant en lui un instrument commode pour certain but que j’avais en vue. Bref, je jugeai à propos, pour mon bon plaisir… pour la satisfaction d’un sentiment très-vif… de prendre un espion à mes gages. J’ai employé ce Blandois. Et je suis persuadée que, si j’avais eu besoin de lui proposer un pareil marché, et le moyen de le payer assez cher ; s’il avait pu, de son côté, faire le coup dans l’ombre, sans courir de risques, il n’aurait pas fait plus de difficultés pour assassiner quelqu’un, qu’il n’en a fait pour accepter mon argent. C’est là, du moins, l’opinion que j’ai de lui, et je vois que c’est à peu près la vôtre. Madame votre mère, je le présume, car il m’est permis de faire comme vous des suppositions hasardées, professe sur lui une opinion contraire ?

— J’ai oublié de vous dire, reprit Clennam, que ma mère a été mise en rapport avec lui, par de malheureuses affaires commerciales.

— Il fallait bien, en effet, que ce fussent de malheureuses affaires qui la missent en rapport avec lui, répondit Mlle Wade, car l’heure indue à laquelle elle a reçu ce client n’est pas une heure de commerce.

— Vous supposez donc, dit Arthur, blessé par ces froides insinuations dont il avait déjà senti toute la force, qu’il y avait quelque chose…

— Monsieur Clennam, répliqua Mlle Wade avec beaucoup de sang-froid, veuillez vous rappeler que je ne suppose rien au sujet de cet homme. J’affirme, sans détour, que c’est un misérable prêt à tout faire pour de l’argent. Je présume que, lorsqu’un individu de ce genre va quelque part, c’est qu’on y a besoin de lui. Si je n’avais pas eu besoin de lui, vous ne nous auriez pas rencontrés ensemble. »

Torturé par cette persistance de Mlle Wade à lui tenir toujours sous les yeux le triste soupçon dont l’ombre avait déjà traversé son âme, Clennam resta silencieux.

« Notez bien, ajouta-t-elle, que je vous en parle ainsi, dans la supposition qu’il est encore de ce monde, car ce n’est qu’une supposition, et il peut tout aussi bien en avoir disparu, sans que j’en sache rien, ou même sans que je m’en soucie. Je n’ai plus besoin de lui. »

Arthur se leva lentement avec un profond soupir et d’un air découragé. Mlle Wade resta assise ; mais elle dit, après avoir lancé au visiteur un regard soupçonneux et en serrant les lèvres avec une expression de colère :

« Cet homme n’était-il pas le compagnon de choix de votre cher ami Henry Gowan ? Pourquoi donc ne priez-vous pas votre cher ami de venir à votre aide ? »

Clennam allait nier que Gowan fût son cher ami, mais le souvenir de ses luttes et de ses résolutions d’autrefois le retint ; il répondit :

« M. Gowan n’a pas revu Blandois depuis le départ de cet étranger pour l’Angleterre, il n’en sait pas davantage sur son compte. Blandois n’est d’ailleurs qu’une simple connaissance de rencontre faite en voyage.

— Une simple connaissance de rencontre, faite en voyage ! répéta Mlle Wade. Oui, votre cher ami a grand besoin de faire de nouvelles connaissances, afin de se divertir, grâce à la femme insipide qu’il a épousée. Je hais sa femme, monsieur. »

La colère avec laquelle Mlle Wade prononça ses paroles, colère bien remarquable chez une femme qui savait si bien se posséder, attira l’attention d’Arthur, et le tint cloué à sa place. La haine brillait dans les yeux noirs fixés sur lui, tremblait au coin des narines, et semblait embraser le souffle de Mlle Wade, dont les traits, d’ailleurs, n’avaient rien perdu de leur sérénité dédaigneuse, et qui conservait autant de calme et de grâce hautaine que si elle eût été complétement indifférente au fond.

« Tout ce que je puis dire à cela, mademoiselle Wade, remarqua Clennam, c’est que vous entretenez là, bien gratuitement, un sentiment que personne, à mon avis, ne saurait partager.

— Vous pouvez demander à votre cher ami, si cela vous plaît, quelle est son opinion à cet égard.

— Je ne suis pas assez intime avec mon cher ami, répondit Arthur en dépit de la détermination qu’il avait prise d’abord, pour me permettre de traiter avec lui un pareil sujet d’entretien.

— Je le hais : plus encore que sa femme, parce que jadis j’ai été assez dupe, assez traître envers moi-même, pour l’aimer… ou peu s’en faut. Vous ne m’avez vue, monsieur, que dans des circonstances ordinaires, et sans doute, vous m’avez prise pour une femme ordinaire, un peu plus volontaire seulement que les autres. Vous ne savez pas ce que j’entends par haïr , si vous ne me connaissez pas mieux que cela ; vous ne pouvez pas le savoir, à moins de savoir aussi avec quel soin je me suis étudiée moi-même, avec quel soin j’ai étudié tous ceux qui m’entourent. Voilà pourquoi je désire, depuis quelque temps, vous raconter ma vie… non pas afin d’obtenir votre estime, car je m’en soucie fort peu ; mais afin de vous faire comprendre, lorsque vous songerez à votre cher ami et à sa chère épouse, ce que j’entends par le mot haïr . Voulez-vous que je vous remette quelques pages que j’ai écrites et mises de côté à votre intention, ou dois-je les garder ? »

Arthur la pria de les lui donner. Elle s’approcha du secrétaire, l’ouvrit et prit dans un tiroir plusieurs feuilles pliées d’avance. Sans chercher le moins du monde à se concilier Arthur, mais paraissant plutôt s’adresser à son voisin pour justifier son entêtement à ses propres yeux, elle ajouta en lui remettant le manuscrit :

« Lorsque vous aurez lu ceci, vous saurez ce que j’entends par haïr ! Mais brisons là, monsieur ; à Londres comme à Calais, que vous me trouviez logée en passant et d’une manière économique, dans une maison vide ou dans un appartement meublé, vous trouverez Henriette avec moi. Peut-être ne seriez-vous pas fâché de la voir avant de partir ? Henriette, venez ici ! »

Elle l’appela une seconde fois. Ce second appel fit apparaître Henriette, ci-devant Tattycoram.

« Voici M. Clennam, dit Mlle Wade. Il ne vient pas vous chercher, il a renoncé à cette idée… car je présume que, maintenant, vous ne songez plus à la réclamer ?

— N’ayant aucun titre, aucune influence à faire valoir… non.

— Monsieur ne vient pas vous chercher, Henriette, vous voyez ; mais néanmoins il vient encore chercher quelqu’un. Il voudrait mettre la main sur ce Blandois.

— Avec qui je vous ai rencontrée à Londres dans le Strand, lui rappela Clennam.

— Si vous savez quelque chose sur cet homme, Henriette, sauf qu’il arrivait de Venise… ce que nous savons tous… dites-le à M. Clennam en toute liberté.

— Je ne sais pas autre chose, répondit la jeune fille.

— Êtes-vous satisfait ? » demanda Mlle Wade.

Arthur n’avait aucune raison de croire qu’Henriette dissimulât la vérité ; les manières de Tattycoram étaient trop franches pour ne pas lui inspirer cette conviction, quand même il aurait commencé par avoir des doutes. Il répliqua donc :

« Allons ! il me faudra chercher des renseignements ailleurs. »

Il ne se disposait pas encore à partir, mais, comme il se tenait déjà debout lorsque Tattycoram était entrée, elle crut qu’il s’en allait. Elle le regarda donc et lui demanda avec vivacité :

« Vont-ils bien, monsieur ?

— Qui cela ? »

Elle se retint car elle allait dire eux tous , elle jeta un coup d’œil vers Mlle Wade, et dit :

« M. et Mme Meagles.

— Ils allaient très-bien la dernière fois que j’ai reçu de leurs nouvelles. Ils sont en voyage. À propos, j’ai une question à vous faire. Est-il vrai qu’on vous ait vue là-bas ?

— Où ? où prétend-on m’avoir vue ? répliqua la jeune fille en baissant les yeux d’un air de mauvaise humeur.

— À Twickenham, devant la grille du jardin.

— Non, dit Mlle Wade. Elle n’y a pas remis les pieds.

— Vous vous trompez, interrompit Tattycoram. J’y suis allée la dernière fois que nous sommes retournées à Londres. J’y suis allée une après-midi que vous m’avez laissée seule, et j’ai regardé par la grille du jardin.

— Fille sans cœur ! s’écria Mlle Wade avec un mépris infini. Voilà donc tout le fruit de votre séjour chez moi, de nos conversations continuelles, de vos anciennes doléances ! C’était bien la peine !

— Quel mal y avait-il à aller jeter un coup d’œil à travers la grille ? répliqua Tattycoram. J’avais vu les volets fermés, je savais bien que la famille était absente.

— Qu’est-ce que vous aviez besoin là ?

— Je désirais revoir la maison, je sentais que cela me ferait plaisir de la revoir. »

Tandis que ces deux beaux et fins visages se tournaient l’un vers l’autre, Clennam devinait les tortures que ces deux natures violentes devaient s’infliger l’une à l’autre.

« Oh ! fit Mlle Wade, qui adoucit froidement son regard irrité, avant de détourner les yeux, si vous tenez tant à revoir l’enfer dont je vous ai retirée le jour où vous aviez fini par vous apercevoir du genre de vie que vous y meniez, c’est autre chose. Mais croyez-vous que ce soit de la franchise ? Est-ce là ce que je devais attendre de vous ? Est-ce là la fidélité sur laquelle je comptais ? Il me semblait que nous devions faire cause commune ! Allez, vous ne méritez pas la confiance que j’avais en vous. Vous ne méritez pas la protection que je vous ai accordée. Vous n’avez pas plus d’amour-propre qu’un chien couchant, et vous ferez mieux de retourner vers les gens qui vous ont traitée plus durement qu’on ne traite un épagneul à coups de fouet.

— Si vous parlez d’eux de cette façon-là, devant le monde, vous me forcerez à prendre leur défense, répondit Tattycoram.

— Allez les retrouver, riposta Mlle Wade. Retournez chez eux.

— Vous savez aussi bien que moi que je ne retournerai pas chez eux. Vous savez aussi bien que moi que je les ai quittés à tout jamais, et que je ne peux pas, que je ne veux pas les revoir. Alors laissez-les donc tranquilles au lieu d’en dire du mal, mademoiselle Wade.

— Vous préférez l’abondance que vous trouviez chez eux, à la maigre chère que vous faites ici. Vous les exaltez afin de m’abaisser. Mais devais-je m’attendre à autre chose ? N’était-ce pas facile à prévoir ?

— C’est faux ! s’écria Tattycoram, le teint animé. Vous dites le contraire de ce que vous pensez. Je le sais bien, ce que vous pensez. Vous me reprochez, sans en avoir l’air, de vivre à vos dépens faute d’autre ressource. Et vous comptez là-dessus pour me faire marcher à votre fantaisie, comme un enfant, et pour me faire dévorer tous les affronts ; tenez, vous ne valez pas mieux qu’eux. Mais, rayez cela de vos papiers ; ne croyez pas que je sois jamais assez apprivoisée, assez soumise pour endurer tout ça. Je vous répète que je suis allée regarder la maison parce que j’ai souvent pensé que j’aurai du plaisir à la revoir, et si je demande encore de leurs nouvelles, c’est que je les ai aimés autrefois, du temps que je croyais qu’ils étaient bons pour moi. »

Clennam intervint à cet endroit, pour dire qu’il était convaincu qu’ils la recevraient comme par le passé, si jamais elle désirait retourner chez eux.

« Jamais, s’écria-t-elle d’une voix irritée. Je ne ferai jamais cela ! Personne ne le sait mieux que Mlle Wade, malgré les reproches qu’elle m’adresse, parce qu’elle me voit sous sa dépendance. Je ne le sens que trop, que je suis sous sa dépendance et qu’elle est enchantée d’avoir quelque occasion de me le rappeler.

— Voyez le beau prétexte ! dit Mlle Wade avec non moins de colère, d’un ton de hauteur et d’amertume. Cherchez-en un autre, celui-là est trop usé pour que je ne voie pas à travers. C’est ma pauvreté qui vous fait regretter leur richesse. Retournez chez eux, retournez chez eux, et que cela finisse. »

Arthur Clennam contemplait ces deux femmes debout à quelques pas l’une de l’autre, dans cette triste chambre, entretenant toutes deux le feu de leur colère, décidées à torturer leur propre cœur et à se torturer l’une l’autre. Il ajouta quelques paroles pour prendre congé ; mais Mlle Wade se contenta d’incliner la tête, tandis qu’Henriette, affectant l’humilité d’une servante ou d’une esclave (humilité orgueilleuse, où il entrait plus de révolte que de résignation), parut croire qu’elle était trop peu de chose pour qu’on fît attention à elle, ou pour qu’il lui fût permis de faire attention aux autres.

Il descendit le sombre escalier tournant et regagna la cour, où l’aspect du mur tapissé de plantes mortes, de la fontaine desséchée, du piédestal sans statue, produisit sur lui une impression encore plus lugubre. Réfléchissant à ce qu’il venait de voir et d’entendre dans cette maison, à l’inutilité de ses efforts pour découvrir l’étranger suspect qui avait disparu, il retourna à Londres par le paquebot qui l’avait amené. Durant le trajet, il déplia le manuscrit de Mlle Wade, et lut ce que nous allons voir dans le chapitre suivant.

CHAPITRE XXI. Histoire d’un bourreau de soi-même.

J’ai le malheur de ne pas être une sotte. Dès mon jeune âge, j’ai découvert autour de moi une foule de choses que l’on croyait me cacher. Si, au lieu de tout voir, j’avais pu me laisser tromper, peut-être aurais-je mené une existence aussi calme que celle de la plupart des imbéciles de ce monde.

Mon enfance se passa chez ma grand’mère, ou du moins chez une dame qui jouait auprès de moi le rôle de grand’mère et qui en prenait le titre. Elle n’y avait aucun droit, mais moi… j’étais encore assez niaise pour ne pas m’en douter. Elle avait chez elle des enfants dont elle était bien la parente, et d’autres qui n’étaient que ses pensionnaires. Il n’y avait que des filles : dix en tout, en me comptant. Nous vivions ensemble et nous avions les mêmes maîtres.

Je devais avoir quelque chose comme douze ans lorsque je commençai à m’apercevoir de l’obstination que mes camarades mettaient à me protéger. On me dit que j’étais orpheline. Il n’y avait pas d’autre orpheline parmi nous ; et je m’aperçus (premier inconvénient de ne pas être une sotte) qu’elles cherchaient à me gagner le cœur par une pitié insolente avec un sentiment de leur propre supériorité. Avant d’être bien assurée de cette découverte, je voulus bien vérifier le fait. Je fis mainte et mainte expérience sur mes compagnes. Ce n’est qu’à grand’peine que je pouvais réussir à les fâcher contre moi. Et encore, dans ce cas-là, celle avec qui je m’étais brouillée ne manquait jamais de venir, au bout d’une heure ou deux, faire les avances d’une réconciliation. Je recommençai mille et mille fois, sans que jamais elles attendissent les miennes. C’étaient toujours elles qui me pardonnaient, dans leur vaniteuse indulgence. C’étaient déjà des femmes en miniature !

L’une d’elles devint mon amie de cœur. J’aimais cette petite mioche d’une affection passionnée, je ne sais pourquoi, car elle ne le méritait guère, et je ne puis m’en souvenir sans honte, bien que je fusse qu’une enfant à cette époque. Elle avait ce qu’on appelait un caractère aimable, un caractère affectueux. Elle savait distribuer de doux regards et de gracieux sourires à tout le monde. Je crois, qu’excepté moi, personne dans la pension ne se doutait qu’elle n’avait d’autre but que de me blesser et de me froisser.

Néanmoins, j’avais alors tant d’affection pour mon indigne amie, que mon existence en devint un orage continuel. On me grondait et on me punissait sans cesse parce que, disait-on, je la tourmentais ; en d’autres termes, parce que je l’accusais de perfidie et parce que je la faisais pleurer en lui montrant que je lisais au fond de son cœur. Cependant je l’aimais sincèrement.

Une année je fus engagée à passer les vacances chez ses parents.

Ce fut encore pis chez elle qu’à la pension. Elle avait une foule de cousins et de connaissances ; sa mère donnait des soirées dansantes, nous allions également en soirée chez les voisins, et partout, chez elle ou chez les autres, elle me fit endurer de cruelles tortures. Son dessein était de se faire aimer de tout le monde afin de me rendre folle de jalousie, de se montrer familière et aimante envers chacun, afin de me faire souffrir tous les tourments de l’envie. Le soir, lorsque nous nous trouvions seules dans notre chambre à coucher, je lui reprochais sa bassesse, lui montrant que je lisais couramment au fond de sa pensée ; alors elle se mettait à pleurer, s’écriait que j’étais bien cruelle avec elle, et versait de nouvelles larmes ; alors je la tenais dans mes bras jusqu’au matin, l’aimant plus que jamais et sentant que pour ne pas être exposée à de pareils chagrins, j’aimerais mieux l’enlacer ainsi et plonger avec elle au fond d’une rivière, où je la tiendrais encore contre mon cœur lorsque nous serions mortes toutes les deux.

Enfin, le temps vint de rompre nos relations et de mettre un terme à mes souffrances. Il y avait dans la famille de mon amie une tante qui ne m’aimait pas. D’ailleurs, je ne crois pas qu’il y eût dans toute la famille quelqu’un qui m’aimât ; mais je n’y tenais pas, je ne me souciais que de l’affection de ma camarade. La tante, qui était jeune, fixait souvent sur moi des yeux d’un air sérieux. C’était une femme insolente, qui se permettait de me regarder avec compassion. Le lendemain d’une des scènes dont j’ai parlé, je descendis avant le déjeuner dans une serre. Charlotte (c’était le nom de ma perfide amie) y était déjà descendue, et j’entendis sa tante qui lui parlait de moi. Je m’arrêtai, cachée derrière les arbres, et j’écoutai.

La tante disait :

« Charlotte, Mlle Wade vous fait mourir à petit feu, et il faut que cela finisse. »

Je répète textuellement ses paroles.

Eh bien ! savez-vous ce que répondit Charlotte ? Vous croyez peut-être qu’elle eut la franchise de dire : « C’est moi, au contraire, qui fais mourir mon amie à petit feu, c’est moi qui la tiens sur la roue, c’est moi qui suis son bourreau ; ce qui ne l’empêche pas de me répéter chaque soir qu’elle m’aime tendrement, malgré tout ce que je lui fais souffrir. »

Non, sa première réponse confirma tout de suite l’opinion que j’avais d’elle, et donna raison à mon expérience. Elle commença par sangloter et pleurer (afin de s’assurer la sympathie de sa tante) et répondit :

« Ma chère tante, miss Wade a un mauvais caractère à la pension. Il y en a bien d’autres que moi qui font tout leur possible pour la changer, nous l’essayons toutes. »

Sur ce, la tante la caressa, comme si Charlotte, au lieu de dire un mensonge méprisable, avait exprimé un sentiment très-noble, et continua cette infâme comédie en répliquant :

« Mais il y a des limites à tout, ma chère enfant, et je vois que cette pauvre et misérable fille vous cause, en pure perte, plus de chagrin que n’en peut justifier l’effort le plus louable. »

Vous comprenez que la pauvre et misérable fille sortit de sa cachette et leur dit :

« Renvoyez-moi à la maison. »

Je ne dis pas un mot de plus à l’une ou à l’autre, ni à aucun membre de la famille, si ce n’est :

« Renvoyez-moi à la maison, ou j’y retournerai à pied, dussé-je marcher nuit et jour ! »

Lorsque j’arrivai chez moi, je dis à ma grand’mère supposée, que, si on ne me mettait pas ailleurs pour terminer mon éducation avant que cette fille revînt, avant même qu’aucune de ses camarades fût de retour, je me brûlerais les yeux en me jetant dans le feu plutôt que d’être exposée à voir encore leurs perfides visages.

Je me trouvai ensuite avec de jeunes femmes, et je ne tardai pas à reconnaître qu’elles ne valaient guère mieux que les enfants. Belles paroles et faux semblants d’amitié ; mais j’eus bientôt pénétré cette surface polie et je vis qu’au fond elles ne cherchaient qu’à m’humilier : elles ne valaient pas mieux que mes premières camarades. Avant de les quitter, j’appris que je n’avais ni grand’mère, ni aucun autre parent avoué. Cette nouvelle fut un trait de lumière qui m’expliqua mon passé et mon avenir. Elle me dévoila une foule d’occasions nouvelles dans lesquelles les autres avaient feint de me traiter avec considération ou de me rendre service, pour mieux triompher de ma position.

Un homme d’affaires tenait pour moi une petite somme en fidéicommis. Je devais être gouvernante. Je devins donc gouvernante, et j’entrai dans la famille d’un gentilhomme assez pauvre ; il avait deux enfants… deux petites filles… que les parents désiraient faire élever par la même institutrice. La mère était jeune et jolie. Dès le commencement, elle fit exprès de me traiter avec beaucoup de délicatesse. Je cachai ma colère ; mais je reconnus bientôt que ce n’était de sa part qu’une manière de jouer à la bonne maîtresse, et de se savoir gré de sa douceur avec sa servante, quand elle aurait pu la traiter de toute autre façon, si ç’avait été sa fantaisie.

J’ai dit que je ne témoignai aucun ressentiment. En effet. Mais je lui montrai, en ne me prêtant pas à ce manège, que je le comprenais à merveille. Lorsqu’elle me pressait de prendre du vin, je ne buvais que de l’eau. Si l’on servait quelque primeur, elle ne manquait jamais de m’en envoyer ; mais je refusais toujours et je ne touchais qu’aux plats délaissés. Ces échecs répétés de son patronage insultant me vengeaient à mes yeux et ravivaient en moi le sentiment de mon indépendance.

J’aimais les deux enfants. Elles étaient timides, mais disposées, en somme, à s’attacher à moi. Par malheur, il y avait dans la maison une nourrice, femme aux joues roses et potelées, qui ne faisait que m’agacer en ayant toujours l’air d’être gaie et de bonne humeur ; elle avait soigné les deux enfants dès leur naissance et s’en était fait aimer déjà avant mon arrivée. Je crois que j’aurais pu me résigner à mon sort sans cette femme. Ses ruses habiles pour accaparer sans cesse l’affection des enfants à mon préjudice auraient trompé bien des gens à ma place ; mais j’y vis clair dès les premiers jours. Sous prétexte d’arranger mon appartement, de me servir ou de prendre soin de mes effets (ce qu’elle semblait faire avec beaucoup de complaisance et de fidélité), elle ne nous quittait jamais. La plus adroite de ses nombreuses ruses consistait à feindre de vouloir me concilier l’esprit de mes élèves. Elle leur faisait la leçon et les cajolait sans cesse afin de les rapprocher de moi.

« Venez voir votre bonne Mlle Wade, venez voir votre chère Mlle Wade, venez voir votre jolie Mlle Wade. Elle vous aime beaucoup. Mlle Wade est très-savante ; elle a lu une quantité de livres et peut vous raconter des histoires bien plus belles et plus amusantes que les miennes. Venez écouter Mlle Wade ! »

Comment aurais-je pu fixer l’attention de mes élèves, lorsque j’étais tout entière à la rage que me causaient ces noires faussetés ? Comment aurais-je pu m’étonner de voir leurs innocents visages se détourner du mien et leurs petits bras s’enrouler autour du cou de cette nourrice, au lieu de s’enlacer autour du mien ? Alors elle me regardait, après avoir écarté les boucles de cheveux blonds qui l’aveuglaient et me disait :

« Elles reviendront, allez, mademoiselle Wade ; les chères petites ne tarderont pas à vous aimer, car elles sont bien simples et affectueuses, madame ; ne vous découragez pas pour si peu, madame ! »

Et tout cela pour me cacher la joie de son triomphe !

Cette femme avait encore trouvé un moyen de me tourmenter. Souvent, lorsqu’elle m’avait plongée dans des idées noires par des moyens perfides comme ceux-là, elle attirait sur moi l’attention des enfants, afin de leur montrer la différence qu’il y avait entre elle et moi.

« Chut ! pauvre Mlle Wade est souffrante. Ne faites pas de tapage, mes chéries ; elle a mal à la tête. Venez la consoler. Venez-lui demander si elle va mieux, venez la prier de se coucher un peu. J’espère que vous n’avez rien qui vous tourmente, madame ? Ne vous laissez pas abattre comme ça, madame. »

Cela devint insupportable. Ma maîtresse étant entrée chez moi un jour que j’étais seule, et dans une situation d’esprit qui ne me permettait pas de cacher plus longtemps mes souffrances, je lui dis que je me voyais obligée de la quitter. Je ne pouvais plus supporter la présence de cette nourrice.

« Mademoiselle Wade ! Mais notre pauvre Dawes vous est dévouée ; elle ferait tout au monde pour vous ! »

Je savais d’avance ce qu’elle me répondrait ; j’y étais préparée, je me contentai de répliquer qu’il ne m’appartenait pas de contredire ma maîtresse , mais que je ne pouvais plus rester.

« J’espère, mademoiselle Wade, dit milady, prenant tout à coup ce ton de supériorité qu’elle avait eu tant de peine à étouffer jusqu’alors , que je n’ai jamais rien dit ni rien fait depuis que nous sommes ensemble qui vous autorise à vous servir de ce mot désagréable. Si J’ai fait avec vous la maîtresse , ce ne peut être que par inadvertance. Parlez-moi franchement, je vous prie. »

Je répondis que je n’avais aucune plainte à faire, ni à ma maîtresse, ni de ma maîtresse ; mais que je ne pouvais plus rester. Elle hésita un instant ; puis, s’asseyant à côté de moi, posa sa main sur la mienne. Comme si l’honneur d’une pareille familiarité devait effacer mes souvenirs pénibles !

« Mademoiselle Wade, je crains que votre tristesse ne tienne à des causes sur lesquelles je ne puis rien. »

Le souvenir que ces paroles réveillaient en moi me fit sourire, et je lui répondis :

« Oui, c’est sans doute parce que j’ai un mauvais caractère.

— Je n’ai pas dit cela.

— C’est un moyen facile d’expliquer tout.

— En effet ; mais je ne l’ai pas dit. Le sujet que je voudrais aborder est tout autre. Mon mari et moi, nous en avons causé plusieurs fois en voyant avec chagrin que vous ne paraissiez pas à votre aise avec nous.

— À mon aise ? Oh ! vous êtes de si grands personnages, milady !

— Je suis désolée d’avoir employé une phrase qui prêtait apparemment à une interprétation toute contraire à ma pensée. » Elle n’avait pas prévu ma réponse et elle en était toute honteuse. « Je voulais seulement dire que vous ne paraissez pas heureuse avec nous… Le sujet est assez difficile à aborder ; mais entre jeunes femmes on peut… bref, nous craignons que vous ne vous laissiez dominer par une circonstance dont personne ne saurait vous rendre le moins du monde responsable. Dans ce cas, nous vous supplions de ne pas vous en faire un sujet de chagrin. Mon mari (tout le monde le sait) avait lui-même une sœur bien-aimée qui n’était pas sa sœur aux yeux de la loi, mais que tout le monde aimait et respectait néanmoins… »

Je devinai immédiatement que, si ces gens m’avaient acceptée pour gouvernante, c’était en souvenir de cette sœur défunte, pour triompher de moi et se targuer de la supériorité de leur naissance. Je compris également que c’était la connaissance que la nourrice avait de ce secret qui l’encourageait à me tourmenter comme elle le faisait. L’espèce de frayeur que j’inspirais aux deux enfants me disait assez qu’elles avaient une vague idée que je ne ressemblais pas à tout le monde. Je quittai cette maison le soir même.

Après une ou deux expériences de ce genre qui durèrent moins longtemps encore et dont il est inutile de parler ici, j’entrai dans une autre famille où je n’avais qu’une seule élève : une jeune fille de quinze ans, l’unique enfant de la maison. Les parents étaient assez âgés, riches et d’un rang élevé. Entre autres visiteurs, un neveu qu’ils avaient élevé fréquentait la maison. Il me fit la cour. Je le repoussai résolûment, car j’étais bien décidée, en entrant dans cette maison, à ne pas souffrir qu’on me montrât de la pitié ou de la condescendance. Mais il m’écrivit une lettre par suite de laquelle nous échangeâmes une promesse de mariage…

Il avait un an de moins que moi, et il paraissait plus jeune encore qu’il ne l’était en effet. Il arrivait en congé des Indes, où il occupait un emploi qui devait sous peu le mettre dans une très-belle position. Nous devions nous marier dans un délai de six mois et partir aussitôt pour Bombay. Il fut convenu qu’en attendant je continuerais à habiter avec la famille. Personne n’avait soulevé la moindre objection.

Je ne puis m’empêcher de dire qu’il avait beaucoup de goût pour moi ; autrement, je me garderais d’en parler. La vanité n’est pour rien dans cette déclaration, car sa passion me fatiguait. Il ne cherchait pas à la cacher. Il me faisait sentir, sans le vouloir dans ce monde opulent, qu’il m’avait achetée pour ma beauté et qu’il désirait en faire parade afin de montrer qu’il ne m’avait pas payée trop cher. Je m’aperçus que ses amis, à leur tour, m’examinaient sérieusement dans leur esprit pour découvrir ce que je pouvais au juste valoir. Je résolus de ne pas satisfaire leur curiosité. Lorsqu’il y avait du monde, je restais impassible et silencieuse ; je me serais laissé tuer plutôt que de faire étalage de mes mérites pour obtenir leur bonne opinion.

Il me dit que je ne me rendais pas justice. Je lui répondis qu’il se trompait, et que c’était justement parce que je me rendais justice que je ne voulais pas m’abaisser jusqu’à chercher à me rendre propices des gens dont je ne me souciais pas. Il parut affligé et désagréablement surpris, lorsque j’ajoutai que je le priais de ne pas afficher sa tendresse en public ; cependant il me promit de sacrifier à ma tranquillité même ces élans sincères de son affection.

Sous prétexte de m’obéir, il se mit à prendre sa revanche. Pendant des heures entières, il se tenait éloigné de moi, causant avec la première venue de préférence. Bien des fois je suis restée seule, sans que personne s’occupât de moi, pendant la moitié de la soirée, tandis qu’il s’entretenait avec sa jeune cousine, mon élève. Je voyais bien que tout le monde se disait qu’ils eussent fait ensemble un couple mieux assorti. Je restais isolée dans mon coin, devinant leurs pensées, sentant que la jeunesse de mon prétendu me rendait ridicule et ne pouvant me pardonner de l’aimer.

Car je l’ai aimé. Quelque indigne qu’il fût de mon amour, quelque peu sensible qu’il fût aux angoisses qu’il me causait et qui auraient dû me valoir de sa part une reconnaissance et un dévouement éternels… je l’ai aimé. J’étouffais ma colère lorsque mon élève vantait son cousin, feignant de croire que cela devait me faire plaisir, tandis qu’elle savait très-bien que, dans sa bouche, cet éloge devenait plutôt une insulte. J’endurais tout cela par amour pour lui. Oui : même à l’époque où, assise à l’écart, en sa présence, je me rappelais mes griefs et me demandais si je ne quitterais pas à l’instant cette maison pour ne plus le revoir, je l’aimais.

Sa tante (n’oubliez pas qu’elle était aussi ma maîtresse) ajoutait, avec préméditation et de parti pris, à mes tourments et à mes souffrances. Elle prenait plaisir à s’appesantir sur le train de vie que mon mari et moi nous devions mener aux Indes, et sur les gens haut placés que je recevrais lorsque son neveu serait monté en grade. Mon orgueil se révoltait contre cette façon éhontée de faire ressortir la différence qu’il y aurait entre mon nouveau genre de vie et la position dépendante que j’occupais alors. Cependant je parvins à cacher mon indignation ; mais je lui laissai entrevoir que je comprenais ses intentions, et je me vengeai en affectant beaucoup d’humilité. « Ce serait là beaucoup trop d’honneur pour moi, disais-je. Je craignais de n’avoir pas la force de supporter un pareil changement. Une pauvre gouvernante, la gouvernante de sa fille, aspirer à une pareille distinction ! » Elle n’était pas à son aise, ils étaient tous gênés, en m’entendant répondre avec cette feinte modestie. Ils voyaient bien que je la comprenais parfaitement. C’est au moment où mes souffrances étaient à leur comble, où je me sentais le plus irritée contre mon prétendu, qui s’obstinait à rester indifférent à toutes les angoisses et à tous les déboires qu’il me causait, que votre cher ami, monsieur Gowan, reparut dans la maison. Il y était reçu depuis longtemps sur un pied d’intimité, il venait de faire un voyage. Au premier coup d’œil il devina la situation et me comprit.

C’était la première personne que je rencontrais qui eût compris mon caractère. Il ne lui fallut pas trois visites pour me convaincre qu’il lisait dans ma pensée. Je le vis clairement à la façon froidement cavalière dont il parlait de ce mariage. Je le vis clairement dans ses légères protestations d’estime pour mon prétendu, dans son enthousiasme à propos du bonheur et du brillant avenir qui nous attendait, dans ses félicitations au sujet de nos richesses futures, qu’il comparait avec sa propre pauvreté… dans ses phrases ambiguës, amusantes et pleines de railleries cachées. Il attisa de plus en plus ma colère, me rendit de plus en plus méprisable à mes propres yeux, en me présentant ce qui m’entourait sous un jour odieux, tout en ayant l’air de tout admirer et de vouloir me faire partager son admiration. Il ressemblait au squelette endimanché de la collection des gravures hollandaises ; quelle que fût, vous savez, la personne à laquelle il donnât le bras, jeune ou vieille, belle ou laide ; qu’il dansât, chantât, jouât ou priât avec elle, il en faisait un spectre.

Vous comprendrez facilement que les félicitations de votre cher ami étaient de vrais compliments de condoléance ; que, lorsqu’il paraissait vouloir me calmer, il mettait à nu mes plaies les plus douloureuses ; que, lorsqu’il déclarait que « mon fidèle berger était le garçon le plus aimant du monde et qu’il avait le cœur le plus tendre qui eût jamais battu sur la terre, » il réveillait mes vieilles craintes de m’exposer au ridicule par cette union disproportionnée. Il ne me rendait pas là un grand service, direz-vous, mais je lui savais gré de me renvoyer l’écho de ma pensée et de confirmer ce que je savais déjà. Aussi, ne tardai-je pas à préférer la société de votre cher ami à toute autre.

Lorsque je m’aperçus (et cela ne tarda pas non plus) que cette préférence excitait la jalousie de mon futur, je recherchai plus que jamais la société de M. Gowan. Avait-on fait des façons pour exciter ma jalousie, à moi ? et tous les tourments devaient-ils donc être de mon côté ? Non. Qu’il apprenne aussi à les connaître ! J’étais enchantée de les lui faire connaître, enchantée de croire qu’il en souffrait cruellement ; c’était bien mon espérance. D’ailleurs, comme il me semblait pâle à côté de M. Gowan, qui savait me traiter en égale et disséquer sans préjugé les misérables mannequins qui nous entouraient !

Ceci dura jusqu’au jour où la tante, ma maîtresse , prit sur elle de m’adresser des observations. Cela ne valait pas la peine d’en parler, me dit-elle ; elle savait que je n’y mettais aucune intention ; mais elle croyait devoir me faire remarquer, sachant qu’une simple remarque suffirait, qu’il vaudrait peut-être mieux rechercher un peu moins la société de M. Gowan.

Je lui demandai comment elle pouvait savoir si je n’y mettais pas d’intention. Elle pouvait toujours garantir, me dit-elle, que je n’avais aucune mauvaise intention. Je la remerciai en lui faisant observer que je préférais me servir de caution à moi-même. Peut-être ses autres domestiques seraient-elles heureuses d’obtenir de leur maîtresse un certificat de bonne vie et mœurs, mais, pour ma part, je croyais pouvoir m’en passer.

L’entretien continua ; je fus entraînée à lui demander pourquoi elle était si convaincue qu’il suffirait d’une simple observation de sa part pour que je m’empressasse d’obéir. Était-ce à cause du mystère de ma naissance, était-ce pour le salaire dont on payait mes soins ? Je ne m’étais pourtant pas vendue corps et âme. Milady croirait-elle par hasard que son neveu était allé à une foire d’esclaves pour y acheter sa femme ?

Il est probable que, tôt ou tard, nous en serions venues là ; mais ma maîtresse aima mieux brusquer les choses. Elle me dit, avec une pitié bien jouée, que j’avais un malheureux caractère. Ennuyée d’entendre toujours répéter cette méchante calomnie, je ne me contins plus ; je lui dis tout ce que je savais d’elle , tout ce que j’avais compris, tout ce que j’avais souffert depuis que j’avais été assez méprisable pour accepter l’offre de son neveu. Je lui dis que M. Gowan était le seul qui m’eût apporté quelque soulagement dans l’état de dégradation que j’avais subi trop longtemps et dont je sortais trop tard ; mais que je ne les reverrais plus.

En effet, ils ne m’ont plus revue.

Votre cher ami me suivit dans ma retraite et s’égaya beaucoup au sujet de cette rupture, bien qu’il fût désolé de la triste position où je laissais ces bonnes gens (les meilleurs qu’il eût jamais rencontrés), et qu’il regrettât la cruelle nécessité qui m’obligeait à mettre à la torture de pareils innocents. Il ne tarda pas à me jurer (et il disait vrai : je ne le croyais pas alors) qu’il ne méritait pas d’être agréé par une femme douée d’aussi grands talents et d’une telle force de caractère ; mais… Enfin !…

Votre cher ami m’amusa et s’amusa lui-même aussi longtemps que bon lui sembla ; puis il finit par me rappeler que nous étions tous les deux des gens du monde, que nous comprenions la vie, que nous savions bien que les romans sont des plaisanteries qui ne doivent pas durer éternellement, que nous étions trop sensés l’un et l’autre pour ne pas chercher fortune chacun de notre côté ; bien convaincu que, si jamais nous nous rencontrions plus tard, nous serions toujours les meilleurs amis du monde. Voilà tout ce qu’il me dit, et je ne daignai pas le contredire.

J’appris justement bientôt qu’il faisait la cour à celle qu’il a épousée depuis, et que les parents de la demoiselle l’avaient emmenée afin de les séparer. Je me mis à la haïr tout de suite autant que je la hais aujourd’hui ; et, par conséquent, je ne lui souhaitai qu’une chose, c’était d’épouser M. Gowan. Mais j’avais une envie irrésistible de la voir… Je sentais que ce serait là un de mes derniers plaisirs. Je voyageai un peu dans ce but ; je finis par la rencontrer ainsi que vous. Si je ne me trompe, vous n’aviez pas encore fait la connaissance de votre cher ami, qui, à cette époque, ne vous avait pas non plus accordé ces témoignages d’affection qu’il vous a prodigués depuis.

Durant ce voyage, je rencontrai une pauvre fille dont la position avait une singulière analogie avec la mienne, et chez qui je remarquai avec intérêt, avec plaisir, des symptômes de cette révolte qui m’est naturelle contre le patronage et l’égoïsme orgueilleux qu’on décore des beaux noms de bonté, protection, bienveillance, et cætera. On répétait sur tous les tons qu’elle avait un malheureux caractère. Sachant très-bien par moi-même ce que voulait dire cette phrase commode, et désirant une compagne qui ne fût pas plus que moi dupe de ces hypocrisies, je résolus d’arracher cette jeune fille à son esclavage et de la soustraire à l’injustice qui lui navrait le cœur. Je n’ai pas besoin d’ajouter que j’y réussis.

Depuis, elle a vécu avec moi, partageant mes faibles ressources.

CHAPITRE XXII. Qu’est-c’ qui passe ici si tard ?…

Arthur Clennam avait entrepris son inutile voyage à Calais au milieu d’un surcroît de besogne. Certain gouvernement barbaresque, qui possédait de précieux domaines sur la mappemonde, avait besoin des services d’un ou deux ingénieurs, inventifs et résolus ; de gens pratiques, capables de fabriquer, avec les meilleurs éléments qu’ils trouveraient sous la main, les ouvriers et les engins dont ils pourraient avoir besoin ; capables de déployer autant de hardiesse et de ressources ingénieuses dans l’application de ces éléments à leurs projets, qu’ils en avaient montré dans la conception même du plan. Comme cette puissance n’était qu’une puissance barbaresque, elle n’eut pas seulement l’idée d’enterrer ce grand projet national dans les bureaux d’un ministère des Circonlocutions, où l’on cache au fond d’une cave tout vin capiteux jusqu’à ce qu’il soit tout à fait éventé et que les travailleurs qui ont cultivé la vigne ou pressé les grappes pour le faire, soient réduits en poussière. Avec une ignorance digne de ces gens-là, elle prit les mesures les plus efficaces et les plus énergiques pour arriver au résultat voulu, sans témoigner le moindre respect pour le grand art politique de tout entraver. Au contraire, voyez un peu ce que c’est que des barbares, elle ne savait que porter des coups mortels à cette science mystérieuse, dans la personne des sujets éclairés qui se seraient avisés de la pratiquer chez elle.

Traduction par IA · Original