Traduction humaine · Traduction de Léon Robin (†1947) · Source: Wikisource · Domaine public
son immortalité ;
« Or voici d’où part cette démonstration : toute âme est immortelle. Ce qui en effet se meut soi-même est immortel, au lieu que, pour ce qui, moteur d’autre chose, est mû aussi par autre chose, la cessation de son mouvement est la cessation de son existence. Il n’y a dès lors que ce qui se meut soi-même qui, du fait qu’il ne se délaisse pas soi-même, ne finit jamais d’être en mouvement ; mais en outre il est, pour tout ce qui encore est mû, une source et un principe d de mouvement. Or un principe est chose inengendrée ; car c’est à partir d’un principe que, nécessairement, vient à l’existence tout ce qui commence d’exister, au lieu que lui-même, nécessairement, il ne provient de rien ; si en effet il commençait d’être à partir de quelque chose, il n’y aurait pas commencement d’existence à partir d’un principe . D’autre part, puisqu’il est chose inengendrée, l’incorruptibilité aussi lui appartient nécessairement ; il est évident en effet que, une fois le principe anéanti, ni jamais il ne commencera lui-même d’être à partir de quelque chose, ni autre chose à partir de lui, s’il est vrai que c’est à partir d’un principe que toutes choses doivent commencer d’exister. Concluons donc : ce qui est principe de mouvement, c’est ce qui se meut soi-même ; or cela, il n’est possible, ni qu’il s’anéantisse, ni qu’il commence d’exister : autrement, le ciel entier, la e génération entière venant à s’affaisser , tout cela s’arrêterait et jamais ne trouverait à nouveau, une fois mis en mouvement, un point de départ pour son existence. Maintenant qu’a été rendue évidente l’immortalité de ce qui est mû par soi-même, on ne se fera pas scrupule d’affirmer que c’est là l’essence de l’âme, que sa notion est cette notion même. Tout corps en effet qui reçoit du dehors son mouvement est un corps inanimé ; est au contraire un corps animé, celui pour qui c’est du dedans et qui en tient de lui-même le principe, attendu que c’est en cela que consiste la nature de l’âme. Mais, si c’est bien ainsi qu’il en est, si ce qui se meut soi-même n’est pas autre chose que 246 l’âme, alors nécessairement l’âme devra être à la fois inengendrée et immortelle.
Sa nature : le mythe de l’attelage ailé.
« Aussi bien, voilà qui suffit sur la question de son immortalité. Quant à ce qui est de sa nature, voici ce qu’il en faut dire : la caractériser, c’est l’affaire d’une exposition entièrement, absolument divine et fort étendue ; mais en donner une image, l’affaire d’un exposé humain et de moindres proportions ; en conséquence, c’est ainsi que nous devons parler. Cette image donc est celle de je ne sais quelle force active naturelle, qui unit un attelage et un cocher, soutenus par des ailes. Cela étant, les Dieux ont des chevaux, des cochers qui, tous, sont eux-mêmes bons, composés de bons éléments, tandis que, pour le reste des êtres, b il y a du mélange. Pour nous, c’est, premièrement, d’un attelage apparié que le conducteur est cocher ; ensuite, des deux chevaux, l’attelage en a un qui est beau, bon et formé de tels éléments, tandis que la composition de l’autre est contraire, et contraire sa nature. Il s’ensuit que, dans notre cas, c’est nécessairement un métier difficile et ingrat que celui de cocher ! D’où vient donc, ceci posé, que mortel aussi bien qu’ immortel soient des dénominations du vivant ? Voilà ce qu’on doit tâcher d’expliquer. C’est toujours une âme qui a charge de tout ce qui est dépourvu d’âme ; mais, en circulant dans la totalité de l’univers, elle y revêt çà et là des formes différentes. C’est ainsi que, lorsqu’elle est parfaite c et ailée, elle chemine dans les hauteurs et administre le monde entier ; quand au contraire elle a perdu ses ailes, elle est entraînée jusqu’à ce qu’elle se soit saisie de quelque chose de solide ; elle y établit sa résidence, elle prend un corps de terre et qui paraît être l’auteur de son propre mouvement à cause de la force qui appartient à l’âme : ce qu’on a appelé un vivant, c’est cet ensemble d’une âme et d’un corps solidement ajusté, et il a reçu la dénomination de mortel . Quant à celle d’ immortel , il n’est rien qui permette d’en rendre raison d’une façon raisonnée ; mais nous nous forgeons, sans en avoir ni expérience ni suffisante intellection, une idée du dieu : un vivant immortel d qui possède une âme, qui possède aussi un corps, mais tous deux naturellement unis pour une éternelle durée. Là-dessus cependant, qu’il en soit en somme et qu’on en parle ainsi qu’il plaît à la Divinité ; et maintenant passons à la raison qui fait tomber les ailes, qui les fait se détacher de l’âme. Or, voici quelle peut être cette raison.
La procession céleste des âmes.
« Il est de la nature de l’aile d’être apte à mener vers le haut ce qui est pesant, en l’élevant du côté où habite la race des Dieux, et ainsi c’est elle qui, entre les choses qui ont rapport au corps, a eu, le plus largement qui se puisse, part au divin. Or le divin, c’est ce qui est beau, savant, bon, avec e tout ce qui est du même ordre ; rien certainement ne contribue davantage à nourrir, à développer l’appareil ailé de l’âme ; au lieu que le laid, le mauvais, tout ce qui contraste avec les précédentes qualités, le dégrade et le ruine à fond. Or donc celui qui dans le ciel est le grand chef de file, Zeus, lançant son char ailé, s’avance le premier, ordonnant toutes choses en détail et y pourvoyant. Il est suivi par une armée de Dieux et de Démons, qui est ordonnée en onze sections ; 247 Hestia en effet reste à la maison des Dieux, toute seule. Quant aux autres, tous ceux qui, dans ce nombre de douze , ont obtenu rang de dieu conducteur sont chefs de file à leur rang, au rang qui a été assigné à chacun. Dans ces conditions, ils sont nombreux et béatifiques, les spectacles qu’offrent les évolutions dont le ciel est le domaine et qu’accomplit circulairement l’heureuse race des Dieux : chacun d’eux fait la tâche qui est la sienne ; le suit qui, toutes les fois, en a et la volonté et le pouvoir, car la place de l’Envie est en dehors du chœur des Dieux ! Or, aussi souvent qu’ils se rendent au repas et vont prendre part au banquet, ils montent b les escarpements qui mènent au sommet de la voûte qui surplombe le ciel : pour les attelages qui portent les Dieux, comme la façon dont ils sont équilibrés les rend faciles à conduire, la montée est aisée. Mais, pour les autres, elle se fait à grand peine : celui des chevaux en effet chez qui il y a de la rétiveté appuie pesamment ; il tire vers la terre son cocher, alourdissant la main de celui qui n’aura pas eu l’art de le dresser. C’est là, sache-le, que l’âme est en face de l’épreuve et de la joute suprêmes ! Les âmes en effet qu’on nomme immortelles, une fois qu’elles sont au sommet, s’avancent au dehors, se dressant alors sur le dos de la voûte céleste, et, ainsi dressées, sa révolution circulaire les emporte tandis qu’elles contemplent les réalités qui sont en dehors c du ciel.
Le lieu supracéleste.
« À l’honneur de ce lieu supracéleste nul poète parmi ceux d’ici-bas n’a encore chanté d’hymne, et jamais ne chantera d’hymne, qui y soit proportionné. Or, voici ce qui en est ; car, si vraiment il est un cas où l’on doive avoir le courage de dire la vérité, c’est surtout quand on parle sur la Vérité ! Eh bien ! donc, la réalité qui réellement est sans couleur, sans figure, intangible ; celle qui ne peut être contemplée que par le pilote de l’âme, par l’intellect ; celle qui est le patrimoine du vrai savoir, c’est elle qui occupe d ce lieu . Il s’ensuit que la pensée d’un Dieu, en tant qu’elle se nourrit d’intellection et de savoir sans mélange, et, de même, la pensée de toute âme qui se soucie de recevoir l’aliment qui lui convient, lorsqu’avec le temps elle a fini par apercevoir la réalité, elle en éprouve du bien-être, et la contemplation des réalités véritables est pour elle une nourriture bienfaisante, jusqu’au moment où la révolution circulaire la ramène au même point. Or, tandis qu’elle accomplit ce tour, elle a sous les yeux la Justice en elle-même, sous les yeux la Sagesse ; elle a sous les yeux un savoir qui n’est pas celui auquel est lié le devenir, qui n’est pas non plus celui qui se diversifie avec la diversité des objets auxquels il s’applique et auxquels, e dans notre présente existence, nous donnons le nom d’êtres, mais le Savoir qui s’applique à ce qui est réellement une réalité . Après qu’elle a, de la même façon, contemplé les autres choses qui réellement sont des réalités, après qu’elle en a fait son régal, de nouveau elle s’enfonce dans l’intérieur du ciel et revient à son logis. Une fois qu’elle y est rendue, son cocher installe les chevaux devant la mangeoire, il y jette pour leur pâture l’ambroisie, et, après l’ambroisie, il leur donne à boire le nectar.
« Voilà pour l’existence des dieux ; passons aux autres âmes. 248 Celle-ci fait de son mieux pour suivre les Dieux ; elle élève vers le lieu qui est en dehors du ciel la tête de son cocher ; entraînée dans la révolution circulaire, elle est à grand peine capable, dans l’embarras que ses chevaux lui causent, de porter les yeux sur les réalités. Cette autre tantôt lève, tantôt enfonce sa tête et, ne maîtrisant pas ses chevaux, elle voit les unes et non les autres. Quant au reste des âmes, comme elles aspirent toutes à monter, elles prennent bien la suite ; mais c’est peine perdue : elles sombrent dans le remous qui les entraîne, se piétinant et se bousculant entre elles, b chacune s’efforçant de se placer en avant d’une autre. C’est donc le tumulte, la lutte, les sueurs, tout cela à son comble, et, comme de juste, l’occasion pour beaucoup d’âmes, du fait de l’impéritie des cochers, d’être estropiées ; pour beaucoup d’entre elles, d’avoir beaucoup de leur plumage froissé ! Toutes enfin, accablées de fatigue, s’éloignent sans avoir été initiées à la contemplation de la réalité, et, une fois éloignées, c’est l’Opinion qui fait leur nourriture. Oui, ce qui est le mobile d’un si grand effort pour apercevoir où est la Plaine de Vérité, c’est justement que la pâture convenant à ce qu’il y a dans l’âme de meilleur se tire du pré qui s’y trouve, et que c’est c là ce dont se nourrit la nature de ce plumage qui donne à l’âme sa légèreté.
Eschatologie
« Et maintenant voici ce qu’a décrété Adrastée . Toute âme qui, en faisant partie du cortège d’un Dieu, a eu quelque vision des réalités véritables, est jusqu’à la révolution suivante exempte d’épreuve, et, si toujours elle est capable de réaliser cette condition, à toujours elle est exempte de dommage ; quand au contraire, faute d’avoir été capable de suivre docilement, elle ne voit point ; quand, par l’effet de quelque disgrâce, comblée d’oubli et de perversion, elle s’est alourdie ; que, s’étant ainsi alourdie, elle a enfin perdu son plumage et gît sur la terre, c’est alors une loi qu’elle d n’aille s’implanter en aucune sorte de bête dès la première génération ; mais que celle qui aura eu la plus copieuse vision aille s’implanter dans la semence d’un homme appelé à devenir ami du savoir ou ami de la beauté, ou bien d’un homme qui a de la culture et qui est instruit en matière d’amour ; que, pour celle du second rang, ce soit dans la semence d’un roi qui obéit à la loi, ou bien guerrier et habile à commander ; que celle du troisième rang vienne animer un politique, à moins que ce ne soit un bon intendant ou un financier ; celle du quatrième, un homme qui aime la fatigue des exercices physiques, ou bien encore qui s’emploiera à guérir le corps ; la cinquième aura droit à une existence de devin ou consacrée à quelque forme d’initiation ; à la sixième e correspondra le faiseur de poésies ou tout autre parmi ceux qui s’occupent d’imiter ; à la septième, l’artisan ou le cultivateur ; à la huitième, le professionnel de la sophistique ou de l’art de flatter le peuple ; à la neuvième, l’homme tyrannique.
« Et maintenant, admettons que, dans l’ensemble de ces hommes, il y en ait un qui ait mené une vie juste : il reçoit en partage un meilleur lot, et un pire si c’est une vie d’injustice. C’est que le même point d’où chaque âme est venue n’est pour elle celui du retour qu’après dix mille ans : ce n’est pas avant tout ce temps que l’âme en effet reçoit des ailes, 249 exception faite pour celle de l’homme qui a été un loyal ami du savoir ou qui a aimé les jeunes garçons d’un amour philosophique. De fait, ces âmes-là, à la troisième révolution millénaire et dans le cas où, trois fois de suite, elles ont choisi ce genre de vie, s’étant de la sorte donné des ailes, à la trois-millième année elles s’éloignent ! Quant aux autres, une fois qu’elles ont terminé leur première existence, elles sont soumises à un jugement, et, après qu’elles ont été jugées, les unes s’en vont aux maisons de justice qui sont sous terre et y paient leur juste peine, tandis que celles que l’arrêt de justice a fait monter, légères, jusqu’à tel ou tel endroit du ciel, celles-là mènent une vie qui récompense la vie qu’elles b ont vécue sous une forme humaine. Or, à la millième année, pour celles-ci comme pour celles-là, le moment est venu de tirer au sort et, à la fois, de choisir leur deuxième existence, le choix de cette existence dépendant de la volonté de chacune. C’est à ce moment qu’en une existence de bête vient passer une âme d’homme , tout comme, d’une existence de bête, revient à la condition humaine celui qui fut une fois homme : il n’y aura pas en effet, pour l’âme qui jamais n’eut une vision de la Vérité, de passage à cette forme qui est la nôtre.
L’Idée et la réminiscence ; le délire d’amour.
« La cause en est qu’une intelligence d’homme doit s’exercer selon ce qu’on appelle Idée , en allant d’une multiplicité de sensations c vers une unité, dont l’assemblage est acte de réflexion . Or cet acte consiste en un ressouvenir des objets que jadis notre âme a vus, lorsqu’elle s’associait à la promenade d’un dieu, lorsqu’elle regardait de haut tout ce à quoi dans notre présente existence nous attribuons la réalité et qu’elle levait la tête vers ce qui est réellement réel. Aussi est-il juste assurément que, seule, la pensée du philosophe soit ailée : c’est que les grands objets, auxquels constamment par le souvenir elle s’applique dans la mesure de ses forces, sont justement ceux auxquels, parce qu’il s’y applique, un dieu doit sa divinité ! Eh bien ! c’est en usant droitement de pareils moyens de souvenance qu’un homme, dont l’initiation à de parfaits mystères est toujours parfaite, est seul à devenir réellement parfait. Mais, comme il s’écarte d des objets où tend le zèle des hommes et qu’il s’attache à ce qui est divin, la foule lui remontre qu’il a la tête à l’envers, alors qu’il est possédé d’un dieu ; mais la foule ne s’en rend pas compte !
« Or donc, voici où en arrive tout le développement concernant la quatrième forme du délire — oui, du délire : quand, à la vue de la beauté d’ici-bas, au ressouvenir de celle qui est véritable, on prend des ailes, de nouveau ailé impatient aussi de s’envoler mais impuissant à le faire, portant vers le haut son regard à la manière de l’oiseau , mais négligeant les choses d’en-bas, on a ce qu’il faut pour se faire taxer d’être atteint de délire… e La conclusion, c’est que, entre toutes les formes de possession divine, celle-là se révèle être la meilleure, en même temps que faite des meilleurs éléments, aussi bien pour celui qui en est le sujet que pour celui qui y est associé ; et, en outre, que la présence de ce délire chez qui aime les beaux garçons fait dire de lui qu’il est fou d’amour ! Toute âme d’homme en effet a par nature, ainsi que je l’ai dit, contemplé les réalités : autrement, elle ne serait pas venue dans le vivant dont je parle. 250 Mais trouver dans les choses de ce monde-ci le moyen de se ressouvenir de celles-là n’est pas aisé pour toute âme, ni pour toutes celles qui alors n’ont eu qu’une brève vision des choses de là-bas, ni pour celles qui, une fois tombées en ce lieu-ci, ont été assez malchanceuses pour se laisser tourner à l’injustice par on ne sait quelles fréquentations et pour y trouver l’oubli des augustes objets dont en ce temps-là elles ont eu la vision ; il n’en reste donc qu’un petit nombre auxquelles appartienne en suffisance le don du souvenir. Mais, quand il arrive à celles-ci d’apercevoir une imitation des choses de là-bas, elles sont hors d’elles-mêmes et ne se possèdent plus ! Quant à la nature de ce qu’elles éprouvent, elles ne s’en rendent pas compte, faute de pouvoir s’analyser comme il faut.
Le privilège de la Beauté.
« b Ce qu’il y a de sûr, c’est que Justice, Sagesse, tout ce qu’il y a de précieux encore pour des âmes, ne possèdent aucune luminosité dans les images de ce monde-ci : à grand peine, au contraire, de troubles instruments permettent-ils, et même à un petit nombre de gens, de recourir aux représentations de ces objets pour contempler en elles les traits de famille que ces représentations ont gardés. La Beauté, elle, était resplendissante à voir, en ce temps où, unis à un chœur fortuné, ces gens-là avaient en spectacle la béatifique vision, nous à la suite de Zeus et dans son cortège, d’autres dans celui d’un autre dieu ; ce temps où cela était sous leurs yeux ; où ils s’initiaient à celle des initiations dont il y a justice à dire qu’elle atteint la suprême béatitude ; c mystère que nous célébrions dans l’intégrité de notre vraie nature et exempts de tous les maux qui nous attendaient dans le cours ultérieur du temps ; intégrité, simplicité, immobilité, félicité appartenant à leur tour aux apparitions que l’initiation a fini par dévoiler à nos regards au sein d’une pure et éclatante lumière , parce que nous étions purs et que nous ne portions pas la marque de ce sépulcre que, sous le nom de corps, nous promenons actuellement avec nous , attachés à lui de la même façon que l’est l’huître à sa coquille !… Trêve au souvenir ! C’est assez de cet hommage : en nous donnant regret de ce passé, voici qu’à présent il nous a fait trop longuement parler ! Or c’est de la Beauté qu’il s’agissait. Dans sa réalité, disions-nous, d elle resplendissait parmi les réalités dont il était question. Depuis notre venue en ces régions, c’est elle encore sur qui nous avons eu prise au moyen de celui qui est le plus clair des sens que nous possédons, elle-même brillante d’une supérieure clarté. De fait, la vision est la plus aiguë des perceptions qui nous viennent par l’intermédiaire du corps ; mais la Pensée, elle ne la voit point ! Quelles inimaginables amours ne nous donnerait pas celle-ci , si pareillement elle donnait d’elle-même quelque claire image qui parviendrait à la vue, et ainsi des autres réalités, toutes aimables, autant qu’elles sont ! Mais non : seule la Beauté a obtenu ce lot de pouvoir être ce qui est le plus en évidence et ce dont le charme est le plus aimable.
« À la vérité, celui e qui n’est pas fraîchement initié ou bien qui s’est laissé corrompre n’est point vif, d’ici, à se porter là-bas, vers la Beauté en soi, quand il contemple ce à quoi, en ce monde-ci, est appliqué son nom . Aussi n’est-ce point avec vénération qu’il tourne dans cette direction ses regards ; mais au contraire, s’abandonnant au plaisir, il agit en bête à quatre pattes, il se met en ce devoir de saillir et d’engrosser, et, se familiarisant avec la démesure, il ne craint pas, 251 il n’a pas honte non plus, de poursuivre un plaisir contre nature. Quant à celui au contraire qui vient d’être initié, celui pour qui l’abondant objet de ses contemplations, ce furent les réalités de jadis, celui-là, quand il voit un visage d’un aspect divin, imitation réussie de la Beauté, ou quelque corps pareillement bien fait, il éprouve d’abord un frisson, et quelque chose l’envahit sourdement de ses effrois de jadis. Puis le voici qui tourne ses regards dans la direction du bel objet ; il le vénère à l’égal d’un dieu ; s’il ne craignait même de passer pour être au comble du délire, il offrirait, comme à une sainte image et à un dieu, des sacrifices au bien-aimé ! Or, au moment où il voit, se fait en lui le changement qu’amène le frisson : b une chaleur inaccoutumée. C’est que, une fois reçue par la voie des yeux l’émanation de la beauté, il s’échauffe, et l’émanation donne de la vitalité au plumage ; l’échauffement, de son côté, fait fondre ce qui, concernant l’expansion de cette vitalité, s’était depuis longtemps fermé sous l’action d’un durcissement et l’empêchait de germer. Mais l’afflux de l’aliment produit un gonflement, un élan de croissance dans la tige des plumes à partir de la racine, dans tout le dedans de la forme de l’âme. L’âme en effet, au temps jadis, était tout entière emplumée ; la voilà donc, en celui-ci, dans une ébullition générale et toute palpitante ; c ses impressions sont exactement ce que sont, dans le cas de la dentition, les impressions de ceux qui font leurs dents, quand ils sont tout juste en train de les percer : une démangeaison, un agacement , c’est identiquement ce qu’éprouve en vérité l’âme de celui chez qui commencent à pousser les plumes ; elle est à la fois en ébullition, agacée, chatouillée dans le temps où elle fait ses ailes.
« Or donc, le voilà qui regarde dans la direction de la beauté du jeune garçon. De là provient un flot de particules, et c’est précisément pour cette raison que ce flot est appelé la vague de désir . Une fois que l’âme l’a reçu, sa vitalité est stimulée, elle s’échauffe ; alors elle se repose de sa souffrance, d elle est dans la joie. Qu’elle vienne au contraire à en être isolée et qu’ainsi elle se flétrisse, alors les embouchures des pertuis par où la plume se fait sa route se sèchent toutes ensemble et, s’étant fermées, interceptent le germe de la plume. Mais celui-ci, ayant été, en commun avec la vague de désir, intercepté dans l’intérieur de l’âme, saute à la façon d’un pouls qui bat fort ; il vient gratter dans les pertuis, chaque germe à chaque pertuis ; si bien que, tout entière encerclée de piqûres, l’âme bondit follement sous la douleur, tandis que le souvenir qu’elle a du bel objet la met en revanche dans la joie. Le mélange de ces deux sentiments fait qu’elle se tourmente de ce qu’il y a de déroutant dans son état, e et aussi qu’elle enrage de ne pouvoir en sortir ; dans le délire où elle est, elle ne peut, ni dormir la nuit, ni pendant le jour demeurer en place ; mais elle court, pleine de convoitise, aux lieux où, pense-t-elle, elle pourra voir celui qui possède la beauté. Or, quand elle l’a vu, qu’elle a fait dériver vers elle la vague de désir, elle commence alors à dégager ce qui auparavant était obstrué : elle a repris son souffle, pour elle c’en est fini des piqûres ainsi que du douloureux travail, et c’est en quoi aussi elle cueille pour l’instant le plaisir le plus délicieux. 252 Voilà certes une condition de laquelle elle n’accepte pas volontiers d’être éloignée, et il n’y a non plus personne dont elle fasse plus de cas que du bel objet : mères, frères, camarades, tout cela est au contraire oublié ; la perte des biens, fruit de son incurie, ne compte à ses yeux pour rien ; les bons usages et les belles manières, dont jusqu’alors elle faisait sa parure, sont englobés par elle dans un même dédain ; elle est prête à l’esclavage, elle est prête à dormir où on lui donnera permission, au plus près de ce qu’elle convoite ! C’est que, non contente de vénérer l’être qui possède la beauté, en lui seul elle a trouvé un médecin des peines les plus grandes . Eh bien ! b cet état-là, mon beau gars, toi à qui je m’adresse, les hommes, il est vrai, le nomment amour , mais si je te dis comment l’appellent les dieux, ta jeunesse sans doute ne fera qu’en rire ! On cite (certains Homérides, je crois bien, qui les tirent de leurs réserves) deux vers en l’honneur d’Amour, dont le second en prend tout à fait à son aise et n’est pas d’une prosodie très régulière. Or voici ce qu’ils chantent : Amour-qui-vole est, à vrai dire, son nom pour les mortels ; — mais, pour les immortels, c’est l’Emplumé, à cause de son pouvoir c de faire pousser des plumes . Permis, bien entendu, de croire à cela, permis aussi le contraire ! Toujours est-il que, pour ce qui concerne la cause et l’effet, c’est précisément ce qui en est dans le cas des amants.
Chaque âme imite le dieu dont elle a suivi le cortège.
« Poursuivons : celui qui s’est fait prendre, s’il est de ceux qui ont fait cortège à Zeus, est capable de porter, avec une plus solide assiette, le fardeau du dieu qui tire son nom de son emplumage. Quant à ceux qui furent les servants d’Arès et ont accompagné sa révolution, quand Amour s’empare d’eux et qu’ils pensent avoir été injustement traités par leur bien-aimé, ils sont portés au meurtre et prêts à se sacrifier eux-mêmes en même temps que leurs mignons. d Et de même, en rapport avec chacun des Dieux dont chacun fut le choreute, c’est à honorer ce dieu-là, à l’imiter le plus complètement possible, que se passe la vie : tant qu’il n’y a pas eu contamination et que l’existence vécue est celle de la première génération ici-bas, c’est encore selon cette manière d’être qu’on se comporte dans les relations avec les bien-aimés comme à l’égard des hommes en général. Ainsi donc, pour ce qui est de l’amour des beaux garçons, chacun fait son choix de la manière voulue et, l’objet de ce choix représentant pour lui la divinité même, c’est comme une sorte d’image sainte qu’il se fabrique et qu’il orne, dans l’intention de l’honorer et de lui rendre un culte secret ! Ceux-là e donc, dis-je, qui dépendent de Zeus cherchent que de Zeus soit l’âme de celui qui sera aimé par eux : ils examinent en conséquence si, de sa nature, il est philosophe et apte à conduire, et quand, l’ayant découvert, ils se mettent à l’aimer, ils font tout pour qu’en réalité il soit tel . Par suite, si c’est là un genre d’occupation dans lequel auparavant ils ne se sont pas engagés, à présent qu’ils y ont mis la main, ils s’instruisent à la source où ils en auront quelque possibilité ; par eux-mêmes aussi, ils poursuivent cette recherche. Or, quand ils tiennent la piste, leur effort pour découvrir, par leurs moyens personnels, la nature de leur propre Dieu 253 est couronné de succès, parce que c’est pour eux une intense nécessité de regarder dans la direction de ce Dieu. Lorsqu’enfin ils l’atteignent par le souvenir et que le Dieu dont il s’agit les possède, c’est à lui qu’ils empruntent leurs façons habituelles et l’occupation de leur activité, pour autant qu’il est possible à l’homme de participer à la divinité. Bien entendu, ce résultat, c’est au bien-aimé qu’ils le rapportent, et ils l’en chérissent encore davantage ; ont-ils même puisé à la source de Zeus, pareils aux Bacchantes ils reversent ce qu’ils y ont pris sur l’âme du bien-aimé, le rendant ainsi le plus complètement possible semblable au Dieu qui est le leur ! Tous ceux qui, d’autre part, ont suivi dans b le cortège d’Hèra cherchent un aimé de type royal, et, quand ils l’ont trouvé, en tout ils procèdent à son égard de la même façon. Ceux qui relèvent d’Apollon ainsi que de chacun des Dieux, réglant leur marche sur la sienne, cherchent que leur propre mignon ait un naturel assorti. Et, quand ils ont acquis ce résultat en imitant eux-mêmes leur Dieu tout comme en conseillant leurs bienaimés et en les disciplinant, ils les amènent à rapporter à ce Dieu l’emploi qu’ils font de leur activité ainsi que leur aspect extérieur. Cela dépend de la capacité de chacun : de leur part il n’y a point d’envie, pas de mesquine malveillance à l’égard de leurs mignons ; tout au contraire, c’est à leur ressembler à eux-mêmes et, totalement, de tout point, à tel c Dieu qu’ils honorent, c’est à cela qu’ils s’efforcent le plus possible de les amener, c’est pour cela qu’ils se conduisent comme ils font. Concluons : les aspirations de tout amant véritable et son initiation, à condition du moins qu’il prenne, pour réaliser ce à quoi il aspire, la voie dont je parle, voilà quelles en sont la beauté, la félicité pour celui qu’un ami dont Amour cause le délire a pris en amitié, à condition que celui-ci ait été conquis.
Les alternatives de l’amour.
« Or voici maintenant de quelle façon se fait prendre celui qui a été conquis. Rappelons-nous qu’au commencement de cette fable nous avons dans chaque âme distingué trois sortes de choses : il y en a deux qui sont du type cheval, d tandis que la troisième a fonction de cocher ; à présent encore tout cela devra demeurer. Et maintenant, de ces chevaux l’un, disons-nous, est bon, non pas l’autre ; mais en quoi consiste l’excellence du bon ou, chez le vicieux, son vice, c’est ce que nous n’avons pas expliqué et qu’à présent nous avons à dire. Eh bien ! le premier des deux, et qui est celui dont plus belle est la condition, a le port droit ; il est bien découplé, il a l’encolure haute, la ligne du chanfrein légèrement courbe ; son pelage est blanc ; ses yeux, noirs ; il est amoureux d’une gloire qu’accompagnent modération et réserve ; comme il est compagnon de l’opinion vraie , pour être conduit il n’a pas besoin qu’on le frappe : c’est assez d’un encouragement ou d’une parole. Le second, par contre, e est de travers, massif ; il est bâti on ne sait comment ; il a l’encolure épaisse, la nuque courte, le masque camard ; sa couleur est noire et ses yeux gris, sa complexion plutôt sanguine ; compagnon de la démesure et de la gloriole, ses oreilles, pleines de poil, sont sourdes et c’est à peine si le fouet garni de pointes le fait obéir. Cela étant, quand à la vue de l’amoureuse apparition le cocher, qui par la sensation a répandu de la chaleur dans la totalité de son âme, a presque son compte du chatouillement et des piqûres causées par le regret, 254 alors celui des chevaux qui obéit docilement au cocher , celui à qui, aussi bien toujours qu’à présent, s’impose la contrainte de sa réserve, se retient de fondre sur l’aimé. Mais l’autre, qui ne se soucie plus ni des pointes du cocher ni de son fouet, d’un bond violent s’élance et, donnant à son compagnon et à son cocher toutes les peines imaginables, il les contraint à se porter vers le mignon et à lui faire entendre combien sont délicieux les plaisirs d’amour ! Au début, tous deux se raidissent avec indignation devant une contrainte qui tend à ce qu’ils jugent abominable et contraire à la loi ; b ils finissent pourtant, quand le mal ne connaît plus de borne, par se laisser sans résistance mener de l’avant et ils consentent à faire ce à quoi on les invite.
« Les voilà donc tout contre ; ils regardent l’apparition ; elle flamboie : c’est le bien-aimé ! Mais, à sa vue, les souvenirs du cocher se portent vers la réalité de la Beauté : il la revoit, accompagnée de la Sagesse et dressée sur son socle sacré ! Il l’a vue dans son souvenir, et un mélange de crainte et de vénération l’a fait se renverser en arrière ; du coup, il a été forcé de tirer par devers lui c les rênes avec une telle vigueur qu’il a fait s’abattre les chevaux sur la croupe, l’un et l’autre : l’un, sans contrainte parce qu’il ne se raidit pas ; l’autre, le révolté, en le contraignant rudement. Tandis qu’ils se retirent plus loin, l’un, sous la honte et l’effroi, mouille de sueur l’âme tout entière ; mais l’autre, une fois passée la souffrance que lui ont fait endurer et le mors et sa chute, n’a pas encore repris haleine que déjà sa colère se répand en invectives et qu’il abreuve de ses reproches le cocher ainsi que son compagnon d’attelage : par lâcheté, par pusillanimité, ils ont déserté d le rang et trahi leur engagement ! Et, comme de nouveau, malgré leurs refus, il les met en demeure de revenir à la charge, c’est à grand peine qu’ils obtiennent de lui qu’on remette à une autre fois. Puis, quand arrive l’époque convenue, comme ils font tous deux mine d’en avoir perdu souvenance, il les en fait de force se ressouvenir, il hennit, il tire : une fois de plus il les a contraints d’approcher du bien-aimé, pour lui tenir les mêmes propos ! Enfin, maintenant que les voilà à proximité, il se penche en avant sur lui, il déploie sa queue, il mâchonne le mors, il tire sans vergogne. Le cocher cependant e a ressenti, plus vivement encore, le même sentiment ; comme s’il avait devant lui la barrière , il se renverse ; avec plus de violence encore, il ramène le mors en arrière et, l’arrachant des dents du cheval révolté, il ensanglante la bouche injurieuse et les mâchoires de celui-ci ; forçant à toucher terre ses jambes et sa croupe, il le livre aux douleurs ! Or, quand elle a été plusieurs fois traitée de la même façon, la mauvaise bête enfin renonce à la démesure ; elle suit désormais, l’échine basse, la décision réfléchie du cocher et, lorsqu’elle aperçoit le bel objet, elle se meurt d’effroi. Ce qui en résulte finalement, c’est qu’alors l’âme de l’amoureux est désormais pleine de réserve autant que de crainte, quand elle se fait suivante du bien-aimé.
Comment il se partage : explication physique.
« 255 Voilà donc que, par là même, à ce dernier est vouée une dévotion sans bornes comme à un égal des dieux : l’amant ne joue pas la comédie ; c’est là au contraire sa disposition véritable ; et lui, de son côté, il a une amitié naturelle pour ce dévotieux servant ! Supposons que d’aventure, et même antérieurement, il ait été circonvenu par des camarades ou par d’autres personnes, lui disant qu’il est vilain d’approcher quelqu’un qui vous aime , et que, pour ce motif, il repousse l’amoureux. Une fois pourtant que le temps a marché, l’âge aussi bien que la force des choses l’ont amené à l’admettre b dans sa société : c’est, sans nul doute, qu’un méchant n’est pas prédestiné à avoir de l’amitié pour un méchant, et pas davantage un brave homme, à être sans amitié à l’égard d’un brave homme . Or, après qu’il l’a admis, qu’il a accueilli et son entretien et sa société, c’est de près que se manifeste la bienveillance de l’amoureux, et cela met l’aimé hors de lui-même : il se rend compte que, même réunis, tous les autres, amis ou parents, le lot d’amitié qu’ils peuvent lui procurer n’est rien au prix de celui que procure l’ami possédé d’un dieu ! Puis, quand il a persévéré dans cette conduite et qu’il approche cet ami, en y ajoutant les contacts des gymnases et autres c lieux de réunion, à ce moment le flot du courant dont j’ai parlé, et auquel le nom de vague de désir fut donné par Zeus alors qu’il aimait Ganymède , commence à se porter en abondance vers l’amoureux. Mais, tandis qu’il y en a une part qui se perd en lui, l’autre, une fois qu’il a été rempli jusqu’au bord, s’écoule à l’extérieur. Pareil au souffle, ou bien au son que des surfaces lisses et résistantes font rebondir et renvoient en sens inverse à son point de départ, ainsi le courant, qui est venu de la beauté, chemine en sens inverse par la voie des yeux vers le bel objet. Quand, par le chemin qui naturellement le mène à l’âme, il y est parvenu et qu’il l’a entièrement emplie, les passages de la plume en reçoivent de la vitalité ; d le branle a été donné à la poussée du plumage : à son tour, l’âme de l’aimé est maintenant pleine d’amour !
« Ainsi le voilà qui aime ; mais quoi ? il en est bien en peine : il ne sait même pas ce qu’il éprouve, il n’est pas davantage à même d’en rendre raison. C’est bien plutôt comme s’il avait d’un autre attrapé une ophtalmie : il n’est pas à même de rien alléguer qui l’explique ; il ne se rend pas compte que dans son amant, ainsi qu’en un miroir, c’est lui-même qu’il voit : quand celui-ci est présent, identiquement à ce qui a lieu pour ce dernier, sa souffrance prend fin, et, lorsqu’il est absent, c’est encore identiquement qu’il regrette et qu’il est regretté, ayant ainsi un contre-amour qui est une image réfléchie d’amour . e Mais le nom qu’il y donne, et à son avis c’est bien cela, ce n’est point amour , mais amitié ; son ambition, analogue à celle de l’autre quoiqu’avec moins de vigueur, est de voir, de toucher, de donner des baisers, de s’étendre contre. Dès lors, il y a bien des chances pour que, dans ces conditions, la chose ne tarde pas à se faire ! Tandis donc qu’ils partagent la même couche, celui des chevaux de l’amoureux qui est indiscipliné a des choses à dire au cocher : comme un juste retour de toutes ses peines, il demande à goûter de légères jouissances ! 256 Quant à celui de l’aimé, il n’est pas à même de rien dire ; mais, gonflé de désir et bien en peine de savoir de quoi, il jette ses bras autour de l’amoureux, il lui donne des baisers dans l’idée qu’il témoigne ainsi son affection à quelqu’un qui lui veut grand bien ; et, toutes les fois qu’ils sont étendus côte à côte, il en est au point de ne pas se refuser peut-être, pour sa part, à accorder ses faveurs, au cas où l’amant demanderait à les obtenir. Mais, d’un autre côté, le compagnon de joug se joint au cocher pour opposer à cette concession une résistance qu’inspirent la réserve et la réflexion.
« Supposons pour l’instant que ce soit, en conséquence, à une vie d’ordre et à l’amour de la sagesse que conduit le triomphe de ce qu’il y a de meilleur dans l’esprit : bien heureuse et b pleine d’harmonie est l’existence qu’ils passent ici-bas, puisqu’ils ont la maîtrise d’eux-mêmes et le souci de la mesure ; puisqu’ils ont réduit à l’esclavage ce qui faisait naître le vice de l’âme et donné au contraire la liberté à ce qui y produisait la vertu. Quand donc, parvenus au terme de la vie, les voilà portés par leurs ailes et délestés, alors, des trois manches de cette joute qui est véritablement olympique, c’est la première qu’ils ont gagnée , et il n’est pas de plus grand bien que puissent procurer à un homme, ni l’humaine sagesse, ni le divin délire ! Supposons maintenant, au contraire, qu’ils aient pratiqué une vie plutôt grossière et qu’en même temps à l’amour de la sagesse ils aient substitué celui c de l’honneur : sans doute pourra-t-il arriver que, dans l’ivresse ou quelque autre moment d’abandon, les deux bêtes qui, dans leurs deux attelages, sont indisciplinées, trouvant les âmes sans être sur leurs gardes, s’unissant pour les mener au même but, choisissent le parti qui, aux yeux de la foule, représente la félicité et qu’elles en viennent à l’affaire ! L’affaire faite, c’est un parti que par la suite on prend encore, mais rarement, attendu que c’est un acte qui ne suppose pas une décision de l’esprit tout entier. Amis, oui certes, ces deux-là le sont aussi, moins toutefois que les précédents : c’est l’un pour l’autre qu’ils vivent, aussi bien au beau temps de leur amour qu’après en être sortis, d convaincus d’avoir mutuellement donné et reçu les plus hautes garanties, celles dont il est, à leurs yeux, impie de se délier pour en venir un jour à être ennemis ! Au terme pourtant de leur vie, c’est sans ailes, mais non sans avoir fait effort pour être ailés, qu’ils s’en vont de leur corps. Aussi n’est-il pas de mince valeur, le prix qui récompense leur amoureux délire : ce n’est plus en effet vers les ténèbres, ni pour le voyage souterrain, qu’en vertu de la Loi partent ceux qui déjà ont commencé le voyage qui se fait au-dessous du ciel ! Elle veut au contraire que, passant une existence lumineuse, ils soient heureux tandis que, en compagnie l’un de l’autre, ils font e ce voyage, et qu’ensemble, à raison de leur amour, ils soient pourvus d’ailes quand ce sera pour eux le temps d’en être pourvus.
Conclusion.
« Voilà quelle est la grandeur, mon gars, et l’exceptionnelle divinité des biens que te donnera une amitié qui est celle d’un amoureux ! Quant à la liaison dont l’initiateur est un homme qui n’aime pas, celle-ci, trempée de sagesse mortelle, s’employant à des règlements d’une économie mortelle, enfantant dans l’âme amie une mesquinerie que la foule loue à l’égal d’un mérite, vaudra à cette âme 257 de rouler pendant neuf milliers d’années, autour de la terre et sous la terre, dans un état de déraison.
« Et voilà comment toi, à cher Amour, tu as reçu la plus belle, la plus excellente palinodie dont nous soyons capable, offrande et expiation à la fois ! À tous égards, et spécialement pour le vocabulaire, l’éloquence en est d’un tour poétique : c’est une nécessité dont Phèdre est responsable. Eh bien ! en accordant à mon premier discours ton pardon, au second, ta faveur, sois bienveillant, sois propice : cette science de l’amour que tu m’as accordée, par colère ne la retire pas ! ne la rends pas infirme ! accorde-moi au contraire d’être, plus encore qu’à présent, en crédit auprès des beaux garçons b ! Si, dans le passé, nous avons tenu quelque propos trop dur à ton égard, Phèdre aussi bien que moi, c’est Lysias, le père du sujet , que tu dois incriminer : guéris-le de parler comme il fait ; tourne-le plutôt, ainsi que l’a été déjà son frère Polémarque, vers la philosophie , afin que son amoureux, ici présent, ne soit plus comme aujourd’hui entre deux selles ! mais que sans partage, avec l’amour pour objet, il emploie son existence à des discours qu’inspire la philosophie ! »
Intermède.
Phèdre . — À ta prière, Socrate, je joins la mienne pour que cela se réalise, s’il est vrai que ce soit un avantage pour nous ! c Quant à ton discours, il y a beau temps que je me sens à son égard plein d’admiration, tellement tu as dépassé le premier dans la beauté de l’exécution. Aussi ai-je peur que Lysias ne m’apparaisse bien terre-à-terre, — au cas d’aventure où il consentirait, avec un autre discours, à faire assaut contre le tien : sais-tu bien, merveilleux ami, que tout à l’heure c’est justement là ce que lui reprochait un de nos hommes politiques, l’invective à la bouche ? La « logographie ». Tout au long de son invective, il le traitait de fabricant de discours, de logographe ! Il est donc bien possible que, dans notre cas, par respect humain il s’abstienne d’écrire.
Socrate . — La drôle d’idée que voilà, jeune homme ! Tu te trompes du tout au tout sur le compte de ton ami, d en le prenant ainsi pour quelqu’un qui se laisse intimider. Mais sans doute penses-tu également que l’auteur de l’invective mettait un blâme à son égard dans les propos qu’il tenait ?
Phèdre . — C’était de toute évidence, Socrate ! Et, même toi, tu n’es pas sans savoir, je pense, que ceux qui dans les Cités ont le plus de pouvoir et dont la respectabilité est le mieux assise, rougissent d’écrire des discours tout comme de laisser après eux des écrits de leur main, par crainte des jugements de l’avenir et de peur d’être appelés Sophistes .
Socrate . — Détour délicieux , tu ne t’en aperçois pas , Phèdre ! e Et, en outre du détour, ce dont tu ne t’aperçois pas non plus c’est que, parmi les politiques, ceux qui se croient le plus, sont au plus haut point férus de logographie et avides de laisser après eux des écrits de leur main : la preuve, c’est que, chaque fois qu’ils écrivent quelque discours, ils ont pour les approbateurs une telle tendresse, qu’ils font mention supplémentaire, en tête, de ceux dont, en chaque endroit, l’approbation est par eux obtenue.
Phèdre . — Que veux-tu dire par là ? Je ne vois pas.
Socrate . — Tu ne vois pas que, 258 en commençant leurs écrits, ce qu’inscrivent en tête messieurs les politiques, c’est qui donne approbation ?
Phèdre . — Comment cela ?
Socrate . — « Il a plu », ce sont quasiment les termes, « au Sénat », ou bien « au Peuple », ou bien à tous les deux à la fois, « sur la proposition de Un tel »… Et voici que l’écrivain se met à parler de lui-même avec beaucoup de solennité et à chanter ses propres louanges ; après quoi, voici qu’ensuite, faisant aux approbateurs la démonstration de sa sagesse personnelle, il compose un écrit qui parfois est fort long. Est-ce qu’il n’est pas évident à tes yeux qu’une semblable composition n’est rien d’autre qu’un discours couché par écrit ?
Phèdre . — b Rien d’autre, à mes yeux du moins.
Socrate . — Or, dans le cas où l’œuvre tient la scène, l’auteur s’éloigne tout joyeux du théâtre ; si, au contraire, elle est rayée du répertoire et qu’il soit, lui, privé du droit de logographie et de la dignité d’écrivain, c’est un deuil pour lui aussi bien que pour ses partisans.
Phèdre . — Ah ! je crois bien !
Socrate . — Il est clair alors que, dans leur pensée, il n’y a pas de dédain pour cette pratique, mais plutôt de l’admiration.
Phèdre . — Hé ! absolument.
Socrate . — Et quoi ? lorsqu’un orateur, ou bien un roi, s’est rendu capable, étant investi du pouvoir d’un Lycurgue, d’un Solon, d’un Darius , c d’être dans un État un immortel logographe , ne juge-t-il pas qu’il est lui-même, tandis qu’il est encore en vie, un égal des dieux ? et n’est-ce pas cette même opinion que se fait à son sujet la postérité, les yeux attachés sur ses écrits ?
Phèdre . — Ah ! je crois bien !
Socrate . — Penses-tu, en conséquence, qu’un homme de cette sorte, n’importe lequel et qui aurait contre Lysias une animosité quelconque, lui fasse précisément le reproche d’être un écrivain ?
Phèdre . — Ce n’est guère probable en tout cas d’après ce que tu dis : à ce compte, semble-t-il bien, il se reprocherait à lui-même sa propre passion !
Socrate . — C’est donc une chose claire pour tout le monde : d non, il n’y a rien, en soi, de vilain à écrire des discours !
Phèdre . — Et pourquoi, en effet ?
Socrate . — Où la chose par contre commence, à mon avis, d’être vilaine, c’est quand on ne parle ni n’écrit de la belle façon, mais d’une vilaine et d’une mauvaise.
Phèdre . — Eh ! oui, c’est clair !
Socrate . — Qu’est-ce donc qui caractérise le fait d’écrire, ou non, de la belle façon ? Avons-nous, Phèdre, quelque besoin de nous enquérir là-dessus près de Lysias, ou de quiconque a jamais écrit et écrira ? que l’écrit concerne les choses de la Cité ou bien quelque affaire privée, et qu’il use du mètre, étant œuvre de poète, ou qu’il s’en passe, comme dans la prose ?
Phèdre . — Tu demandes si nous en avons besoin ! e Mais quelle raison aurait-on, même de vivre, si ce n’était en vue de semblables plaisirs ? De fait, ces plaisirs ne sont pas en vérité de ceux que doit précéder une souffrance, sans laquelle il n’y aurait même pas plaisir. Or c’est le caractère de tous les plaisirs, ou peu s’en faut, qui intéressent le corps, et c’est encore ce qui justifie l’épithète de « serviles » qui leur est donnée .
Socrate . — En tout cas nous avons le temps, à ce qu’il paraît ! Et tout ensemble, j’en ai l’idée, les cigales qui, selon l’usage au fort de la chaleur, chantent et conversent entre elles 259 au-dessus de nos têtes, ont l’œil sur nous. Si donc elles nous voyaient, même nous deux, à l’heure de midi imiter les gens du commun et ne point converser, mais au contraire laisser choir notre tête et céder à leurs enchantements par inertie intellectuelle, à juste titre elles se riraient de nous, dans la pensée que je ne sais quels esclaves leur sont arrivés en cet asile pour y dormir, ainsi que des moutons, leur méridienne à l’entour de la source ! Si, au contraire, elles nous voient converser, et notre esquif les côtoyer comme des Sirènes, sans b céder à leurs enchantements, alors ce privilège dont les dieux leur ont accordé de faire aux hommes le présent, peut-être nous en feraient-elles présent dans leur satisfaction !
Phèdre . — Et quel est ce privilège ? Dis-le moi, car c’est une chose dont il se trouve que, vraisemblablement, je n’ai point entendu parler.
Le mythe des cigales.
Socrate . — En vérité, il n’est guère bienséant pour quelqu’un qui est ami des Muses de n’avoir point entendu parler de pareilles choses ! Or voici la légende. Jadis les cigales étaient des hommes, de ceux qui existaient avant la naissance des Muses. Puis, quand les Muses furent nées et qu’on eut la révélation du chant, il y en eut alors, parmi les hommes de ce temps, qui furent à ce point mis par le plaisir hors d’eux-mêmes, que de chanter leur fit c omettre le manger et le boire, et qu’ils trépassèrent sans eux-mêmes s’en douter ! Ce sont eux qui, à la suite de cela, ont été la souche de la gent cigale. Elle a des Muses reçu le privilège de n’avoir, une fois née, aucun besoin de se nourrir, et de se mettre cependant, estomac vide et gosier sec, tout de suite à chanter jusqu’à l’heure du trépas, et puis après d’aller trouver les Muses pour leur rapporter qui les honore ici-bas et à laquelle d’entre elles va cet hommage. Ainsi, à Terpsichore, c’est sur les hommes qui l’ont honorée dans les chœurs de danse que les cigales font leur rapport, lui inspirant pour eux de la prédilection ; à d Érato, sur ceux dont les matières d’amour sont l’occupation ; et aux autres de même, selon la façon dont chacune est spécialement honorée. Or à l’aînée, Calliope, et à sa cadette, Uranie, ceux qu’elles signalent ce sont les hommes qui passent leur vie à philosopher et qui honorent la musique propre à ces deux Muses ; car entre toutes, avec le ciel pour principal objet et les questions de l’ordre divin aussi bien qu’humain, ce sont elles qui font entendre les plus beaux accents ! Nous avons donc, tu vois, mille raisons de parler et de ne pas nous endormir à l’heure de midi.
Phèdre . — Entendu ! e Parlons donc.
Troisième partie. — Première section : les conditions de l’œuvre d’art.
Socrate . — Alors, la question que justement nous proposions à l’examen tout à l’heure, de savoir quels sont les caractères d’un bon discours comme d’un bon écrit et quels sont les caractères de ceux qui ne le sont pas, voilà ce qu’il faut examiner.
Phèdre . — C’est clair !
Socrate . — Eh bien ! est-ce que ce ne doit pas être une qualité de ce qu’on voudra dire, au moins bien et de la belle façon, qu’il y ait, dans la pensée de celui qui parle, une connaissance de ce qui est la vérité du sujet sur lequel il aura à parler ?
Phèdre . — Voici, cher Socrate, ce que j’ai ouï-dire là-dessus : c’est qu’il n’est point nécessaire, 260 pour celui qui se destine à être orateur, d’avoir appris ce qui en est de la réalité de la justice, mais plutôt ce que peut bien en penser la multitude, celle qui précisément doit décider ; pas davantage ce qui réellement est bon ou beau, mais ce qu’elle en pensera. Voilà quel est en effet, dit-on, le principe de la persuasion, mais non pas la vérité.
Socrate . — La parole impossible à rejeter … impossible, Phèdre, quand cette parole est celle de savantes gens ; mais on examinera plutôt s’il n’y a pas du vrai dans ce qu’ils disent ! Et, en particulier, ce que tu viens de dire, il ne faut pas en faire fi.
Phèdre . — Parfaitement !
Socrate . — Voici maintenant comment nous devons en faire l’examen…
Phèdre . — De quelle façon ?
Socrate . — Suppose que moi, je veuille, à toi, te persuader d’aller b combattre l’ennemi après avoir fait acquisition d’un cheval ; que tous les deux, nous ignorions le cheval ; mais qu’il y ait pourtant une chose que, sur ton compte, je me trouverais à connaître, c’est que, au jugement de Phèdre, le cheval est de tous les animaux domestiques celui qui a les plus longues oreilles…
Phèdre . — Ma foi, Socrate, ce serait ridicule !
Socrate . — Non, pas encore. Mais que, maintenant, je veuille pour tout de bon te persuader au moyen d’un discours de ma composition : un éloge dont l’âne serait le sujet, où je donnerais le nom de cheval à cette créature, dont je déclarerais inappréciable l’acquisition aussi bien pour chez soi qu’en campagne, et non moins utile pour combattre de haut que, bien entendu, avantageuse eu égard à la capacité de porter c le bagage et des tas d’autres choses…
Phèdre . — Ah ! maintenant ce serait, ma foi, ridicule achevé !
Socrate . — Dis-moi, est-ce qu’il ne vaut pas mieux le ridicule chez un ami que la puissance redoutable chez un ennemi ?
Phèdre . — C’est évident !
Socrate . — Ainsi donc, lorsque l’orateur de talent, tirant le bien et le mal, ayant affaire à une Cité pour laquelle il en va de même, se met à lui persuader, non pas à propos de l’ ombre de l’âne que c’est d’un cheval qu’il compose l’éloge, mais, à propos du mal, que c’est du bien ; lorsque, après avoir fait des opinions de la multitude une particulière étude , il lui aura persuadé de faire le mal au lieu du bien, quelle sorte de produit penses-tu que l’art d oratoire doive, dans ces conditions, recueillir pour moisson de ce qu’il a semé ?
Phèdre . — Un produit qui sans doute n’est pas du tout recommandable.
Socrate . — Eh mais ! n’avons-nous pas, mon bon, outrepassé les bornes de la rusticité en vilipendant ainsi l’art des discours ? Sans doute dirait-il : « À quoi, extraordinaires bonnes gens, peuvent bien rimer vos calembredaines ? Moi, c’est un fait, je n’oblige personne, à qui la vérité est inconnue, d’apprendre à parler ; mais (supposé que mon avis vaille quelque chose) c’est une acquisition à faire avant, moi, de me prendre en main. Et voici donc ce que je déclare hautement : c’est que, sans moi, celui qui possédera la connaissance de l’être des choses n’y gagnera rien absolument pour l’art de persuader ! »
Phèdre . — N’y e aura-t-il pas, de sa part, justice à parler ce langage ?
Socrate . — J’en conviens, — au cas du moins où les arguments qui se présentent à la barre attesteraient, en sa faveur, qu’il est un art ! Car j’ai comme une idée que j’en entends d’autres, qui se présentent à leur suite ; et ces arguments protestent qu’il ment et qu’il n’est pas un art, mais une routine dénuée d’art : « De la parole, dit le Laconien, un art authentique, faute d’être attaché à la Vérité, ni n’existe, ni jamais ne pourra naître dans l’avenir ».
Phèdre . — 261 Ces arguments, Socrate, il nous les faut ! Allons ! produis-les ici ; questionne-les : que disent-ils et en quels termes ?
Socrate . — Comparaissez donc, nobles créatures, et persuadez à Phèdre, père de beaux enfants, que, s’il n’a pas dignement philosophé, il ne sera pas digne non plus de parler de rien ! Que Phèdre maintenant réponde…
Phèdre . — Interrogez-moi !
L’objet de l’art oratoire.
Socrate . — Eh bien ! est-ce que, somme toute, l’art oratoire ne serait pas une psychagogie , une façon de mener les âmes , par l’entremise de discours, non point uniquement devant les tribunaux et dans tout autre endroit public de réunion, mais aussi dans les réunions privées ; une façon qui ne change pas avec la petitesse b ou la grandeur du sujet traité ; et dont l’emploi, j’entends l’emploi correct, n’est en rien plus honorable quand la matière est sérieuse, que lorsqu’elle est sans importance ? Est-ce en ce sens que tu as entendu parler de cela ?
Phèdre . — Non, par Zeus ! pas du tout en ce sens. Bien au contraire c’est, dirait-on, principalement aux procès que se rapporte l’art de parler et d’écrire, quoique parler ait aussi sa place dans les délibérations de l’Assemblée du Peuple. Mais qu’il s’étende au delà, on ne m’en a pas instruit.
Socrate . — Eh bien ! alors, les « Arts oratoires » de Nestor et d’Ulysse, il n’y a qu’eux dont tu sois instruit ? ceux dis-je, qu’ils ont composés devant Troie à leurs moments de loisir. Quant à ceux de Palamède, ton instruction n’est pas allée c jusque-là ?
Phèdre . — Et, par Zeus, même pas, ma foi oui, jusqu’à ceux de Nestor ! À moins que ce ne soit de Gorgias que tu fais une manière de Nestor ; ou bien d’Ulysse, une manière de Thrasymaque ou de Théodore !
Socrate . — Il se peut. Mais, après tout, ne nous occupons plus de ces gens-là ! À toi la parole : dans les tribunaux, que font les parties adverses ? n’est-ce pas en vérité une controverse ? Appellerons-nous cela autrement ?
Phèdre . — Précisément ainsi.
Socrate . — Sur le juste comme sur l’injuste ?
Phèdre . — Oui.
Socrate . — Et, n’est-ce pas ? celui qui s’acquitte de cela en conformité avec l’Art, fera que la même chose apparaisse aux mêmes gens, tantôt juste, puis d injuste quand il le voudra… ?
Phèdre . — Et pourquoi pas ?
Socrate . — …et, s’il s’agit maintenant de harangues politiques, que les mêmes choses semblent à la Cité tantôt bonnes et tantôt tout le contraire… ?
Phèdre . — C’est bien cela.
Socrate . — Passons au Palamède d’Élée : ne savons-nous pas qu’il parlait avec tant d’art que cela lui permettait de faire les mêmes choses apparaître à son auditoire semblables et dissemblables, unes et multiples, et encore immobiles aussi bien que mues ?
Phèdre . — Ah ! je crois bien !
Socrate . — Alors, c’est donc que les tribunaux et l’éloquence politique ne sont pas le seul domaine de la controverse ; mais que, à ce e qu’il semble, toutes les formes de la parole relèveraient d’un art unique (s’il est vrai qu’il existe !), celui grâce auquel on sera en état de rendre toute chose semblable à toute chose, de celles, bien entendu, qui le peuvent et à l’égard de ceux pour qui c’est possible ; ou encore, quand un autre fait en les dissimulant de telles assimilations, d’amener celles-ci au grand jour.
Phèdre . — Quelle est, dis-moi, ton idée en parlant de la sorte ?
Socrate . — À chercher dans le sens que voici, m’est avis qu’elle apparaîtra… L’illusion, est-ce dans les choses qui diffèrent beaucoup qu’elle se produit, plutôt que dans celles qui diffèrent peu ?
Phèdre . — 262 Dans celles qui diffèrent peu.
Socrate . — Eh bien ! oui, c’est sûr : si tu te déplaces petit à petit, ton mouvement dans la direction opposée aura plus de chances de passer inaperçu, que si c’était à grands pas.
Phèdre . — Le moyen qu’il en soit autrement !
Socrate . — Il faut donc, alors, si l’on doit faire illusion à autrui, mais sans être soi-même dupe de l’illusion, que l’on connaisse à fond bien exactement les similitudes de la réalité et ses dissimilitudes.
Phèdre . — C’est une nécessité, disons-le !
Socrate . — En conséquence, sera-t-on à même, pour chaque chose dont on ignore la vérité, de discerner chez les autres la similitude de la chose ignorée, que cette similitude soit petite ou grande ?
Phèdre . — b Impossible.
Socrate . — Donc, quand on juge contrairement à la réalité et qu’on est dupe d’une illusion, il est manifeste que, si ce mal s’est insinué en nous, c’est l’effet de certaines similitudes.
Phèdre . — Oui, c’est bien ainsi que la chose se passe.
Socrate . — Est-il donc possible qu’on ait l’art d’opérer un changement, petit à petit, en usant des similitudes pour faire en chaque cas passer de la réalité à son contraire, et que d’ailleurs on échappe soi-même à cet accident si l’on n’a pas acquis la connaissance de l’essence de chaque réalité ?
Phèdre . — Non, jamais !
Socrate . — c Alors, mon camarade, c’est donc qu’un art oratoire, que manifestera celui qui ne connaît pas la vérité et qui n’a été en chasse que d’opinions, est un art risible, à ce qu’il semble, et même sans art !
Phèdre . — Peut-être bien.
Vérification par l’exemple : du discours de Lysias.
Socrate . — Veux-tu, par suite, dans ce discours de Lysias, que tu as sur toi, et dans ceux que j’ai prononcés, envisager quelque cas de ce que nous déclarons sans art ou plein d’art ?
Phèdre . — Voilà, ma foi oui, mon vœu le plus cher ! D’autant qu’en vérité nous parlons à présent quelque peu en l’air, faute d’avoir des exemples convenables.
Socrate . — C’est d’ailleurs pour nous une vraie chance, semble-t-il bien, qu’aient été prononcés deux discours où il y a un exemple de la façon d dont celui qui connaît le vrai peut, en se faisant de la parole un jeu, égarer ses auditeurs . C’est une chose, Phèdre, que pour ma part je dois aux divinités locales ; mais il se peut aussi que les interprètes des Muses, ces cigales chanteuses qui sont au-dessus de nos têtes, nous aient insufflé ce privilège : je ne pense pas être en effet, quant à moi, loti d’aucun art de parole !
Phèdre . — Mettons que tu aies raison, pourvu seulement que tu prouves ce que tu affirmes !
Socrate . — Allons ! lis-moi alors le début du discours de Lysias.
Phèdre . — « Quel est mon cas, tu en es instruit, e et mon opinion sur l’intérêt que nous avons à la réalisation de ceci, tu l’as entendue. Or, je ne crois pas que ma requête doive valablement échouer pour ce motif que, justement, je ne suis pas ton amoureux. La preuve en est que les gens dont je parle en viennent à regretter… »
Socrate . — Halte-là ! En quoi, maintenant, Lysias est-il fautif et sa composition, dénuée d’art, il faut le dire : 263 c’est bien cela, n’est-ce pas ?
Phèdre . — Oui.
Socrate . — Eh bien ! n’y a-t-il pas une chose au moins qui pour tout le monde est claire, savoir que, dans des questions de ce genre, il y a des points sur lesquels nous sommes d’accord, tandis que sur d’autres il y a dissentiment ?
Phèdre . — Je crois comprendre ce que tu dis ; parle toutefois plus clairement encore.