Phèdre (trad. Robin)

Traduction humaine · Traduction de Léon Robin (†1947) · Source: Wikisource · Domaine public

Socrate . — Quand, nommément, on nous parle de fer ou d’ argent , est-ce que nous ne pensons pas tous la même chose ?

Phèdre . — Rien de plus certain.

Socrate . — Mais, quand il s’agit du juste et du bon, que se passe-t-il ? Chacun ne se porte-t-il pas dans une direction différente ? Est-ce qu’à nos contestations mutuelles ne s’ajoutent pas celles que nous avons avec nous-mêmes ?

Phèdre . — Hé ! absolument.

Socrate . — b Alors, c’est donc qu’il y a des cas où nous sommes en accord, et d’autres, non ?

Phèdre . — C’est cela.

Socrate . — Or donc, dans lequel de ces deux cas sommes-nous le mieux dupes de l’illusion et dans lequel des deux domaines la rhétorique a-t-elle plus de pouvoir ?

Phèdre . — Dans celui, la chose est claire, où notre pensée est flottante .

Socrate . — S’il en est ainsi, l’homme pour qui l’art rhétorique va être l’objet de sa recherche doit avoir commencé par instituer une division en règle de ces deux espèces, et par se rendre compte de ce qui caractérise chacune d’elles : aussi bien celle où la pensée de la foule doit forcément flotter, que celle où il n’en est point ainsi.

Phèdre . — La bonne espèce, en tout cas, Socrate, c il en aura sans doute pris conscience, celui qui se rend compte de cela !

Socrate . — Et puis après, en toute question à laquelle on s’attache, je pense qu’on ne doit pas laisser échapper, mais, au contraire, percevoir finement auquel des deux genres se trouve appartenir le sujet sur lequel on aura à parler.

Phèdre . — Pourquoi pas ?

Socrate . — Eh bien ! et l’amour ? Devrons-nous prétendre qu’il appartient à la classe des choses qui sont sujettes à contestation, ou de celles qui ne le sont pas ?

Phèdre . — De celles qui sont sujettes à contestation, c’est évident : autrement, penses-tu qu’il eût été possible pour toi d’en parler comme justement tu viens d’en parler, le donnant aussi bien pour être dommageable à celui qui aime comme à celui qui est aimé, que pour être, au rebours, le plus grand des biens ?

Socrate . — d Tu parles d’or ! Mais dis-moi ceci encore (de vrai, j’étais en effet dans un tel état de possession que je ne m’en souviens pas trop !) : est-ce qu’en commençant mon discours j’ai donné de l’amour une définition ?

Phèdre . — Oui, par Zeus, et avec une incroyable rigueur !

Socrate . — Miséricorde ! Quelle supériorité, à t’entendre, l’art des Nymphes, filles d’Achéloüs, et de Pan, fils d’Hermès, n’a-t-il donc pas, en matière d’éloquence, sur celui de Lysias, fils de Céphale ! Ou bien ne dis-je rien qui compte, et tout au contraire Lysias, quand il a commencé son discours sur l’amour, nous a-t-il forcés à concevoir l’amour comme la réalité particulière que lui-même e il voulait nous faire concevoir ? Est-ce en rapport à cette notion qu’il a, dès lors, tout ordonné et mené au terme la suite de son discours ? Veux-tu qu’une fois de plus nous en lisions le commencement ?

Phèdre . — Bien sûr, si cela te plaît ; mais, à dire vrai, ce n’est pas là que se trouve ce que tu cherches !

Socrate . — Lis, que j’entende ses propres paroles.

Phèdre . — « Quel est mon cas, tu en es instruit, et mon opinion sur l’intérêt que nous avons à la réalisation de ceci, tu l’as entendue. Or, je ne crois pas que 264 ma requête doive valablement échouer pour ce motif que, justement, je ne suis pas ton amoureux. La preuve en est que les gens dont je parle en viennent à regretter le bien qu’ils ont pu faire, le jour où leur désir aura pris fin… »

Socrate . — Point de doute ! Il est bien loin, ce semble, de faire ce que nous cherchons, cet homme qui ne prend même pas le sujet par le commencement, mais plutôt par la fin, s’essayant à en faire la traversée en nageant sur le dos à reculons ! et qui commence par ce que l’amoureux, quand il en aurait déjà fini, dirait au bien-aimé ! Est-ce que je n’ai rien dit qui compte, Phèdre, mon cher cœur ?

Phèdre . — C’est bien vrai, ma foi, b que c’est une fin, Socrate, ce dont il traite en s’exprimant ainsi !

Socrate . — Mais que dire du reste ? N’a-t-il pas l’air d’avoir jeté pêle-mêle les éléments du sujet ? Ou bien existe-t-il quelque évidente nécessité, qui obligeait celui qui vient le second dans son discours à être mis à la seconde place, plutôt que telle autre des choses qu’il a dites ? Quant à moi, comme je n’y connais goutte, j’ai eu en effet l’impression que, bravement, l’écrivain les disait comme ils lui arrivaient ! Connais-tu, toi, quelque nécessité logographique qui l’ait obligé, lui, de mettre ainsi ces éléments à la file les uns à côté des autres ?

Phèdre . — Tu es bien honnête de me juger capable de discerner ses intentions, c à lui, avec une pareille précision !

Socrate . — Voici pourtant une chose au moins que tu affirmerais, je pense : c’est que tout discours doit être constitué à la façon d’un être animé : avoir un corps qui soit le sien, de façon à n’être ni sans tête ni sans pieds, mais à avoir un milieu en même temps que deux bouts, qui aient été écrits de façon à convenir entre eux et au tout .

Phèdre . — Comment le nier en effet ?

Socrate . — Eh bien ! examine donc si le discours de ton ami est dans ce cas, ou bien si c’est autrement : tu ne le trouveras pas du tout différent, alors, de l’épitaphe qui, dit-on, fut faite pour Midas le Phrygien !

Phèdre . — d Quelle est-elle et quelle en est l’histoire ?

Socrate . — En voici la teneur : « Vierge de bronze, au tombeau de Midas j’ai place ; — tant que coulera l’eau, verdoieront les grands arbres, — fixée au même lieu, sur le tertre où l’on pleure, — aux passants je dirai : Là, sous terre est Midas ! » e Or, il est complètement indifférent que tel élément en soit dit le premier ou le dernier : tu le comprends assez, je suppose !

Phèdre . — Tu railles notre discours, Socrate…

— des deux discours de Socrate.

Socrate . — Eh bien ! pour que, toi, tu n’aies pas de chagrin, laissons-le donc en paix, ce discours ! Ce n’est pas pourtant qu’à mon avis il n’abonde en exemples sur lesquels il y aurait profit à fixer les yeux, en essayant de ne les guère imiter ! Venons-en plutôt aux discours qui ont suivi : ils contenaient en effet, voilà mon avis, quelque chose qu’il convient d’envisager quand on veut 265 examiner la question de l’éloquence.

Phèdre . — De quelle nature, dis-moi, est la chose dont tu parles ?

Socrate . — C’est qu’ils étaient tous deux contraires en quelque sorte , puisqu’ils disaient : l’un, qu’il faut accorder ses faveurs à l’homme qui aime ; l’autre, à celui qui n’aime pas.

Phèdre . — Et quelle n’était pas leur ardeur !

Socrate . — Je pensais que tu dirais le vrai mot : leur délire ! Et ce qu’en vérité j’avais en vue, c’était cela même. Un délire : voilà en effet ce que nous avons affirmé qu’est l’amour. C’est bien cela ?

Phèdre . — Oui.

Socrate . — Mais le délire, sais-tu, comporte deux espèces, l’une qui est due à des maladies humaines, l’autre, à un état divin qui nous fait sortir des règles coutumières.

Phèdre . — b Absolument, ma foi !

Socrate . — Quant au délire divin, nous l’avons divisé en quatre sections qui relèvent de quatre dieux, rapportant à Apollon l’inspiration divinatoire, à Dionysos l’inspiration mystique, aux Muses l’inspiration poétique, la quatrième enfin à Aphrodite et à l’Amour ; nous avons alors proclamé l’excellence supérieure de l’amoureux délire . Et voici que, je ne sais comment, tandis qu’en nous faisant une image de l’émotion amoureuse nous mettons probablement la main sur quelque vérité, mais peut-être bien aussi nous fourvoyons-nous d’un autre côté , voici que, ayant ainsi composé un mélange oratoire qui n’était pas tout à fait sans force persuasive, c c’est d’une sorte d’hymne mythologique que nous avons, en un badinage plein de convenance et de piété , fait honneur à celui qui est ton maître comme le mien, Phèdre, à l’Amour sous la garde de qui sont les beaux garçons !

Phèdre . — Un hymne, ma parole ! qu’il ne m’a pas du tout déplu d’entendre.

La méthode dialectique.

Socrate . — Voici donc la leçon que nous avons à tirer de cet hymne même, de la manière, dis-je, dont le discours fut à même de passer du blâme à l’éloge.

Phèdre . — Comment l’entends-tu donc ?

Socrate . — Pour moi c’est évident : dans le reste nous n’avons réellement fait que jouer un jeu ; mais, dans ces choses qu’une heureuse fortune nous a fait dire, il y a deux façons de procéder dont d il ne serait pas sans intérêt, supposé qu’on le puisse, de comprendre techniquement la fonction.

Phèdre . — Et quelles sont-elles ?

Socrate . — La première : vers une forme unique mener, grâce à une vision d’ensemble, ce qui est en mille endroits disséminé, afin que, par la définition de chacune de ces unités , on fasse voir clairement quelle est celle sur laquelle on veut, en chaque cas, faire porter l’instruction. C’est ce que nous fîmes naguère à propos de l’amour : voilà ce qu’il est d’après notre définition ; et, que la formule de celle-ci fût bonne ou mauvaise, à tout le moins l’effet en a été de mettre le discours en état de réaliser, en ce qu’il disait, la clarté et l’accord avec soi-même.

Phèdre . — Et l’autre façon de procéder, qu’est-ce que tu en dis, Socrate ?

Socrate . — C’est, en retour, e d’être capable de détailler par espèces , en observant les articulations naturelles ; c’est de s’appliquer à n’en casser aucune partie et d’éviter les façons d’un méchant dépeceur. Tout au contraire, c’est de procéder comme tout à l’heure avec les deux discours qui, dans l’unité d’une forme commune, comprenaient ce qui est démence de l’esprit ; 266 mais, tout ainsi que d’un corps unique partent des membres qui, de nature étant doubles et de même nom, sont désignés comme gauches ou droits, de même aussi le fait du dérangement d’esprit, après avoir été, en nous, considéré par les deux discours comme une espèce naturellement unique, a été taillé du côté gauche par l’un des deux, et celui-ci, taillant à nouveau, n’a point eu de relâche qu’il n’eût, de ce côté, découvert une sorte gauche d’amour, qu’il a vilipendé et tout à fait légitimement ; le second discours, nous menant à ce qui est le côté droit du délire, lequel porte le même nom que l’autre, a découvert à son tour une sorte divine d’amour, et, la présentant b aux regards, il l’a louée comme la cause pour nous des biens les plus grands.

Phèdre . — On ne peut dire plus vrai !

Socrate . — C’est de cela, Phèdre, que je suis pour mon compte, oui, fort amoureux : de ces divisions et de ces rassemblements, en vue d’être capable de parler et de penser. En outre, si je crois voir chez quelqu’un d’autre une aptitude à porter ses regards dans la direction d’une unité et qui soit l’unité naturelle d’une multiplicité, cet homme-là, j’en suis le poursuivant, sur la trace qu’il laisse derrière lui, comme sur celle d’un Dieu ! Ce qui est vrai aussi, c’est que les hommes qui sont aptes à ce faire (ai-je raison, ou non, de les désigner ainsi ? Dieu le sait !), jusqu’à présent en tout cas, je les appelle des dialecticiens . c Pour le moment, quel nom ceux qui sont de ton bord et de celui de Lysias doivent-ils recevoir ? Ce dont il s’agit, n’est-ce pas cet art oratoire dont l’emploi a permis à Thrasymaque et aux autres, et de se rendre habiles personnellement à parler, et de donner ce talent à d’autres, à ceux qui consentent à leur apporter des présents, comme à des rois ?

Phèdre . — Des personnages royaux, c’est vrai, mais non pas, à coup sûr, par la connaissance de ce à quoi se rapportait ta question ! Mais, si ce genre-ci (quant à moi il me le semble) reçoit de toi son vrai nom quand tu l’appelles dialectique , par contre il me semble que le genre rhétorique nous d fuit encore .

Deuxième section : procédés rhétoriques et rhéteurs illustres

Socrate . — Comment l’entends-tu ? Est-ce, que par hasard, il y aurait quelque belle étude, que la privation de cette connaissance n’empêcherait pas d’être techniquement acquise ? Il faut absolument que nous n’en fassions point fi, ni toi ni moi, mais que nous disions en quoi aussi consiste vraiment ce qu’on a laissé de la rhétorique.

Phèdre . — Et même, Socrate, une masse de choses, je pense : rien qu’avec ce que contiennent les livres qu’on a écrits sur l’art oratoire !

Socrate . — Et même tu as bien fait, oui, de me les rappeler ! Il y a d’abord, si je ne me trompe, le préambule qu’on doit prononcer en commençant le discours. Voilà, n’est-il pas vrai ? ce que tu appelles « les raffinements e de l’art » .

Phèdre . — Oui.

Socrate . — En second lieu vient maintenant une exposition et, après elle, les témoignages qui s’y rapportent ; en troisième lieu, les indices ; en quatrième lieu, les probabilités . Et à la preuve s’ajoute, si je ne me trompe, le supplément de preuve , au dire du moins de cet homme de Byzance qui excelle à ciseler des discours.

Phèdre . — C’est du magistral Théodore que tu parles ?

Socrate . — Belle question ! Pour lui, en outre, après la réfutation 267 il y a lieu de procéder à un supplément de réfutation , dans l’accusation aussi bien que dans la défense. Mais le magnifique Événus de Paros, ne l’introduisons-nous pas dans la lice, lui qui, le premier, a découvert l’ insinuation et l’ éloge indirect ; lui qui a aussi, certains l’assurent, mis en vers mnémotechniques le blâme indirect ? Quel savant homme, en effet ! Et Tisias ? Et Gorgias ? Les laisserons-nous sommeiller, eux qui ont vu que, par-dessus la vérité, c’est la probabilité qu’il faut davantage honorer ; qui encore, par la force de la parole, donnent aux petites choses l’apparence d’être grandes et aux grandes, d’être petites ; qui mettent b de l’archaïsme dans ce qui est nouveau et, dans son contraire, de la nouveauté ; qui, pour discourir sur tout sujet, ont inventé une méthode, aussi bien de concision que d’allongement indéfini ? Un jour pourtant Prodicus, m’entendant lui parler de cette méthode, se mit à rire : « Je suis le seul, me dit-il, à avoir découvert quels discours réclame l’Art : ceux qu’il réclame ne sont ni longs ni courts, mais d’une juste mesure ! »

Phèdre . — Le comble de la sagesse, Prodicus, en vérité !

Socrate . — Et Hippias ? ne parlons-nous pas de lui ? Je le crois en effet : Prodicus obtiendrait aussi le suffrage de l’étranger d’Élis.

Phèdre . — Pourquoi pas ?

Socrate . — Et Polus, maintenant, comment nous y prendrons-nous pour donner une idée de ses Sanctuaires oratoires des Muses ? c des chapitres, par exemple, du Redoublement , du Style sentencieux , du Style imagé ? Et aussi bien, son Vocabulaire de Licymnius , cadeau que lui fit ce dernier pour la composition de La beauté de la langue ?

Phèdre . — Mais, Socrate, n’y avait-il pas en vérité chez Protagoras quelque étude de ce genre ?

Socrate . — Oui, mon garçon, une Propriété de la langue , et quantité d’autres belles choses… À dire vrai, pour ce qui est des discours qui font pleurer lorsque c’est sur les articles « vieillesse » et « pauvreté » qu’on les traîne, celui qui en cet art est, à mes yeux, passé maître, c’est le colosse de Chalcédoine ! Homme qui s’est, en même temps, montré supérieur pour mettre une foule en fureur et ensuite, d ces furieux étant soumis à ses enchantements, pour l’apaiser : ce sont ses expressions ; sans égal aussi, quel que soit le cas, aussi bien pour calomnier que pour dissiper la calomnie !… Mais passons à la terminaison des discours : la théorie en est commune, semble-t-il, à tous ; certains pourtant l’appellent récapitulation , tandis que d’autres lui donnent un autre nom.

Phèdre . — Tu parles du résumé , dans lequel, en finissant, on rappelle à l’auditoire chacun des points du sujet sur lequel on a discouru ?

Socrate . — C’est de cela que je parle… Mais peut-être as-tu, toi aussi, quelque chose à dire sur l’art oratoire…

Phèdre . — Bah ! des vétilles, et qui ne méritent pas qu’on les dise !

Examen critique.

Socrate . — Eh bien ! les vétilles au moins, laissons-les de côté. Quant aux choses 268 dont nous parlions, regardons-les davantage au grand jour, pour voir quelle est et dans quels cas, du point de vue de l’art, la vertu qu’elles possèdent…

Phèdre . — Une vertu, Socrate, qui est tout à fait puissante : au moins, c’est évident, dans des réunions populaires !

Socrate . — Elles la possèdent en effet. Mais pourtant, mon divin ami, de ton côté aussi regarde bien si, par hasard, il ne t’apparaît pas, à toi comme à moi, que le tissu n’en est guère serré.

Phèdre . — Tu n’as qu’à me le faire voir !

Socrate . — Eh bien ! dis-moi, si l’on venait trouver Éryximaque, ton familier, ou bien son père Acoumène, en leur disant : « Moi je sais administrer aux corps des choses, propres b suivant mon intention aussi bien à échauffer qu’à refroidir, et, si c’est mon bon plaisir, à faire vomir ou, si je change d’avis, à faire aller du bas ; plus quantité d’autres effets de même sorte ! Et, puisque j’ai ce savoir, j’estime que je suis capable de guérir, et d’en rendre capable un autre quand je lui aurai transmis la science de ces choses. » En entendant cela, à ton sens que diraient-ils ?

Phèdre . — Qu’auraient-ils d’autre à faire que de lui demander s’il sait en outre, et quels sont ceux qu’il faut traiter ainsi, et dans quels cas on doit administrer chaque traitement, et dans quelle mesure ?

Socrate . — Suppose maintenant qu’il leur réponde : « Je n’en sais absolument rien. J’estime cependant que celui qui, auprès de moi, s’est instruit de ces choses c est en état, lui, de satisfaire à l’objet de ta question. »

Phèdre . — Ils diraient, je crois, que cet homme est fou : pour en avoir entendu parler quelque part dans un livre ou pour avoir mis par hasard la main sur quelques remèdes, il se figure être passé médecin, alors qu’il n’entend goutte à cet art !

Socrate . — Eh bien ! suppose qu’à présent ce soit Sophocle qu’on vienne trouver, et Euripide, et qu’on leur dise : « Je sais, sur de menues matières, composer d’interminables tirades, et de toutes menues sur une ample matière ; des discours apitoyants s’il me plaît, et, inversement, d’autres qui soient, à leur tour, terribles et menaçants… » Et tout d le reste à l’avenant, avec l’idée qu’en enseignant cela on transmet la recette pour faire une tragédie.

Phèdre . — Ceux-ci également, Socrate, se riraient, je crois, d’un homme qui se figure la tragédie autrement que comme l’organisation de ces éléments, et une organisation qui convienne à leur rapport mutuel aussi bien qu’à l’ensemble !

Socrate . — Mais, au lieu, je pense, de l’invectiver avec grossièreté, bien plutôt ils imiteraient un musicien qui, sur sa route, rencontrerait un homme se figurant être un harmoniste, parce qu’il se trouve savoir comment on s’y prend pour faire rendre à la corde le son le plus aigu ou le son le plus grave ; il n’irait pas e lui dire brutalement : « Malheureux, tu as le cerveau malade ! ». Au contraire, en musicien qu’il est, il parlerait plus doux : « S’il est indispensable, homme excellent, de savoir cela aussi quand on veut être un harmoniste, rien n’empêche pourtant qu’on n’entende rien, ou presque, à l’harmonie quand on a la capacité que tu as ! Tu sais ce que, préalablement à l’harmonie, il est indispensable de connaître, mais la matière de l’harmonie, tu l’ignores. »

Phèdre . — Rien de plus juste, assurément.

Socrate . — 269 Et ce serait aussi la réponse de Sophocle à celui qui fait sa parade devant Euripide et devant lui : il sait ce qui est préalable à la tragédie, mais non la tragédie ; la réponse aussi d’Acoumène : il sait ce qui est préalable à la médecine, mais non la médecine.

Phèdre . — Hé ! absolument.

Socrate . — Voyons ! nous imaginons-nous Adraste aux paroles de miel , ou bien encore Périclès, s’ils entendaient ces merveilleux artifices qu’à l’instant nous passions en revue, ces styles concis et ces styles imagés , tout ce dont encore nous disions, après l’avoir parcouru, qu’il faudrait l’examiner au grand jour, — les imaginons-nous, dis-je, rudoyant en des propos impolis, comme b toi et moi par rusticité nous l’avons fait , quiconque aura, dans ses écrits ou dans son enseignement, donné cela pour être la rhétorique ? Ou bien est-ce que, plus sages en effet que nous, ils ne nous taperaient pas à tous deux aussi sur les doigts en nous disant : « Phèdre, et toi, Socrate, au lieu de les rudoyer, il faut plutôt traiter avec indulgence ceux qui, faute de connaître la dialectique, se seront mis hors d’état de définir l’essence de la rhétorique ; ceux qui, du fait de cette ignorance, se sont figuré, parce qu’ils possédaient les connaissances indispensables préalablement à l’art, avoir découvert la rhétorique ; c qui, dis-je, enseignant à d’autres ces choses, estiment qu’ils leur ont en perfection enseigné la rhétorique et, quant à employer en parlant chacune d’elles de façon plausible aussi bien qu’à en organiser l’ensemble — une tâche qui ne compte pas , que c’est à leurs élèves, tout seuls et par leurs propres ressources, de s’en procurer le moyen lorsqu’ils auront à parler » ?

Phèdre . — Ma foi oui, Socrate, il y a chance que tel soit le caractère de l’art que ces personnages, dans leur enseignement et dans leurs écrits, donnent pour être l’art oratoire ; et je suis d’avis, quant à moi, que tu as dit vrai. Mais alors, l’art de celui qui, en réalité, est à la fois éloquent et d persuasif, comment et où est-il possible de se le procurer ?

Troisième section : la rhétorique philosophique ; 1 o conditions.

Socrate . — La possibilité, Phèdre, de devenir un parfait jouteur se présente vraisemblablement (et sans doute est-ce du reste une nécessité) de la même façon qu’ailleurs : s’il est dans ta nature d’être éloquent, tu seras un orateur apprécié à condition d’y joindre le savoir et aussi l’exercice ; mais, si l’une quelconque de ces conditions te fait défaut, par là même tu seras un orateur imparfait. Quant à ce qui est d’un art répondant à cette possibilité, ce n’est pas sur la voie suivie et par Lysias et par Thrasymaque qu’en apparaît, à mon avis, la méthode.

Phèdre . — Mais dans quelle voie, alors ?

Socrate . — Il y a chance, e mon bon, que Périclès se soit, selon toute apparence, élevé entre tous à la plus haute perfection dans l’art oratoire.

Phèdre . — Et la raison ?

Socrate . — Tous les arts, j’entends ceux qui ont de l’importance, exigent en surplus que, touchant la Nature, on bavarde 270 et qu’on ait la tête en l’air : c’est en effet de là que proviennent en eux, semble-t-il, cette sublimité de pensée qu’on y trouve et la perfection de la mise en œuvre ! Voilà ce que Périclès notamment a possédé, en outre de ses dons naturels : c’est, je pense, parce que le hasard mit sur son chemin Anaxagore, lequel était un homme de cette sorte ; parce qu’il s’est empli de visions en l’air ; parce qu’il en est venu à la nature de l’intelligence, aussi bien que de l’absence d’intelligence : sujets sur lesquels Anaxagore étendait abondamment ses propos . Et ainsi il a tiré de là, en vue de l’art oratoire, ce qui s’y adaptait.

Phèdre . — Comment l’entends-tu ?

Socrate . — b Sans doute en est-il de même pour la médecine, que précisément pour la rhétorique.

Phèdre . — Comment, enfin ?

Socrate . — Dans l’une et dans l’autre on doit procéder à l’analyse d’une nature : dans la première celle du corps, dans l’autre celle de l’âme si l’on veut, au lieu de se contenter de la routine et de l’expérience, recourir à l’art pour administrer, à l’un remèdes et régime et ainsi produire en lui santé et vigueur, à l’autre, propos et occupations en accord avec la règle, et ainsi lui communiquer telle conviction et telle excellence qu’on souhaite pour elle .

Phèdre . — Il y a au moins vraisemblance qu’il en est ainsi, Socrate.

Socrate . — Mais la nature c de l’âme, penses-tu qu’il soit possible de la concevoir d’une façon qui vaille d’être mentionnée, indépendamment de la nature du tout ?

Phèdre . — Ma foi, si c’est Hippocrate qu’il en faut croire, lui qui est un Asclépiade, on ne peut même pas traiter du corps sans recourir à cette méthode !

Socrate . — Il a raison, vois-tu, mon camarade, de dire cela. Il faut pourtant, en sus d’Hippocrate, s’enquérir auprès de la raison et examiner si la voix de cette dernière sonne d’accord avec son dire.

Phèdre . — Oui, c’est cela.

Socrate . — Eh bien ! examine alors ce que sur la Nature peuvent bien dire et Hippocrate et la raison. N’est-ce pas de la façon que voici qu’il faut se faire d une idée sur la nature de quoi que ce soit ? D’abord, est-il simple ou bien multiforme, l’objet touchant lequel nous voudrons être personnellement des techniciens, capables aussi de produire en autrui le même résultat ? En second lieu, dans le cas où cet objet sera simple, en examiner la propriété : quelle est celle qu’il possède naturellement, et par rapport à quoi eu égard à l’agir ? ou celle qui lui appartient eu égard au pâtir et sous l’action de quoi ? Si au contraire l’objet comporte une pluralité de formes, alors, après les avoir dénombrées, cela même qui était envisagé dans le cas de l’unicité le sera pour chacune de ces formes : par laquelle est-il dans la nature de l’objet de produire une action, et quelle action ? ou bien par laquelle, d’être patient, en quoi et par l’action de quoi ?

Phèdre . — C’est bien possible, Socrate.

Socrate . — Ce qu’il y a au moins de sûr, c’est que, sans cela, la méthode aurait toute l’apparence e d’une démarche d’aveugle ! On ne doit certainement pas se faire une image de celui qui avec art poursuit l’étude de quoi que ce soit, en le comparant à un aveugle, non plus qu’à un sourd ! Il est manifeste au contraire que l’enseignement de l’éloquence, s’il est donné avec art, fera voir dans sa réalité, avec exactitude, la nature de ce à quoi l’élève appliquera ses discours. Or cet objet, ce sera sans doute l’âme.

Phèdre . — Bien sûr !

Socrate . — Voilà donc l’objet vers lequel son effort 271 s’est tendu tout entier : la persuasion est en effet ce qu’il s’efforce d’y produire. N’est-ce pas cela ?

Phèdre . — Oui.

Socrate . — Il est donc manifeste que Thrasymaque, ou tout autre qui donnerait un enseignement sérieux de l’art oratoire, commencera par dépeindre l’âme en toute exactitude, par faire voir s’il est dans sa nature d’être une chose une et homogène ou si, à la façon d’un corps, elle est multiforme ; car c’est cela, disons-nous, qui est montrer la nature d’une chose.

Phèdre . — Hé ! absolument.

Socrate . — Voici le second point : par le moyen de quoi lui est-il naturel de produire une action et laquelle ? ou bien de pâtir, et sous l’action de quoi ?

Phèdre . — Bien sûr !

Socrate . — b Enfin (c’est le troisième point), après avoir fait une classification des genres de discours comme des genres d’âme, ainsi que de leurs modalités respectives, il fait la revue des relations causales, établissant ainsi la correspondance de chaque genre à chaque genre, et il enseigne, de quelle sorte étant l’âme et de quelle sorte les discours, quelle est la cause en vertu de laquelle ceux-ci produisent nécessairement en l’une la persuasion, l’incrédulité dans une autre .

Phèdre . — En tout cas, qu’il en pût être ainsi ce serait apparemment tout ce qu’il y a de magnifique !

Socrate . — Disons mieux : il est sûr, mon cher, qu’il n’y aura jamais d’autre façon, morceau d’apparat ou discours, de parler ou d’écrire, ni sur un autre sujet, ni sur celui-ci ! Mais ceux qui aujourd’hui écrivent c des Arts oratoires , et que, toi, tu as entendu parler, sont des rusés et font les cachottiers bien qu’ils sachent à merveille ce qui concerne l’âme. Ainsi donc, en attendant qu’ils manifestent cette façon de s’y prendre, dans leurs discours comme dans leurs écrits, ne les laissons pas nous persuader qu’ils ont l’art d’écrire !

2 o méthode.

Phèdre . — Cette façon de s’y prendre, quelle est-elle ?

Socrate . — Quant à dire les phrases elles-mêmes, ce n’est point commode ! Mais sur la manière dont il faut qu’on écrive , pour que ce soit avec autant d’art qu’il se peut, là-dessus je consens à parler.

Phèdre . — Eh bien ! parle…

Socrate . — Puisque justement la fonction propre du discours est d’être une façon de mener les âmes, une psychagogie , celui qui veut être un jour un orateur de talent d doit nécessairement savoir de combien de formes l’âme est susceptible. Or il y en a tel et tel nombre, de telle sorte et de telle autre ; en conséquence de quoi les hommes prennent, les uns, telle nature déterminée, les autres, une nature différente. Et maintenant, une fois ces formes ainsi distinguées, c’est le tour des discours : il y en a des formes, en tel ou tel nombre, et ayant chacune tels caractères déterminés. Or donc, les hommes de telle nature, sous l’action de discours de tel caractère, en vertu de cette cause-ci, se laisseront porter à telles convictions, tandis que ceux qui ont telle autre nature ne se laisseront pas facilement persuader par les raisons que voici . Ce qu’il faut donc, quand on a suffisamment réfléchi sur ces déterminations, c’est ensuite considérer ce qu’elles sont dans la pratique et pratiquement appliquées et, ainsi, avoir le flair assez fin pour e en suivre la piste. Autrement, on n’en sait même encore pas plus qu’il n’y a dans ces cours qu’on écoutait jadis, du temps qu’on fréquentait l’école . Mais, lorsqu’on est suffisamment en état de se prononcer sur la sorte d’homme que convaincra telle sorte de discours, lorsque, l’ayant à côté de soi, on est capable de voir clair en lui et de se faire à soi-même la leçon voulue : « Voici l’homme, 272 et voici la nature dont jadis il était question dans mes cours : maintenant c’est en réalité qu’elle est devant moi et que j’ai à lui appliquer le langage que voici, de la manière que voici, en vue de faire naître la conviction que voici » ; — du moment, dis-je, qu’on a réuni toutes ces conditions ; qu’on y a joint les conjonctures dans lesquelles c’est le temps de parler et celui de s’abstenir ; qu’à leur tour style concis , style apitoyant , indignation véhémente , et toutes les formes de discours qu’on aura appris à distinguer, on en sait discerner l’opportunité aussi bien que l’inopportunité, — c’est alors que l’Art a atteint la beauté, la perfection de son achèvement : jusque-là, non. Disons-le plutôt : si une partie quelconque de cet ensemble b fait défaut à l’orateur, au professeur, à l’écrivain, il aura beau affirmer la conformité de son langage avec l’Art, c’est à celui qui n’en croit rien que revient l’avantage. « Eh bien ! que conclure ? » dira peut-être notre auteur , « est-ce là votre opinion, Phèdre et Socrate ? Ou bien faut-il admettre quelque autre définition de l’art oratoire ? »

Phèdre . — Il est, je crois bien, impossible qu’il y en ait une autre, Socrate : ce n’est pourtant pas une petite affaire !

Vérité et vraisemblance.

Socrate . — Tu dis vrai : c’est justement la raison pour laquelle il faut retourner en tout sens toutes les théories et, ainsi, examiner si par hasard ne s’offre pas à nos yeux un chemin plus aisé et plus court c qui mènerait à cet art, et qui nous éviterait de nous en aller en pure perte sur une route longue et raboteuse, quand nous en avons une qui ne l’est pas et tout unie. Mais si par hasard quelque moyen de nous aider est en ton pouvoir, toi qui as été l’auditeur de Lysias ou de tel autre, essaie de nous en faire part en rappelant tes souvenirs !

Phèdre . — S’il ne s’agissait que d’essayer, ce serait en mon pouvoir ; mais pas comme cela et tout de suite !

Socrate . — Eh bien ! veux-tu alors que ce soit moi qui te dise le langage que j’ai entendu tenir par quelques-uns de ceux qui s’occupent de cela ?

Phèdre . — Bien sûr !

Socrate . — En tout cas, Phèdre, il y a un proverbe d’après lequel il est juste que le loup même ait son avocat .

Phèdre . — d C’est même à toi, oui, d’en faire office !

Socrate . — Ils prétendent donc qu’il ne faut pas du tout prendre ainsi de grands airs, non plus qu’imposer aux gens une ascension qui allonge leur route par tant de lacets. De la vérité, en effet (c’est même ce que nous avons dit en commençant ce propos ), on doit n’avoir absolument que faire quand il s’agit du juste ou du bon, ni dans les affaires ni, bien sûr aussi, dans les hommes, qu’ils doivent à leur nature ou à leur éducation d’être ce qu’ils sont ; il ne le faut pas, si l’on veut être, dans la bonne mesure, un orateur de talent ! Voyez : dans les tribunaux personne n’a, là-dessus, le moindre souci de la vérité, mais bien de ce qui est convaincant. Or cela, e c’est le vraisemblable ; et c’est à quoi doit s’attacher quiconque se propose de parler avec art. L’acte en lui-même, il y a des cas où on ne doit même pas l’énoncer, quand la façon dont il a été accompli n’est pas une façon vraisemblable, mais énoncer les vraisemblances, et cela dans l’accusation comme dans la défense. C’est même, de toute façon, le vraisemblable qu’il faut poursuivre, tandis qu’au vrai on donnera tous les bonsoirs du monde ! 273 C’est le vraisemblable en effet qui, traversant d’un bout à l’autre le discours, constitue la totalité de l’art.

Phèdre . — Tu viens littéralement, ma parole ! de rapporter, Socrate, la thèse soutenue par ceux qui se donnent pour des techniciens de l’art oratoire. Je me suis bien rappelé que précédemment nous nous étions brièvement attaqués à cette sorte de question. Or il y a là, semble-t-il, un très gros point pour ceux qui s’occupent de cela.

Socrate . — Mais pourtant Tisias, lui, tu l’as, point par point, battu et rebattu ! Eh bien, il y a encore ceci qu’il faut que Tisias nous dise : par le vraisemblable, entend-il autre chose b que l’opinion de la masse ?

Phèdre . — Et quoi d’autre, en effet ?

Socrate . — Ainsi, voilà apparemment sa profonde découverte et qui, du même coup, est le secret de l’art ! S’il arrive, a-t-il écrit, qu’un homme sans vigueur et hardi en ait rossé un autre, vigoureux et lâche ; qu’il lui ait arraché son manteau ou autre chose ; et puis qu’il soit traduit devant les tribunaux, ni l’un ni l’autre ils ne doivent dire la vérité. Bien au contraire, le lâche prétendra que le hardi n’a pas été tout seul pour le rosser, à quoi l’autre sans doute ripostera qu’ils étaient seul à seul ; mais le grand argument auquel il recourra, c’est « comment me serais-je, moi, c fait comme je suis, attaqué à lui, fait comme il est ? » Quant à l’autre, il ne dira pas, bien entendu, sa propre lâcheté ; mais tout nouveau mensonge auquel il s’essaie fournira sans doute une riposte quelconque à la partie adverse. Varions les circonstances : c’est toujours en des procédés de ce genre que réside l’art de parler. N’est-ce pas cela même, Phèdre ?

Phèdre . — Évidemment !

Socrate . — Miséricorde ! On a terriblement l’impression, en vérité, qu’il avait été mis dans une cachette, l’art dont Tisias a fait la trouvaille, lui ou un autre, qui que ce puisse être et quel que soit le nom dont il lui plaise d’être appelé ! Mais au fait, mon camarade, à cet homme-là devrons-nous d ou non, dire… ?

Phèdre . — Quoi donc ?

Socrate . — Ceci : « il y a longtemps (c’était même, Tisias, avant ton intervention) que justement nous le disons : cette vraisemblance vient, somme toute, à se produire dans l’esprit de la masse en raison d’une similitude avec la vérité ; quant aux similitudes, nous l’avons expliqué tout à l’heure, celui qui partout sait le mieux les découvrir, c’est celui qui connaît la vérité. Par conséquent, si tu as autre chose à dire sur l’art oratoire, sans doute l’écouterons-nous ; mais, s’il n’en est pas ainsi, nous nous en fierons à ce que nous avons expliqué tout à l’heure . Faute, dirons-nous, d’avoir dénombré les divers naturels de ceux qui vont être les auditeurs ; e faute d’être capable, aussi bien de distinguer les choses selon leurs caractères spécifiques que de les embrasser en une seule idée selon chacune de ces espèces, jamais on ne sera un technicien de l’art oratoire, pour autant que c’est possible à un homme ! Or c’est un résultat qu’on n’obtiendra pas sans beaucoup d’application ; et ce n’est pas pour adapter son langage et sa conduite à ses relations avec les hommes que le sage doit s’en donner toute la peine, mais pour être capable, et d’un langage qui soit agréable aux dieux et, en toute chose autant qu’il le peut, d’une conduite qui leur agrée. Non en effet, tu le vois désormais, Tisias, et ceux qui sont plus savants que nous l’affirment, ce n’est pas à ses compagnons d’esclavage 274 que doit s’exercer à complaire, à moins que ce ne soit par surérogation, l’homme qui a du jugement, mais c’est à des maîtres bons eux-mêmes et faits de bons éléments . Voilà pourquoi la longueur de ce circuit, tu n’as point à t’en étonner : avec de grands objets pour but, les circuits sont nécessaires ; ce n’est pas comme dans ta conception ! Ce qui est sûr, et voilà ce que notre thèse affirme, c’est que, pour peu qu’on accepte cette nécessité, même ces objets inférieurs auront reçu des autres la beauté la plus grande ! »

Phèdre . — Magnifique en paroles, Socrate, oui, si je m’en crois, — à condition qu’on soit à la hauteur !

Socrate . — Eh bien ! ajoutons que, pour qui certes s’attaque à ce qui est beau, il est beau aussi de subir b les conséquences qu’on peut avoir à subir.

Phèdre . — Rien de plus certain.

Quatrième partie — Valeur et rôle du discours écrit.

Socrate . — Ainsi donc, pour ce qui est, dans les discours de l’art comme de l’absence d’art, en voilà largement assez…

Phèdre . — Bien sûr !

Socrate . — … tandis que, de savoir si justement c’est bienséant ou malséant d’écrire, dans quelles conditions il est bon que cela se fasse et dans lesquelles cela messiérait, voilà une question qui nous reste, n’est-il pas vrai ?

Phèdre . — Oui.

Socrate . — Eh bien ! alors, est-ce que tu sais quelles sont les meilleures conditions, concernant les discours, pour se rendre agréable à la divinité, quand on s’en occupe ou qu’on en parle ?

Phèdre . — Pas du tout ! Et toi ?

Socrate . — Il y a du moins une tradition que je suis à même de rapporter, une tradition de l’antiquité . c Or le vrai, c’est elle qui le connaît ; si nous pouvions, par nous-mêmes, le découvrir, est-ce qu’en vérité nous nous soucierions encore de ce qu’a cru l’humanité ?

Phèdre . — Quelle drôle de question ! Allons, ce que tu assures avoir entendu dire, raconte-le moi.

L’invention de l’écriture.

Socrate . — Eh bien ! j’ai entendu conter que vécut du côté de Naucratis, en Égypte, une des vieilles divinités de là-bas, celle dont l’emblème sacré est l’oiseau qu’ils appellent, tu le sais, l’ibis, et que le nom du dieu lui-même était Theuth. C’est lui, donc, le premier qui découvrit la science du nombre avec le calcul, la géométrie et l’astronomie, d et aussi le trictrac et les dés, enfin, sache-le, les caractères de l’écriture. Et d’autre part, en ce temps-là, régnait sur l’Égypte entière Thamous, dont la résidence était cette grande cité du haut pays que les Grecs nomment Thèbes d’Égypte, et dont le dieu est appelé par eux Ammon. Theuth, étant venu le trouver, lui fit montre de ses arts : « Il faut, lui déclara-t-il, les communiquer au reste des Égyptiens ! » Mais l’autre lui demanda quelle pouvait être l’utilité de chacun d’eux, et, sur ses explications, selon qu’il les jugeait bien ou mal fondées il prononçait tantôt le blâme, tantôt e l’éloge. Nombreuses furent donc les réflexions dont, au sujet de chaque art, Thamous fit, dit-on, part à Theuth dans l’un et l’autre sens : on n’en finirait plus d’en dire le détail ! Mais, le tour venu d’envisager les caractères de l’écriture : « Voici, ô Roi, dit Theuth, une connaissance qui aura pour effet de rendre les égyptiens plus instruits et plus capables de se remémorer : mémoire aussi bien qu’instruction ont trouvé leur remède ! » Et le Roi de répliquer : « Incomparable maître ès arts, ô Theuth, autre est l’homme qui est capable de donner le jour à l’institution d’un art ; autre, celui qui l’est d’apprécier ce que cet art comporte de préjudice ou d’utilité pour les hommes qui devront en faire usage. 275 À cette heure, voilà qu’en ta qualité de père des caractères de l’écriture, tu leur as, par complaisance pour eux, attribué tout le contraire de leurs véritables effets ! Car cette connaissance aura pour résultat, chez ceux qui l’auront acquise, de rendre leurs âmes oublieuses, parce qu’ils cesseront d’exercer leur mémoire : mettant en effet leur confiance dans l’écrit, c’est du dehors, grâce à des empreintes étrangères, non du dedans et grâce à eux-mêmes qu’ils se remémoreront les choses. Ce n’est donc pas pour la mémoire, c’est pour la remémoration que tu as découvert un remède . Quant à l’instruction, c’en est la semblance que tu procures à tes élèves, et non point la réalité : lorsqu’en effet avec ton aide ils regorgeront de connaissances sans avoir reçu d’enseignement, ils sembleront être bons à juger de mille choses, b au lieu que la plupart du temps ils sont dénués de tout jugement ; et ils seront en outre insupportables, parce qu’ils seront des semblants d’hommes instruits, au lieu d’être des hommes instruits ! »

Phèdre . — Quelle facilité tu as, Socrate, à composer des histoires égyptiennes, ou de toute autre contrée qu’il pourrait te plaire !

Socrate . — C’était, mon cher, une tradition dans le sanctuaire de Zeus à Dodone, que d’un chêne étaient issues les premières révélations divinatoires. Ainsi donc, pour les gens de ce temps-là, pour eux qui n’étaient pas des savants à votre manière, à vous autres les jeunes, c’était assez, vu leur naïveté, d’écouter le langage d’un chêne ou d’une pierre , pourvu seulement qu’il fût véridique. Mais pour toi, ce qui sans doute importe surtout, c c’est de savoir qui est celui qui parle et quel est son pays : cela ne te suffit pas, en effet, d’examiner si c’est bien comme cela qu’il en est, ou d’une autre façon !

Phèdre . — Tu as eu raison de me donner sur les doigts, et je suis d’avis que, sur la question de l’écriture, il en est comme le dit l’homme de Thèbes.

Socrate . — Conclusion : celui qui se figure que, dans des caractères d’écriture, il aura laissé après lui une connaissance technique, et celui qui, à son tour, la recueille avec l’idée que des caractères d’écriture produiront du certain et du solide, sans doute ont-ils largement, ces gens-là, leur compte de naïveté et méconnaissent-ils en réalité la prédiction d’Ammon : eux qui se figurent qu’un traité écrit est plus d qu’un moyen, pour celui qui sait, de se remémorer les matières que concerne l’écrit !

Phèdre . — Tout à fait juste !

Socrate . — Ce qu’il y a de terrible en effet, je pense, dans l’écriture, c’est aussi, Phèdre, qu’elle ait véritablement tant de ressemblance avec la peinture . Et de fait, les êtres qu’enfante celle-ci font figure d’êtres vivants ; mais, qu’on leur pose quelque question, pleins de dignité ils se taisent ! Il en est de même aussi pour les écrits : on croirait que de la pensée anime ce qu’ils disent ; mais, qu’on leur adresse la parole avec l’intention de s’éclairer sur un de leurs dires, c’est une chose unique qu’ils se contentent de signifier, la même toujours ! Autre chose : quand une fois pour toutes il a été écrit, chaque discours e s’en va rouler de droite et de gauche, indifféremment auprès de ceux qui s’y connaissent et, pareillement, auprès de ceux dont ce n’est point l’affaire, et il ne sait pas quels sont ceux à qui justement il doit ou non s’adresser . Que d’autre part il s’élève à son sujet des voix discordantes et qu’il soit injustement dédaigné, il a toujours besoin de l’assistance de son père : à lui seul, en effet, il n’est capable, ni de se défendre, ni de s’assister lui-même.

Phèdre . — Ton langage est encore on ne peut plus juste !

Socrate . — Qu’est-ce à dire ? 276 Devons-nous envisager, pour un autre discours, frère du précédent et légitime celui-là, dans quelles conditions il a lieu et de combien il surpasse l’autre par la qualité et la puissance de sa sève ?

Phèdre . — Quel est ce discours dont tu parles et dans quelles conditions a-t-il lieu d’après toi ?

Socrate . — C’est celui qui, accompagné de savoir, s’écrit dans l’âme de l’homme qui apprend, celui qui est capable de se défendre lui-même et qui, d’autre part, sait parler aussi bien que se taire devant qui il faut.

Phèdre . — Tu veux dire le discours de celui qui sait, discours vivant et animé, duquel en toute justice on pourrait dire que le discours écrit est un simulacre ?

Socrate . — Hé oui ! absolument. b Et maintenant, dis-moi : le cultivateur intelligent, s’il a des semences dont il se soucie et dont il souhaite qu’elles portent fruit, est-ce que tout de bon il ira, en plein été, les ensemencer dans les jardinets d’Adonis, pour la satisfaction de voir ces jardinets devenus superbes au bout de huit jours ? Ou bien ne serait-ce point pour se divertir, aussi bien qu’à cause de la fête, qu’il procéderait de la sorte, à supposer qu’il lui arrivât de le faire ? Mais plutôt, s’il y en a qui réellement l’intéressent, il mettra à profit l’art de la culture pour les semer dans le terrain approprié, et il se félicitera sans doute si, au bout de huit mois, toutes celles qu’il a semées ont atteint leur terme.

Phèdre . — C’est bien comme cela, Socrate, c qu’il ferait, je crois : dans un cas, pour de bon ; dans l’autre, d’une manière différente et de la façon que tu dis.

Socrate . — Mais l’homme qui possède la science du juste, celle du beau, celle du bien, devrons-nous affirmer qu’il a moins d’intelligence que le cultivateur, par rapport aux semences qui sont proprement les siennes ?

Phèdre . — Pas le moins du monde, c’est certain !

Socrate . — Ainsi, tu vois, ce n’est pas pour de bon qu’il ira écrire sur l’eau ces choses-là au moyen d’encre, usant d’un roseau pour ensemencer avec des discours, qui ne sont pas seulement impuissants à se porter assistance à eux-mêmes par la parole, mais impuissants aussi à enseigner convenablement la vérité !

Phèdre . — Tout au moins ce n’est pas probable.

Socrate . — Non, en effet. Ces jardinets d en caractères d’écriture, ce sera au contraire, selon toute apparence, pour se divertir, et qu’il les ensemencera, et qu’il écrira ; mais quand il lui arrive d’écrire, c’est un trésor de remémorations qu’ainsi il se constitue, et à lui-même en cas qu’il arrive à l’oublieuse vieillesse, et à quiconque suit la même piste . Il prendra son plaisir à voir pousser ces tendres cultures ; d’autres useront d’autres divertissements, se gorgeant de beuveries et de tous les plaisirs encore qui sont frères de ceux-là, pendant que lui, c’est bien probable, il leur préférera ceux dont je parle et qui sont le divertissement de son existence !

Phèdre . — Quelle magnificence, e Socrate, au regard de la bassesse des autres, dans le divertissement que tu dis : celui de l’homme capable de se divertir à la composition littéraire, en imaginant de beaux discours sur la Justice, ainsi que sur les autres objets par toi nommés !

Socrate . — En fait il en est bien ainsi, mon cher Phèdre . Mais il y a beaucoup plus de beauté, je crois, dans une certaine façon de s’appliquer pour de bon à cette fin : c’est quand, par l’usage de l’art dialectique et une fois prise en main l’âme qui y est appropriée, on y plante et sème des discours que le savoir accompagne ; discours qui sont en mesure de se donner assistance à eux-mêmes ainsi qu’à celui qui les a plantés, 277 et qui, au lieu d’être stériles, ont en eux une semence de laquelle, en d’autres naturels, pousseront d’autres discours ; en mesure de procurer toujours, impérissablement, ce même effet et de réaliser en celui qui le possède le plus haut degré de félicité qui soit possible pour un homme !

Phèdre . — Dans ce que tu dis il y a en effet beaucoup plus de beauté encore.

Résumé d’ensemble.

Socrate . — À présent bien sûr, Phèdre, nous voilà désormais capables, une fois l’accord établi sur ces points, de décider pour l’autre.

Phèdre . — Lequel ?

Socrate . — Eh mais ! celui sur lequel nous désirions voir clair et qui nous a amenés où nous en sommes ! C’était de nous livrer à une enquête sur le grief qu’on faisait à Lysias b d’écrire des discours, et aussi, à propos des discours mêmes, sur l’art ou l’absence d’art dans la manière de les écrire. Aussi bien suis-je d’avis que, pour ce qui caractérise la présence ou l’absence d’art, nous avons convenablement fait voir ce qui en est.

Phèdre . — Nous en fûmes d’avis, je ne dis pas non ! Revenons-y pourtant et remémore-moi comment.

Socrate . — Jusqu’à ce qu’on connaisse la vérité de chacune des questions dont on parle ou dont on écrit ; jusqu’à ce qu’on se soit rendu capable de définir toute la chose pour elle-même et qu’on sache en outre, après l’avoir définie, la subdiviser en retour selon ses espèces, en ne s’arrêtant qu’à l’espèce indivisible ; jusqu’à ce qu’ensuite, grâce à une analyse, fondée sur la même méthode, de la nature de l’âme, on découvre c l’espèce qui correspond à chaque nature ; que, de la sorte, on établisse et qu’on organise le discours, en offrant à une âme bigarrée des discours à la fois bigarrés et embrassant tous les modes, ou, au contraire, des discours sans diversité à une âme sans diversité , — non, jusqu’à ce moment il n’y aura pas possibilité que le genre oratoire soit manié avec art dans toute la mesure où il est dans sa nature de l’être, ni en rien pour enseigner, ni en rien pour persuader ; et c’est ce que nous a révélé toute la précédente discussion.

Phèdre . — Mais oui, absolument ! C’est bien à peu près comme cela que la chose nous est apparue.

Socrate . — Et que dire, d’autre part, des conditions où il est beau ou vilain d de prononcer comme d’écrire des discours ? et aussi des circonstances où, en bonne justice, on fera de cela un sujet, ou non, de blâme ? Est-ce qu’on n’a pas mis en lumière dans ce qu’on a dit un peu auparavant… ?

Phèdre . — Et quoi ?

Socrate . — …que, si Lysias ou un autre a jamais écrit ou doive écrire, soit à titre privé, soit comme homme public qui, instituant des lois, écrit ainsi un ouvrage politique, et avec l’idée en outre qu’il y a là-dedans une grande solidité, une grande certitude, — voilà où certes il y a motif de blâme, déclaré ou non , à l’égard de celui qui écrit. C’est que manquer, éveillé ou e bien en songe , de toute notion concernant le juste et l’injuste, le mal et le bien, est chose qui véritablement n’échappe pas au blâme qu’elle mérite, obtiendrait-elle même l’unanime éloge de la tourbe !

Phèdre . — Non, effectivement !

Socrate . — Quant à cet autre, au jugement de qui un discours écrit, quel qu’en soit le sujet, contient nécessairement une large part de divertissement ; pour qui jamais nul discours, usant du vers ou se passant du vers, ne vaut la peine de l’écrire, ou de le réciter à la façon dont les rhapsodes récitent les leurs , s’il ne suppose ni examen préalable ni volonté d’instruire, et que la persuasion en ait été le but ; 278 pour qui, au contraire, les meilleurs de cette espèce constituent en réalité chez l’homme qui sait un moyen de se ressouvenir, tandis que les discours qui sont matière d’enseignement, ceux dont l’objet est d’instruire et qui, en réalité, s’écrivent dans l’âme concernant le juste, le beau, le bien, sont les seuls où il y ait évidence, perfection et qui vaillent notre peine ; pour qui, enfin, de semblables discours doivent être appelés ses enfants à lui, ses fils légitimes en quelque sorte : en premier lieu, celui qu’il porte en lui-même quand l’invention le lui a rendu présent ; ensuite, les rejetons du premier, et ses frères b à la fois, s’il en est qui soient nés chez d’autres hommes, en d’autres âmes à proportion de ce qu’elles valent ; qui au reste des discours dit adieu… cet homme, dis-je, et qui est tel, il y a chance, qu’il soit, Phèdre, ce que toi comme moi nous voudrions être l’un et l’autre !

Phèdre . — Mais oui ! Ton langage répond absolument à ce que, quant à moi, je désire et souhaite.

Socrate . — Ainsi donc, en voilà désormais bien suffisamment du divertissement que nous a donné la question de l’éloquence ! À toi, maintenant, d’aller expliquer à Lysias qu’étant tous les deux descendus jusqu’au ruisseau des Nymphes et jusqu’à leur sanctuaire, nous nous sommes entendu charger de la commission que voici, c pour Lysias et aussi bien pour quiconque compose des discours ; pour Homère également, comme pour tout autre qui aura composé des poésies, soit sans accompagnement musical , soit pour être chantées ; troisièmement enfin, pour Solon et pour quiconque, dans l’ordre de l’éloquence politique, a écrit des ouvrages en leur donnant le nom de lois : « Si c’est avec la connaissance de ce qui constitue le vrai, que tel de vous a composé ces écrits ; en mesure aussi de leur porter assistance, au moment d’en venir aux preuves relatives à la question que concerne son écrit ; capable enfin par sa parole de mettre lui-même en évidence le peu que sont ses écrits — non, ce n’est aucune des dénominations en usage ici-bas qu’on emploiera pour l’homme qui est de cette sorte, mais d celle de l’objet supérieur auquel il s’est appliqué ! »

Phèdre . — Et quelles sont donc les dénominations dont tu le lotis ?

Socrate . — L’appeler un sage , à mon avis personnel c’est excessif, Phèdre, et cela ne sied qu’à la divinité. Mais l’appeler un ami de la sagesse, un philosophe , ou bien de quelque nom analogue, cela lui conviendrait davantage et, en même temps, serait mieux dans le ton.

Phèdre . — Et ce ne serait, ma foi, pas du tout déplacé !

Socrate . — Mais en revanche, est-ce que celui qui ne possède rien de plus précieux que ce qu’il a composé ou écrit, passant des heures à le retourner sens dessus dessous, à coller des morceaux les uns aux autres ou à en retrancher, est-ce que e sans doute tu n’auras pas le droit de le saluer des noms de poète, de faiseur de discours ou d’auteur de textes de loi ?

Phèdre . — Bien sûr !

Socrate . — Eh bien ! c’est cela que tu dois expliquer à ton camarade !

Isocrate.

Phèdre . — Et toi ? comment t’y prendras-tu ? Pas davantage, en effet, ton camarade à toi, on ne doit non plus le négliger !

Socrate . — Qui est-ce ?

Phèdre . — Le bel Isocrate : à lui, Socrate, quel message porteras-tu ? Comment allons-nous le caractériser ?

Socrate . — Isocrate est encore jeune, Phèdre : ce que pourtant j’augure 279 de lui, je veux bien te le dire.

Phèdre . — Qu’est-ce donc ?

Socrate . — M’est avis que, en ce qui touche les dons de nature, il a trop de supériorité pour qu’il y ait lieu à un parallèle avec l’éloquence de Lysias, et, en outre, que son tempérament moral a plus de noblesse. Aussi ne serait-ce point du tout merveille qu’avec le progrès de l’âge, et dans le genre même d’éloquence auquel à présent il s’emploie, il ne surpassât, plus que si c’étaient des enfants, quiconque s’est jamais attaqué à l’éloquence, et en outre, si cela ne devait pas lui suffire, qu’il ne fût d’autre part conduit à de plus grandes choses par un plus divin élan : c’est que la nature, mon cher, a mis en b la pensée de cet homme-là je ne sais quelle philosophie ! Voilà donc le message que moi, au nom des divinités de ces lieux, je porte à Isocrate comme à mon bien-aimé. Pour toi, ce sont nos propos passés que, comme à ton bien-aimé, tu rapporteras à Lysias !

Phèdre . — Entendu ! Sur ce, en marche, puisqu’aussi bien la grosse chaleur s’est apaisée.

Épilogue. La prière du Sage.

Socrate . — Ne sied-il pas qu’avant de se mettre en route on adresse une prière aux divinités de ces lieux ?

Phèdre . — Bien sûr !

Socrate . — « Ô mon cher Pan et vous autres, toutes tant que vous êtes, Divinités d’ici, accordez-moi d’acquérir la beauté intérieure, et, pour les choses extérieures, faites que toutes celles qui m’appartiennent aient de l’amitié pour celles du dedans ! c Puissé-je aussi me persuader de la richesse du Sage ! Et puisse être ma fortune juste de la grandeur qu’il faut, pour que le seul capable de l’ emporter et de l’ emmener , ce soit l’homme tempérant ! » Avons-nous, Phèdre, quelque autre demande encore à faire ? Quant à moi, c’est vrai, j’ai fait à mes souhaits bonne mesure !

Phèdre . — Associe-moi, moi aussi, à tes souhaits ! Entre amis tout est commun .

Socrate . — En marche !

NOTICE

I LE PHÈDRE

Le Banquet et le Phèdre.

Entre le Banquet et le Phèdre la relation est une de celles qui nous sont le plus familières : dans tous les deux en effet il est parlé de l’amour et ce sont eux qu’on utilise pour définir la conception que s’en fait Platon. Toutefois, ainsi comprise, la relation n’est peut-être qu’extérieure et superficielle. Sans doute n’est-il pas faux de dire que l’amour est le sujet du Banquet ; mais c’est une question, comme on le verra ( section III ), de savoir s’il en est pareillement du Phèdre . Bien plus, même à propos du premier, on avait pu se demander ( Notice p. xcii , n. 1 ) s’il ne s’y cachait pas une autre intention, celle d’opposer, sur ce thème, le point de vue de la Philosophie à celui des Sophistes et des Rhéteurs. Cette intention se dévoile et prend corps dans le second dialogue, où décidément le problème de l’amour semble bien n’être pour Platon qu’une occasion de dire comment il conçoit la culture et l’enseignement, d’une façon qui contraste vivement avec l’idée qu’on s’en faisait dans les écoles de rhétorique. Il en résulte d’ailleurs, ainsi qu’on essaiera de le montrer plus tard ( Notice, p. cxxxv sqq. ), un approfondissement et un élargissement de la conception même de l’amour par la nécessité, ouvertement reconnue, d’y introduire une théorie de l’âme. Il est possible aussi que, dans le Banquet , cette nécessité fût déjà entrevue, si vraiment la connaissance de l’âme humaine est, comme je l’ai pensé ( p. 92, n. 1 et Notice, p. vii ), la condition qui permettrait au même homme d’exceller également dans l’art tragique et l’art comique. En tout cas ce qui, d’après le Phèdre , fait l’infirmité de l’art de la parole, en général et tel qu’il est présentement constitué, c’est justement l’ignorance où il est du rapport de ses moyens d’action avec la nature vraie des âmes humaines.

Authenticité et date de la composition.

L’authenticité du Phèdre n’a pas plus besoin d’être discutée que celle du Banquet . Elle est garantie, d’abord par plusieurs références aristotéliciennes, soit avec le titre seul, soit avec le nom seul de Platon , ensuite par la tradition unanime de l’Antiquité. La question délicate, c’est de savoir à quelle époque Platon l’a écrit. Il y a dans ce dialogue une telle allégresse de vie, une si grande fraîcheur de jeunesse qu’on a pendant longtemps ajouté foi à une allégation rapportée par quelques écrivains anciens d’époque tardive , que le Phèdre serait le premier ouvrage de Platon, antérieur même, disent certains, à la mort de Socrate et datant de sa vingt-cinquième année environ. Cette opinion, à la vérité, avait rencontré des adversaires ; mais ce sont les travaux des Stylisticiens qui l’ont le plus fortement ébranlée. On ne peut dire cependant qu’ils lui aient porté le coup de grâce et qu’il y ait rien d’entièrement décisif dans les résultats auxquels a conduit la comparaison de la langue du Phèdre avec celle de dialogues que leur parenté stylistique avec les Lois a fait reconnaître eux-mêmes comme tardifs : une statistique brutale des particularités verbales risque en effet de méconnaître les altérations apportées dans la prose du second discours de Socrate par le seul parti-pris poétique qui le domine d’un bout à l’autre. Encore moins déterminantes pour renoncer à voir dans le Phèdre une œuvre de jeunesse seraient d’ailleurs les raisons tirées des rapports personnels entre Platon et Isocrate : on verra plus tard combien elles sont fragiles ( p. clxxii , sqq. ). Une discussion sur ce point entraînerait donc fort loin : aussi me contenterai-je de quelques indications sur la position que me semble avoir le Phèdre dans l’œuvre de Platon. Tout compte fait, la prétendue objectivité sur des matières historiquement si obscures n’est, je crois, qu’une chimère : aux vraisemblances qu’on a pu obtenir s’en opposent d’autres, et l’attirail de dates dont chacun étaie sa conviction est un trompe-l’œil. Aussi m’appuierai-je uniquement sur l’analyse interne et sur des considérations relatives au contenu : subjectivité pour subjectivité, celle-ci se reconnaît au moins pour telle.

En premier lieu, je crois le Phèdre postérieur au Banquet . Si c’était l’inverse, on comprendrait mal que, dans un dialogue spécialement consacré à l’amour, Platon en eût dépouillé la théorie de développements qui, sans la modifier, lui donnent cependant toute sa portée. D’autre part, à supposer que Platon eût déjà écrit cet entretien de Socrate avec Phèdre sur l’amour et à propos d’un Érôticos de Lysias, aurait-il présenté dans le Banquet comme il l’a fait ( 177 a sqq. ) les plaintes de Phèdre sur la négligence des auteurs à l’égard d’un tel sujet ? On pensera bien plutôt que, en donnant ici pour interlocuteur à Socrate Phèdre, et non pas un autre, il s’est souvenu des plaintes dont il s’agit : il y aurait donc là un renvoi implicite au Banquet . Il y en a d’ailleurs d’autres et qui sont plus manifestes : Phèdre est celui des hommes de son temps, exception faite pour Simmias le Thébain, qui a fait se produire le plus de discours ( 242 ab ) et, à ce titre, il mérite d’être appelé « le père de beaux enfants » ( 261 a ) . Enfin nombre de passages du Phèdre ne prennent, je crois, tout leur sens que si on les rapproche du Banquet .

Traduction par IA · Original