Traduction humaine · Traduction de Paul Lorain; William Little Hughes (†1861; 1887) · Source: Wikisource · Domaine public
M. Sparkler, pour sa part, ne demandait pas d’autre explication. Il allait où on le menait et faisait ce qu’on lui disait ; car il sentait que pour lui il n’y avait pas de moyen plus commode d’arriver à la considération que d’être considéré pour sa femme ; et il était fort reconnaissant qu’à ce prix on voulût bien faire attention à lui.
Cependant l’hiver s’écoulait, le printemps approchait, et M. Sparkler était obligé de retourner en Angleterre pour y reprendre son siège au parlement et ses fonctions au ministère, où l’on attendait après lui pour développer et diriger le génie, la science, le commerce, le courage et le bon sens de la nation. Les compatriotes de Shakespeare, de Milton, de Bacon, de Newton, de Watt, d’une légion de philosophes passés et présents, de physiciens, de chimistes qui avaient dompté la nature et perfectionné l’art dans leurs formes multiples, imploraient l’aide de M. Sparkler, s’il ne voulait pas les laisser mourir méchamment sans secours, M. Sparkler ne pouvant résister au cri d’angoisse de la patrie en danger, déclara qu’il allait partir.
Il ne s’agissait donc plus que de savoir où, quand et comment M. Sparkler serait uni à la plus jolie fille du monde, qui n’était pas bégueule du tout. Mlle Fanny, après quelques conférences secrètes et mystérieuses, annonça elle-même à la petite Dorrit la solution de cette grave question.
« Mon enfant, dit-elle un jour à sa sœur, il y a du nouveau ; la chose vient d’être décidée à l’instant, et, naturellement, je me suis empressée de te chercher partout pour te l’annoncer.
— Ton mariage, Fanny ?
— Ne m’interromps pas, ma chère enfant. Laisse-moi te communiquer cela comme je l’entends, petite évaporée. Quant à ta question prématurée, si j’y répondais à la lettre, je dirais : « Non. » En effet, ce n’est pas mon mariage dont il s’agit, c’est bien plutôt celui d’Edmond. »
La petite Dorrit parut, et elle n’avait pas tort, assez en peine de savoir ce que voulait dire cette distinction subtile.
« Ce n’est pas moi qui suis dans l’embarras, s’écria Fanny ; ce n’est pas moi que l’on presse ; ce n’est pas moi qu’on demande à cor et à cri dans les bureaux d’un ministère ; ce n’est pas moi qu’on poursuit pour avoir mon vote à la Chambre ; c’est Edmond. Et il est très-malheureux de l’idée de s’en aller tout seul ; pour ma part, je n’aime pas non plus le laisser partir tout seul ; car s’il est possible de faire une sottise… (et en général, on trouve toujours moyen d’en faire)… il n’y manquera pas. »
En terminant ce résumé sommaire de la confiance qu’on pouvait avoir dans son futur mari, elle ôta son chapeau d’un air affairé et le laissa traîner à terre par les brides.
« C’est donc plutôt l’affaire d’Edmond que la mienne. Mais ne parlons plus de cela. C’est clair comme le jour. Eh bien ! ma chérie, la question étant de savoir s’il doit ou non partir seul, a soulevé cette autre question : Le mariage se fera-t-il ici tout de suite, ou attendrons-nous plusieurs mois afin de le célébrer en Angleterre ?
— Je devine que je vais te perdre, Fanny.
— Quelle enfant terrible pour ne vouloir pas écouter les gens ! s’écria Fanny, moitié indulgence, moitié impatience. Je t’en prie, ma chère, écoute-moi jusqu’au bout sans m’interrompre. Cette femme ( Elle parlait de Mme Merdle, ça va sans dire ) ne partira d’ici qu’après Pâques ; de façon qu’en me mariant ici et en emmenant Edmond, j’aurai de l’avance sur elle. C’est bien quelque chose. Ce n’est pas tout, Amy ! en l’absence de cette femme, je ne sais pas trop si je ne serais pas assez disposée à accepter l’offre que M. Merdle a faite à papa, de nous donner un appartement chez lui… tu sais bien, cette maison où tu es allée avec une certaine danseuse ma chère… jusqu’à ce que notre propre maison soit meublée et arrangée. Autre chose encore, Amy. Papa ayant toujours l’intention d’aller lui-même à Londres au printemps, si le mariage a lieu ici, Edmond et moi nous partirions pour Florence, où papa pourrait nous rejoindre dans quelques semaines, et nous voyagerions tous trois de compagnie jusqu’à Londres. M. Merdle a pressé papa d’habiter durant son séjour la maison en question, et je présume que papa acceptera. Mais il est le maître, et sous ce rapport (peu importe d’ailleurs), je ne puis rien affirmer. »
La différence qu’il y avait entre papa, qui était bien le maître, et M. Sparkler, qui n’était pas le maître du tout, ressortait clairement de la façon dont Fanny établissait les faits, mais sa sœur fit peu d’attention à ce contraste ; elle était partagée entre le regret que lui causait une séparation prochaine et celui de n’être pas comprise dans ce projet de voyage à Londres.
« Et ce sont là tes arrangements, Fanny ?
— Arrangements ! répéta Fanny. En vérité, mon enfant, tu es fièrement agaçante. Tu sais que j’ai eu soin de ne rien dire qui pût faire supposer qu’il y eût rien d’arrêté. Ce que j’ai dit, c’est qu’il se présente certaines questions, et je t’ai énuméré ces questions. »
Le regard calme et rêveur de la petite Dorrit rencontra celui de Fanny.
« Maintenant, ma petite chérie, continua Fanny, balançant son chapeau par les brides d’un air d’impatience, il ne s’agit pas d’ouvrir de grands yeux comme un petit hibou, à quoi ça sert-il ? J’ai besoin de tes conseils. Que me conseilles-tu ?
— Ne crois-tu pas, Fanny, demanda la petite Dorrit d’un ton persuasif après avoir hésité un peu, que ce qu’il y aurait de mieux à faire, ce serait de retarder le mariage de quelques mois ?
— Non, petite tortue, riposta Fanny avec beaucoup de vivacité, je crois tout le contraire. »
Sur ce, elle lança son chapeau loin d’elle et se jeta dans un fauteuil. Mais l’instant d’après elle redevint très-affectueuse ; se levant d’un bond et s’agenouillant par terre, elle entoura de ses bras sa sœur et la chaise sur laquelle elle était assise.
« Ne va pas croire que je suis en colère ou méchante, ma chérie, parce qu’il n’en est vraiment rien. Mais tu es un si drôle de petit corps ! Tu ferais damner un saint. Ne t’ai-je pas dit, enfant que tu es, qu’on ne peut pas avoir assez de confiance dans Edmond pour le laisser partir seul ? Ne sais-tu pas cela toi-même ?
— Oui, oui, Fanny, je sais que tu me l’as dit.
— Et je sais que tu sais que j’ai eu raison de le dire, riposta Fanny. Eh bien ! ma chère enfant, puisqu’il est impossible de le laisser partir seul, il s’ensuit, je suppose, que je dois partir avec lui.
— Mais… oui, chère Fanny, répliqua la petite Dorrit.
— Maintenant que tu connais les arrangements nécessaires pour cela, tu me conseilles, à ce que je vois, chère petite, de les adopter ?
— Mais… oui, chère Fanny, répéta la petite Dorrit.
— Allons ! s’écria Fanny d’un ton de résignation. Je vois bien qu’il le faut ! J’étais venue te trouver, ma colombe, pour éclaircir mes doutes, quand j’ai vu la nécessité de prendre une détermination. Me voilà décidée. C’est une affaire faite. »
Après avoir cédé d’une façon si exemplaire aux conseils de sa sœur et à la force des circonstances, Fanny prit un air des plus bénévoles, comme quelqu’un qui viendrait de sacrifier ses propres inclinations pour faire plaisir à sa meilleure amie, et qui s’applaudirait au fond de sa conscience de cette bonne action.
« Après tout, ma chérie, continua-t-elle, tu es la meilleure des petites sœurs et pleine de bon sens ; je ne pourrais pas me passer de toi. »
À ces mots elle pressa sa sœur dans un embrassement plus étroit et vraiment affectueux.
« Aussi je n’y songe pas le moins du monde, Amy ; j’espère, au contraire, que nous serons presque inséparables. Et maintenant, ma chérie, je vais à mon tour te donner un conseil. Quand tu seras seule avec Mme Général…
— Je vais donc rester seule ici avec Mme Général, demanda tranquillement la petite Dorrit.
— Mais naturellement, mon trésor, tu seras seule avec elle jusqu’au retour de papa. À moins que tu ne comptes sur Édouard pour te tenir compagnie… mais comme il ne le fait pas lorsqu’il est ici, j’ai peur qu’il ne le fasse bien moins encore maintenant qu’il est à Naples ou en Sicile. J’allais donc te conseiller, lorsque tu m’as interrompue, comme une petite brouillonne que tu es, quand tu te trouveras seule ici avec Mme Général, Amy, de faire toujours la sourde oreille chaque fois qu’elle emploiera quelque moyen artificieux pour tâcher de te laisser entrevoir qu’elle fait la cour à papa ou que papa lui fait la cour. Tu peux être sûre qu’elle y fera tout son possible. Je la connais, je sais bien comment elle va sournoisement, cherchant son chemin à tâtons avec ses mains gantées. Pour rien au monde n’aie l’air de te douter de ce que cela veut dire ; et si papa, à son retour, t’annonce qu’il songe à te donner Mme Général pour maman (la chose ne devient pas du tout moins probable à cause de mon départ), je te conseille de répondre à l’instant : « Papa, avec votre permission, je m’y oppose formellement. Fanny m’a déjà prévenue qu’elle s’y oppose aussi, comme moi. » Ce n’est pas que j’espère le moindre succès de ton opposition, ni que je te croie capable de la formuler avec la fermeté nécessaire. Mais il s’agit de défendre un principe… un principe filial… et je te supplie de ne pas permettre à Mme Général de se donner des airs de belle-mère avec nous, sans t’empresser de rendre au moins la vie aussi malheureuse que possible aux gens qui t’entourent. Je ne compte pas du tout, à te dire vrai, sur ton énergie… Je sais bien même à l’avance que tu n’en es pas capable avec papa… ce que je voudrais, ce serait au moins de te rappeler au sentiment de ton devoir. Mais moi, dans tous les cas, mon trésor, tu peux compter sur mon aide contre une pareille union, et sur l’opposition que je soulèverai ; je ne te laisserai pas dans l’embarras. Toute l’influence que va me donner ma position de femme mariée, pourvue de quelques agréments, influence que j’espère bien mettre à profit pour faire enrager Mme Merdle… je veux la faire retomber sur la tête hypocrite et les cheveux presque aussi hypocrites de Mme Général… car je suis sûre qu’ils sont faux, quelque laids qu’ils soient et quelque peu probable qu’il puisse paraître que personne, à moins d’être fol, s’avise d’en acheter de pareils !… »
La petite Dorrit reçut ces conseils sans oser les repousser ouvertement, mais aussi sans donner aucun motif de croire qu’elle fût disposée à les suivre. Quant à Fanny, ayant, pour ainsi dire, fait ses adieux à sa vie de jeune fille et mis ordre à ses affaires, elle commença, avec l’ardeur naturelle à son caractère, à se préparer à cette grave cérémonie qu’on nomme un mariage.
Voici comment elle s’y prépara : elle envoya sa femme de chambre à Paris, sous la protection du courrier, acheter cette collection spéciale d’objets de toilette à laquelle il serait de très-mauvais genre de donner, dans le présent récit, un nom anglais, mais à laquelle ce récit obstiné, se fondant sur le principe vulgaire qu’il doit rester fidèle à la langue qu’il parle, se refuse à donner un nom français. La riche et magnifique corbeille achetée par leurs soins traversa quelques semaines plus tard le pays intermédiaire, par une route toute hérissée de bureaux de douane, et gardée par une innombrable armée de mendiants en uniformes qui demandent l’aumône chaque fois qu’ils ouvrent une malle, comme si chacun de ces terribles guerriers était le vieux Bélisaire. Il y en avait tant que si le courrier n’avait pas distribué en route un boisseau et demi de menue monnaie d’argent, afin de soulager la misère de ces malheureux, ils auraient usé toutes les toilettes à force de les tourner et de les retourner avant de les laisser parvenir jusqu’à Rome. Cependant elles échappèrent sans accident à tous les dangers de la route, et arrivèrent enfin au but de leur voyage en fort bon état.
Là, on en fit l’exhibition pour des sociétés choisies de spectatrices, dont l’âme charitable en conçut immédiatement une jalousie effroyable. On fit en même temps des préparatifs pour l’heureux jour où une partie de ces trésors devaient paraître en public. On invita au déjeuner de noces la moitié de la colonie anglaise qui habitait la ville de Romulus ; l’autre s’arrangea pour se trouver sous les armes en qualité de critiques bénévoles, sur divers points du parcours de la grande solennité. Le haut et puissant signor Edgardo Dorrit arriva en poste à travers la boue et les ornières profondes des routes italiennes, pour honorer la cérémonie de sa gracieuse présence. Signor Edgardo venait de se former aux bonnes manières en fréquentant la noblesse napolitaine… noblesse modèle s’il en fut. Le premier hôtel de Rome et tous les myrmidons culinaires de cet établissement furent mis en réquisition pour fournir le déjeuner matrimonial. Les mandats de M. Dorrit tombaient drus comme grêle sur la banque Torlonia : on eût dit une panique soulevée contre cette maison. Le consul de S. M. Britannique n’avait pas vu un pareil mariage dans toute sa carrière consulaire.
Le grand jour arriva. Je ne sais pas comment la louve du Capitole ne fut pas tentée de devenir envieuse et de montrer les dents en voyant de quelle façon les sauvages habitants des îles du Nord faisaient les choses de ce temps-ci. Je ne sais pas comment les statues des exécrables empereurs de la soldatesque, que les sculpteurs contemporains n’ont pas osé flatter au point de remplacer leurs ignobles têtes d’assassins par des figures d’honnêtes gens, ne furent pas tentées de descendre de leurs piédestaux pour enlever la mariée. Et la fontaine desséchée où les gladiateurs se lavaient autrefois, comment ne se remit-elle pas à couler en l’honneur de la cérémonie ? Et le temple de Vesta n’aurait-il pas dû renaître de ses ruines tout exprès pour servir de décor dans cette grande occasion ? Ils pouvaient le faire, eh bien ! ils ne le firent pas, imitant en cela plus d’un être animé, sans en excepter les lords et les ladies de la création qui pourraient faire bien des choses, et ne font rien.
Le mariage fut donc célébré en grande pompe : des moines en frocs noirs, blancs ou bruns, s’arrêtèrent pour regarder défiler les équipages. Des paysans vagabonds, vêtus de peaux de mouton, vinrent mendier et faire pleurer leurs cornemuses sous les croisées de l’hôtel Dorrit. Les volontaires anglais passèrent en revue le cortège. La matinée s’envola ; l’heure des vêpres arriva. La fête expira peu à peu. Les mille églises de Rome avaient mis leurs cloches en branle, mais ce n’était pas pour ça. Fi donc ! un mariage hérétique. Quant à l’église Saint-Pierre, elle déclara hautement que cela ne la regardait pas.
Cependant la mariée était déjà bien loin sur la route de Florence. Un des traits caractéristiques de cette noce, c’est qu’on n’y parlait guère que de la mariée. Personne ne s’occupait du mari ; personne ne songeait non plus à la première demoiselle d’honneur. Du reste, on ne pouvait guère la voir, la petite Dorrit, perdue comme elle était au milieu de l’éclat éblouissant de la fête. La mariée monta donc dans son charmant équipage, accompagnée par occasion, de son mari ; et après avoir roulé quelques minutes sur un pavé bien uni, elle commença à cahoter dans les ornières marécageuses de l’Ennui, à travers une longue, longue avenue de ruines et de décombres. D’autres équipages de noces avaient suivi, dit-on, et ont suivi depuis le même chemin.
Dans le cas où la petite Dorrit se serait sentie un peu seule et un peu abattue ce soir-là, rien n’aurait été plus capable de dissiper sa tristesse que de pouvoir travailler comme autrefois auprès de son père, lui servir son souper et l’aider à se coucher. Mais il n’y fallait pas songer, maintenant qu’ils étaient installés dans l’équipage de grande cérémonie que conduisait Mme Général. Lui préparer son souper ! Mais si M. Dorrit eût éprouvé le besoin de souper, il y avait là un cuisinier italien et un pâtissier suisse qui auraient commencé par mettre des bonnets aussi élevés que la mitre du pape et par se livrer à une foule de mystères alchimiques dans un laboratoire plein de casseroles de cuivre, avant de permettre à leur seigneur et maître d’avaler une seule bouchée.
M. Dorrit, ce soir-là, fut sentencieux et didactique. S’il avait voulu être aimant tout bonnement, il aurait fait beaucoup plus de bien à la petite Dorrit ; mais elle l’accepta tel qu’il était (quand donc ne l’avait-elle pas accepté tel qu’il était !)… et fit contre fortune bon cœur. Enfin Mme Général se retira. Sa façon de prendre congé le soir était la plus glaciale des cérémonies : on eût dit qu’elle croyait nécessaire de pétrifier sur place l’imagination des gens afin de leur ôter la fantaisie de songer à elle. Lorsqu’elle eut accompli ces roides préliminaires, qui ressemblaient fort à une charge en douze temps à l’usage du monde élégant, elle s’éloigna. Alors la petite Dorrit passa le bras autour du col de son père en lui disant bonsoir.
« Amy, ma chère, dit M. Dorrit en lui prenant la main, cette soirée couronne un jour qui… hem !… qui m’a vivement impressionné et charmé.
— Et un peu fatigué aussi, cher père ?
— Non ; du tout. Je ne puis ressentir aucune fatigue à la suite d’une circonstance remplie… hem !… de joies aussi pures. »
La petite Dorrit fut enchantée de trouver son père dans d’aussi heureuses dispositions, et elle sourit du fond du cœur.
« Ma chère, continua M. Dorrit c’est là un événement… hem !… qui doit servir d’exemple ; qui doit vous servir d’exemple, à vous, mon enfant favorite et dévouée. »
La petite Dorrit, effrayée par ce préambule, ne sut que dire, bien que son père eût cessé de parler, comme s’il attendait une réponse.
« Amy, poursuivit-il après un moment de silence, votre chère sœur, notre Fanny, a contracté… ha ! hem !… un mariage qui est de nature à étendre nos… hem !… relations et à… hem !… consolider notre position sociale. Mon amour, j’espère que le temps n’est pas loin où il se présentera pour vous… hem !… un parti convenable.
— Oh ! non. Laissez-moi rester auprès de vous. Je vous en supplie et je vous en conjure. Je ne demande qu’à rester auprès de vous pour vous soigner. »
Elle prononça ces paroles en proie à une vive terreur.
« Allons, Amy, répondit M. Dorrit. Pas d’enfantillage. Votre… hem !… position vous impose une certaine responsabilité. Vous êtes tenue de développer cette position et de vous en montrer digne. Quant à me soigner, je puis… ah !… me soigner moi-même. Ou bien, ajouta-t-il après un nouveau silence, s’il fallait quelqu’un pour me soigner, je… hem !… Dieu aidant… je peux me faire soigner. Mais je… hem !… ne saurais, ma chère enfant, me résoudre à vous accaparer, ou, pour ainsi dire, à vous sacrifier. »
N’était-il pas un peu tard pour commencer à faire preuve de tant d’abnégation ? pour avoir l’air de s’en faire honneur ? pour y croire, en supposant la chose possible ?
« Ne parlez plus de cela, Amy. Je ne saurais m’y résoudre. Je… ha !… ne dois pas m’y résoudre. Ma… hem !… conscience s’y oppose. Je profite donc, mon amour, de l’occasion que m’offre cette circonstance flatteuse et imposante pour… ah !… remarquer avec toute la gravité nécessaire que désormais mon vœu le plus cher, c’est de trouver pour vous un parti… hem !… convenable… convenable, je le répète.
— Oh ! non, cher père. Je vous en prie.
— Amy, je suis persuadé que, si l’on soumettait cette question à une personne douée d’une connaissance parfaite du monde, d’une délicatesse et d’un jugement supérieurs, à… hem !… Mme Général, par exemple, il n’y aurait pas deux avis quant à la nature… hem !… affectueuse et à la haute convenance des sentiments que je viens de vous exprimer. Mais, comme je connais de longue date et… hem !… par expérience, votre caractère soumis et dévoué, je suis convaincu que je n’ai pas besoin de vous en dire davantage. Je n’ai… hem !… aucun mari à vous proposer pour le moment, ma chère ; je n’ai même personne en vue. Je désire seulement que… ah !… nous nous comprenions. Hem ! Bonsoir, ma chère et seule fille. Bonsoir. Dieu vous bénisse ! »
Si ce soir-là la petite Dorrit songea un seul instant que son père n’aurait aucun chagrin à se séparer d’elle dans sa prospérité, maintenant qu’il désirait la remplacer par une seconde épouse, elle chassa cette pensée. Toujours fidèle au vieillard qu’elle seule avait soutenu dans ses plus mauvais jours, elle repoussa une pareille idée ; elle se contenta, durant cette nuit d’insomnie et de larmes, de songer que son père ne voyait plus rien qu’à travers ces richesses, et le désir incessant de les conserver et de les accroître.
Ils continuèrent à figurer dans l’équipage de cérémonie, avec Mme Général sur le siège, pendant trois semaines encore. Alors, M. Dorrit se mit en route pour rejoindre Fanny à Florence. La petite Dorrit l’eût volontiers accompagné jusque-là, par pure affection pour lui, quitte à s’en revenir toute seule, rêvant à sa chère Angleterre. Mais, bien que l’on n’eût pas là le courrier qui avait escorté la nouvelle mariée, le valet de chambre, M. Tinkler, était le second en grade, et le choix paternel ne devait pas tomber sur Amy tant qu’il pourrait trouver à se faire accompagner par un serviteur à gages.
Mme Général prit les choses fort tranquillement… aussi tranquillement qu’elle prenait tout le reste… lorsque l’habitation romaine de M. Dorrit ne fut plus occupée que par la petite Dorrit et elle. Amy sortait souvent dans la voiture de louage qu’on leur avait laissée, descendait seule et errait parmi les ruines de l’ancienne Rome. Par je ne sais quelle transformation magique, les ruines du vaste amphithéâtre, des vieux temples, des arcs de triomphe, des routes romaines, des vieux tombeaux, sans cesser d’être ce qu’elles étaient, devenaient aussi à ses yeux les ruines de la vieille prison de la Maréchaussée, les ruines de sa vie d’autrefois, les ruines des visages et des formes qui la peuplaient naguère, les ruines de ses affections, de ses espérances, de ses soucis, de ses joies. Deux sphères ruinées d’activité et de souffrance posaient là devant la jeune fille, qu’on trouvait souvent assise sur quelque colonne tronquée ; et dans les endroits solitaires, sous le ciel bleu, elle les voyait toutes les deux ensemble.
Mais Mme Général était bientôt près d’elle pour décolorer tout, comme la nature et l’art lui avaient rendu ce service à elle-même : embellissant de prunes et de prismes le texte du digne M. Eustace, à chaque occasion qui se présentait ; cherchant partout M. Eustace et compagnie, et ne voyant jamais autre chose ; déterrant les os les plus secs de l’antiquité et les avalant tout d’un trait sans le moindre regret… comme une Goule en gants beurre frais.
CHAPITRE XVI. Ça marche toujours.
Les jeunes époux, à leur arrivée dans Harley-Street, Cavendish-Square, Londres, furent reçus par le maître d’hôtel. Cet imposant serviteur ne s’intéressait pas du tout à eux ; mais, en somme, il voulut bien les souffrir. Il faut que l’on se marie, autrement on n’aurait pas besoin de maîtres d’hôtel. De même que les peuples sont faits pour avoir des taxes, de même les grandes familles sont faites pour avoir des maîtres d’hôtel. Celui de M. Merdle réfléchit comme de raison qu’il était dans la nature que la race des gens riches se perpétuât… à son profit.
Il daigna donc regarder la voiture de voyage du haut des marches de son vestibule, sans froncer les sourcils ; il poussa l’obligeance jusqu’à dire gentiment à un de ses gens : « Thomas, aidez à rentrer les bagages. » Il accompagna lui-même la mariée jusqu’au salon où l’attendait M. Merdle ; mais on doit regarder cette démarche active comme un hommage rendu au beau sexe (dont le maître d’hôtel était un des plus ardents admirateurs ; on le savait même épris des charmes d’une certaine duchesse), et non pas comme un précédent dont la famille pût se targuer.
M. Merdle se promenait d’un air timide devant sa cheminée, prêt à souhaiter la bienvenue à Mme Sparkler. Sa main parut remonter jusqu’au milieu de sa manche lorsqu’il s’avança au devant d’elle, car il mit dans sa poignée de main une telle abondance de parement d’habit que Fanny aurait pu se figurer qu’elle était reçue pur un de ces mannequins populaires, qui sont censés représenter Guy Fawkes . En outre, lorsqu’il approcha ses lèvres de celles de Mme Sparkler, il se saisit lui-même par les poignets et s’éloigna à reculons, bousculant les causeuses, les chaises et les tables, comme s’il eût été son propre sergent de ville, et qu’il se fût dit à lui-même :
« Voyons, pas de ça ! Allons. Je vous tiens, vous savez ; ainsi, vous ferez bien de vous laisser coffrer tranquillement ! »
Mme Sparkler, installée dans les appartements de réception… dans le sanctuaire le plus intime d’édredon, de soie, de perse et de toile fine… sentit que jusque-là son triomphe était complet, et qu’elle faisait un pas de plus tous les jours. La veille de son mariage, elle avait donné à la femme de chambre de Mme Merdle, d’un air de gracieuse indifférence, en présence de sa maîtresse, un petit souvenir de rien (un bracelet, un chapeau et deux robes, tout battant neufs), qui valait au moins quatre fois les cadeaux que Mme Merdle avait autrefois faits à la danseuse. Elle était en ce moment installée dans l’appartement de cette dame, auquel on avait ajouté quelques embellissements afin de le rendre plus digne d’être occupé par son hôtesse nouvelle. Tandis qu’elle s’y dorlotait, entourée de tous les accessoires de luxe que l’argent peut procurer ou que l’esprit humain peut inventer, elle voyait sa blanche poitrine qui se soulevait à l’unisson de ses pensées, rivaliser désormais avec la poitrine trop longtemps célèbre, qu’elle allait éclipser, et détrôner. Heureuse ? Mais oui, Fanny avait lieu d’être heureuse. Je suis sûr qu’elle ne s’écriait plus qu’elle voudrait être morte.
Le courrier n’avait pas consenti à ce que M. Dorrit logeât chez un ami. Il avait préféré le conduire dans un hôtel de Brook-Street, Grosvenor-Square. M. Merdle commanda sa voiture pour le lendemain de bonne heure, afin de rendre visite à M. Dorrit dès qu’il aurait déjeuné.
La voiture brillait, les chevaux bien nourris reluisaient, les harnais flamboyaient et les livrées étaient riches et cossues. Un équipage somptueux et solide ; pour tout dire, une voiture digne d’un Merdle. Les gens matinaux se retournaient dans la rue pour la regarder tandis qu’elle brûlait le pavé, et disaient avec un respect qui leur coupait la respiration : « Le voilà qui passe ! »
Et il passa jusqu’à ce que Brook-Street vînt l’arrêter. Alors le joyau sortit de son écrin magnifique ; car ici ce n’était pas le joyau qui brillait par lui-même : c’était tout le contraire.
Quelle commotion profonde dans le bureau de l’hôtel ! Merdle ! L’hôte, bien que ce fût un gentleman d’un caractère hautain, qui venait d’arriver en ville conduisant un attelage de deux chevaux pur sang, sortit pour l’accompagner jusqu’au haut de l’escalier. Les commis et les domestiques se cachaient dans l’embrasure des portes, dans les couloirs, aux encoignures, et flânaient (par hasard), à chaque détour, afin d’apercevoir le célèbre millionnaire Merdle ! Soleil, lune, étoiles, avez-vous jamais éclairé un plus grand homme ! Le millionnaire qui avait en quelque sorte rectifié le Nouveau Testament, car sans quitter la terre, il était déjà monté dans le royaume des cieux ! L’homme qui pouvait avoir qui il voulait à sa table, et qui avait gagné tant d’argent ! Tandis qu’il montait, une foule de gens prenaient déjà position au bas de l’escalier afin que l’ombre du célèbre capitaliste tombât sur eux lorsqu’il sortirait. C’est ainsi que l’on portait les malades sur le chemin de l’Apôtre, et encore cet apôtre-là n’avait pas été reçu dans la meilleure société, comme Merdle, ni gagné de l’argent comme lui.
M. Dorrit, vêtu de sa robe de chambre et journal en main, était en train de déjeuner. Le courrier, d’une voix agitée, annonça :
« M’sieu Mairdale ! »
M. Dorrit se leva d’un bond, son cœur battait bien fort.
« M. Merdle, c’est… ha !… vraiment un honneur inespéré. Permettez-moi de vous exprimer… hem !… combien j’apprécie cette… ha hem !… flatteuse marque d’attention. Je n’ignore pas, monsieur, que votre temps a une… hem !… valeur énorme ( M. Dorrit ne put pas faire ronfler comme il aurait voulu, le mot énorme). Daigner… ha !… m’accorder à une heure si matinale, quelques-uns de vos précieux instants, c’est… hem !… un honneur qui m’inspire une vivre reconnaissance. »
M. Dorrit était si reconnaissant qu’il tremblait en remerciant le grand homme.
M. Merdle prononça, de sa voix de ventriloque un peu contenue et un peu hésitante, quelques mots qui ne signifiaient rien : il termina en disant :
« Je suis charmé de vous voir, monsieur.
— Vous êtes bien bon, répliqua M. Dorrit ; vraiment trop bon. »
On avait déjà avancé un siège pour l’illustre visiteur qui, après s’être assis, passait sa grosse main sur son front épuisé.
« J’espère que vous vous portez bien, monsieur Merdle ? ajouta M. Dorrit.
— Aussi bien que… oui, je me porte aussi bien qu’à l’ordinaire, répondit le banquier.
— Vous devez être immensément occupé ?
— Assez. Mais… Oh non, je n’ai pas grand’chose, dit M. Merdle regardant tout autour de la chambre.
— Un peu de dyspepsie ? insinua M. Dorrit.
— C’est possible. Mais je… oh ! je vais assez bien. »
On voyait à l’endroit où les lèvres de M. Merdle se rejoignaient, des traces noires comme si on y eût mis le feu à une petite traînée de poudre ; et il avait l’air d’un homme qui, avec un tempérament plus ardent, aurait eu un fort accès de fièvre ce matin-là. C’étaient ces symptômes apparents et la manière dont le banquier passait lourdement la main sur son front, qui avaient excité la sollicitude de M. Dorrit.
« Lorsque j’ai laissé Mme Merdle à Rome, continua l’hôte d’un ton insinuant, elle était, ainsi que vous le savez sans doute, la belle des belles… hem !… la reine de toutes les fêtes, le charme de la société romaine. Elle se portait à ravir lors de mon départ.
— Mme Merdle passe en général pour une femme des plus attrayantes, et elle le mérite sans aucun doute, ce n’est pas moi qui dirai le contraire.
— Ni vous ni personne, » répondit M. Dorrit.
M. Merdle fit tourner sa langue dans sa bouche fermée… (il paraissait avoir là une langue mal commode et peu flexible)… s’humecta les lèvres, passa de nouveau la main sur son front, puis examina encore une fois la chambre, surtout sous les chaises.
« Mais, dit-il ensuite, regardant M. Dorrit en face pour la première fois et baissant immédiatement les yeux vers les boutons du gilet de son interlocuteur, puisque nous parlons de beauté, c’est de votre fille qu’il faudrait parler. C’est elle qui est merveilleusement belle, aussi bien faite qu’elle est jolie. Lorsque le jeune couple m’est arrivé hier soir, j’ai été vraiment surpris de voir tant de charmes. »
M. Dorrit fut si flatté qu’il répondit… qu’il ne pouvait s’empêcher de répéter verbalement à M. Merdle ce qu’il lui avait déjà dit par écrit : c’est-à-dire de lui exprimer tout le plaisir que lui causait l’union de leurs deux familles. Puis il tendit la main au banquier. Celui-ci regarda un instant la main qu’on lui offrait, la mit sur la sienne comme sur une soucoupe de vermeil ou une truelle à poisson, puis la rendit à M. Dorrit.
« J’ai voulu commencer ma tournée par me faire conduire chez vous, dit M. Merdle, pour me mettre à vos ordres dans le cas où je pourrais vous être bon à quelque chose. D’ailleurs, je voulais vous dire que j’espère bien que vous me ferez au moins l’honneur de dîner chez moi aujourd’hui, et tous les jours où vous ne serez pas engagé pendant votre séjour à Londres. »
M. Dorrit fut ravi de ces attentions délicates.
« Restez-vous longtemps parmi nous, monsieur ?
— Pour le moment, je n’ai pas l’intention, répondit M. Dorrit, de… ah !… dépasser une quinzaine de jours.
— C’est bien peu de temps après un si long voyage.
— Hem. En effet ; mais à vrai dire… ah ! mon cher M. Merdle, je trouve que le climat d’Italie convient si bien à ma santé et à mes goûts que ma visite actuelle n’a… hem !… que deux motifs. D’abord, le… ha… l’honneur et le privilège dont je jouis en ce moment et que je sais apprécier ; ensuite, l’arrangement… hem… le placement, c’est-à-dire le placement le plus avantageux possible, de… hem !… mes capitaux.
— Eh bien ! monsieur Dorrit, répliqua M. Merdle faisant encore tourner sa langue, si je puis vous être utile sous ce rapport, disposez de moi. »
M. Dorrit s’était exprimé avec plus d’hésitation que de coutume en abordant ce sujet chatouilleux, car il ne savait pas bien comment un potentat de la force de M. Merdle prendrait la chose. Il craignait que toute allusion à un capital ou à une fortune privée ne fût qu’une misérable affaire de détail aux yeux d’un homme qui remuait l’argent à la pelle. Soulagé par l’offre affable que M. Merdle venait de lui faire, il en profita immédiatement pour lui prodiguer ses remerciements.
« J’aurais à peine… hem !… osé, je vous assure, compter sur l’immense avantage de pouvoir ainsi mettre à profit votre aide et vos conseils, bien que je fusse résolu, dans tous les cas, à faire comme… ah hem !… le reste du monde civilisé, et à suivre fidèlement les spéculations de M. Merdle.
— Vous savez que nous voilà presque parents, monsieur, répliqua M. Merdle, qui examinait en même temps avec un intérêt assez étrange le dessin du tapis, et, par conséquent, je me mets à vos ordres.
— Ah ! très-aimable, en vérité !… excessivement aimable !
— Il ne serait pas facile aujourd’hui, continua M. Merdle, pour un simple étranger d’obtenir des actions dans de bonnes affaires… je parle de mes bonnes affaires à moi, bien entendu…
— Naturellement, naturellement ! fit M. Dorrit d’un ton qui signifiait qu’en dehors de celles-là on savait bien qu’il n’existait pas de bonnes affaires.
— … À moins de payer une prime très-élevée… ou, comme nous disons, nous autres capitalistes, un long chiffre. »
M. Dorrit était si enchanté qu’il se mit à rire. Ah, ah, ah ! Un long chiffre. Très joli ! Ah, ah ! Très-expressif, en vérité !
« Cependant, ajouta M. Merdle, je me réserve ordinairement le droit d’exercer certaines préférences… (mes amis veulent bien dire certaines faveurs )… comme une récompense de mes soins et de mes peines…
— Dites de votre coup d’œil hardi et de votre génie, » suggéra M. Dorrit.
M. Merdle, d’un mouvement de sa langue desséchée sembla avaler ces qualités comme il eût fait une pilule ; puis il ajouta :
« Je verrai, avec votre permission, si je ne pourrais pas exercer ce droit limité (car le monde est jaloux, et c’est ce qui fait que mon droit est limité)… à votre profit.
— Vous êtes bien bon, répéta M. Dorrit. Vous êtes trop bon.
— Il va sans dire que, dans les transactions de ce genre, la plus grande intégrité et la plus grande franchise sont de rigueur ; il doit exister une bonne foi parfaite entre les intéressés, une confiance illimitée ; autrement les affaires deviendraient impossibles. »
M. Dorrit accueillit avec ferveur ces nobles sentiments.
« Je suis donc obligé de vous dire que je ne puis vous favoriser que jusqu’à un certain point…
— Très-bien. Jusqu’à un certain point, remarqua M. Dorrit.
— … Jusqu’à un certain point. Et tout doit se faire cartes sur table. Quant à mes conseils, c’est autre chose. Tels qu’ils sont.
— Oh ! tels qu’ils sont ! »
M. Dorrit ne voulut pas permettre, même à M. Merdle de déprécier le moins de monde la valeur de ses précieux avis.
« Mais, par exemple, pour mes conseils, n’existe entre moi et mes semblables aucun engagement d’honneur qui m’empêche de les donner à qui me plaît. Et sous ce rapport (continua M. Merdle s’intéressant beaucoup à un tombereau de boueur qui passait sous la croisée), je serai toujours à vos ordres. »
M. Dorrit remercia de nouveau. M. Merdle passa encore une fois la main sur son front. Calme et silence. Contemplation des boutons du gilet de M. Dorrit par son ami M. Merdle.
« Mon temps étant assez précieux, reprit alors le millionnaire se levant tout d’un coup, comme s’il avait jusque-là attendu après ses jambes et qu’on vînt de les lui apporter à l’instant même, il faut que je me dirige vers la Cité. Voulez-vous que je vous mène quelque part, monsieur ? Je serai heureux de vous descendre en route ou de vous conduire plus loin. »
M. Dorrit se rappela qu’il avait affaire chez son banquier. Son banquier habitait dans la Cité. Tant mieux ; M. Merdle le conduirait à la Cité. Mais M. Dorrit ne voulait pas faire attendre M. Merdle le temps de passer sa redingote. Si, si ; M. Merdle insista. M. Dorrit se retira donc dans la chambre voisine, se remit entre les mains de son valet, et, au bout de cinq minutes revint tout resplendissant.
« Permettez-moi, monsieur. Prenez mon bras ! » dit alors M. Merdle.
Et M. Dorrit, s’appuyant sur le bras de M. Merdle, descendit le grand escalier, aperçut les fidèles stationnés sur les marches, et sentit passer sur sa personne un reflet des rayons de la gloire de ce grand homme. Puis, après cela, quel honneur encore ! la promenade dans la voiture de M. Merdle jusqu’à la Cité ; les gens qui s’arrêtaient pour le voir, et les têtes grises qui se découvraient à la hâte ; les courbettes et les saluts sans nombre à l’adresse de ce merveilleux mortel ! Jamais on ne vit servilité pareille… non, par le ciel, jamais ! Ne me parlez pas de vos flatteurs des dimanches, dans les cathédrales de Westminster et de Saint-Paul à la fois : voilà-t-il pas grand’chose en comparaison ! Ce fut un rêve délicieux pour M. Dorrit de se trouver placé dans ce char de triomphe qui poursuivit sa course magnifique vers ce but bien approprié à la circonstance, Lombard-Street, la rue d’or des marchands d’argent.
Arrivé là, M. Merdle voulut à toute force continuer sa route à pied et laisser son pauvre équipage à la disposition de M. Dorrit. Le rêve devint donc de plus en plus enivrant, lorsqu’il sortit de la Banque seul et que les passants, à défaut de M. Merdle, le regardèrent, lui, et qu’il se figurait entendre, en éclaboussant les passants, les piétons s’écrier :
« Il faut que ce soit un grand personnage pour être l’ami de M. Merdle ! »
Ce jour-là, bien que ce fût un dîner improvisé, M. Dorrit rencontra une brillante société (composée de gens qui n’était pas formés de la même argile que le commun des mortels, mais d’une tout autre substance de première qualité, dont on ignore encore le nom) qui vint bénir le mariage de la fille de M. Dorrit. Et ce jour-là, la fille de M. Dorrit commença, pour tout de bon, à rivaliser avec cette femme qui n’était pas présente ; elle commença si bien, que M. Dorrit aurait presque juré, au besoin, que Mme Sparkler avait toujours été bercée sur les genoux d’une duchesse, et qu’elle n’avait seulement jamais entendu prononcer un mot aussi baroque que celui de Maréchaussée .
Le lendemain et le surlendemain, nouveaux dîners ornés de convives de plus en plus distingués. Les cartes de visite pleuvaient chez M. Dorrit comme les flocons de neige dans un orage de théâtre. L’honneur du Barreau, la Crème de l’Épiscopat, les hauts fonctionnaires de la Trésorerie, les membres du chœur parlementaire, tout le monde, en un mot, voulut faire et cultiver la connaissance de M. Dorrit, en sa qualité de parent et d’ami de l’illustre Merdle. Aux nombreux bureaux de M. Merdle dans la Cité, lorsque M. Dorrit s’y présentait pour affaires (et il s’y présentait assez souvent, car ses affaires allaient bon train), le nom de Dorrit servait de passeport pour arriver auprès du grand financier. De sorte que le rêve devenait plus enivrant d’heure en heure, à mesure que M. Dorrit comprenait mieux tout le chemin que cette alliance lui avait fait faire dans le monde.
Il y avait un revers aux rêves dorés de M. Dorrit. C’était l’allure du maître d’hôtel qui le chiffonnait. Ce magnifique serviteur, en surveillant officiellement les dîners, contemplait M. Dorrit d’une façon que celui-ci trouvait suspecte. Lorsque M. Dorrit traversait l’antichambre ou montait l’escalier, l’autre le poursuivait d’un regard fixe et terne qui n’était pas de son goût. Chaque fois que M. Dorrit portait son verre à ses lèvres, il apercevait à travers le cristal le maître d’hôtel qui le contemplait d’un air froid et lugubre. Il commença à craindre que ce vassal n’eût été lié avec quelques détenus et n’eût même été présenté dans le temps à leur Doyen. Il examina le maître d’hôtel aussi attentivement qu’il est permis d’examiner un pareil homme, mais il ne se rappela pas l’avoir jamais vu ailleurs. Enfin il se sentit tout disposé à croire que cet homme n’avait pas la bosse du respect, qu’il lui manquait le sens moral de la servilité. Mais cette pensée ne lui apporta aucun soulagement, car, enfin, se disait-il, que ce soit ce que ça voudra, il n’en est pas moins vrai qu’il me regarde d’un air dédaigneux. M. Dorrit avait tort : son ennemi ne s’occupait de regarder que l’argenterie et les autres ornements du service. Mais, c’est égal, M. Dorrit avait son idée fixe. Et comment faire ? Il ne fallait pas songer à lui insinuer que cette persistance lui était désagréable, ni à lui demander ce que cela signifiait : c’eût été aussi trop hardi, car cet officier de bouche était d’une sévérité terrible avec ses maîtres et leurs invités, et il ne souffrait jamais qu’on prît en l’accostant la moindre liberté à son égard.
CHAPITRE XVII. Disparition.
Le délai fixé par M. Dorrit pour son séjour à Londres n’avait plus que deux jours à courir, et ce gentleman allait s’habiller pour subir une nouvelle inspection du maître-d’hôtel de M. Merdle, car les victimes de ce tyran impitoyable ne manquaient pas de faire en son honneur une toilette spéciale, lorsqu’un des garçons de l’hôtel vint lui présenter une carte de visite. M. Dorrit, prenant cette carte y lut le nom de :
« Madame Finching . »
Le garçon attendait ses ordres dans une attitude respectueuse.
« Dites donc garçon, m’expliquerez-vous pourquoi vous m’avez apporté cette carte ridicule ? Ce nom m’est parfaitement inconnu. Finching ! continua M. Dorrit qui se vengeait du maître d’hôtel sur le dos de l’innocent domestique. Ah ! qu’est-ce que vous venez me chanter avec votre Finching ? »
Le garçon n’avait pas envie de chanter du tout, car il recula devant le regard sévère de M. Dorrit en répondant :
« Une dame, monsieur.
— Sachez que je ne connais pas de dame de ce nom. Emportez cette carte ! Je ne connais pas de Finching ; d’aucun sexe.
— Pardon, monsieur. La dame a dit qu’elle savait que son nom vous était inconnu ; mais elle m’a prié d’ajouter, monsieur, qu’elle avait en l’honneur de connaître autrefois Mlle Dorrit… Mlle Amy Dorrit. »
M. Dorrit fronça les sourcils et répondit après un moment d’hésitation :
« Dites à Mme Finching (il appuya sur ce nom plébéien comme pour indiquer que le garçon en était seul responsable) qu’elle peut monter. »
Il avait réfléchi, dans l’intervalle, que, s’il ne recevait pas cette dame, elle pourrait laisser en bas quelque message inopportun ou faire quelque allusion peu agréable à la position sociale qu’il occupait naguère. De là cette concession, de là aussi l’apparition de Mme Finching, précédée du garçon.
« Je n’ai pas le plaisir, dit M. Dorrit, qui se tint debout la carte à la main, d’un ton qui indiquait clairement que, dans tous les cas, ce plaisir n’aurait pas été de son goût, de vous connaître, soit de nom, soit personnellement… Avancez donc une chaise, monsieur. »
Le serviteur responsable fit un soubresaut et obéit, puis il s’éloigna sur la pointe des pieds. Flora, levant son voile avec une trépidation toute juvénile, se présenta à M. Dorrit. Au même instant, il se répandit dans la chambre une étrange combinaison de parfums, comme si on avait versé par erreur du rhum dans un flacon d’eau de lavande, ou de l’eau de lavande dans une bouteille de rhum.
« Je demande un million de pardons à M. Dorrit… et ce n’est pas encore assez pour le dérangement que je lui cause… car je sais que c’est fort inconvenant de la part d’une dame de se présenter seule… mais j’ai pensé que, malgré tout, cela valait encore mieux, bien que la tante de M. Finching m’eût volontiers accompagnée, et, en sa qualité de femme d’une énergie remarquable elle aurait sans doute fait sensation sur une personne aussi versée dans la connaissance du monde que vous devez l’être après tant de vicissitudes. Car M. Finching lui-même disait souvent que, bien qu’il eût été élevé dans un pensionnat de Blackheath, où l’on payait jusqu’à quatre-vingts guinées par an… (ce qui est beaucoup pour des parents dans le commerce, surtout lorsqu’on garde le couvert au départ des élèves, si je fais cette dernière remarque, c’est moins pour la valeur de ces objets que pour constater la ladrerie de la chose)… Il avait plus appris dans une année (comme commis-voyageur pour le placement d’un article dont personne ne voulait entendre parler, et moins encore faire l’emplette ; c’était avant qu’il entrât dans la partie des vins) que pendant les six ans qu’il avait passés dans une institution dirigée par un bachelier d’Oxford… Mais, à propos de bachelier, pourquoi donc les célibataires feraient-ils de meilleurs maîtres que les hommes mariés ? c’est ce que je n’ai jamais bien compris… mais veuillez m’excuser, il ne s’agit pas de ça. »
M. Dorrit, immobile de stupeur, ressemblait à une statue de la Mystification.
« Je dois avouer que je n’ai pas la prétention de vous connaître, poursuivit Flora ; mais ayant connu la chère petite… qui, vu le changement de circonstances, excusez cette allusion que vous pourriez croire indiscrète, rien n’est plus loin de ma pensée… car Dieu sait qu’une demi-couronne par jour c’était bien peu pour une ouvrière aussi habile… et quant à voir là quelque chose de dégradant, bien au contraire… toute peine mérite salaire… et plût à Dieu que l’ouvrier l’obtînt plus avantageux, avec une nourriture animale plus abondante et moins de rhumatismes dans le dos et les jambes.
— Madame, dit M. Dorrit respirant avec effort, tandis que la veuve de M. Finching s’arrêtait pour reprendre haleine, madame, répéta M. Dorrit le teint très-animé, si je dois comprendre que vous faites allusion … ha !… aux antécédents de… hem !… une de mes filles, impliquant… ah ! hem !… une compensation journalière, je m’empresse, madame, de vous faire remarquer que ce… ah !… fait, admettant que ce soit un… ah !… fait, n’est jamais arrivé à ma connaissance. Hem ! je ne l’aurais pas souffert. Ah ! jamais ! jamais !
— Inutile d’appuyer là-dessus, reprit Flora, et pour rien au monde je n’en aurais parlé, si ce n’est parce que je supposais que cela me servirait de lettre de recommandation à vos yeux, faute de pouvoir m’en procurer une autre… mais quant à être un fait, il ne peut y avoir le moindre doute à cet égard, vous pouvez être tranquille ; la robe que je porte sur moi en est la preuve et elle est faite à ravir, bien que je ne puisse nier qu’elle ferait encore plus d’effet sur une taille plus svelte que la mienne, qui est beaucoup trop forte ; mais je ne sais plus à quel saint me vouer pour la dégrossir… pardonnez-moi, je m’écarte encore du sujet de ma visite. »
M. Dorrit se recula vers sa chaise d’un air pétrifié et s’assit, tandis que Flora lui lançait un coup d’œil attendrissant et jouait avec son parasol.
« La chère petite, reprit la veuve, était partie toute pâle et glacée de ma maison ou du moins de la maison de mon père… car, bien qu’elle ne lui appartienne pas, il a un long bail avec un loyer purement nominal… le matin où Arthur… (folle habitude de nos jeunes années ; il serait beaucoup plus convenable, vu les circonstances actuelles, de dire M. Clennam, surtout en m’adressant à un étranger d’un rang élevé)… lui communiqua l’heureuse nouvelle qu’il tenait d’une personne du nom de Pancks… c’est là ce qui m’a encouragé à venir. »
En entendant ces deux noms, M. Dorrit fronça les sourcils, ouvrit de grands yeux, fronça de nouveau les sourcils, porta à ses lèvres ses doigts indécis, comme il avait coutume de le faire dans le temps jadis et dit :
« Faites-moi le plaisir de… ah !… m’apprendre ce que vous désirez de moi, madame ?
— Monsieur Dorrit, répondit Flora, vous êtes bien aimable de m’accorder cette permission ; il est très-naturel d’ailleurs que vous vous montriez aimable, car bien que vous soyez un peu plus roide, la ressemblance me frappe… Mlle Dorrit a la figure plus pleine… naturellement… mais néanmoins il y a une grande ressemblance. L’objet de la visite que je prends la liberté de vous faire vient de moi seule, je n’ai consulté âme qui vive… Arthur moins que personne… pardon encore…, Doyce et Clennam… non, je ne sais plus ce que je dis… c’est Clennam tout seul qu’il faut dire… car si je pouvais tirer d’inquiétude un ami qui se rattache par une chaîne dorée à ce temps heureux où tout m’apparaissait à travers un brouillard couleur de rose, cela me ferait plus de plaisir que la rançon d’un roi… non que j’aie la moindre idée de la valeur pécuniaire d’un monarque… mais je veux dire que je donnerais volontiers tout ce que j’ai, et même davantage, pour arriver à ce résultat. »
M. Dorrit, sans faire beaucoup d’attention aux bons sentiments qui dictaient à Flora ces dernières paroles, s’écria :
« Que désirez-vous de moi, madame ?
— Ce n’est pas très-probable, je le sais, répliqua Flora ; mais c’est possible, et comme c’est possible, dès que j’ai eu le plaisir d’apprendre par les journaux que vous étiez revenu d’Italie, et que vous ne tarderiez guère à y retourner, je me suis décidée à cette tentative ; car vous pourriez bien le rencontrer ou entendre parler de lui… ce qui serait un grand bonheur et un soulagement pour tout le monde !
— Permettez-moi de vous demander, madame, répliqua M. Dorrit, dont ce bavardage commençait à embrouiller les idées, de qui… ha !… de qui » répéta-t-il en élevant la voix avec une intonation désespérée, « vous voulez parler en ce moment.
— De l’étranger récemment arrivé d’Italie et qui a disparu dans la Cité, ainsi que vous l’avez sans doute lu dans les journaux ; et, sans nous en rapporter aux autres informations recueillies par une personne du nom de Pancks, qui nous répète toutes les méchancetés atroces que débitent dans le quartier des gens qui jugent sans doute les autres d’après eux-mêmes… Vous comprenez l’inquiétude et l’indignation d’Arthur… je ne puis pas m’en empêcher… Doyce et Clennam ! »
Heureusement pour M. Dorrit (car autrement on ne serait jamais arrivé à une solution intelligible de ce mystère), il n’avait pas entendu un mot, il n’avait pas lu une ligne à propos de l’événement en question. Cette ignorance engagea Mme Finching (après bien des excuses de la difficulté qu’elle avait à retrouver sa poche dans les plis de sa jupe) à lui présenter enfin une affiche qui annonçait qu’un gentleman étranger, du nom de Blandois, arrivé tout récemment de Venise, avait tout à coup disparu telle nuit dans telle partie de la Cité ; qu’on savait qu’il était entré à telle heure dans telle maison ; que les habitants de ladite maison affirmaient qu’il en était sorti à minuit moins quelques minutes, mais qu’on ne l’avait jamais revu depuis. M. Dorrit lut attentivement ces détails, ainsi que le signalement de l’étranger qui avait si mystérieusement disparu.
« Blandois ! s’écria M. Dorrit, Venise ! Et ce signalement ! Je connais ce gentleman. Il a été reçu chez moi. C’est l’ami intime d’un gentleman de bonne famille un peu gêné, que je… hein !… protège.
— Alors, mon humble requête sera d’autant plus pressante. Lorsque vous retournerez en Italie, je vous prie d’être assez bon pour chercher cet étranger tout le long des routes et des chemins de traverse ; de demander de ses nouvelles dans les hôtels, auberges, vignobles, orangeries, volcans ou autres lieux ; car il faut bien qu’il soit quelque part… pourquoi donc ne se montre-t-il pas, pourquoi ne vient-il pas dire : Me voilà ! pour disculper les gens ?
— Puis-je savoir, madame, demanda M. Dorrit, consultant de nouveau l’affiche, ce que c’est que Clennam et compagnie ? ha ! dont on parle à propos de la maison où l’on a vu M. Blandois : qu’est-ce que Clennam et compagnie ? S’agit-il de l’individu avec lequel j’ai eu autrefois… hein !… des relations passagères et auquel, si je ne me trompe, vous avez fait allusion tantôt ?… ha !… est-ce lui dont il s’agit ?
— Il s’agit d’une tout autre personne, répondit Flora, d’une personne infirme qui remplace ses jambes par des roulettes… la plus lugubre des femmes, bien qu’elle soit sa mère…
— Clennam et compagnie est… hein !… une mère ! s’écria M. Dorrit.
— Et un vieux bonhomme tout tortu, par-dessus le marché, » ajouta Mme Finching.
M. Dorrit parut sur le point de perdre la tête en écoutant ces étranges détails. Et sa situation morale ne s’améliora nullement lorsque Flora se lança dans une rapide analyse de la cravate de M. Flintwinch, et décrivit le personnage (sans tracer la moindre ligne de démarcation entre lui et Mme Clennam), comme une vieille vis rouillée chaussée de guêtres. Cet amalgame d’homme et de femme, de jambes absentes, de roulettes, de vis rouillée, de taciturnité et de guêtres, stupéfia tellement M. Dorrit, qu’il faisait vraiment pitié à voir.
« Mais je ne vous retiendrais pas un instant de plus, » reprit Flora, sur qui le triste état de M. Dorrit produisit son effet, bien qu’elle n’eût pas la moindre idée qu’elle y fût pour quelque chose, « si vous aviez la bonté de me donner votre parole de gentilhomme que, le long de la route d’Italie et en Italie même, vous chercherez ce M. Blandois dans tous les coins et que, dès que vous l’aurez trouvé, vous le forcerez à venir ici disculper tout le monde. »
M. Dorrit, un peu revenu de sa première surprise, put répondre sans trop de trouble qu’il regarderait comme un devoir de se livrer à ces recherches. Flora, enchantée du succès de son ambassade, se leva pour prendre congé.
« Avec un million de remerciements, dit-elle, et mon adresse sur ma carte, dans le cas où vous auriez quelque chose à me communiquer personnellement… je ne vous prierai pas de dire bien des choses affectueuses à la chère petite, car ce message ne serait peut-être pas très-bien accueilli… d’ailleurs, depuis la métamorphose, il est clair qu’il ne peut plus y avoir de chère petite… pourquoi donc alors me permettrais-je une pareille familiarité… néanmoins la tante de M. Finching et moi, nous lui souhaitons toute espèce de bonheur, et nous ne la regardons pas du tout, du tout, comme notre obligée… bien au contraire, car elle a bien tenu tous ses engagements… on ne pourrait pas en dire autant de la plupart des gens… sans compter qu’elle a fait tout son ouvrage aussi bien qu’il était possible de le faire… Moi-même, je suis du nombre des gens qui ne font pas tout ce qu’ils promettent ; car j’avais toujours dit, depuis que j’ai commencé à me remettre du coup que m’a porté la mort de M. Finching, que je voulais apprendre à jouer de l’orgue, dont je raffole ; mais je rougis d’avouer que je ne suis pas allée jusqu’à savoir seulement mes notes sur cet instrument. Bonsoir ! »
Lorsque M. Dorrit, après avoir reconduit sa visiteuse jusqu’à la porte, eut le temps de rassembler ses idées, il trouva que l’entrevue avait réveillé chez lui des souvenirs qu’il croyait effacés et qui jureraient à la table de M. Merdle. Il écrivit donc au banquier un billet laconique, s’excusant de ne pouvoir dîner avec lui ce jour-là, et se fit servir son repas dans son appartement. Il avait encore un autre motif pour agir ainsi. Il avait résolu de quitter Londres dans deux jours, et comme tout ce temps était pris par des invitations acceptées, et qu’il avait fixé l’heure de son départ, il crut que son importance l’obligeait à approfondir en personne l’affaire Blandois, afin d’être à même de faire part à M. Henry Gowan du résultat de ses investigations personnelles sur le compte de son ami. En attendant, il se décida à profiter de ce qu’il avait cette soirée libre pour se rendre chez Clennam et Cie, dont l’affiche indiquait l’adresse, examiner les localités et faire lui-même une ou deux questions.
Après avoir dîné aussi simplement que le lui permirent le cuisinier de l’hôtel et le courrier, après avoir fait ensuite un léger somme au coin du feu afin de mieux se remettre de la visite de Mme Finching, il partit seul dans un cabriolet de louage. La grave horloge de Saint-Paul sonnait neuf heures comme il passait sous l’arcade ténébreuse de Temple-Bar, qui n’était pas alors dans l’état humiliant et dégénéré où nous le voyons aujourd’hui.
Tandis qu’il se rapprochait du lieu de sa destination par une enfilade de rues de traverse et de ruelles du bord de l’eau, ce quartier de Londres lui parut plus laid à une pareille heure qu’il n’aurait pu se l’imaginer. Il s’était écoulé bien des années depuis qu’il l’avait traversé ; d’ailleurs il ne l’avait jamais beaucoup connu, et il lui trouva un aspect mystérieux et lugubre. Son imagination en fut même si vivement affectée que, lorsque le cocher, après avoir bien des fois demandé le chemin, s’arrêta en disant qu’il croyait bien que c’était là la maison, M. Dorrit hésita un instant, la main sur la portière, presque effrayé de l’air sinistre de la demeure de Mme Clennam.
À vrai dire, ce soir-là la vieille maison n’avait jamais été plus sombre. On apercevait sur le mur, de chaque côté de la porte cochère, l’affiche que M. Dorrit avait lue, et, tandis que la flamme des réverbères vacillait au vent du soir, on voyait passer sur les imprimés des ombres qui ressemblaient assez à des doigts qui auraient suivi les lignes. Il était évident que la police avait établi une surveillance particulière en cet endroit, car, pendant que M. Dorrit hésitait, un homme s’avança vers lui de l’autre côté de la rue, tandis qu’un second, caché jusque-là dans l’ombre, passait devant le visiteur en s’éloignant dans le sens opposé, tous deux lui jetant un rapide coup d’œil et tous deux s’arrêtant ensuite à une certaine distance.
Comme il n’y avait qu’une seule maison dans la cour, il n’y avait pas moyen de se tromper. M. Dorrit gravit donc les marches et frappa. Une faible lumière éclairait deux fenêtres du premier étage. La porte renvoya un écho lugubre et vide, comme si la maison eût été inhabitée ; mais il n’en était rien ; presque aussitôt on vit approcher une lumière et on entendit un pas retentir sur les dalles du vestibule. Lorsque le pas et la lumière furent arrivés ensemble à l’entrée, une chaîne grinça et une vieille femme, la tête cachée dans son tablier se montra à la porte entrebâillée.
« Qui est là ? » demanda-t-elle.
M. Dorrit que cette apparition étonna beaucoup, répliqua qu’il arrivait d’Italie et qu’il désirait quelques renseignements sur l’étranger qui avait disparu et qu’il connaissait.
« Hé ! s’écria la vieille d’une voix fêlée. Jérémie ! »
Sur ce, un vieillard apparut à son tour, que M. Dorrit crut reconnaître (à ses guêtres), pour la vis rouillée mentionnée par Flora. La femme avait une peur évidente du vieillard desséché, car elle enleva prestement son tablier et montra un visage tout pâle d’effroi au moment où il s’avança.
« Ouvrez donc ! imbécile ! dit le vieillard, et laissez entrer monsieur. »
M. Dorrit, après avoir jeté par prudence un coup d’œil à son cocher de cabriolet, entra dans le vestibule mal éclairé.
« Eh bien ! monsieur, commença Jérémie, vous pouvez maintenant me faire autant de questions qu’il vous plaira. Il n’y a pas de secrets chez nous, monsieur. »
Avant qu’il eût pu recevoir une réponse, une voix ferme et décidée, une voix de femme pourtant, cria d’en haut :
« Qu’est-ce, Jérémie ?
— Qui c’est ? répéta Jérémie. Encore une demande de renseignements. Un gentleman qui arrive d’Italie.
— Faites-le monter ! »
M. Flintwinch grommela comme si c’était, selon lui, parfaitement inutile ; mais, se retournant vers M. Dorrit, il lui dit :
« Mme Clennam ; elle n’en fait qu’à sa tête. Je vais vous montrer le chemin. »
Il monta alors le sombre escalier, suivi de M. Dorrit, qui, en se retournant, aperçut derrière lui la vieille femme avec son tablier encore relevé par-dessus sa tête, comme un spectre.
Mme Clennam avait ses livres à côté d’elle sur sa petite table.
« Oh ! fit-elle brusquement, l’œil fixé sur le visiteur, vous arrivez d’Italie, monsieur ? Eh bien ? »
M. Dorrit ne sut pas trouver pour le moment une réponse plus claire que :
« Ha !… Eh bien ?
— Où est cet homme qui a disparu ? J’espère que vous nous apportez de ses nouvelles ?
— Au contraire, je… hem… viens vous demander des renseignements. »
— Malheureusement pour moi, je n’en ai pas à vous donner. Jérémie, montrez-lui l’avis imprimé. Donnez-lui en plusieurs qu’il pourra emporter. Éclairez-le pour qu’il le lise. »