Traduction humaine · Traduction de Victor Cousin (†1867) · Source: Wikisource · Domaine public
Dans le discours d’Aristophane, l’amour est le désir de trouver sa moitié, son semblable, comme dans le discours d’Éryximaque l’amour est l’harmonie qui résulte des contrastes. Ces deux points de vue ont été examinés dialectiquement dans le Lysis. Dans le discours de Socrate et de Diotime, il est dit nettement que l’objet de l’amour n’est ni le contraire ni le semblable, mais le bon, τὸ ἀγαθὸν ϰαὶ τὸ ϰαλόν , et que le semblable, τὸ ὅμοιον , ne pourrait être appelé légitimement l’objet de l’amour qu’autant qu’on soutiendrait que ce qui est le plus semblable à notre nature est le bien lui-même. Alors le bien deviendrait τὸ οἰϰεῖον , et nous voilà ainsi ramenés au résultat du Lysis. Dans le discours d’Éryximaque, p. 266, il est question de l’amour des élémens les plus contraires, comme le froid et le chaud, le sec et l’humide, l’amer et le doux. La même phrase se trouve à peu près dans le Lysis. Au commencement du discours de Diotime, Platon montre que tout désir, tout amour, est fondé sur le besoin et la privation. Ce point important est déjà établi dans le Lysis dans les mêmes termes : τό γε ἐπιθυμοῦν, οὐ ἂν ἐνδεής ἦ, τούτου ἐπιθυμεῖ, ἦ γὰρ ; Ναὶ. Τὸ δ’ ἐνδεὲς ἄρα φίλον ἐϰείνου, οὐ ἂν ἐνδεὲς ἦ . Dans le mythe du Banquet : Θεῶν οὐδεὶς φιλοσοφεῖ οὐδ’ ἐπιθυμεῖ σόφος γινέσθαι , rappelle une phrase assez semblable du Lysis.
Dans le discours de Diotime, p. 609, 310, la phrase λήθη γὰρ ἐπιστήμης ἔξοδος rappelle celle du Philèbe, ἐστι γὰρ λήθη μνήμης ἒξοδος , si on fait attention que, dans la théorie de la réminiscence, μνήμη et ἐπιστήμη sont identiques. Voyez aussi le Phédon, chap. 20. Enfin ces divers passages supposent la discussion du Menon.
Comparez le morceau de Diotime sur la beauté absolue avec celui du mythe du Phèdre. Dans l’un, tout est obscur par l’éclat même des images ; dans l’autre, les images, qui sont sobrement employées, y participent de la lumière des idées présentées dans leur ordre successif et vraiment analytique, et sous leurs formes véritables.
Sur la doctrine des démons, dont il est question dans le discours de Diotime, voyez l’ Épinomis, et surtout le commentaire de Proclus sur le premier Alcibiade, dont une partie peut servir de commentaire à cet endroit du Banquet. Proclus y soutient que Platon a puisé ce qu’il dit ici sur l’amour, comme démon intermédiaire entre l’homme et Dieu, dans la doctrine orphique, et il cite des vers d’Orphée où l’amour est appelé μέγας δαίμων . Voyez l’édition de Creuzer, p. 46-66, ou la mienne, tom. II, p. 180. Je penche aussi à croire avec Proclus, et en général avec les Alexandrins, qu’en effet le fond des idées platoniciennes a été puisé dans la doctrine pythagoricienne et les traditions orphiques. On dit que Proclus avait fait un livre intitulé : Accord d’Orphée, de Pythagore et de Platon. Je souscrirais volontiers à tout ce qu’annonce un pareil titre, pourvu qu’après l’accord on signalât les différences.