Traduction humaine · Traduction de Paul Lorain; William Little Hughes (†1861; 1887) · Source: Wikisource · Domaine public
— Absolument rien.
— Absolument rien, répéta Pancks. Ils ne savent pas ce que c’est qu’un chiffre. Ils n’ont pas la moindre idée de ce que c’est que le crédit. Ils n’ont jamais fait un calcul. Ils ne sont pas à même d’examiner ces affaires à fond, monsieur.
— S’ils l’étaient… commençait à dire Clennam, lorsque M. Pancks, sans changer de visage, laissa échapper un bruit nasal ou bronchital qui dépassait tellement ses efforts habituels qu’Arthur s’arrêta tout à coup.
— Eh bien ! s’ils étaient à même de les examiner ? répéta Pancks, attendant la suite.
— Je croyais que vous… parliez, dit Arthur ne sachant quel nom donner à son interruption nasale.
— Pas du tout, répondit Pancks. Pas encore. Il est possible que je parle dans un moment. Eh bien, s’ils étaient à même… ?
— S’ils étaient à même de les examiner, remarqua Clennam, ne sachant trop comment le prendre, ils n’auraient pas la sottise de céder à cet engouement.
— Comment cela, monsieur Clennam ? demanda vivement Pancks et d’une manière étrange qui montrait bien que, depuis le commencement de l’entretien, il avait envie de mettre le feu à la bombe qu’il laissait éclater en ce moment. Ils ont raison, vous savez. Ils ignorent pourquoi, mais cela n’empêche pas qu’au fond ils ont raison.
— Raison de partager l’envie que montra Cavalletto de spéculer avec M. Merdle ?
— Par…fait…te…ment, monsieur, répondit Pancks. J’ai examiné l’affaire. J’ai fait les calculs, j’ai tiré la chose au clair. C’est solide et positif. »
Soulagé par cette déclaration, Pancks tira de sa pipe orientale une aussi longue bouffée que le lui permit l’état de ses poumons, et regarda Clennam d’un air sagace et ferme, tandis qu’il aspirait et exhalait la fumée.
En ce moment M. Pancks commençait à communiquer l’infection qu’il portait avec lui, car c’est comme cela que ces maladies se gagnent ; rien de plus subtil que la manière dont elles se propagent.
« Vous ne voulez pas dire, mon cher Pancks, demanda Clennam d’un ton très-grave, que vous risqueriez mille livres sterling à vous, par exemple, dans des entreprises de ce genre !
— Certainement si, répondit Pancks. C’est déjà fait, monsieur. »
Pancks aspira une nouvelle bouffée de tabac aussi longue que la première, en exhala non moins lentement la fumée, et lança encore à Clennam un long coup d’œil plein de sagacité avant de continuer.
« Je vous dis, monsieur Clennam, que je me suis embarqué là dedans. C’est un homme d’une habileté surprenante. Il possède un capital énorme et l’appui du gouvernement. Il n’y a pas de meilleur placement ; c’est aussi sûr que de la rente.
— Je vous avoue, répondit Clennam, regardant gravement son interlocuteur, puis regardant le feu avec non moins de gravité, que vous m’étonnez beaucoup.
— Bah ! riposta Pancks, ne dites pas cela, monsieur. Vous devriez plutôt, faire comme moi. Pourquoi ne feriez-vous pas comme moi ? »
M. Pancks n’aurait pas été plus en état de dire de qui il avait gagné l’épidémie régnante que le premier fiévreux venu ne peut dire où il a attrapé la fièvre. Engendrées ainsi que bien des maladies physiques, par une prédisposition mauvaise, puis disséminées par l’ignorance, ces épidémies se communiquent ensuite, dans un temps donné, à des malheureux qui ne sont ni ignorants ni corrompus. Peut-être que Pancks avait lui-même attrapé la maladie de quelque sujet de cette dernière classe, peut-être que non. Toujours est-il qu’il appartenait à cette catégorie quand il chercha à inoculer à Clennam la contagion, et qu’elle n’en était pas moins virulente pour cela.
« Et vous avez déjà placé (Clennam avait fini par adopter ce mot) vos mille livres sterling, Pancks ?
— Je crois bien, monsieur ! répliqua Pancks d’un ton plein de confiance, en lançant une bouffée. Je n’ai qu’un regret, c’est que ce ne soit pas plutôt deux mille. »
Or, un double sujet de préoccupation pesait lourdement ce soir-là sur l’esprit solitaire de Clennam : l’un était l’espoir si longtemps différé de son associé ; l’autre, ce qu’il avait vu et entendu chez sa mère. Grâce au soulagement qu’il trouvait dans la société de Pancks et à la certitude qu’il avait de pouvoir se fier à lui, il passa à ces deux sujets qui, tous deux, le ramenèrent avec beaucoup de vitesse et de force au point de départ.
La chose arriva de la façon la plus simple du monde. Laissant là M. Merdle et ses spéculations, après avoir contemplé quelque temps le feu à travers la fumée de sa pipe, il raconta à Pancks comment et pourquoi il avait une si rude besogne à démêler avec cette institution nationale qu’on nomme le ministère des Circonlocutions .
« Ç’a été bien dur pour Doyce et ce l’est encore, dit-il en terminant avec toute l’honnête et sympathique indignation que ce sujet réveillait en lui.
— Bien dur en effet, répondit Pancks ; mais vous gérez pour lui, monsieur Clennam ?
— Comment l’entendez-vous ?
— C’est vous qui avez le placement des fonds ?
— Oui. Je les place de mon mieux.
— Placez-les mieux encore, monsieur. Récompensez-le de ses travaux et de ses nombreuses déceptions. Faites-le participer aux chances du moment. Ouvrier patient et préoccupé, il ne songerait jamais de lui-même à en profiter. Il compte sur vous pour cela.
— Je fais de mon mieux, Pancks, répondit Clennam un peu troublé. Quant à peser et à examiner à fond ces nouvelles entreprises dont je n’ai aucune expérience, je doute que je sois capable d’entreprendre cette tâche. Je me fais vieux.
— Vieux ? s’écria Pancks. Ha ! ha ! »
Il y avait une intonation si sincère dans le merveilleux rire et dans la série de reniflements que cette idée venait d’exciter chez Pancks, et dans l’énergie avec laquelle il la repoussait, qu’il n’y avait pas moyen de croire qu’il n’y allât pas bon jeu, bon argent.
— Vieux ? s’écria Pancks. Allons donc ! allons donc ! Vieux ! Par exemple ! »
L’incrédulité obstinée qu’exprimaient les reniflements continus de Pancks, accompagnés de ces exclamations, obligea Arthur de renoncer à lui faire accepter un seul instant cette idée. D’autant plus qu’il craignait qu’il n’arrivât quelque chose à Pancks dans la lutte violente qui s’établissait entre l’air qu’il exhalait si énergiquement et la fumée qu’il aspirait avec une égale énergie. L’abandon de ce premier sujet le poussa à aborder le second.
« Ou jeune, ou vieux, ou entre deux âges, Pancks, reprit-il, profitant d’un silence favorable, je ne m’en trouve pas moins dans une situation d’esprit pleine d’inquiétude et de doutes, qui me fait craindre que rien de ce qui semble m’appartenir ne m’appartienne en effet. Vous confierai-je un grand secret ?
— Confiez, monsieur, si vous m’en croyez digne.
— Je vous en crois très-digne.
— Vous avez raison ! »
La réponse vive et laconique de M. Pancks, confirmée par le geste subit avec lequel il tendit à Clennam sa main de charbonnier était aussi expressive que convaincante. Arthur secoua cordialement cette main.
Alors, adoucissant la nature de ses anciennes craintes autant qu’il le pouvait, sans courir le risque de ne pas se faire comprendre, mais évitant de jamais nommer sa mère, et parlant seulement d’une parente supposée, il donna à M. Pancks une vague idée des appréhensions qui l’avaient inquiété et de l’entrevue à laquelle il avait assisté. M. Pancks écouta ce récit avec tant d’intérêt, qu’insensible aux charmes de la pipe orientale, il la posa sur le garde-cendres auprès des pelles et des pincettes ; uniquement occupé de relever les mèches et les épis de sa chevelure hérissée, si bien qu’à la fin de l’histoire il avait tout l’air d’un Hamlet moderne en tête à tête avec le fantôme paternel.
« Ça me ramène, s’écria-t-il, touchant d’une façon si inattendue le genou de son hôte que celui-ci en tressaillit, ça me ramène, monsieur, à la question des placements ! Je ne dirai rien de votre intention de vous appauvrir, le cas échéant, pour réparer un mal que vous n’avez pas fait. Je vous reconnais bien là. On ne peut pas forcer un homme à agir contre sa nature. Mais voici ce que je veux vous dire. Dans la crainte que vous n’ayez besoin d’argent pour sauver les vôtres de la honte ou du déshonneur, amassez-en le plus possible. »
Arthur secoua la tête, mais il regardait son interlocuteur d’un air rêveur.
« Devenez aussi riche que vous le pourrez, monsieur, reprit Pancks, concentrant toute son énergie pour donner plus de force à cette adjuration. Devenez aussi riche que vous le pouvez honnêtement. C’est votre devoir. Non par égoïsme, mais en vue des autres. Saisissez l’occasion aux cheveux. Ce pauvre M. Doyce (qui, lui, commence vraiment à vieillir) compte sur vous. Votre parente compte sur vous. Vous ne savez pas ce qu’on peut avoir à vous demander plus tard.
— Allons, allons ! répondit Arthur. En voilà assez pour ce soir.
— Encore un mot, monsieur Clennam, et puis nous n’en reparlerons plus. Pourquoi laisser tous les profits aux goulus, aux fripons et aux imposteurs ? Pourquoi abandonner des profits certains à mon propriétaire et à ceux qui lui ressemblent ? C’est pourtant ce que vous faites tous les jours. Quand je dis vous, j’entends les gens comme vous. Vous ne pouvez pas nier le fait. Il se renouvelle chaque jour sous mes yeux. Je ne vois que cela. C’est mon métier de voir ces choses-là. Ainsi donc, je vous le répète, prenez un billet pour gagner le gros lot.
— Oui, mais si j’allais prendre un billet pour perdre .
— Impossible, monsieur, répondit Pancks. J’ai approfondi la chose. Un nom estimé partout… une habileté incroyable… des capitaux immenses… une position élevée… des alliances avec ce qu’il y a de plus haut… l’appui du gouvernement. Impossible de perdre ! »
Après cet exposé final de la situation, M. Pancks se calma peu à peu, permit à ses cheveux rebelles de prendre une position aussi peu perpendiculaire que cela leur était possible, retira sa pipe du garde-cendres, la bourra de nouveau et la fuma. Ils ne se parlèrent plus guère ; mais ils ne s’en tenaient pas moins compagnie, poursuivant en silence le même sujet de réflexion : ils ne se quittèrent qu’à minuit. M. Pancks, prenant congé de Clennam et après lui avoir donné une poignée de main, circula tout autour de lui en ronflant avant de franchir le seuil de la chambre. Arthur comprit que cela voulait dire qu’il pouvait compter implicitement sur Pancks, dans le cas où il aurait besoin de lui, soit à propos des deux incidents dont ils venaient de causer, soit pour tout autre objet.
Le lendemain, à divers intervalles, et même tandis que sa pensée était autrement occupée, Clennam en revint à penser à la façon dont Pancks avait placé ses mille livres sterling, et aux entreprises qu’il avait approfondies . Il se rappela que M. Pancks se montrait plein de confiance à cet égard, lui qui d’habitude ne péchait pas par trop de confiance. Il songea au grand ministère des Circonlocutions et au bonheur qu’il aurait à améliorer la position de Doyce. Il songea à la sombre et menaçante demeure où il avait vécu enfant et aux ombres qui s’y amoncelaient, plus menaçantes que jamais. Il remarqua de nouveau que, partout où il allait, il voyait, entendait, ou palpait le fameux nom de Merdle ; il ne pouvait guère rester deux heures seulement devant son bureau, sans que ce nom fût présenté à ses sens physiques par l’entremise de quelque maison de commerce. Il commença à penser qu’il était étrange que ce nom se trouvât partout, sans que personne, excepté lui, parût s’en méfier ; ou plutôt, il ne pouvait pas dire, pour sa part, qu’il s’en fût jamais méfié ; il s’était contenté de se tenir à l’écart.
De tels symptômes, lorsqu’une épidémie de ce genre court les rues, annoncent presque toujours qu’on a gagné la maladie.
CHAPITRE XIV. On demande un conseil.
Lorsque les Anglo-Saxons, rassemblés sur les bords du Tibre jaune, apprirent que leur intelligent compatriote, M. Sparkler, venait d’être nommé un des lords du ministère des Circonlocutions, cette nouvelle ne leur fit pas plus d’impression que les autres accidents ou les autres délits dont parlaient les journaux anglais. Les uns en rirent ; d’autres avancèrent, comme circonstance atténuante, que la place était une véritable sinécure, et que le premier imbécile venu pouvait la remplir, pour peu qu’il sût signer son nom ; d’autres encore (ceux-là étaient des oracles politiques, au maintien solennel) déclarèrent que Décimus avait raison de se renforcer ; que c’était là le seul but constitutionnel de toutes les places dont il avait à disposer. Quelques Anglo-Saxons, plus bilieux que les autres, refusèrent de souscrire à cet article de foi ; mais leur opposition fut purement théorique. En pratique, ils firent preuve d’une apathie déplorable, ayant l’air de croire que c’était à quelques Anglo-Saxons inconnus, dont ils ignoraient l’adresse, de s’occuper de cette affaire. De même, un grand nombre d’Anglo-Saxons, restés dans leurs pénates, soutinrent, pendant au moins vingt-quatre heures consécutives, que ces mêmes Anglo-Saxons, invisibles et anonymes, « devraient bien dire au gouvernement leur façon de penser, » et que s’ils supportaient tranquillement une pareille infamie, ma foi, c’était bien fait. À quelle classe de la société appartenaient donc ces Anglo-Saxons qui manquaient ainsi à leur devoir ? Où se cachaient-ils, les malheureux ? Pourquoi se cachaient-ils ? Comment se faisait-il qu’ils abandonnassent sans cesse leurs intérêts, lorsque tant d’autres Anglo-Saxons se demandaient si souvent pourquoi ces défenseurs mystérieux des droits communs ne se montraient pas ? Ce sont là des questions auxquelles personne n’aurait pu répondre, soit sur les bords du Tibre jaune, soit sur les bords de la noire Tamise.
Mme Merdle, quand on lui adressa des félicitations, fit circuler cette grande nouvelle avec une grâce indolente qui lui donnait une nouvelle valeur, comme la monture rehausse l’éclat d’une pierre précieuse.
« Oui, disait-elle, Edmond a accepté cette place. M. Merdle désirait qu’il l’acceptât et il a cédé. J’espère qu’il s’y fera, mais je n’en sais vraiment rien. Cela le retiendra en ville pendant une grande partie de l’année, et il préfère de beaucoup le séjour de la campagne. Enfin, ce n’est pas une position désagréable… et puis c’est une position. Cette nomination, on ne saurait le nier, peut passer pour une aimable attention à l’adresse de M. Merdle, et ce n’est pas non plus une mauvaise chose pour Edmond, s’il peut s’y habituer. Il n’y a pas de mal qu’il ait quelque chose à faire, et il n’y a pas de mal non plus qu’il soit payé pour le faire. Reste à savoir si cette nouvelle carrière conviendra mieux à Edmond que celle des armes. »
C’est en ces termes que s’exprimait la Poitrine, passée maîtresse dans l’art de paraître faire peu de cas de ces choses, dont elle savait si bien rehausser l’importance. Cependant, Henri Gowan, que Décimus avait laissé de côté, allait en tournée chez toutes ses connaissances depuis la porte du Peuple jusqu’au faubourg d’Albane, ayant presque (pas tout à fait cependant) la larme à l’œil, jurant que Sparkler était bien le meilleur, le plus doux, le plus inoffensif, en un mot le plus aimable des ânes qu’on eût jamais envoyés paître sur le domaine public. Il n’y avait qu’une chose au monde qui eût pu lui causer plus de joie que la nomination de ce cher ânon, c’eût été la sienne. Il ajoutait que c’était tout juste le ballot de Sparkler. Il n’y avait rien à faire, et ce cher Edmond s’en acquitterait à merveille ; il y avait de beaux appointements à toucher, et son ami les toucherait à ravir. C’était une nomination ravissante, une chose admirable. Il pardonnait presque au noble Décimus de l’avoir oublié, lui son indigne parent, tant il était heureux de voir attacher à un si bon râtelier le cher ânon, auquel il portait une si vive affection. Sa bienveillance ne s’arrêtait pas là. Il se donnait beaucoup de peine, chaque fois que l’occasion s’en présentait, pour faire ressortir devant le monde les talents de M. Sparkler, et le mettre en évidence, et, bien que les efforts de Gowan eussent pour résultat invariable d’obliger le jeune fonctionnaire à offrir dans sa personne un déplorable spectacle d’imbécillité, on ne pouvait mettre en doute les intentions amicales de l’artiste amateur.
Peut-être, cependant, l’objet de la tendresse de M. Sparkler eut-il quelques doutes à ce sujet. Mlle Fanny se trouvait maintenant dans une position assez difficile. Tout le monde savait que le fils de Mme Merdle adorait la fille aînée de M. Dorrit, quelque capricieuse qu’elle fût avec lui. Fanny était donc assez identifiée avec ce jeune gentleman pour se sentir compromise lorsqu’il se rendait plus ridicule que de coutume. Aussi, comme elle ne manquait nullement d’esprit, elle vint souvent au secours de la victime, à qui elle rendit de bons offices en déjouant les aimables tentatives de Gowan. Mais, tout en agissant ainsi, elle rougissait de l’amoureux qu’elle ne pouvait se décider à congédier ni à encourager. Troublée par la conviction qu’elle s’embourbait de plus en plus dans une position embarrassante, elle était agacée en outre par l’idée que Mme Merdle triomphait de sa détresse. Il n’est donc pas étonnant que Fanny, avec un esprit ainsi tourmenté, revînt un soir d’un concert et d’un bal donnés par Mme Merdle dans un état d’agitation extrême, et qu’elle repoussât la petite Dorrit de la toilette devant laquelle elle cherchait, dans sa colère, à verser des larmes, déclarant d’une voix haletante qu’elle détestait tout le monde et qu’elle voudrait être morte.
« Chère Fanny, qu’as-tu donc ? Conte-moi tes peines.
— Ce que j’ai, petite taupe que tu es ? répondit Fanny. Si tu n’étais pas la plus aveugle des sœurs, tu n’aurais pas besoin de m’interroger. Il faut donc que tu n’aies pas d’yeux dans la tête pour m’adresser une pareille question ?
— Est-ce M. Sparkler, ma chérie ?
— Mô…si…eur Sparkler ? répéta Fanny d’un ton de mépris, comme si ce malheureux soupirant était le dernier individu sous le soleil auquel elle pût penser. Non, mademoiselle la chauve-souris, ce n’est pas mô…si…eur Sparkler. »
À peine avait-elle fait cette réponse qu’elle éprouva des remords d’avoir dit des sottises à sa sœur, déclarant avec force sanglots qu’elle savait fort bien qu’elle se rendait haïssable, mais que tout le monde s’entendait pour l’y réduire.
« Je crains que tu ne sois pas très bien portante ce soir, chère Fanny.
— Ta, ta, ta ! répliqua la sœur aînée se mettant de nouveau en colère. Je me porte aussi bien que toi. Peut-être même devrais-je dire beaucoup mieux que toi… et encore, il n’y aurait pas là de quoi me vanter. »
La pauvre petite Dorrit, ne sachant pas trop comment s’y prendre pour offrir des consolations qu’on ne repoussât pas, finit par penser qu’elle ferait mieux de se tenir tranquille. D’abord le silence d’Amy agaça Fanny autant que l’avaient fait ses questions. Elle dit à son miroir que, de toutes les sœurs agaçantes, la plus agaçante était une sœur qui était molle comme un chiffon ; qu’elle savait bien qu’elle montrait quelquefois un exécrable caractère ; qu’elle savait bien qu’on devait la détester ; que lorsqu’elle se rendait haïssable, rien ne lui ferait autant de bien que de se l’entendre dire, mais qu’étant affligée d’une sœur silencieuse, on ne le lui disait jamais, et que, par suite, elle était naturellement forcée et contrainte de se rendre désagréable. D’ailleurs (ajouta-t-elle d’un ton irrité, s’adressant toujours à son miroir), elle n’avait pas envie de demander pardon. Il ferait beau voir une sœur aînée s’abaisser sans cesse à demander pardon à sa cadette ! C’était là le fin mot, elle le savait bien, on avait le talent de l’obliger à se mettre dans une position dont elle ne pouvait sortir qu’en demandant pardon à sa cadette, bon gré mal gré. Enfin elle fondit en larmes, et lorsque sa sœur vint s’asseoir à côté d’elle pour la consoler, elle s’écria :
« Amy, tu es un ange ! Mais je vais te dire ce qui en est, ma chérie, continua-t-elle, lorsque sa sœur eut réussi à la calmer. Voici où nous en sommes. Ça ne peut pas durer longtemps comme ça, et il faut que ça finisse d’une façon ou d’autre. »
Comme cette déclaration était un peu un peu vague, quoique péremptoire, la petite Dorrit répondit :
« Nous allons en causer.
— C’est ça, ma chère, reprit Fanny essuyant ses larmes, causons-en. Me voilà raisonnable et tu vas me conseiller. Veux-tu me donner un conseil, ma chère enfant ? »
Cette idée fit sourire Amy elle-même, mais elle répondit :
« Oui, Fanny ; je te conseillerai de mon mieux.
— Merci, ma petite chérie, répliqua Fanny en l’embrassant. Tu es mon ancre de salut. »
Ayant de nouveau embrassé son ancre de salut avec beaucoup d’effusion, Fanny prit sur la toilette un flacon d’eau de Cologne et appela sa femme de chambre pour lui demander un mouchoir de batiste. Puis, après avoir permis à la suivante d’aller se coucher, elle continua à demander conseil, se tamponnant les yeux et le front de temps en temps pour les rafraîchir.
« Mon trésor, commença Fanny, nos caractères et notre façon d’envisager les choses se ressemblent assez peu… (embrasse-moi encore, ma chérie)… pour que tu ne t’étonnes pas de ce que je vais te dire. Ce que j’ai à te dire, ma chère, c’est que, malgré notre fortune, nous avons, socialement parlant, à lutter contre de grands désavantages. Tu ne comprends pas tout à fait ce que j’entends par là, Amy ?
— Sans doute je te comprendrai mieux, répondit doucement la petite Dorrit, lorsque tu m’auras dit quelques mots de plus.
— Eh bien, ma chère, ce que je veux dire c’est, qu’après tout, nous ne sommes que des intrus dans le monde fashionable.
— Je suis bien sûre, Fanny, interrompit la petite Dorrit dans son enthousiasme admirateur, qu’en ce qui te concerne personne ne s’en douterait.
— C’est possible, ma chère enfant ; dans tous les cas, c’est très-gentil et très-affectueux de ta part de le croire, mon trésor. (Ici elle tamponna le front de sa sœur avec son mouchoir imbibé d’eau de Cologne et souffla légèrement dessus.) Mais on sait que tu es le meilleur petit être qui ait jamais existé ! revenons à nos moutons, mon enfant. Papa a tout à fait les manières et l’éducation d’un gentleman, mais il diffère sous certains rapports des autres gentlemen de son rang : en partie à cause de ce qu’il a eu à souffrir, pauvre cher homme, en partie, si je ne me trompe, parce qu’il se figure souvent que les autres pensent à son passé en causant avec lui. Notre oncle, ma chérie, n’est pas présentable. C’est une digne âme et je lui suis tendrement attachée ; mais, socialement parlant, c’est dégoûtant. Édouard est affreusement dépensier et dissipé. Non qu’il y ait rien là qui ne soit fort comme il faut… au contraire… seulement, il ne se comporte pas en mauvais sujet du grand monde, si je puis m’exprimer ainsi, il n’obtient pas pour son argent l’espèce de réputation qui s’attache au genre de vie qu’il mène.
— Pauvre Édouard ! » soupira la petite Dorrit.
Ce soupir résumait toute l’histoire de la famille.
« Oui, et pendant que tu y es, tu pourrais aussi bien dire pauvre toi et pauvre moi, reprit l’aînée d’un ton un peu aigre. Tu as raison ! Et puis, ma chérie, nous n’avons pas de mère et nous avons une Mme Général. Et tu sais le proverbe : « Chat ganté n’attrape pas de souris. » Eh bien, ma chère, tu verras que ses gants ne l’empêcheront pas d’attraper celle qu’elle guette. Cette femme, j’en suis sûre et certaine, sera notre belle-mère.
— Je ne puis croire, Fanny… »
Fanny interrompit sa sœur.
« Voyons, ne va pas te mettre à me contredire, Amy, dit-elle : j’en sais là-dessus plus long que toi. Sentant qu’elle avait encore montré un peu d’aigreur, elle se remit à tamponner le front de sa sœur et à souffler dessus. Pour résumer la question, ma chère, je me demande (tu sais que je suis fière et vive, ma chère Amy, trop fière et trop vive, peut-être). Je me demande si je ne dois pas prendre sur moi le soin de maintenir la dignité de la famille.
— Comment cela ? demanda la petite Dorrit avec inquiétude.
— Je ne saurais, continua Fanny sans répondre à cette question, souffrir que Mme Général fasse la belle-mère avec moi ; je ne souffrirai pas non plus que Mme Merdle me tourmente ou me patronne en aucune façon. »
La petite Dorrit posa sa main sur la main qui tenait le flacon d’eau de senteur, d’un air plus inquiet encore qu’auparavant. Fanny, qui avait l’air de vouloir punir son propre front à force de le tamponner avec violence, continua d’un ton agité :
« On ne peut nier qu’Edmond ne soit, d’une façon ou d’une autre (le moyen ne fait rien à l’affaire), arrivé à une très-bonne position. Qu’il soit d’un rang distingué, c’est ce que personne ne peut mettre en doute. Quant à la question de savoir s’il a plus ou moins d’esprit, j’ai dans l’idée qu’un mari spirituel ne me conviendrait pas beaucoup. Je ne sais pas me soumettre. Je ne pourrais jamais me plier à la supériorité d’un autre.
— Oh ! ma chère Fanny ! s’écria d’un ton de remontrance la petite Dorrit, qui avait éprouvé un sentiment de terreur à mesure qu’elle comprenait ce que voulait dire sa sœur, si tu aimais quelqu’un, tu cesserais d’être toi-même, tu t’oublierais pour te dévouer à lui. Si tu aimais, Fanny… »
Fanny avait cessé de se tamponner le front et regardait fixement sa sœur.
« Oh ! vraiment ! fit-elle, vraiment ! Tiens, tiens ! comme certaines personnes deviennent savantes et éloquentes lorsqu’il s’agit de certaines questions ! On dit que tout le monde a un sujet de prédilection, et il me semble que je suis tombé par hasard sur le tien, Amy… Là, là ! mon enfant, je ne faisais que plaisanter (tamponnant le front d’Amy) ; mais surtout, ma petite chatte, ne sois pas assez sotte pour aller faire des phrases et du sentiment sur des impossibilités indignes de nous. Là ! à présent, reviens à ce qui me regarde personnellement.
— Chère Fanny, laisse-moi d’abord te dire que j’aimerais mieux nous voir obligées de travailler encore pour vivre chichement, que de te voir riche en épouser M. Sparkler.
— Que je te laisse dire, ma chère ? riposta Fanny. Mais certainement, je te laisserai dire tout ce que tu voudras. Je ne te fais pas peur, j’espère ? Et quant à épouser M. Sparkler, je n’ai pas la moindre intention de l’épouser ce soir, ni même demain matin.
— Mais plus tard ?
— Pas que je sache, pour le moment du moins, » répondit Fanny d’un ton insouciant.
Puis, d’insouciante, elle devint tout à coup d’une agitation bouillante et ajouta :
« Tu parles d’hommes spirituels, petite chatte ! Tout cela est bel et bon en paroles ; mais où sont-ils, les hommes spirituels ? Je n’en vois pas un seul s’approcher de moi !…
— Ma chère Fanny, en si peu de temps…
— Que ce soit longtemps ou peu de temps, interrompit Fanny, je suis lasse de notre position, je n’aime pas notre position, et il ne faudrait pas grand’chose pour m’engager à en changer. Des jeunes filles, élevées autrement que moi et dans une situation bien différente sous tous les rapports, pourront s’étonner de ce que je fais ou de ce que je dis. Eh bien ! qu’elles s’en étonnent tant qu’elles voudront, libre à elles ! Elles sont entraînées par leur éducation et leur caractère… moi aussi.
— Fanny, chère Fanny, tu sais que tu as des qualités qui te rendent digne d’un mari bien supérieur à M. Sparkler.
— Amy, chère Amy, riposta Fanny parodiant l’intonation de sa sœur, je sais que je voudrais bien me voir dans une position plus nette et plus décidée, ne fût-ce que pour être plus à même de tenir tête à cette insolente Mme Merdle.
— Et c’est pour cela… pardonne-moi cette question… que tu épouserais son fils ?
— Peut-être ! répondit Fanny avec un sourire de triomphe. On pourrait trouver un plus mauvais moyen que celui-là pour arriver au but que je me propose, ma chère. Cette impertinente dame s’imagine sans doute que ce serait un grand succès pour elle que de trouver une femme comme moi pour son fils, et elle compte me dominer. Mais peut-être qu’elle ne se doute guère du fil que je lui donnerais à retordre si je devenais sa belle-fille. Je lui résisterais en toute chose et je deviendrais sa rivale. Ce serait là le but de ma vie. »
Fanny, arrivée là, posa son flacon sur la toilette et se mit à se promener dans la salle, s’arrêtant par intervalles, mais sans s’asseoir, lorsqu’elle parlait.
« Il y a toujours une chose que je pourrais faire, mon enfant : je pourrais la vieillir. Et je n’y manquerais pas, je t’en réponds ! »
Cette menace fut suivie d’une autre petite promenade.
« Je parlerais toujours d’elle comme d’une vieille maman. Je ferais semblant de savoir (quand même je n’en saurais rien, mais d’ailleurs son fils me l’apprendrait)… son âge exact. Et elle m’entendrait lui dire, Amy avec beaucoup d’affection et de respect, tu sais : « comme elle a bonne mine pour son âge ! » Je pourrais la vieillir sans cela, rien que parce que je suis jeune. Il est possible que je ne sois pas aussi belle que Mme Merdle ; je ne suis pas assez désintéressée dans la question pour la décider moi-même, je suppose ; mais je sais que je suis assez jolie pour la tenir sur les épines du matin jusqu’au soir. Et je n’y manquerais pas non plus, va ! »
Et elle recommença à se promener dans la chambre.
« Ma chère sœur, est-ce que tu voudrais te condamner à mener une existence malheureuse pour arriver à un pareil résultat ?
— Ce ne serait pas une existence malheureuse pour moi, Amy ; c’est celle qui me convient le mieux. Que ma nature ou le concours des circonstances l’ait voulu ainsi, peu importe : toujours est-il que cette existence-là me conviendrait mieux que toute autre. »
Il y avait dans son ton de l’amertume et du regret, mais avec un petit éclat de rire orgueilleux elle reprit sa promenade, et, après avoir passé devant une psyché, elle poursuivit :
« Sa tournure ! sa tournure, Amy ! Eh bien ! j’en conviens, elle est bien faite. Je veux lui rendre cette justice. Mais est-elle donc si bien faite que personne ne puisse rivaliser avec elle ? Ma parole d’honneur, j’en doute ! Que le mariage vienne seulement donner à des femmes beaucoup plus jeunes la même latitude qu’elle a pour sa toilette, et nous verrions un peu, ma chère ! »
Cette idée agréable et flatteuse la ramena de meilleure humeur à son fauteuil. Elle prit les mains de sa sœur dans les siennes et les frappa l’une contre l’autre en les élevant au-dessus de sa tête, tandis qu’elle la regardait en riant :
« Et la danseuse, Amy, la danseuse qu’elle a si complétement oubliée… la danseuse qui ne me ressemble en rien, et que je ne lui rappelle jamais, oh ! non, jamais !… danserait sans cesse devant elle et lui chanterait un air qui troublerait un peu son calme insolent. Rien qu’un peu, ma chère, un tout petit peu. »
Rencontrant le regard sérieux et suppliant d’Amy, elle abaissa les quatre mains et retira une des siennes pour la poser sur la bouche de sa sœur.
« Surtout ne t’avise pas de raisonner avec moi, mon enfant, continua-t-elle d’un ton beaucoup moins enjoué, parce que ce serait parfaitement inutile. Je comprends ces choses-là beaucoup mieux que toi. Je suis loin d’avoir pris une résolution, mais il se peut que j’en prenne une. Maintenant que nous avons discuté la question comme deux bonnes sœurs, nous pouvons aller nous coucher. Bonsoir, la meilleure et la plus chérie des petites chattes. »
Ce fut ainsi que Fanny prit congé de son ancre de salut, et (après s’être laissé conseiller comme on a vu) cessa, pour le moment, de demander l’avis de la petite Dorrit.
À partir de ce moment, Amy remarqua la façon dont M. Sparkler était accueilli par sa tyrannique maîtresse, et, chaque jour, elle découvrit de nouvelles raisons de prendre la chose au sérieux. Il y avait des instants où Fanny ne pouvait souffrir l’imbécillité de son amoureux, et où elle était si impatientée qu’on s’attendait à le lui voir congédier pour de bon. D’autres fois, elle prenait beaucoup mieux la chose : elle avait l’air de s’en amuser et de trouver dans le sentiment de sa propre supériorité une sorte de compensation pour ce qui manquait dans l’autre plateau de la balance. Si M. Sparkler n’eût pas été le plus fidèle et le plus soumis des soupirants, il se serait enfui du théâtre de ses épreuves et aurait mis entre lui et son enchanteresse toute la distance qui sépare Rome de Londres. Mais il n’avait pas plus de volonté que le navire remorqué par un vapeur, et il continuait à suivre sa cruelle maîtresse, que la mer fût calme ou houleuse, entraîné par une puissance irrésistible.
Mme Merdle, pendant ces préliminaires, parlait fort peu à Fanny, mais elle parlait d’elle assez souvent. Elle se trouvait, pour ainsi dire, forcée, malgré elle, de la regarder à travers son lorgnon et de se laisser arracher, dans le cours de la conversation, des louanges involontaires, en apparence, comme s’il n’y avait pas moyen de résister à la beauté victorieuse de Mlle Dorrit. L’air de défi avec lequel Fanny entendait ces louanges (car je ne sais comment cela se faisait, mais elle manquait rarement de les entendre), n’annonçait pas qu’elle fût disposée à faire la moindre concession en faveur de la Poitrine impartiale ; mais la plus grande vengeance que se permît la Poitrine était de dire tout haut :
« Une enfant gâtée… mais avec ce visage et cette tournure, comment ne l’aurait-on pas gâtée ? »
Un mois ou six semaines environ après le soir de la consultation en question, la petite Dorrit commença à trouver qu’il y avait une entente plus déclarée entre M. Sparkler et Fanny. M. Sparkler, comme s’il eût pris quelque engagement à cet effet, n’ouvrait jamais la bouche sans avoir regardé Fanny pour lui demander la permission de parler. Cette demoiselle était trop discrète pour répondre de vive voix à cette muette interrogation : mais, si elle voulait accorder à M. Sparkler le droit d’émettre une opinion, elle gardait le silence ; sinon, elle parlait pour lui. En outre, lorsque Henry Gowan renouvelait une de ses tentatives amicales pour mettre M. Sparkler en évidence, il devenait clair comme le jour que la victime se tenait à présent sur ses gardes. Qui plus est, Fanny (sans la moindre intention de personnalité et par le plus pur des hasards, bien entendu) ne tardait pas à faire quelque allusion armée d’une pointe si acérée, que Gowan reculait comme un homme qui vient de mettre la main dans un guêpier.
Une autre circonstance, bien qu’assez insignifiante en elle-même, contribua beaucoup à augmenter les inquiétudes de la petite Dorrit. Les façons de M. Sparkler vis-à-vis d’elle changèrent tout à coup et devinrent fraternelles. Parfois, lorsqu’elle se trouvait au dernier rang de quelque cercle distingué (chez son père, chez Mme Merdle ou ailleurs), elle sentait le bras de M. Sparkler se glisser furtivement autour de sa taille comme pour la soutenir. Le jeune fonctionnaire n’offrait jamais la moindre explication pour justifier cette politesse, se contentant de sourire d’un air bête, satisfait, bon enfant et sans gêne, qui, chez un personnage aussi lourd, en disait gros sur la question.
La petite Dorrit était chez elle un jour, songeant à Fanny avec un véritable serrement de cœur. Il y avait, tout au bout de leurs salons de réception, une salle qui n’était guère qu’un rassemblement de fenêtres cintrées en saillie sur la rue, et d’où l’on voyait à droite et à gauche le spectacle pittoresque du Corso, si vivant et si animé. Vers trois ou quatre heures du soir, la vue qu’on avait de cette salle était très-brillante et très-curieuse ; et la petite Dorrit avait coutume d’y venir rêver pendant des heures entières, à peu près comme elle faisait à son balcon de Venise. Une après-midi qu’elle était assise là, une main se posa doucement sur son épaule, et Fanny vint s’asseoir auprès d’elle en disant :
« Eh bien, ma chérie ? »
La banquette était prise sur l’embrasure de la fenêtre ; lorsqu’il y avait une procession ou quelque autre spectacle à voir, on tapissait la croisée de draperies brillantes et les spectateurs s’agenouillaient ou s’asseyaient sur cette banquette, et admiraient de là ce qu’il y avait à voir, appuyés sur les riches tentures. Mais ce jour-là il n’y avait aucune espèce de procession. Aussi la petite Dorrit fut-elle assez surprise de voir Fanny, car c’était l’heure où elle avait habitude de faire une promenade à cheval.
« Eh bien ! Amy, dit Fanny, à quoi penses-tu, mon enfant ?
— Je pensais à toi, Fanny.
— Vraiment ? Comme cela se rencontre ! Mais voici encore quelqu’un à qui tu ne pensais guère, je suppose ? »
Amy venait justement de penser à ce quelqu’un-là, car c’était M. Sparkler. Elle ne l’avoua pas néanmoins, mais se contenta de lui tendre la main. Le jeune prétendant vint s’asseoir à côté d’elle, et elle sentit le bras fraternel se glisser derrière elle et s’allonger comme pour soutenir Fanny par la même occasion.
« Eh bien ! petite sœur, demanda Fanny avec un soupir, tu devines sans doute ce que cela veut dire ?
— Elle est aussi belle qu’adorée, bégaya M. Sparkler… et pas bégueule du tout… C’est arrangé.
— On ne vous demande pas d’explications, Edmond, interrompit Fanny.
— Non, mon amour.
— En un mot, ma chérie, continua Fanny, nous voilà fiancés. Il n’y a plus qu’à en parler à papa ce soir ou demain, selon que l’occasion se présentera. Alors l’affaire sera conclue et il ne restera que fort peu de chose à dire.
— Ma chère Fanny, dit M. Sparkler avec respect, je voudrais dire deux mots à Amy.
— Bien, bien ! Dites-les, au nom du ciel et finissons-en, répondit Mlle Fanny.
— Je suis convaincu, ma chère Amy, reprit M. Sparkler, que, s’il existe au monde une fille… après votre spirituelle et charmante sœur qui n’est pas du tout…
— Nous savons cela, Edmond, interrompit Mlle Fanny. Ce n’est pas la peine de le répéter. Passez à autre chose.
— Oui, mon amour. Et je vous assure, Amy, que rien ne peut me causer plus de joie… sauf, bien entendu le bonheur et l’honneur d’être agréé par une fille ravissante, qui n’a pas l’ombre de…
— Voyons, Edmond, voyons ! interrompit de nouveau Fanny avec un mouvement impatient de son petit pied.
— Mon amour vous avez parfaitement raison. C’est une mauvaise habitude. Ce que je voulais dire, c’est que rien au monde, excepté le bonheur d’être uni à la plus adorable des filles… ne saurait me causer plus de joie que de pouvoir cultiver la connaissance affectueuse d’Amy. Il se peut, continua M. Sparkler avec une courageuse franchise, que je ne sois pas très-fort, lorsqu’il s’agit de comprendre certaines choses, et je sais fort bien que, si vous interrogiez sur mon compte la société en général, on vous en dirait autant ; mais, pour ce qui est d’apprécier Amy, je ne le cède à personne ! »
Et, pour le prouver, M. Sparkler embrassa la petite Dorrit.
« Une place à notre table, une chambre dans notre maison, poursuivit-il, devenant très-diffus pour un orateur de sa force, seront toujours à la disposition d’Amy lorsqu’il lui plaira de les accepter. Mon gouverneur, j’en suis sûr, sera toujours heureux d’accueillir une personne pour laquelle j’ai tant d’estime. Quant à ma mère, qui est une très-belle femme sans aucune espèce de…
— Edmond, Edmond ! s’écria Fanny avec le même geste que la première fois.
— J’obéis, mon âme, répliqua M. Sparkler d’un ton soumis. Je sais que c’est une mauvaise habitude que j’ai et je vous remercie beaucoup, mon adorable, de vous donner tant de peine pour m’en corriger ; mais tout le monde convient que ma mère est une très-belle femme et elle n’a vraiment pas l’ombre de…
— C’est possible, c’est possible, je ne dis ni oui ni non, interrompit la future, mais ne parlez plus de cela, je vous prie.
— Plus un mot, mon amour.
— Alors vous n’avez plus rien à dire, Edmond ? n’est-ce pas ? demanda Fanny.
— Au contraire. J’en ai déjà tant dit, mon adorable, répondit M. Sparkler, qu’il ne me reste plus qu’à vous demander pardon d’avoir parlé si longuement. »
M. Sparkler devina tout à coup, par une espèce d’inspiration, que cette question voulait dire : « Ne feriez-vous pas bien de vous en aller ? » Il retira donc son bras fraternel, et annonça très-adroitement qu’avec la permission de Fanny, il allait prendre congé. Il ne s’éloigna pas sans avoir reçu les félicitations d’Amy, qui, dans son chagrin, eut assez de peine à s’acquitter de ce devoir.
Lorsqu’il fut parti, elle s’écria : « Ô Fanny ! Fanny ! » et se tournant vers elle à cette brillante croisée, mit la tête sur le sein de sa sœur pour y cacher ses larmes. Fanny commença par rire ; mais elle ne tarda pas à poser son visage contre celui de sa sœur et pleura aussi un peu. Ce fut la dernière fois qu’elle laissa échapper une trace de la lutte qu’elle avait subie contre quelque sentiment caché avant de se résoudre à ce mariage. À dater de ce jour, elle suivit d’un pas impérieux et libre la route qu’elle s’était tracée.
CHAPITRE XV. Publication des bans : « N’y ayant aucune cause d’empêchement valable à la célébration du mariage entre M lle … et M… »
Lorsque M. William Dorrit apprit que sa fille aînée avait prêté l’oreille aux ouvertures matrimoniales de M. Sparkler, qu’elle lui avait même donné sa foi, il accueillit cette nouvelle avec beaucoup de dignité, mais aussi avec un orgueil paternel qu’il ne chercha pas à dissimuler. Sa dignité se gonflait à l’idée qu’une pareille alliance allait lui faciliter les moyens de faire des connaissances de plus en plus distinguées, et son orgueil était touché de l’empressement sympathique avec lequel Fanny secondait son vœu le plus cher. Il ne lui laissa donc pas ignorer qu’une si noble ambition éveillait dans son cœur paternel d’harmonieux échos, et lui donna même sa bénédiction, comme à une fille obéissante et dévouée qui se sacrifiait pour le plus grand honneur de sa famille.
Quant à M. Sparkler, dès que sa prétendue lui permit de se montrer, M. Dorrit lui avoua sans détour que la proposition dont on daignait l’honorer lui souriait infiniment : d’abord, parce qu’elle paraissait d’accord avec les affections spontanées de sa fille aînée ; ensuite, parce qu’elle promettait d’établir des relations de famille très-flatteuses entre lui et M. Merdle, le génie des temps modernes. Il parla aussi en termes forts louangeurs de la mère de M. Edmond comme d’une dame que sa distinction, son élégance, sa grâce et sa beauté plaçaient au premier rang. Néanmoins, il remplissait un devoir en remarquant (il avait la conviction qu’un homme d’autant de bon sens que M. Sparkler saurait interpréter ses paroles avec toute la délicatesse possible) qu’il ne pourrait considérer la proposition comme définitive avant d’avoir eu l’avantage d’être mis en rapport avec M. Merdle, et de s’être assuré que ce gentleman consentirait à mettre miss Fanny Dorrit sur le pied dont la position sociale, la dot et les espérances de cette demoiselle devaient lui assurer le maintien (cela soit dit sans mériter le reproche d’entrer dans des débats mercenaires) vis-à-vis du grand monde. Mais tout en faisant cette réserve que lui imposait sa double qualité de père et de gentleman d’un certain rang, il ne voulait pas faire de la diplomatie en dissimulant que la demande de M. Sparkler le flattait. Il l’accueillait donc conditionnellement et remerciait M. Sparkler de l’honneur qu’il lui faisait en songeant à s’allier à sa famille. Il termina par quelques remarques générales sur… hem !… sa position de gentleman indépendant et… hem… son caractère de père qui le rendait peut-être partial dans son admiration et sa tendresse pour sa fille. Bref, il reçut la demande de M. Sparkler à peu près comme il eût naguère reçu de lui un petit écu.
M. Sparkler, étourdi par les phrases qu’on amoncelait sur sa tête inoffensive, fit une réponse laconique, mais très-convenable, où il se contenta de dire ni plus ni moins qu’il avait depuis longtemps remarqué que Mlle Fanny n’était pas du tout bégueule et qu’il ne doutait pas de l’approbation de son gouverneur . À cet endroit de son discours, l’objet de sa flamme lui ferma la bouche comme on ferme le couvercle d’une boîte à surprise et le renvoya.
M. Dorrit, étant allé bientôt présenter ses respects à la Poitrine, fut reçu avec la plus grande considération. Mme Merdle avoua qu’Edmond lui avait parlé de cette affaire. Cela l’avait un peu étonnée tout d’abord, parce qu’elle ne supposait pas qu’il eût du goût pour le mariage ; la Société ne s’était pas figuré non plus qu’Edmond fût disposé à dire adieu à la vie de garçon. Cependant, Mme Merdle n’avait pu s’empêcher de remarquer (nous autres femmes nous avons un instinct particulier pour découvrir ces choses-là, monsieur Dorrit !) combien Edmond était épris de Mlle Dorrit, et elle ne devait pas lui cacher qu’elle avait dit tout haut que M. Dorrit était bien imprudent d’avoir amené une si charmante personne à l’étranger pour tourner la tête à ses compatriotes.
« Dois-je avoir l’honneur de conclure, madame, demanda M. Dorrit, que le choix de M. Sparkler a… hem !… votre approbation ?
— Je vous assure, monsieur Dorrit, répondit Mme Merdle, que, personnellement, je suis ravie. »
M. Dorrit déclara qu’il était extrêmement flatté.
« Personnellement, répéta Mme Merdle, j’en suis ravie. »
La répétition accidentelle du mot personnellement engagea M. Dorrit à exprimer l’espoir que le consentement de M. Merdle ne se ferait pas non plus attendre.
« Je ne saurais, répliqua Mme Merdle, prendre sur moi de répondre positivement pour M. Merdle ; les hommes, surtout les gentlemen, que la Société nomme capitalistes, ne partageant pas toujours l’opinion des femmes sur les questions de ce genre. Mais il me semble… ceci n’est qu’une simple hypothèse de ma part, monsieur Dorrit… que M. Merdle sera…(elle passa la revue de ses avantages personnels avant d’ajouter à loisir) ravi. »
À cette phrase, les gentlemen que la Société nomme capitalistes , M. Dorrit avait toussé, comme s’il soulevait quelque objection intérieure. Mme Merdle s’en aperçut, et elle en profita pour lui donner la réplique.
« Et pourtant, monsieur Dorrit, je n’avais pas besoin de faire cette remarque ; mais elle m’est échappée dans la franchise que je mets à dire le fond de ma pensée à une personne pour qui j’ai une si haute estime, et avec laquelle j’espère avoir dans la suite des rapports encore plus agréables : car il est fort probable que vous devez envisager la question du même point de vue que M. Merdle… à moins, toutefois, que le hasard (heureux ou malheureux) qui a poussé M. Merdle à s’occuper d’affaires n’ait un peu rétréci son horizon. Je suis aussi ignorante qu’une enfant en tout ce qui regarde les affaires ; mais je crains, monsieur Dorrit, qu’elle ne produise parfois cet effet. »
Cet habile jeu de bascule, où M. Merdle ne pouvait taper par terre sans faire monter M. Dorrit, et vice versa , eut pour effet de calmer la toux de M. Dorrit. Il remarqua, avec toute la politesse dont il était capable, qu’on ne saurait permettre, même à Mme Merdle, la plus accomplie et la plus gracieuse des femmes ( Mme Merdle s’inclina pour reconnaître le compliment), de soutenir que les entreprises colossales de M. Merdle, si différentes des mesquines entreprises du commun des mortels, n’eussent pas pour effet, au contraire, d’agrandir et de développer le génie qui les avait conçues.
« Vous êtes la générosité personnifiée, répliqua Mme Merdle, avec son sourire le plus séduisant ; espérons que vous avez raison. Mais j’avoue que j’ai une foi presque superstitieuse dans mes idées sur les conséquences qu’entraînent les affaires. »
M. Dorrit ne fut pas à court pour trouver un nouveau compliment. Les affaires (aussi bien que le temps, chose si précieuse en affaires) étaient faites seulement pour de pauvres hères, et ne regardaient nullement une souveraine qui régnait en autocrate sur tous les cœurs. La dame se mit à rire, et donna à penser à M. Dorrit que la Poitrine, la fameuse Poitrine, venait de rougir modestement… C’était un des meilleurs tours de passe-passe de Mme Merdle.
« Ce que j’en disais, expliqua-t-elle, est tout simplement fondé sur le vif intérêt que M. Merdle a toujours porté à Edmond, et le vif désir qu’il a toujours témoigné de lui faire une brillante position. Je ne parle pas de la position officielle d’Edmond, je crois que vous la connaissez. Mais sa position privée dépend entièrement de M. Merdle. Grâce à ma sotte incapacité pour les affaires, je vous assure que je n’en sais pas davantage. »
M. Dorrit déclara de nouveau que les affaires étaient indignes d’attirer l’attention de celle dont la seule affaire devait être de charmer et d’enchaîner tous les cœurs. Puis il exprima l’intention d’écrire, en sa double qualité de père et de gentleman, à M. Merdle. La dame approuva ce projet de tout son cœur… si elle avait eu un cœur, mais au moins avec un plaisir bien joué, et expédia par la malle suivante une lettre préparatoire à la huitième merveille du monde.
Dans son épître à M. Merdle, comme dans ses dialogues et ses discours sur cette importante question, M. Dorrit entoura son sujet d’une foule d’enjolivements assez semblables aux paraphes dont les professeurs d’écriture embellissent leurs cahiers d’exemples et de chiffres, où les titres des règles élémentaires de l’arithmétique finissent par se métamorphoser en cygnes, en aigles, en griffons et autres récréations calligraphiques, et où les majuscules perdent la tête et leurs formes naturelles dans une débauche d’encre. Néanmoins il sut rendre l’objet de sa lettre assez clair pour permettre à M. Merdle de faire semblant d’en apprendre de lui la première nouvelle. M. Merdle répondit donc à M. Dorrit ; M. Dorrit répondit à M. Merdle, qui répondit à M. Dorrit, et on annonça bientôt au public que les puissances contractantes étaient d’accord.
Alors, et seulement alors, Mlle Fanny se présenta sur la scène dans le costume qui convenait à son nouveau rôle. Alors et seulement alors, elle absorba complétement M. Sparkler dans son éclat ; elle brilla pour deux et même pour vingt. Affranchie désormais du souci que lui donnait jusque-là le sentiment d’une position vague et mal définie, ce beau navire ne dévia plus de sa route et se mit à voguer sur son lest, avec un balancement élégant qui faisait mieux encore ressortir ses qualités de fin voilier.
« Les préliminaires étant ainsi réglés à ma satisfaction, je crois qu’il serait temps, ma chère, dit M. Dorrit, d’annoncer… hem !… officiellement à Mme Général…
— Papa, s’écria vivement Fanny, qui interrompit son père dès qu’il eut prononcé le nom de cette dame, je ne vois pas en quoi mon mariage regarde Mme Général.
— Ma chère, répondit M. Dorrit, c’est une simple attention envers… hem !… une dame de bonne famille et de manières distinguées…
— Oh ! ne me parlez pas de la famille et de la distinction de Mme Général ! J’en ai par-dessus la tête, papa ! Je suis fatiguée de Mme Général.
— Fatiguée, répéta M. Dorrit d’un ton de reproche mêlé de surprise, fatiguée de… hem… Mme Général !
— Tout à fait dégoûtée d’elle, si vous aimez mieux, papa. Je ne vois réellement pas en quoi mon mariage la regarde. Qu’elle s’occupe de ses propres projets matrimoniaux… si elle en a.
— Fanny, répondit M. Dorrit d’un ton de lente et pesante gravité qui formait un contraste remarquable avec le ton léger adopté par sa fille, je vous prie de vouloir bien… hem !… vous expliquer plus clairement.
— Je veux dire, papa, que si par hasard Mme Général nourrissait quelques projets matrimoniaux pour son propre compte, il y a bien là de quoi occuper tout son temps sans se mêler des miens. Si elle n’en nourrit pas, tant mieux ; dans tous les cas, je ne tiens nullement à l’honneur de lui annoncer officiellement mon mariage.
— Pourquoi pas, Fanny ? Permettez-moi de vous le demander.
— Parce qu’elle peut très-bien faire cette découverte par elle-même. Elle n’a pas, que je sache, ses yeux dans sa poche. Ce n’est pas d’aujourd’hui que je m’en aperçois. Qu’elle monte à son observatoire, et si elle n’est pas assez habile pour découvrir la chose à elle toute seule, eh bien, elle l’apprendra le jour de mon mariage. Et j’espère que vous ne m’accuserez pas de manquer à la piété filiale, si je vous dis, papa, que selon moi, ce sera toujours assez tôt pour elle.
— Fanny, je suis surpris… je suis mécontent de… hem !… l’animosité capricieuse et incompréhensible que semble vous inspirer… hem !… Mme Général.
— Je vous en prie, papa, ne parlez pas d’animosité, car je vous assure que je ne trouve pas que Mme Général mérite de m’inspirer de l’animosité. »
À cette réponse, M. Dorrit quitta sa chaise avec un air de reproche sévère, et se tint debout, drapé dans sa dignité, devant sa fille. Celle-ci faisant tourner le bracelet qui ornait son bras, tantôt levant les yeux sur lui et tantôt les baissant, répliqua :
« Très-bien, papa. Je suis vraiment désolée de vous déplaire, mais ce n’est pas ma faute. Je ne suis plus une enfant, je ne suis pas Amy, et il faut que je dise ma façon de penser.
— Fanny, fit M. Dorrit avec effort et après un silence majestueux, si je vous prie de rester ici, tandis que j’annoncerai officiellement moi-même à Mme Général, en sa qualité de dame exemplaire qui est devenue… hem !… un membre de notre famille… le… ah !… changement projeté ; si non-seulement… je… hem !… vous prie de rester, mais… ah !… vous l’ordonne…
— Oh ! papa, interrompit Fanny avec une intention marquée, si vous y tenez tant que cela, il ne me reste plus que d’obéir. Mais j’espère que vous ne m’empêcherez pas de penser ce que je voudrai, car vraiment cela me serait plus impossible que jamais. »
Fanny s’assit donc avec un air de soumission qui ressemblait assez à un défi : on sait que les extrêmes se touchent. Son père, dédaignant de répondre, ou ne sachant que dire, sonna M. Tinkler.
« Mme Général. »
M. Tinkler, peu habitué à recevoir des ordres aussi laconiques relativement à l’aimable vernisseuse, attendit. M. Dorrit, voyant dans l’hésitation de son domestique un souvenir et un reproche de la prison et des Témoignages d’autrefois, s’écria :
« Eh bien ! Pourquoi n’obéissez-vous pas ? Qu’est-ce que cela signifie ?
— Je vous demande pardon, monsieur, plaida Tinkler, je désirais savoir…
— Vous ne désiriez rien savoir du tout, interrompit M. Dorrit, le teint très-animé. Ne me dites pas que vous désiriez savoir. Ah ! je sais bien que ce n’est pas cela. Vous vouliez vous moquer de moi.
— Je vous assure bien, monsieur… commença Tinkler.
— Ne m’assurez pas ! Je ne veux pas qu’un domestique m’assure ! Vous vous moquiez de moi. Je vous renverrai… hem !… je renverrai tous mes gens. Qu’attendez-vous encore ?
— Je n’attends que vos ordres, monsieur.
— C’est faux. Vous les avez, mes ordres… Ah !… hem !… Mes compliments à Mme Général, et dites-lui que je la prie de me faire le plaisir de passer chez moi, si elle n’est pas autrement occupée. Voilà mes ordres. »
En s’acquittant de sa mission, peut-être Tinkler ajouta-t-il que M. Dorrit bouillait de colère. Quoi qu’il en soit, on entendit bientôt au dehors le frou-frou des jupes de Mme Général, se rapprochant… on pourrait presque dire bondissant… avec une vitesse inaccoutumée. Néanmoins lesdites jupes se calmèrent avant de franchir le seuil, et se présentèrent avec leur sang-froid habituel.
« Madame Général, dit M. Dorrit, veuillez prendre un siège. »
La veuve de l’intendant militaire remercia par une courbe gracieuse avant de se laisser glisser dans le fauteuil que lui offrait M. Dorrit.
« Madame, poursuivit ce gentleman, comme vous avez eu l’obligeance d’entreprendre… hem !… de former mes filles, et comme je suis persuadé que rien de ce qui les concerne ne saurait… hem !… vous être indifférent…
— Tout à fait impossible, remarqua Mme Général avec un calme merveilleux.
— … Je désire donc vous annoncer, madame, que ma fille ici présente… »
Mme Général adressa une légère inclinaison de tête à Fanny, qui répondit par un salut très-profond, puis se redressa avec beaucoup de roideur.
« … Que ma fille aînée… hem !… a promis d’épouser M. Sparkler, que vous connaissez. Par conséquent, madame, vous allez être débarrassée d’une moitié de votre tâche difficile… hem !… difficile , répéta M. Dorrit en lançant à Fanny un regard irrité. Mais ceci, je l’espère, ne… hem !… n’amènera aucun changement direct ou indirect dans la position que vous avez eu l’obligeance d’accepter auprès de ma famille.
— Monsieur Dorrit, répondit Mme Général, dont les mains gantées restèrent posées l’une sur l’autre dans un repos exemplaire, est plein d’égards, et mes petits services d’amitié ne valent pas l’estime qu’il en veut bien faire. »
(Fanny toussa, comme pour dire : « Vous avez bien raison. »)
« Mademoiselle Dorrit a sans doute fait preuve, dans ce choix, de toute la discrétion que permettaient les circonstances, et j’espère qu’elle voudra bien agréer mes félicitations les plus sincères. Dégagés des entraves de la passion ( Mme Général ferma les yeux en prononçant ce mot, comme si sa pudeur ne lui permettait pas de le prononcer les yeux ouverts), appuyés sur l’approbation des proches parents, et propres à cimenter le fier édifice d’une haute position sociale, de pareils événements ne sauraient causer que de la joie. Mademoiselle Dorrit me permettra donc de lui renouveler mes félicitations les plus cordiales. »
La veuve se tut et ajouta intérieurement, pour mieux composer son visage : « Papa, pommes, poule, prunes et prismes. »
« Monsieur Dorrit, ajouta-t-elle tout haut, est toujours obligeant ; et, en retour de la politesse et de l’honneur qu’il me fait en me communiquant sitôt cette nouvelle, je le prie encore une fois, ainsi que mademoiselle Dorrit, de recevoir mes remercîments. J’offre également, avec mes félicitations, mes remerciements à mademoiselle Dorrit.
— Pour ma part, remarqua Fanny, je suis très-flattée… flattée au delà de toute expression. Vous ne pouvez pas vous figurer, madame Général, combien je suis heureuse de voir que vous ne désapprouviez pas mon choix. Je me sens soulagée d’un grand poids, je vous assure. Je ne sais vraiment pas ce que j’aurais fait si vous aviez présenté quelque objection, ma chère madame. »
Mme Général changea la position relative de ses gants, elle fit passer le droit sur le gauche et le gauche sous le droit, avec un sourire aux prunes et aux prismes .
« Je n’ai pas besoin de vous dire, madame Général, continua Fanny répondant à ce sourire par un autre sourire où il n’y avait aucune trace de ces ingrédients, que, lorsque je serai mariée, tous mes efforts tendront à mériter de plus en plus votre approbation… Le plus grand malheur qui pût m’arriver, ce serait de perdre votre estime. Mais je suis convaincue, connaissant votre bonté, que vous m’excuserez, et j’espère que papa m’excusera aussi, si je relève une légère erreur que vous venez de commettre. Les meilleures gens du monde sont sujets aux méprises, et vous-même, madame, malgré votre mérite, vous êtes tombée dans une légère erreur. Vous êtes très-sensible, je n’en doute pas, à l’honneur que vous fait, avez-vous dit, la confiance que nous venons de vous témoigner. Malheureusement pour moi, je n’y suis pour rien. Le mérite d’avoir un seul instant songé à vous demander votre avis me paraît si respectable, que je rougirais de me l’approprier, sachant que je n’y ai aucun droit. Tout l’honneur en revient à papa. Je vous suis fort reconnaissante des encouragements et de la protection que vous daignez m’accorder : seulement ce n’est pas moi qui les ai demandés, c’est papa. J’ai à vous remercier, madame du consentement si généreux que vous venez de m’accorder ; mais vous , madame, vous n’avez aucun remerciement à m’adresser. J’espère continuer à mériter vos bonnes grâces lorsque j’aurai quitté la maison paternelle, et je souhaite, madame, que ma sœur soit pendant bien longtemps encore l’objet de votre affectueuse condescendance. »
Après avoir prononcé ce discours avec une extrême politesse, Fanny s’éloigna de l’air le plus élégant et le plus enjoué du monde, pour monter l’escalier quatre à quatre et se précipiter, quand on ne put plus l’entendre, le teint très-animé, chez sa sœur, qu’elle traita de petite marmotte, et qu’elle secoua afin de lui faire ouvrir les yeux et les oreilles, tandis qu’elle lui racontait ce qui venait de se passer et lui demandait ce qu’elle pensait maintenant des manœuvres de Mme Général.
Vis-a-vis de Mme Merdle, Fanny se comporta avec beaucoup d’aisance et de sang-froid, mais sans risquer encore une déclaration de guerre. De temps en temps ces deux dames préludaient par de légères escarmouches, surtout lorsque Fanny se figurait que sa future belle-mère voulait se donner des airs protecteurs ou bien qu’elle paraissait plus jeune ou plus belle qu’à l’ordinaire. Mais Mme Merdle mettait bien vite un terme à ces passes d’armes en s’enfonçant dans ses coussins d’un air de gracieuse indolence et en passant à un autre sujet de conversation. La Société (car cette mystérieuse abstraction habitait aussi les sept collines) trouva que Mlle Fanny avait beaucoup gagné depuis les fiançailles. Elle était plus abordable, moins réservée, plus séduisante et moins exigeante : aussi avait-elle maintenant une foule d’adorateurs et d’admirateurs, ce qui indignait les familles où il y avait des filles à marier ; ces demoiselles surtout s’insurgeait contre la Société, complice de cet attentat, et arboraient décidément l’étendard de la révolte. Heureuse de l’agitation qu’elle causait, non-seulement Mlle Dorrit se pavana devant le grand monde dans sa propre personne, mais elle mettait beaucoup d’orgueil et d’ostentation à traîner à sa suite son captif, Edmond Sparkler : « Voyez ! avait-elle l’air de dire à chacun : si je juge à propos de me montrer à vous dans cette pompe triomphale, suivie de ce faible prisonnier qui porte mes chaînes, lorsque j’aurais pu orner mon triomphe d’un captif plus vigoureux, c’est qu’apparemment cela me plaît : je n’ai pas d’autre compte à vous rendre. »