Traduction humaine · Traduction de Léon Robin (†1947) · Source: Wikisource · Domaine public
Ce premier parallèle ne semble donc être nullement décisif. À plus forte raison en serait-il de même pour d’autres rencontres analogues. Ainsi, les trois écrivains sont d’accord pour affirmer la nécessité d’adapter le discours aux circonstances dans lesquelles il se produit ( καιρός ). Mais ce qui, chez Isocrate ( Contra Soph. 12 sq. , 16 et al. ) et chez Alcidamas (3, 9 sq. , 22, 28, 33 sq. ), est plutôt une agilité à saisir l’occasion et à profiter de conjonctures accidentelles, signifie chez Platon un discernement méthodique, fondé sur une connaissance réelle des genres d’âme et des genres de discours qui y correspondent ( 271 c-272 a , 278 e ). — Les trois conditions qui, d’après le Phèdre ( 269 d ), sont nécessaires pour devenir un orateur accompli se retrouvent chez Isocrate ( C. Soph. 17 et cf. 14 sq. ; Antidosis 186-189). Mais ce n’est là qu’un lieu commun, et il n’y a pas matière à parler d’emprunt, de l’un quelconque des deux à l’autre. Au surplus ces trois conditions, Platon les a remplacées, on l’a vu ( p. cxlvii sqq. ), par trois autres, dont le caractère est nettement technique. — De même, la « logographie » est condamnée par Platon ( 257 c-258 d ), par Isocrate ( Antidosis 2, 40-42, 48 fin ; cf. C. Soph. 20) et par Alcidamas ( Soph. 13). Mais ce n’est pas dans le même esprit : Alcidamas cherche à atteindre Isocrate où le bât le blesse ; celui-ci proteste que, ruiné, il n’avait pas d’autre moyen d’existence ; Platon enfin estime qu’en soi l’acte d’écrire des discours n’aurait rien de blâmable s’il ne se faisait avec une telle malhonnêteté ( 272 de , 273 bc ). Beaucoup d’autres exemples encore pourraient être cités , qui feraient apparaître, sinon la fragilité, du moins l’inutilité de tels rapprochements, pour mieux connaître le jeu des polémiques.
Oppositions.
Il y a, par contre, un avantage positif à noter les points sur lesquels une divergence se manifeste : on voit ainsi où sont les oppositions et en quoi elles consistent. — Une première opposition, tout extérieure en apparence, mais fort importante en un temps où le métier salarié déconsidère celui qui l’exerce, apparaît à propos de la rétribution de l’enseignement. Or Isocrate se faisait payer très cher, dit-on ; et, comme ses élèves étaient nombreux, il avait gagné une grosse fortune ( Antid. 41, 86 sq. , 159 sq. ). Platon, riche personnellement, ne demandait au contraire de contribution aux élèves de l’Académie que pour l’entretien de l’école. Si cette contribution n’avait pas été plus modeste que le salaire exigé par les maîtres de rhétorique, pourquoi attirerait-il railleusement l’attention sur les dons que, pareils à des rois, ceux-ci daignent accepter de leurs disciples ( 266 c ) ? De son côté Isocrate s’excuse, quand il reproche à ses rivaux de déprécier un enseignement auquel ils attribuent une si haute valeur, en le donnant à si bas prix et en affectant de préférer l’immortalité à tous les biens de la terre ( C. Soph. 4, 7, 13 fin ; cf. Busiris 1). Évidemment il s’adresse à des concurrents déloyaux qui « gâtent le métier », et on peut penser qu’en fait il vise spécialement Platon. Au reste, si l’école d’Isocrate coûte cher, du moins n’y reste-t-on pas plus longtemps qu’il ne faut : sa méthode est la plus expéditive qui se puisse et la plus dégagée de toute superfétation oiseuse ( Antid. 271). Une telle prétention se retrouvait vraisemblablement chez d’autres Maîtres. Toujours est-il que Platon la relève comme on sait ( 272 b-d ; cf. p. cxlvi et p. clii ). — Que maintenant on envisage en elle-même cette méthode : Isocrate est fort embarrassé pour définir la place qu’y occupe l’invention et pour en caractériser le rôle. Sans doute est-ce à certains de ses émules qu’il s’en prend, quand il rejette la comparaison de la rhétorique avec l’éducation de l’orthographe : ce sont, dit-il, toujours les mêmes lettres qui servent, tandis que la rhétorique est un art créateur. À ses yeux, le meilleur technicien est celui qui, parlant comme l’exigent le sujet et les circonstances, sait renouveler un sujet ; qui est capable d’ inventer une façon de le présenter différant entièrement de celles auxquelles on a eu recours avant lui ; il saura notamment rapetisser ce qui est grand et grandir ce qui est petit ; il donnera à l’antique (par ex. la politique de Thésée) un air de nouveauté et à ce qui est nouveau un air d’antiquité ( C. Soph. 12 sq. ; Panég. 8 ; cf. Hél. 35 sq. ). Or, on doit reconnaître que c’est difficile lorsqu’on parle sur un sujet connu ; que ce talent est avant tout un don naturel, lequel peut à la vérité se développer par l’éducation ( Hél. 13 ; cf. Philippe 84 fin, C. Soph. 14 sq. ). Mais finalement ce pouvoir de création se réduit à choisir dans chaque cas les « formes » oratoires ( ἰδέαι ) les mieux appropriées, à les mélanger entre elles et à les ordonner ou les arranger comme il faut, en donnant à la langue du rythme et de l’harmonie, sans tomber pourtant dans le style poétique ( C. Soph. 16 sq. ; Antid. 46 sq. ; Évagoras 8 sq. ) Chacune de ces thèses impose le souvenir de quelque proposition du Phèdre , qui en est l’exact contrepied. Qu’on interprète comme on voudra cette symétrie dans le contraste : je me borne à la constater. Ainsi, ce n’est pas de sa faute si Socrate a abusé du style poétique ( 257 a ) ; quand sur le sujet on a dit ce qu’il y a à dire, il est bien inutile de le reprendre sous des formes différentes ; et se croire alors à même de dire autre chose, c’est le fait, non pas du meilleur technicien , mais d’un écrivain au-dessous même du médiocre ; s’il n’est question que de tourner les choses autrement, c’est simple affaire d’ arrangement et il n’y a pas là la moindre parcelle d’invention ( 234 e-235 b , d-236 a ), pas plus qu’il n’y a de mirifique découverte à changer l’apparence des choses pour tromper sur leur réalité ( 267 ab ; cf. p. cxlvi ).
Nous touchons ici à une opposition aussi nette que profonde : à quoi doit avoir égard l’orateur ou l’écrivain ? est-ce à l’opinion de ceux qui l’écoutent ou le lisent, à la δόξα ? est-ce au savoir et à la connaissance du vrai, ἐπιστήμη ? À entendre le langage que Platon fait tenir à la Rhétorique et aux rhéteurs, la réponse ne saurait être douteuse : « Apprenez, si vous voulez, à connaître la vérité par ce qui s’appelle le savoir : que ce soit du moins au commencement, et sans vous attarder à une étude qui ne vous servira absolument de rien pour apprendre à persuader. Si c’est en effet la persuasion qui est le but de l’orateur, il n’y a que nous pour en enseigner l’art. Or le principe de la persuasion n’est pas du tout la vérité : c’est la vraisemblance, à telle enseigne que, si le vrai est invraisemblable, il vaut mieux le taire et que, au contraire, le vraisemblable peut servir à faire douter de la réalité du vrai. C’est donc qu’il est beaucoup moins utile de connaître la vérité que de savoir quelle peut être l’ opinion des gens à qui l’on s’adresse » ( 260 a , d ; 262 c déb. ; 272 de ; 273 a-c ; 277 e déb. ). — Tout au contraire, d’après Platon, s’il y a un homme à qui il appartienne, et encore seulement pour s’amuser, d’employer la parole à égarer ses auditeurs, c’est uniquement celui qui sait la vérité ( 262 d ). Ce qui prétend être indépendant d’un tel savoir, et par conséquent la pure instruction rhétorique, voilà ce qui en réalité ne saurait être rien de plus qu’une préparation à ce qu’il est nécessaire d’apprendre ( 269 bc ). — Interrogeons à présent l’ « honnête » Isocrate. On verra sans peine que la thèse qui, selon Platon, est celle de la Rhétorique et des rhéteurs, c’est justement la sienne : il se contente d’en dissimuler les conséquences scandaleuses. Pareil en cela au Calliclès du Gorgias ( 485 a-d ), il engage les jeunes gens à consacrer un peu de temps à étudier les théories de ceux qui s’intitulent « philosophes », mais à ne pas s’y dessécher l’esprit. Comment de pareilles méditations serviraient-elles jamais à la conduite de nos affaires ou de celles de l’État ? Il n’y a rien là (exception faite du profit qu’y trouvent les gens qui en font commerce !) qu’une gymnastique de l’esprit et une préparation à des études plus sérieuses et les seules qui soient utiles ( Antid. 261-269, 285). Les gens qui se livrent à des occupations de cette sorte et qui se flattent de posséder le savoir sont incapables de donner le moindre conseil pratique : on a bien raison de les mépriser comme des diseurs de riens et de tenir leurs études, sans rapport avec la culture de l’âme, pour un vain bavardage ( ἀδολεσχία ; cf. Phèdre 270 a déb. ). Ceux qui en jugent ainsi sont au contraire des hommes de bon sens, qui au lieu de faire des embarras pensent comme tout le monde ; qui préfèrent à la prétendue rigueur d’un savoir vide les opinions généralement reçues. C’est un enfantillage de croire qu’elles puissent être remplacées par des paradoxes auxquels personne, sauf des très jeunes gens n’ajoutera foi ; ce que demande au contraire la rhétorique, c’est de la virilité dans le jugement, et là est le secret de la vérité ( Nicoclès 41 ; C. soph. 8, 17 ; Hél. 1, 5, 7, 11 ; Antid. 84 ; Panathénaïque 234 d sqq. ). C’est pourquoi il est indispensable, si l’on veut être persuasif, de ne rien dire qui heurte les opinions accréditées. Bien plus, on doit les utiliser pour le succès de la cause qu’on soutient : ainsi, ce qui est reçu pour être une belle qualité, on en exagérera l’existence en celui dont on fait l’éloge ; ce sera l’inverse si on est accusateur ( Antid. 273 ; Busiris 4).
La dénomination de philosophe.
Cette opposition du vrai savoir et de l’opinion, de l’ ἐπιστήμη et de la δόξα s’exprime d’une façon particulièrement significative dans la dénomination que, de l’un et l’autre côté, on revendique pour l’enseignement. — Rappelons tout d’abord comment au poète, au faiseur de discours, à l’auteur de textes de lois, le Phèdre ( 278 c-e ) oppose son dialecticien ; comment il réclame pour celui-ci, non pas le nom de sage ou de savant, mais celui d’homme qui aspire à la sagesse et au savoir, celui de « philosophe » ; parfois, comme si une équivoque était à craindre, il spécifie que le « philosophe » dont il parle est celui qui l’est « loyalement », « dignement » et « au sens droit » du terme . Or ce nom est celui que se donnait Isocrate, et il serait fastidieux de mentionner tous les passages où ce qu’il enseigne est appelé par lui « philosophie ». C’est du reste un nom qu’Alcidamas (2, 15) lui reproche de s’arroger, sans cependant douter lui-même, semble-t-il, que « philosophie » soit le vrai nom de la rhétorique. — Puisque ce titre était disputé par deux méthodes rivales de culture, ce qui nous intéresse particulièrement c’est de savoir sur quelles raisons Isocrate appuyait sa revendication. La connaissance absolue de ce qu’il faut dire ou faire est, disait-il en substance, impossible à la nature humaine. Aussi la sagesse ( σοφία ) consiste-t-elle pratiquement dans le bon sens ( φρόνησις ), une certaine rectitude de jugement qui, dans la plupart des cas ( ὡς ἐπὶ τό πολύ ), permet de trouver l’opinion qui vaut le mieux. Cette justesse d’esprit, quoiqu’elle soit le plus souvent un don naturel, peut être néanmoins acquise, doit en tout cas être cultivée : ce qui se fait, avec toute la rapidité possible, au moyen de certaines études et pratiques, auxquelles le nom de « philosophie » sera légitimement réservé ; culture de l’âme analogue à ce qu’est la culture du corps par le moyen de la gymnastique ( Antid. 270 sq. , 181). Ainsi, au lieu d’être un effort, qui n’est jamais entièrement contenté, vers un savoir toujours supérieur au plan humain, la philosophie serait une méthode toute pratique pour s’élever à ce qu’il y a, dans ce plan même, de meilleur par rapport aux croyances communément reçues. Quant à la philosophie des soi-disant philosophes, Isocrate l’englobe tout entière, comme fait Platon pour la rhétorique des rhéteurs, dans le même mépris et la même hostilité. Sans doute, au début de l’ Éloge d’Hélène , fait-il des distinctions. Mais, si elles sont obscures pour nous, on peut se demander si elles avaient dans sa propre pensée quelque précision. Disputes logiques, recherches sur la nature des choses, étude de la géométrie et de l’astronomie, enseignement scientifique de la vertu et de la politique, prétention d’atteindre la vérité, tout cela est mis pêle-mêle. S’il est certain qu’Antisthène et les Cyniques sont visés, s’il est très probable que les éristiques de Mégare le sont également, il n’est guère douteux d’autre part que Platon, surtout après la fondation de l’Académie, ait été pour Isocrate un concurrent plus redoutable qu’aucun des philosophes et qu’aucun autre parmi les maîtres de rhétorique. Quand donc Isocrate parle de disputeurs ou d’ « éristiques » qui se targuent de chercher la vérité et puis, tout aussitôt, se mettent à débiter des mensonges ; quand il parle de dialogues éristiques qui ne sont bons qu’à amuser une jeunesse inexpérimentée, de controverses par demandes et réponses ; quand il dit de tout cela, aussi bien que des spéculations sur la Nature, que c’est jonglerie, parade de foire, monstruosité de la pensée, — il est impossible que Platon ne soit pas compris dans cette réprobation. Isocrate ne peut consentir qu’il décore du beau nom de « philosophie » une étude dont l’ambition n’est d’aucune utilité ni pour la parole ni pour l’action .
Les relations personnelles d’Isocrate et de Platon.
Mais, dit-on, cette hostilité contre le chef de l’Académie n’a pas toujours existé ; Antisthène est pour tous les deux l’ennemi commun ; le Discours contre les Sophistes témoigne de ménagements à l’égard de Platon. C’est un témoignage, à vrai dire, qui n’est pas d’une évidence aveuglante ; en jugerait-on de même si l’on n’était pas obsédé par le compliment final du Phèdre ? On fait en outre état de quelques assertions de Diogène Laërce, à l’appui desquelles il nomme ses autorités : Isocrate aurait fait à Platon une visite dans la maison de campagne de ce dernier et leur entretien aurait porté sur les poètes ( III 8) ; Speusippe, le neveu de Platon aurait le premier donné la clef de ce qu’on appelle les « secrets » d’Isocrate ( IV 2). Mais, s’il est vrai que ces « secrets » soient ceux des variations d’Isocrate dans son attitude envers la Macédoine , on y verrait un indice d’hostilité plutôt que d’amitié de la part des Platoniciens . Quant à la première assertion, elle est vraisemblablement une fiction de Praxiphane, qui en avait fait le sujet d’un dialogue de sa composition. En fait, il paraît difficile que Platon ait pu avoir beaucoup de sympathie pour l’homme et l’écrivain qu’était Isocrate : ce sont deux esprits dont la structure et l’orientation sont diamétralement opposées. On s’est donné une peine infinie pour essayer de prouver qu’Isocrate ne doit pas être reconnu dans le personnage hybride dont Platon avait fait le cruel portrait dans son Euthydème ( 305 c-306 c ; cf. la Notice de L. Méridier p. 133 sqq. ) ; peut-être se refusera-t-on aussi à voir dans le discours du Pausanias du Banquet une parodie de la manière d’Isocrate (cf. ibid. Notice, p. xl sqq. ) ; peut-être n’est-ce pas non plus à lui que devrait se rapporter, contrairement à ce que je crois (cf. ibid. ), le passage de la République ( VI 498 c sqq. ) où c’est le nom de Thrasymaque qui est prononcé. Ce qui du moins est certain, c’est que, dans l’ Antidosis (qui est de 354/3) Isocrate parle d’ennemis cachés derrière ceux qui l’attaquent ouvertement, à peu près comme, dans l’ Apologie , Socrate parle d’Aristophane dont les calomnies ont de longue date fait mûrir l’accusation dont il est l’objet. Or il y semble bien avoir en vue une hostilité ancienne et tenace, non pas celle de quelques rhéteurs dont il n’a plus à craindre la concurrence, mais celle de rivaux qui ont su acquérir sur l’esprit de la jeunesse et dans le public une autorité dont il y a lieu pour lui de s’alarmer ; ils sont passés maîtres dans « les discours éristiques » et en même temps ils s’occupent de géométrie et d’astronomie : ce sont eux qui ont été les agresseurs et sur son compte ils ont toujours quelque méchanceté à dire ; sans que leur orgueil soit tout à fait injustifié, il l’est cependant ( Antid. 257-261 ; cf. 243-247). Bref, il s’agit d’ennemis qu’il est impossible de traiter par le dédain.
L’éloge d’Isocrate à la fin du Phèdre.
Le Phèdre , dans ses deux dernières parties et, par conséquent, dans son ensemble puisque c’est un tout solidaire, m’apparaît donc comme un réquisitoire contre la rhétorique d’Isocrate . Tous les autres Maîtres dont il est question çà et là ne sont nommés que pour donner le change sur l’intention essentielle. Bien plus, si l’objet principal semble en être constamment Lysias, c’est qu’une aversion personnelle se trouve ainsi satisfaite (cf. p. xix sqq. ) ; c’est qu’il n’y avait pas, pour donner au trait final sa véritable valeur, de meilleur artifice que de concentrer l’attention tout entière sur l’homme que le public littéraire se plaisait à mettre en parallèle avec Isocrate. Tout au long du dialogue, c’est le nom de celui-ci que devait attendre le lecteur du temps, et il n’était question que de Lysias ! Ce lecteur ne pouvait cependant manquer, si tout ce qui a été dit plus haut est vrai, de ressentir à quel point s’appliquaient mal à Lysias la plupart des observations de Platon, à quel point au contraire elles portaient contre Isocrate. La brusque apparition de son nom quand la lecture est déjà presque achevée, l’inattendu d’un éloge, tout cela lui révélait enfin que son sentiment ne l’avait pas trompé : le compliment n’était qu’une nasarde, et, dans un éclat de rire, il devait savourer la malice de l’effet comique ainsi obtenu.
Examinons au reste les éléments de l’éloge d’Isocrate. — Il a des dons naturels supérieurs. En effet, c’est ce qui, nous l’avons vu, est à ses yeux la condition fondamentale de l’éloquence ; mais qu’est-ce que cela, pour Platon, sans la philosophie entendue comme une recherche désintéressée de la vérité ? — Il y a dans son caractère une particulière noblesse . Or c’est justement ce que sa vanité solennelle ne cesse de proclamer ; mais, quand on a gagné tant d’argent à enseigner par quels adroits mensonges il est possible de duper autrui, suffit-il pour être cru d’affirmer qu’on est honnête ? — Vient ensuite le pronostic sur ce qu’on peut dans l’avenir attendre d’Isocrate quand il aura un peu vieilli . Mais, à quelque date qu’on place la composition du Phèdre , du moment qu’on renonce à en faire un écrit de jeunesse, certainement alors Isocrate est déjà un vieillard ; chacun est donc à même d’apprécier si ces merveilleuses promesses ont été tenues et si, malgré l’étude et l’exercice, la supériorité de ses dons naturels a produit les effets décisifs qu’elle aurait dû produire. — À la vérité, une pointe s’ajoute ici : cela arrivera, même si son éloquence s’applique encore aux mêmes objets que maintenant . C’est rappeler discrètement à Isocrate, devenu professeur d’éloquence et auteur de discours d’apparat, des débuts dont à présent il rougit et son ancienne carrière de « logographe ». — Mais peut-être ces succès écrasants, que le progrès de l’âge doit assurer à Isocrate, ne lui suffiront-ils pas ; peut-être un élan plus divin le portera-t-il plus haut encore. Ne serait-ce pas une allusion à la prétention qu’a eue Isocrate d’être le conseiller de la politique athénienne, à l’intérieur comme à l’extérieur ? Le Panégyrique d’Athènes , vers 380, en fut la première manifestation. Que peuvent valoir au regard d’un Platon, bâtisseur de la Cité future, de telles ambitions chez cet homme qui n’est qu’un vieux routier de la chicane judiciaire et des artifices rhétoriques ? — On revient pour finir à l’idée initiale des dons naturels : si Isocrate atteint un jour l’apogée de sa gloire, c’est que la nature a mis dans sa pensée une certaine philosophie . Quelle sorte de philosophie ? La sienne évidemment : la philosophie du sens commun, des opinions accréditées, celle qui dédaigne un pur savoir, sans emploi dans la vie pratique, pour ne s’attacher qu’aux moyens de réussir ; bref, tout ce que Platon méprise le plus au monde et contre quoi sa philosophie entière est une ardente protestation. — En résumé donc, si le Phèdre n’est pas une œuvre de jeunesse, il semblera difficile de voir où Platon, même au temps où l’ancien logographe, qui vient d’ouvrir son école, publie le discours Contre les sophistes (391/0), aurait pu trouver matière à honorer sérieusement Isocrate du compliment qui termine le Phèdre .
VII ÉTABLISSEMENT DU TEXTE ET APPARAT CRITIQUE
Manuscrits.
Des quatre manuscrits qui ont été utilisés pour le Phédon et le Banquet , trois seulement contiennent le Phèdre : il manque en effet dans le Vindobonensis 21, Y . Entre T et W il existe, pour notre dialogue, un accord assez général : ainsi, tous deux ont à 243 d 5 la même faute absurde, ἐπιθυμῶι , l’ adscription de l’iôta étant ici dans W d’autant plus singulière qu’elle y est le plus souvent omise alors qu’elle serait nécessaire ; à 244 b 7, après ἐπιμαρτύρασθαι , il y a dans la marge de W un γρ. : ἀπὸ τοῦ ὀνόματος , qu’on retrouve pareillement dans la marge de T (à la vérité, ni dans un cas ni dans l’autre, il ne semble être de la main même du copiste) ; à 272 a 2 ils écrivent tous deux τοῦσδε . — En revanche, un cas comme celui de 261 a 4, où W a ὡς ἐάν , tandis que T a ἕως ἄν semble prouver que W ne dépend pas directement de T. En outre W se distingue de T en ce que, pour la désinence de la 2 e pers. du sing. de l’indicatif présent moyen, il écrit constamment ῃ au lieu de ει. — Il est à noter enfin que W paraît souvent s’accorder avec le Vindobonensis 109 ( Φ de Bekker , V de Burnet ), mais qu’il en semble être pareillement indépendant : à 270 a 5 διανοίας V, ἀνοίας W ; à 270 d 7 οὕτω V, αὐτῷ W ; à 274 d 3 ἥν V, ὅν W .
Papyrus.
Quatre papyrus nous ont conservé des débris du texte du Phèdre . — Le premier et le plus important, découvert en 1906 au verso d’un acte d’achat de terrain ( n o 1016 des Oxyrynchus Pap. de Grenfell et Hunt, vol. VII p. 115 sqq. ), est du premier tiers du iii e siècle de notre ère. Le début du dialogue jusqu’à 230 e 4 s’y trouve dans un état parfait et avec d’excellentes leçons : ainsi, 228 b 5 πάνυ τι , 7 ἰδὼν μέν , 229 e 4 τοιαῦτα , 230 b 7 ὥς γε . — Découvert en même temps que le précédent, le second ( n o 1017, p. 127 sqq. ) serait un peu plus ancien, peut-être de la deuxième moitié du ii e siècle, mais il apporte moins de variantes dignes d’attention. Il a été, plus certainement que l’autre, l’objet d’une revision, dont témoignent des corrections dans l’interligne ou en marge (indiquées dans l’Apparat par « Oxy.² ») et l’addition parfois d’esprits ou d’accents. Sauf une grosse lacune de 240 d 5 à 245 a 5 et quelques autres moins étendues (notamment de 246 c 6 à 247 d 2 et de 248 c 1 à 250 b 2), il contient le texte de 238 c 6 à 251 b 3 . — Le fragment contenu dans le troisième ( n o 2102, vol. XVII ; peut-être de la fin du ii e siècle) est beaucoup plus court, 242 d-244 d. C’est très probablement un reviseur qui a ajouté dans ce papyrus les signes diacritiques, la ponctuation, l’indication du changement d’interlocuteur. Il n’y a d’ailleurs rien d’intéressant à en tirer pour le texte. — Plus ancien (première moitié du ii e siècle), mais plus bref encore ( 266 b 1-5 , d 1-e 3 ), est le dernier qui appartient à Columbia University ( n o 492 A ; désigné dans l’Apparat par « Pap. G ») et qui a été publié par C. W. Keyes dans l’ American Journal of Philology ( vol. L , 1929, p. 260-262) .
Tradition indirecte.
La question du recours à la tradition indirecte ne se pose pas pour le Phèdre tout à fait de la même façon que pour le Phédon ou le Banquet . Il y a lieu de distinguer entre celle qui, comme c’était alors le cas, provient de citations et celle que nous devons au commentaire d’Hermias sur le Phèdre , qui nous a été intégralement conservé .
Hermias.
Ce commentaire représente la tradition néoplatonicienne de l’interprétation du Phèdre . Avec Proclus, Hermias (deuxième moitié du v e s. ) avait été l’élève de Syrianus, et il est possible qu’il n’ait fait que rédiger, peut-être à la vérité en l’enrichissant de ses propres réflexions, des leçons de son maître sur notre dialogue. Ces leçons semblent avoir eu la forme, alors commune dans les écoles, de la diatribe ou de l’entretien : quelque part en effet (92, 6-8 ), Hermias parle d’une difficulté soulevée par Proclus et de la solution qu’en proposa « le philosophe » ; or, d’après une scholie, sans doute ancienne, qui est répétée en marge de trois bons manuscrits, ce serait Syrianus. C’est plus haut encore pourtant que, selon toute probabilité, on devrait remonter : jusqu’à Jamblique (deuxième moitié de iv e s. ), dont Proclus ( Theol. Platon. IV 16) mentionne expressément un commentaire sur le Phèdre , auquel du reste Hermias lui-même fait plus d’une allusion . — Il n’y a pas lieu de parler ici des idées d’Hermias ni de l’esprit de son commentaire : un échantillon en a été donné en passant ( p. xxx n. 2 ), sur lequel toutefois il ne serait pas équitable de fonder une condamnation globale. Le fatras certes n’y manque pas, ni le pédantisme, ni même la sottise. Mais, pour en déclarer fausse toute l’interprétation, il faudrait d’abord avoir prouvé que les Néoplatoniciens n’ont radicalement rien compris à Platon ; que notamment ils ont eu tort de se servir si souvent du Timée pour interpréter le Phèdre . Or cette preuve n’est pas faite. Mais ce qui maintenant nous importe, c’est seulement la contribution d’Hermias à l’établissement du texte. Elle est d’une valeur critique indéniable : par les lemmes qui donnent les premiers mots de chacune des petites sections entre lesquelles il divise le texte ; par des notes détachées qui expliquent certains des termes du passage ; par l’insertion de tel ou tel mot du texte au cours d’une paraphrase ; par la reprise de membres de phrase entiers ; par des citations faites çà et là en dehors de la suite du texte. Il lui arrive même, à propos de 249 c 6 sq. ( p. 171, 32 sqq. ), de signaler qu’il existe du passage quatre variantes, dont l’une a ses préférences puisqu’il en fait son lemme. Entre les citations constituées par les lemmes et celles que fait Hermias au courant de son exégèse, une distinction s’impose : dans ces dernières il pouvait en effet ne pas se sentir astreint à la même exactitude. J’ai donc signalé dans l’apparat par la lettre « l », placée en exposant après le nom d’Hermias, toute leçon qui provient de ses lemmes.
Observations.
À ce que j’ai dit dans la notice du Phédon ( p. lxxx sqq. ) sur la forme usuelle de la tradition indirecte, je voudrais ajouter quelques remarques dont l’étude de cette tradition pour le Phèdre a été l’occasion. — Il n’est certes pas douteux que souvent les auteurs citent de mémoire. Mais, quand en plusieurs endroits un même auteur cite de façon différente, on peut se demander si l’on est en présence d’une variation de sa mémoire ou bien d’une variante réelle, en rapport avec l’utilisation par lui de copies différentes. C’est ainsi que le passage de 246 e 4 ὁ μὲν δὴ μέγας ἡγεμών …Ζεύς est cité deux fois par Plutarque. Or, dans les Quaestiones conuiuales VIII 3, 5 722 d, son texte : ὁ γὰρ δὴ μέγας ἡγεμών …Ζεύς est très voisin du nôtre ; dans le Non posse suauiter uini secundum Epicurum , 22 1102 e, il écrit bien ὁ μέν , mais il omet δή , et, ce qui importe davantage, il omet ἡγεμών . C’est un fait pourtant que de ces deux passages celui qui s’éloigne le plus de notre texte est justement celui qui a le plus l’apparence d’une citation textuelle. On peut donc se demander si l’omission de ἡγεμών n’y est pas le témoignage d’une tradition différente. — De même à 250 d 4 : ἔρχεται αἰσθήσεων . Là où Plutarque ne paraît pas citer mais se souvenir ( Aqua an ignis utilior 13, 958 e), il écrit : ἐστιν (ou εἶσιν ) αἰσθήσεων ; mais là où il semble citer textuellement ( Quaest. conuiu. III 6, 4 654 e), on lit : ἔρχεται παθημάτων . Ce dernier mot serait-il une variante réelle de la tradition manuscrite ? — Moins délicat est le cas de 243 d 6 ; car, si deux fois (cf. Apparat) Plutarque écrit κατακλύσασθαι , les deux autres endroits ( Quaest. conuiu. VII 5, 4 706 d et De esu carnium II 3, 998 a) où il retient notre ἀποκλύσασθαι sont ceux où il paraît citer la lettre.
Autre observation. Une phrase du Phèdre , 237 b 8-c 2 : περὶ παντός, ὦ παῖ, …ἀνάγκη est citée par trois commentateurs d’Aristote avec des déformations au moins partiellement identiques. Philopon (fin du v e s. et début du vi e , in Ar. De an. 33, 21 et 43, 8 Hayduck), David (fin du vi e s. , Proleg. 9, 21 et Isag. 95, 18 Busse), Élias (fin du viii e s. , Isag. 41, 4 et Categ. 127, 7 Busse), au lieu de τοῖς μέλλουσι καλῶς βουλεύεσθαι , s’accordent à écrire : τοῦ κ. β. , — περὶ ὅτου au lieu de περὶ οὗ — τοῦ παντός au lieu de παντός . Tandis qu’après ὅτου Philopon a notre texte, les deux derniers donnent une commune variante : ἐστιν ἡ σκέψις . Sans doute est-il possible qu’Élias ait copié David ; mais, puisqu’ils s’accordent aussi avec Philopon, une autre tradition, peut-être dans quelque florilège scolaire, n’est pas invraisemblable.
Enfin un passage du Phèdre , 238 b 9-c 3, est textuellement cité par Denys d’Halicarnasse dans le De Demosthene ( I 140, 14 Usener et Radermacher) et dans la Lettre à Cn. Pompée ( II 1 230, 12). Or, sauf Vollgraff, tous les éditeurs signalent l’accord complet de la seconde citation avec notre texte, tandis que la première comporte quatre variantes (cf. Apparat). Nous serions donc manifestement ici en présence de deux traditions manuscrites qui auraient été tour à tour suivies par Denys et dont l’une aurait prédominé dans les manuscrits médiévaux . Mais la différence des deux textes est purement apparente, et elle a été fort bien expliquée par les derniers éditeurs de Denys. Les manuscrits de la Lettre ont en effet une lacune à l’endroit où Denys y avait transporté la citation du Phèdre que renfermait son De Demosthene . Or, en voulant combler cette lacune, ce n’est pas au texte de ce dernier traité qu’Henri Estienne a eu recours, mais à son propre Platon. Il n’y a donc ici aucun désaccord de citations .
Éditions etc.
Les éditions spéciales du Phèdre sont moins nombreuses encore que celles du Banquet . J’ai utilisé celles de Friedr. Ast (1810, 1830), de Stallbaum (2 e éd. 1857) et surtout celle de W. H. Thompson , The Phaedrus of Plato with english notes and dissertations , 1868 . L’édition de J. C. Vollgraff , professeur à l’Université d’Utrecht, est purement critique et, très souvent, extrêmement hardie. Comme je l’ai fait pour le Banquet et au risque d’allonger abusivement l’apparat critique, j’ai voulu, non pas seulement y rappeler les principales conjectures ou corrections dont le texte a été l’objet , mais y donner aussi une image de celui qu’ont imprimé les éditeurs les plus récents . — Si les éditions ont été rares, par contre le nombre est considérable des études qui ont été consacrées à telle ou telle des questions que pose le Phèdre . Or, on a pu s’en rendre compte, il y en a beaucoup et d’espèces très diverses : composition du dialogue ; authenticité de l’ Érôticos de Lysias ; rôle du mythe et conception de la dialectique ; aspects particuliers de la théorie des Idées ou de la doctrine de l’âme ; attitude de Platon à l’égard de la rhétorique ou à l’égard de ceux qui l’enseignent, spécialement en ce qui concerne Isocrate, etc. Les bibliographies classiques, par exemple celle de J. Marouzeau , plus accessible au lecteur français, ou la bibliographie spéciale du Phèdre dans le manuel d’histoire de la philosophie ancienne ( Grundriss der Geschichte d. Philos. des Altert. d’Ueberweg-Prächter, fourniront aisément des indications) qu’il eût été trop long de donner. On trouvera dans le premier chapitre de la dissertation (citée p. xxvi n. 3 ) de Z. Diesendruck ou dans le livre de A. Diès , Autour de Platon (surtout p. 100 sqq. , p. 400 sqq. ) des exposés qui permettent d’avoir un aperçu des conflits d’opinion auxquels le Phèdre a donné lieu.
Texte.
Le texte que j’imprime est, comme dans les deux autres parties de ce tome IV , celui-là même que je traduis : c’est-à-dire que, sans jamais faire usage des crochets droits, je rejette à l’Apparat les mots ou membres de phrase dont l’interpolation m’a paru, ce qui est d’ailleurs très rare , tout à fait incontestable. De même, je n’ai pas hésité à introduire dans le texte une transposition qui me semblait améliorer la suite des idées . J’ai adopté plusieurs corrections proposées par mes devanciers ; en face de certaines autres j’ai hésité, non sans regret . De moi-même j’ai rétabli, dans la première lecture que donne Phèdre du discours de Lysias, la conformité du texte avec celui qu’il lit la seconde et la troisième fois . En plusieurs cas, en revanche, le texte des manuscrits m’a semblé devoir être maintenu . Dans d’autres cas cependant, c’est pour la leçon des Papyrus que je me suis décidé . Enfin, pour ce qui est de la ponctuation, je l’ai rarement modifiée d’une façon significative .
Il existe en français une excellente traduction du Phèdre par É. Chambry (avec d’autres dialogues, Classiques Garnier, 1919) et aussi par Mario Meunier (Payot, 1922). J’ai souvent utilisé avec grand profit une traduction allemande anonyme, suivie de notes (Leipzig, 1846). Sans parler de celles qui font partie de collections complètes des Œuvres de Platon, il y a en anglais, en allemand (celle d’ O. Apelt notamment), d’autres traductions du Phèdre , mais je n’ai pu les avoir à ma disposition.
En terminant cette Notice, il m’est très agréable de témoigner ma profonde gratitude à mon collègue M. Louis Méridier pour l’amical dévouement avec lequel il a accepté de reviser tout mon travail. Celui-ci doit beaucoup à sa compétence, à la sûre précision de ses remarques, à son attention minutieuse. Il y subsiste encore assurément bien des imperfections : c’est qu’il ne pouvait tout redresser et aussi, j’en conviens, que je n’ai pas toujours suffisamment cédé à ses avis.
SIGLES
B = cod. Bodleianus 39.
T = cod. Venetus, app. class. 4, n o 1.
W = cod. Vindobonensis 54, suppl. philos. gr. 7.
Sur les Papyrus et la tradition indirecte, voir Notice, p. clxxvi sqq.