La République

Traduction humaine · Traduction de Victor Cousin (†1867) · Source: Wikisource · Domaine public

P AG E 174. — De même lorsque le chef du peuple… B EKKER , p. 417 : ἆρ' οὖν οὕτω καὶ ὅς…

Parce que toute cette phrase est vive et poétique, Stallbaum en conclut que Platon avait sous les yeux quelque passage de poète ; mais il ne fait pas attention que Platon est un poète aussi, qui s'anime de sa propre verve. Je n'aurais pas relevé cette erreur si elle ne revenait plus d'une fois dans Stallbaum.

P AGE 182. — Le peuple, en voulant éviter, comme on dit, la fumée de la dépendance sous des hommes libres, tombe dans le feu du despotisme des esclaves, échangeant une liberté excessive et extravagante contre le plus dur et le plus amer esclavage. B EKKER , p. 424 : εἰς πῦρ δούλων δεσποτείας… δούλων δουλείαν…

Cette belle expression δούλων δεσποτείας est presque gâtée par la répétition ambitieuse et insignifiante δούλων δουλείαν. Je suis bien tenté de regarder le second δούλων comme transporté ici mal à propos de la phrase précédente par l'erreur de quelque copiste. Plusieurs manuscrits le suppriment ; mais il faut avouer que la plupart l'ont, et que nul critique ne l'a contesté ; seulement Grou et Schleiermacher le négligent et ne le traduisent pas.

P AGE 185. — B EKKER , p. 426 : τὸ λογιστικόν… τὸ ἐπιθυμητικόν… τὸ θυμοειδές.

Ces expressions qui reviennent sans cesse dans Platon, ont passé de Platon dans les Alexandrins, de ceux-ci dans les Pères grecs, et des Pères grecs dans les Pères latins, lesquels les ont traduites en principium rationale , concupiscibile , irascibile , formules devenues presque les formules officielles de la théologie scholastique et même de la morale chrétienne. Il fallait à tout prix les éviter dans une traduction de Platon. Il en est résulté que de peur d'être chrétienne et scholastique, notre langue a été vague et incertaine, tandis que celle du philosophe grec, sans cesser d'être élégante, est fixe et bien arrêtée. La raison traduit assez bien τὸ λογιστικόν ; le désir , ou plutôt la passion , τὸ ἐπιθυμητικόν ; mais un équivalent fixe de τὸ θυμοειδές est bien difficile à trouver, quand on veut éviter le principe irascible. J'ai presque toujours traduit τὸ θυ μοειδές par la colère , et toujours à regret, parce que la colère est déjà un défaut, une détermination particulière et vicieuse de cette tendance générale de l'ame qui, selon les circonstances, peut devenir la colère ou le courage, et toutes les passions bonnes ou mauvaises d'un certain ordre.

Page 187. — Car crois-tu qu'un pareil amour soit autre chose.... Bekker , p. 429 : τὸν τῶν τοιούτων ἔρωτα .

Je défendrais fort bien cette leçon avec les manuscrits, Schleiermacher et Schneider, et j'avertis que si j'ai eu l'air d'adopter la correction de Stallbaum, τὸν τοιούτων ἔρωτα , c'est uniquement pour la commodité de la traduction.

Page 191. — Cependant les sentimens d'honneur et de probité qu'il avait dès l'enfance… Bekker , p. 432 : δόξας ἐκ παιδὸς περὶ καλῶν τε καὶ αἰσχρῶν, τὰς δικαίας ποιουμένας…

Schleiermacher ne pouvant trouver un sens satisfaisant aux mots τὰς δικαίας ποιουμένας , les retranche. Stallbaum propose δόξας… δικάς ποιουμένας περὶ καλ. les opinions qui déterminent les jugemens sur le bien et le mal , leçon qui est dans plusieurs éditions avant Bekker et dans beaucoup de manuscrits. Mais Schneider observe qu'on ne dit guère δικάς mais δικὴν ποεῖσθαι, et il explique δικαίας ποιουμένας par ποιουμένας χρήστας, qui est plus haut, quæ probæ existunt . Je me range volontiers à ce sentiment. — Après ὥσπερ πόλιν, Stallbaum et Schneider sous-entendent κυβερνῶν, en le rapportant à μονάρχος ὦν. J'aime mieux sous-entendre ὁ τυράννος ἄγει, ce qui est plus dans l'antithèse générale de ce passage.

P AGE 194. — Restituons donc le parfait scélérat ; c'est celui qui réalise le portrait que nous venons de faire. Bekker, p. 434-435 : ἔστι δέ που, οἷον ὄναρ διήλθομεν, ὃς ἂν ὕπαρ τοιοῦτος ᾖ.

Schleiermacher, après Ficin, tire de ce passage un sens plus ingénieux que solide. Il entend que le parfait scélérat est celui qui, éveillé, est tel que l'on a dépeint l'homme rêvant. Ce sens a l'avantage de rattacher cette conclusion à l'ensemble de tout le morceau où domine cette idée profonde que le méchant est un homme qui, pendant l'état de veille, n'a pas plus d'empire sur lui-même que l'homme qui rêve. Mais d'abord on pourrait reprocher à cette conclusion d'être un peu trop identique à son principe, et de ne pas re produire le progrès de la discussion. Ensuite le passage sur l'homme éveillé et l'homme dormant est déjà loin. Enfin, οἷον ὄναρ διήλθομεν ne peut guère vouloir dire οἷον διήλθομεν αὐτὸν εἶναι ὄναρ, mais le sujet d'ὄναρ doit être celui de διήλθομεν. J'ai donc suivi l'interprétation de Serres, Grou, Stallbaum : Tel en réalité que nous venons d'en tracer l'image . En effet , ὄναρ et ὕπαρ expriment souvent la simple opposition de la réalité et de l'image. Platon vient de parcourir tous les degrés de la scélératesse par pure hypothèse ; il lui est donc fort naturel de conclure que le vrai scélérat est celui qui ressemble à ce portrait. Une preuve encore que cette phrase n'est pas un simple résumé de ce qui a été dit sur la veille et sur les songes, c'est qu'elle se rapporte à une discussion toute différente, instituée dans le premier livre, et où Glaucon a souvent pris la parole ; voilà pourquoi il la reprend ici pour appuyer une conclusion conforme à la sienne. Schneider qui connaissait le dissentiment de Schleiermacher, et de Stallbaum, ne se prononce ni pour l'un ni pour l'autre.

P AGE 204. — Il y a lieu, ce me semble , à tirer de là une nouvelle démonstration. B EKKER , p. 443 : δίεξεται, ὡς ἐμοὶ δοκεῖ, καὶ ἑτέραν ἀπόδειξιν.

Tout le monde a pris δέξεται absolument, pour τὸ πρᾶγμα δέξεται, à peu près comme ἐνδέχεται. Il est évident que τὸ λογιστικὸν δέξ, que donnent la plupart des manuscrits, est une glose marginale sur ᾧ μάνθανει, qu'un copiste sans esprit aura transportée dans le texte hors de son lieu. Schneider défend en vain cette leçon ridicule.

P AGE 207. — Quant au philosophe… B EKKER , p. 445 : τὸν δὲ φιλόσοφον…

Bekker, d'après les manuscrits, construit très bien cette phrase. 1° Il n'y a point ici d'interrogation. Platon s'exprime et devait s'exprimer positivement sur la supériorité incontestable des plaisirs des philosophes, comparés aux autres plaisirs ; et on ne voit pas pourquoi , lorsqu'un sens aussi naturel sort de la leçon des manuscrits, Stallbaum s'avise d'une correction hypothétique comme celle de μὴ οἰώμεθα au lieu de ποιώμεθα. 2° L'addition οὐδέν, dans quelques manuscrits et dans quelques éditions, anciennes et nouvelles, prouve seulement que ces copistes et ces éditeurs n'ont pas saisi l'économie de la phrase de Platon. Avec cette addition gratuite, ils se sont mis dans l'impossibilité de comprendre cette expression : τῆς ἡδονῆς οὐ πάνυ πόρρω, et ils ont été forcés de l'altérer , jetés ainsi d'une hypo thèse dans une autre. 3° Avec Schleiermacher, contre Schneider, j'entends νομίζειν τὰ ἄλλας ἡδονὰς τῆς ἡδονῆς οὐ πάνυ πόρρω, penser que les autres plaisirs ne vont pas bien loin dans le plaisir . En effet, ces plaisirs sont superficiels et passagers ; le Philèbe explique parfaitement ce défaut ici reproché aux plaisirs ordinaires, et relève ceux de la science, comme plus profonds et plus durables. Stallbaum change οὐ en οὔσας : νομίζειν οὔσας πάνυ πόρρω τῆς ἡδονῆς, ce qui est exagéré et beaucoup moins élégant que la phrase de Platon. Schneider suppose que cet οὐ, malgré sa position, se rapporte indirectement à ποιώμεθα, et cela dans le seul but d'obtenir une interrogation, laquelle n'est nullement nécessaire : Ne supposerons-nous pas que le philosophe regarde les autres plaisirs comme très loin du plaisir ? Exagération vulgaire dans laquelle était déjà tombé Stallbaum. Ainsi, le sens que donnent toutes ces corrections arbitraires est défectueux, tandis que celui qui repose sur la grande majorité des manuscrits est beaucoup plus satisfaisant. Ce n'était donc pas la peine de changer le texte ; il eût mieux valu l'étudier et le comprendre.

P AGES 223-224 — B EKKER , p. 456-457.

Sur un passage aussi controversé j'ai conserve pro visoirement la traduction de Grou, mais sans vouloir la défendre dans toutes ses parties. Je pense même qu'il est possible de tirer de ce passage un sens beaucoup plus simple, et qui a écbappé aux commentateurs par sa simplicité même.

Pour rendre plus frappante la supériorité du bonheur du roi sur le bonheur du tyran, Platon la traduit, sous forme d'exemple, par une expression arithmétique qui se convertit d'elle-même en une expression géométrique. Cette transition de l'arithmétique à la géométrie est le nœud de la difficulté, laquelle porte sur κατὰ τὸν τοῦ μήκους ἀριθμόν, mineure du raisonnement dont ἐπίπεδον ἄρ' est la conclusion.

Platon a établi d'abord que le tyran est éloigné du vrai plaisir le triple du triple, c'est-à-dire 9, d'où il suit qu'il est 9 fois moins heureux que le roi. Mais il ne s'en tient pas à ce simple rapport, bien que 9 soit déjà un carré, le carré de 3, τριπλάσιον τριπλασίου, et pour mieux faire ressortir la différence du bonheur du tyran et de celui du roi, il considère 9 comme un nombre à la première puissance qu'il élève successivement à la seconde et à la troisième, c'est-à-dire au carré et au cube, ce qui donne 9, 81, 729.

Suivons cette opération et expliquons-la dans le texte même :

Τριπλασίου ἄρα… le tyran est donc éloigné du vrai plaisir le triple du triple, c'est-à-dire 9 ; ici pas la inoindre difficulté.

Ἐπίπεδον ἄρ', ἔφην, ὡς ἔοικε, τὸ εἰδωλον κατὰ τὸν τοῦ μήκους ἀριθμὸν ἡδονῆς τυραννικῆς ἂν εἴη : D'après ce nombre linéaire, le fantôme du plaisir du tyran serait donc un carré. En effet, ἐπίπεδον ἄρ' est évidemment ici une conclusion de κατὰ τὸν τοῦ μήκους ἀριθμόν, qui résume ce qui précède, et par conséquent représente le nombre 9. La forme corrélative des deux phrases qui commencent, l'une par τριπλασίου ἄρα…, l'autre par ἐπίπεδον ἄρ'…, indique assez leur intime liaison. Ἐπίπεδον ἄρ'… qui se trouve en tête de la seconde, se rapporte et ne peut se rapporter qu'à la précédente dont il est la conclusion.

Platon donne déjà une idée convenable de la distance qui sépare le bonheur du roi de celui du tyran, en faisant observer que 9 est un carré. Que sera-ce donc en élevant ce nombre lui-même au carré, puis au cube, κατὰ δὲ δύναμιν καὶ τὴν τρίτην αὔξην ! Là est la transition de l'arithmétique à la géométrie. Platon, il est vrai, ne dit pas qu'il va construire une surface, puis un solide ; mais il s'élève à deux nombres qui sont, l'un, l'expression d'un carré, d'un plan, d'une surface ; l'autre, l'expression d'un solide, d'un cube, et qui représentent d'une manière plus frappante les termes qu'il compare.

Dans l'enfance des sciences mathématiques, l'arithmétique s'appuyait sur des figures géométriques ; et nous voyons, d'après le Scholiaste et le passage célèbre du Théétète , que μῆκος signifie simplement un nombre qui n'est considéré ni comme carré ni comme cube, c'est-à-dire un nombre qui n'a qu'une seule dimension, la longueur. On dit encore aujourd'hui les dimensions d'un nombre, et un nombre linéaire pour un nombre racine ; cette expression traduit parfaitement τὸν τοῦ μήκους ἀριθμόν. Suivant le Scholiaste lui-même, un nombre considéré comme μῆκος et πλάτος nous donne le carré, une surface, un plan, c'est-à-dire un nombre qui a deux dimensions, longueur et largeur ; enfin μῆκος, πλάτος et βάθος donnent le cube, le solide, ou un nombre qui a les trois dimensions, longueur, largeur et profondeur.

Cela prouve que 9 est considéré sous deux points de vue, comme carré de 3, ἐπίπεδον, et comme nombre linéaire , qui a une seule dimension, la longueur, μῆκος, et que Platon va élever successivement au carré et au cube, κατὰ δὲ δύναμιν καὶ τὴν τρίτην αὔξην, négligeant ici les expressions géométriques πλάτος et βάθος, pour les expressions arithmétiques δύναμιν et αὔξην, ce qui donne toujours le même résultat, et ce qui est identique au fond, d'après la corrélation in time des deux sciences et la similitude de leur terminologie (nombre linéaire , carré , cube ).

Telle est l'explication que nous proposons et qui nous semble la plus naturelle et la plus conforme au texte.

Grou a traduit : « Par conséquent le fantôme de plaisir du tyran, à le considérer selon sa longueur , peut être exprimé par un nombre plan. » Cette traduction a d'abord l'inconvénient d'être peu claire en français ; on ne sait pas trop ce que veut dire « le fantôme de plaisir du tyran, considéré selon sa longueur, et qui donne un nombre plan. » Il n'y a pas d'analogie entre ces termes, et ἐπίπεδον semblerait se rapporter à la phrase qui suit , au lieu de se rapporter à la phrase qui précède. Toutefois Grou a fort bien entrevu le passage de l'arithmétique à la géométrie, et il en a donné dans sa note une explication assez satisfaisante ; mais il a, ce nous semble, exagéré ce rapport, indiqué par les mots κατὰ τὸν τοῦ μήκους ἀριθμόν, mais qui ne se continue pas dans les termes de la phrase suivante, où paraissent les expressions arithmétiques δύναμις et αὔξη, bien que le résultat soit le même, comme nous l'avons montré plus haut. Nous corrigerons donc la phrase de Grou, et traduirons κατὰ τὸν τοῦ μήκους ἀρίθμόν par « d'après ce nombre linéaire , » qui repro duit fidèlement la transition de l'arithmétique à la géométrie marquée dans le grec.

Schleiermacher, tout en signalant le sens que nous avons adopté pour ἐπίπεδον, n'a pas cru devoir l'adopter, et il rapporte ἐπίπεδον, non pas à la phrase qui précède, mais à celle qui suit. Ἐπίπεδον n'est plus 9 carré de 3, mais 81 carré de 9. La construction de la phrase nous semble s'opposer formellement à cette interprétation. Ἐπίπεδον placé en tête de la phrase, avec ce signe de conclusion ἄρ’, indique un rapport intime avec ce qui précède, ainsi que nous croyons l'avoir démontré. Schleiermacher explique encore κατὰ δὲ δύναμιν καὶ τὴν τρίτην αὔξην : « D'après cette racine ( Wurzel ) et la troisième puissance. » Mais on prendrait alors δύναμις comme synonyme de κατὰ τὸν τοῦ μήκους, traduit lui-même par racine, ce qui paraît assez singulier. Notre explication nous semble plus naturelle. Le fantôme du plaisir du tyran exprimé par 9, nombre linéaire, κ. τ. τ. μ. ἀριθμόν, est déjà un carré, ἐπίπεδον, le carré de 3 ; puis on élève ce nombre au carré et au cube, on le multiplie par lui-même, κατὰ δύναμιν, et on l'élevé à la troisième puissance, κατὰ τὴν τρίτην αὔξην.

Au reste, pour défendre le lecteur contre notre propre explication, nous joindrons ici celles du Scho liaste, de Grou et de Schleiermacher, avec de courtes observations.

Extrait du Scholiaste. — « Soit le bonheur du roi représenté par l'unité (κατὰ τὴν μονάδα αὐτήν) ; celui de l'oligarque par 3, l'unité ayant été multipliée par 3 ; et celui du tyran par 9, 3 ayant été multiplié par lui-même. Le tyran est donc éloigné du véritable bonheur le triple du triple, ce qui donne 9. Ce nombre 9 est donc un nombre plan (ἐπίπεδον) , comme produit de la longueur qui est 3 , et de la largeur qui est 3 elle-même. Platon appelle puissance (δύναμις) ce nombre 3, comme multipliant la monade ou l'unité ; ce nombre 3 est multiplié par lui-même, ce qui donne 9, et ce nombre 9 est multiplié par 3, ce qui donne 3, puis 9, puis 27. Il appelle troisième puissance (τρίτην αὔξην) la multiplication du nombre 9 par la puissance (δύναμις) 3, ce qui donne 27 ; 27 est donc un nombre solide. La seconde puissance (δεύτερα αὔξη) est la multiplication de 3 par lui-même, ce qui donne 9, ou un plan pour la largeur, comme la première puissance était l'unité multipliée par 3, ce qui faisait la longueur (μῆκος). Il ne restait plus qu'à achever la multiplication de 27 par lui-même pour avoir 729. »

Cette explication du Scholiaste nous semble inadmissible ; l'opération par laquelle il passe du nombre 27 à 729 n'est pas dans le texte. Platon dit bien : Vous aurez 729, l'opération ou plutôt la multiplication terminée , τελεωθείσῃ τῇ πολλαπλασιώσει. Mais quelle est cette multiplication ? celle de 27 par lui-même, comme l'entend le Scholiaste ? Cela ne se peut ; cette opération n'est pas si simple que Platon n'eût dû l'indiquer d’une manière précise, si telle avait été sa pensée. D'ailleurs l'expression τελευθείσῃ suppose une opération indiquée déjà, laquelle se rapporte évidemment à κατὰ δὲ δύναμιν καὶ τὴν τρίτην αὔξην. Nous maintenons qu'il s'agit de 9 multiplié par lui-même et élevé à la troisième puissance, ce qui donne pour le carré 81, et pour le cube 729.

Notons toutefois deux explications de mots fort importantes, données par le Scholiaste.

Par δύναμις il entend un nombre qui multiplie l'unité, ou un nombre à la première puissance ; ainsi 3 qui dans le passage de Platon multiplie la monade ou l'unité. Ce sens est adopté par Schleiermacher.

Μῆκος. De plus, ce nombre lui-même, en tant qu'à la première puissance, est justement ce qui fait la longueur, τὸ μῆκος ; il ne représente qu'une dimension ; en d'autres termes , c'est un nombre linéaire, pour nous servir de la terminologie correspondante à τὸν τοῦ μήκους ἀριθμόν. On voit ici l'alliance intime de l'arithmétique et de la géométrie. Que donne un nombre multiplié par lui-même ? un carré, un plan ; il y a là deux dimensions comme il y a deux nombres, μῆκος et πλάτος, longueur et largeur, et par conséquent un ἐπίπεδον. Enfin, en élevant un nombre à la troisième puissance, on obtient un solide, un cube ; nous avons trois nombres et par conséquent trois dimensions, μῆκος, πλάτος et βάθος, longueur, largeur et profondeur.

Les expressions arithmétiques carré et cube sont empruntées elles-mêmes à la géométrie, et le nombre linéaire ou nombre à la première puissance est, comme nous l'avons dit, la traduction exacte du grec τοῦ μήκους ἀριθμός.

Note de Grou . — « Le bonheur du tyran a trois fois moins de réalité que celui de l'oligarchique; celui de l'oligarchique en a trois fois moins que celui du roi ; le bonheur du tyran a donc neuf fois moins de réalité que celui du roi. Le nombre neuf est un nombre plan, puisque c'est le carré de trois. Ensuite Platon considérant ces deux bonheurs, l'un réel, l'autre apparent, comme deux solides, dont toutes les dimensions sont proportionnelles, et leurs distances de la réalité, 1 et 9, comme une de leurs dimensions ; leur longueur, par exemple, multiplie chacun de ces nombres deux fois par lui-même, pour avoir le rapport de ces deux solides, qui par là se trouve être celui de 1 à 729, c'est-à-dire que le bonheur du tyran est 729 fois moindre que celui du roi. Ce calcul est fondé sur ce théorème de géométrie : Les solides , dont toutes les dimensions sont proportionnelles, sont entre eux en raison triplée, ou comme les cubes d'une de leurs dimensions. »

Le vice déjà signalé de cette interprétation est la prédominance du point de vue géométrique sur le point de vue arithmétique, lequel est le vrai, alors même qu'il est exprimé par des termes empruntés à la géométrie.

Voici maintenant la note de Schleiermacher, dont je reconnais toujours les vues ingénieuses et profondes, alors même que je ne puis pas les partager.

« C'est à Platon lui-même à justifier cette prétention, de déterminer par un nombre la différence entre la condition du tyran et celle de l'aristocrate ou du roi. Platon était lié par un principe qu'il a soutenu de toute son autorité, savoir, qu'en toute chose il n'y a de véritablement scientifique que ce qui contient les conditions de la mesure et du nombre. Il ne nous appartient ici que d'éclaircir autant que possible en lui-même le calcul dont il s'agit : encore pourrons-nous difficilement parvenir à donner toute satisfaction sur ce point. »

« Premièrement, la question étant de savoir de combien le tyran est éloigné du roi, il serait naturel de mesurer les intervalles : au lieu de cela, ce sont les rangs que l'on compte. Ainsi, au lieu de dire, du roi au ti mocrate une longueur, du timocrate à l'oligarque une seconde longueur, de sorte que l'oligarque s'éloigne du roi de deux intervalles ; on dit : le roi est le premier, le timocrate le second et l'oligarque le troisième. Ensuite on ne poursuit pas même ce compte d'après lequel il faudrait dire que le démocrate est le quatrième et le tyran le cinquième : on s'arrête à l'oligarque, et sur ce motif qu'entre l'oligarque et le tyran il n'y a qu'un seul intermédiaire, de même qu'il n'y en avait qu'un entre le roi et l'oligarque ; on dit maintenant que l'oligarque est au tyran dans le même rapport que le roi est à l'oligarque ; d'après quoi le tyran devient 9, comme l'oligarque était 3 ; mais évidemment le calcul ne vaut rien, puisqu'il transforme le rapport de 1 à 5 en celui de 1 à 9. Mais admettons que telle est la distance du tyran à partir du point où est placé le véritable plaisir, ou le roi ; maintenant, par un nouveau procédé, tout aussi arbitraire, il nous faut mesurer, comme une surface, le fantôme de plaisir propre au tyran. Mais la phrase même où cela est énoncé (ἐπίπεδον ἄρ', ἔφην, etc.) me paraît encore susceptible d'une double interprétation. D'une part, il se peut qu'elle ne soit qu'une explication de ce qui précède, et qu'ainsi elle se réduise à considérer le nombre neuf sous un nouveau point de vue, savoir, comme étant un carré élevé sur trois, et c'est en ce sens que le Scholiaste paraît l’entendre . D’autre part, il se peut aussi qu’il faille élever une surface [ eine Fläche ] sur ce même nombre neuf : et cette surface peut consister soit en neuf fois neuf, ou bien aussi en trois fois neuf, à raison de ce que trois est la racine de neuf. Car bien que nous rencontrions ici les deux expressions μῆκος et δύναμις, nous n’avons point à leur attribuer le sens qui leur est assigné dans le Théétète : on y voit en effet que μῆκος est pris pour racine rationnelle, et δύναμις pour racine irrationnelle ; tandis qu’ici δύναμις doit signifier évidemment une racine rationnelle, et par conséquent μῆκος peut, sans avoir aucun rapport à la formation d’un carré, être pris pour le nombre 9 représentant la distance une fois donnée ; et en ce cas le nombre de la longueur serait le nombre duquel résulte 9, c’est-à-dire 3, ce qui en surface donne 27. J’avouerai pourtant que quoique j’aimasse bien mieux avoir dès à présent le nombre 27, parce qu’il est la racine de 729, néanmoins je crois que partout où se rencontrent en une certaine connexion ces trois expressions, δύναμις, ἐπίπεδον, τρίτη, αὔξη, le mot ἐπίπεδον signifie le carré. Toutefois je ne voudrais pas entendre, comme le Scboliaste, le carré de 3, mais bien le carré de 9 . Car si on s’en tient à la racine 3, donnant pour triple multiplication (αὔξη, Vermehrung ) 27, on n'arrive au résultat voulu ci-après, savoir 729, que par une opération qui elle-même n'est nullement donnée. Si, au contraire, c'est 9 qui est la racine, on n'a qu'a entendre les mots : κατὰ δύναμιν καὶ τρίτην αὔξην, par la racine et la troisième puissance, qui, d'ailleurs, n'offrent aucune difficulté, comme s'il y avait : Par la racine élevée à sa troisième puissance ; car 9 fois 81 font 729. Voici donc la progression que j'adopte : le nombre 9 est le chiffre de la distance du tyran, et celui d'après lequel sera calculé son plaisir et tout ce qui le concerne ; le plaisir tyrannique en lui-même est représenté par 81, et le montant total de la félicité du tyran par 729, bien entendu que ces quantités doivent être entendues comme négatives. »

« Demandera-t-on maintenant si la valeur totale du tyran, quant à la convenance, à la beauté et au mérite réel de son existence, serait 9. 4 , ou bien 729. 2 , qui équivaudrait à 9. 6 ; c'est-là une grande question que je ne me hasarde pas à résoudre. »

« Socrate se vante ensuite d'avoir trouvé la un nombre tout-à-fait exact, προσήκοντα βίοις : il n'est guère pro bable qu'il ait autre chose en vue dans son énumération sur le temps, sinon que 729 est le double de 365 ; car on sait qu'en pareil cas une unité de moins n'était point comptée dans la pratique des Grecs. Cela même semble n'offrir qu'un jeu d'esprit assez insignifiant, puisque la vie des deux hommes que l'on compare, bien que sujette à la même mesure du temps, ne saurait recevoir de semblables proportions numériques. »

Je finis par une courte analyse du long commentaire du dernier interprète, Schneider.

« Pourquoi Platon va-t-il chercher un chiffre pour évaluer une valeur morale comme celle-là ? Schleiermacher dit que c'est parce que Platon a lui-même établi qu'il n'y a science que de ce qui se compte et se mesure. Mais ce même Platon a déjà expliqué mainte autre matière, incontestablement du domaine de la science, sans recourir aux nombres, par exemple, la nature de la justice et des autres vertus dans ses autres ouvrages ainsi que dans celui-ci. »

« Je ne croirai pas davantage, avec Stallbaum, que Platon a voulu plaisanter et gâter par un mauvais jeu d'esprit une discussion aussi grave. »

« J'aime mieux croire que ce philosophe, versé dans les mathématiques, a été induit, par une sorte d'analogie, à entrer dans ce procédé, afin de faire ressortir d'autant plus la grandeur de l'intervalle entre le roi et le tyran ; et afin de se séparer d'autant plus de l'opinion vulgaire qui admirait le bonheur de la tyrannie, et de graver le plus profondément possible dans les esprits la doctrine qu'il vient de développer. »

« De plus, il aura voulu faire remarquer, non pas à tout le monde, mais indirectement aux esprits exercés, la propriété cachée du nombre 729, à l'occasion de ce passage très commode pour cela : c'est pourquoi il aura choisi plutôt qu'un autre le nombre qui résulte du triple du triple. Ce nombre (729), en effet, est celui qui mesure l'année, le mois, le jour et la nuit, de telle sorte qu'il en résulte une division du temps très rapprochée de celle dont nous nous servons aujourd'hui : division dont la vérité se montre en même temps très clairement . Si donc ce nombre étant posé, on demande de combien la vie du roi est plus heureuse que celle du tyran, on peut répondre que le roi a par minute autant de plaisir que le tyran par jour , et que les heures ou les jours et les nuits du premier égalent, sous ce rapport, les mois et les années du second. C'est là, selon moi, cette convenientia indiquée par Platon entre le nombre et la vie. Schleiermacher n'y comprenant rien, si ce n'est que 729 est le double de 365, a traité ceci de plaisanterie, par la raison que les personnages intermédiaires, qui vivent dans les mêmes mesures du temps, n'ont pas cependant un chiffre de distance qui convienne à ce rapport. »

Après cela Schneider en vient à la première difficulté de Schleiermacher. Celui-ci avait blâmé le calcul de la progression, qui disait roi 1, timocrate 2, oligarque 3, ce qui déjà ne fait que 2 distances ; puis démocrate 6, tyran 9, quand il n'y a au total que 5 termes et 4 distances. Schneider trouve tout simple que l'on calcule ainsi. Si on s'en étonne, c'est que plus haut on n'a pas compris comme il faut les mots ῶν νόθων εἰς τὸ ἐπείκενα ὑπερβὰς ὁ τύραννος. Ces mots veulent dire, selon Schneider, que le tyran ne connaît même pas les plaisirs faux. D'autre part, le roi qui ne connaît que les véritables ne connaît pas davantage les plaisirs faux. Cela étant, quand on arrive au troisième terme, il est juste de renforcer la progression, en supposant entre le troisième et le quatrième autant de distance qu'entre le premier et le troisième; et de même du quatrième au cinquième. Il termine par ἐπίπεδον ἄρα, et il approuve Schleiermacher de penser qu'il s'agit, non pas de ce que le nombre de longueur 9 est un carré (le carré de 3}, mais bien de ce que ce nombre pris comme racine fait d'abord un carré (multiplié par lui-même, 81) ; mais il en diffère en ce qu'il considère cette réflexion comme purement incidente et sans conséquence, et il croit que Platon, hoc quasi corollario inserto , en vient immédiatement à la formation du vrai nombre.

P AGE 246. — On dit en effet qu’Homère, pendant sa vie même, fut étrangement négligé par ce personnage. BEKKER , p. 476 : ὡς πολλή τις ἀμελεὶα περὶ αὐτὸν ἧν ἐπ' αὐτοῦ ἐκείνου, ὅτε ἔζη.

La tautologie est ici par trop forte. Ou bien ὅτε ἔζη est une pure glose explicative de ἐπ' αὐτοῦ ἐκείνου, ou, si l’on conserve ὅτε ἔζη, il faut lire avec Heyne et Ast ἀπ' αὐτοῦ ou ὑπ' αὐτοῦ, comme il est dit un peu plus bas ἐτιμᾶτο καὶ ἠγαπᾶτο ὑπ' αὐτῶν. — Cet argument de la mauvaise conduite de Créophile, à l’égard d’Homère, est du même genre que celui du Gorgias , où Platon tourne contre Périclès et les autres politiques d’Athènes, l’ingratitude même de leurs concitoyens et les torts de leur propre famille.

P AGE 255. — Mais il me semble nécessaire d’examiner à présent ce qui a été omis pour lors.

Ici Grou avertit qu’il a mis à profit la traduction que Racine le père a faite de ce morceau sur la poésie ; mais il ne dit pas où il a vu et comment il s'est procuré cette traduction. Elle n'est imprimée nulle part, ou du moins elle a échappé à toutes mes recherches. Dans l'impossibilité de discerner ici ce qui est de Racine et ce qui est de Grou, j'étais condamné à traiter ce passage comme tous les autres, et à corriger la traduction existante, quel qu'en soit l'auteur, sur le texte de Platon.

P AGE 259. — Pour cette partie insensée de notre ame… B EKKER , p. 485.

Je lis avec Bekker et la grande majorité des Mss., τῷ ἀνοήτῳ… διαγιγνώσκοντι… γουμένῳ… εἰδωλοποιοῦντι… ἀφεστῶτι. Quoi qu'en dise Schleiermacher, εἰδωλοποιοῦντι est très vrai ; car c'est l'imagination, la folle de la maison , τὸ ἀνοήτον ψυχῆς, qui évoque les fantômes et les chimères ; voilà pourquoi elle est toujours bien loin de la vérité. Schneider conserve εἰδωλοποιοῦντι, mais il s'avise de lire ἀφεστῶσα au lieu de ἀφεστῶτι, bouleversant ainsi toute l'économie de la phrase, et trouvant le secret de s'éloigner à la fois de Schleiermacher et de Bekker.

P AGES 262-263… — Il faudra… accorder qu'Homère est le plus grand des poètes et le pre mier des poètes tragiques ; mais en même temps souviens-toi qu'il ne faut admettre dans notre république d'autres ouvrages de poésie que les hymnes à l'honneur des dieux et les éloges des grands hommes. B EKKER , p. 488 : καὶ ξυγχωρεῖν ῞Ομηρον ποιητικώτατον εἶναι καὶ πρῶτον τῶν τραγῳδοποιῶν, εἰδέναι δὲ ὅτι ὅσον μόνον ὕμνους θεοῖς καὶ ἐγκώμια τοῖς ἀγαθοῖς ποιήσεως παραδεκτέον εἰς πόλιν.

Cette phrase est positive et favorise singulièrement l'interprétation commune, qui rapporte à Homère le passage célèbre du livre III. Voyez la note du tome IX , p. 360.

P AGE 263… — Cette chienne hargneuse qui aboie contre son maître…B EKKER , p. 489 : ἡ λακέρυζα πρὸς δεσπόταν κυών…

Ces fragmens de poètes contre les philosophes sont repris et en quelque sorte résumés dans le XII e livre des Lois , tom. VIII, pag. 398. On ignore à quels poètes ces différens traits satiriques sont empruntés ; mais ils ont bien l'air d'appartenir à l'ancienne comédie, dont on connaît les invectives contre la philosophie. Schneider pense qu'il s'agit plutôt des poètes lyriques que des comiques, parce que cette querelle est ici appelée ancienne, παλαῖα ; mais cette querelle pouvait être ancienne pour Platon et venir pourtant des comiques. En effet, les Nuées qui doivent avoir été précédées de pièces du même genre, sont, comme on sait, de vingt-cinq ans avant la mort de Socrate ; et de la mort de Socrate à la République il y a près de cinςuante ans, si l'on admet le calcul ordinaire que Platon avait trente ans à la mort de Socrate, et environ quatre-vingts quand il mourut, corrigeant encore la République . D'ailleurs Schneider a raison contre Schleiermacher, quand il se refuse à reconnaître dans le second fragment un mot de philosophe, peut-être d'Héraclite, dirigé contre un poète. D'abord cette conjecture de Schleiermacher est une pure hypothèse. Ensuite le sens général exige que ce soit ici un fragment et une invective de poète, afin que la poésie paraisse dans son tort, qu'il soit prouvé qu'elle a commencé les hostilités, et que la première elle a plus vivement attaqué la philosophie que Platon ne fait ici la poésie. La philosophie ne fait donc que répondre à des attaques, ce qui l'excuse. L'esprit de tout ce morceau est manqué si l'on suppose que Platon fait aussi mention de satires philosophiques ; et puis, les philosophes raisonnent et n'invectivent pas. On ne conçoit pas non plus comment μέγας ἐν κενεαγοριαῖσι s'appliquerait à un poète. Enfin, il faut τῶν Δία σόφων ὄχλος κρατῶν, et, malgré la singularité de la construction, faire de Δία le régime de κρατῶν, ce qui reproduit le reproche perpétuel de l'ancienne comédie contre la philosophie. Il est évident, contre Stallbaum et Ast, que ὅτι ἆρα πένονται est un fragment poétique et non pas une réflexion de Platon ; car cette réflexion serait assez sotte, prise au sérieux, et très peu piquante, si elle voulait être badine.

Page 271. — … meurent plus ou moins promptement, selon qu'ils sont plus ou moins mé- dians. Bfkker, p. 4°/5 : , καὶ ὑπ’ αὐτοῦ, τοῦ ἀποκτιννύντος τῇ ἑαυτοῦ φύσει, ἀποθνῄσκειν τοὺς λαμβάνοντας αὐτό, τοὺς μὲν μάλιστα θᾶττον, τοὺς δ’ ἧττον σχολαίτερον, ἀλλὰ μὴ, ὥς περ νῦν διὰ τοῦτο ὑπ’ ἄλλων δίκην ἐπιτιθέντων ἀποθνῄσκουσιν οἱ ἄδικοι.

Je construis : τοὺς λαμβάνοντας αὐτὸ ἀποθνήσκειν ὑπ' αὐτοῦ τούτου ἀποκτινύντος τῇ ἑαυτοῦ φύσει. Αὐτό et ὑπ' αὐτοῦ τούτου est l'injustice qui, reçue dans l'ame, tue par sa propre force. Ὑπ' αὐτοῦ τούτου est repris plus bas par διὰ τούτου, qui ne peut être que l'injustice. Il est étonnant queSchleiermaeher ait rapporté τῇ ἑαυτοῦ φυσ. à ἀποθνήσκειν, au lieu de le rapporter a ἀποκτιννύντος. Il est plus étonnant encore que Schleiermacher ait joint ensemble μάλιστα et θᾶττον, sehr früh , ainsi que ἧττον et σχολαίτερον, tandis qu'évidemment μάλιστα et ἧττον se rapportent à λαμβάνοντας, et θᾶττον et σχολαίτερον à ἀποθνήσκειν. Les plus méchans meurent plus vite, etc.

P AGE 279. — B EKKER , p. 502.

Les difficultés philologiques de ce mythe ont été successivement éclaircies. Les plus anciens Mss. et les meilleures éditions donnant Ἦρος et non Ἧρος, j'ai rétahli Er au lieu de Her. De même il faut Ardiée et non pas Aridée. Au lieu de ἐκ τοῦ οὐρανοῦ, j'incline, avec Schleiermacher, à déplacer ἐκ avant τοῦ οὐρανοῦ pour le transporter avant τῶν δεσμῶν, bien que Schneider ait donné de la leçon ordinaire une explication spécieuse. J'adopte, avec Stallbaum et Schneider, contre Bekker et Schleiermacher, la leçon εἰκοστὴν λαχοῦσαν ψυχήν, d'après l'autorité de Plutarche ( Symp . IX, 5), lequel certainement n'a pu inventer εἰκοστὴν ; d'ailleurs il y a plus bas ἐν μεσοῖς δέ, ἐν ὑστατοῖς, ὑστατήν.

Quant au mythe en lui-même, il est probable que, comme celui du Gorgias et celui du Phédon , il repose sur une donnée première que Platon n'a pas faite, mais qu'il aura librement arrangée. J'ignore quelle est cette donnée, mais j'en admets l'existence ; et il est même vraisemblable que Platon l'aura recueillie dans ses courses du côté de l’Orient. Mais les circonstances de temps et de lieu sont ici tellement indéterminées, qu’il est impossible de se livrer à aucune conjecture raisonnable à cet égard. Je suis donc loin d’admettre les interprétations d’écrivains postérieurs, comme Clément ( Stromat . V) et Eusèbe ( Prœp. evang . XIII), qui voient dans Er l’arménien, Zoroastre, et qui citent à l’appui de leurs conjectures le commencement d’un livre de ce sage, livre évidemment apocryphe, et dont la source aura été précisément ce même passage de Platon. C’était un système pour les philosophes alexandrins, chrétiens on païens, de rapporter la sagesse de Platon à l’Orient ; les uns à la Judée, les autres à l’Égypte ou à la Perse. Il ne faut ni adopter légèrement, ni repousser entièrement ces relations aussi obscures dans le détail qu’incontestables dans le fond.

Quant à la partie astronomique de ce mythe, Schleiermacher en a fait le sujet d’observations aussi ingénieuses que solides, que nous mettrons à profit.

P AGE 284… — La lumière qui traverse route la surface de la terre et du ciel droite comme une colonne et semblable à l’Iris, etc.

Cette lumière ne peut être autre chose que la voie lactée ; cette zone fait aux deux pôles l’office d arc-boutant et assure leur solidité. Il serait trop rigoureux d'insister sur ce que la voie lactée ne passe qu'un peu à côté du pôle et non au pôle même. L'image d'une colonne n'est relative qu'au point de vue sous lequel ce vaste cercle se présente aux regards des ames vovageuses.

Le fuseau de la nécessité est l'emblème du système du monde étoile. Pour concevoir cet emblème, il faut se placer en dehors du plan de notre équateur, et prolonger l'axe du monde de manière que le diamètre de ce cercle, dont le centre est la terre, soit à l'axe, comme le petit axe du fuseau est à son grand axe. Ensuite, il faut se représenter le fuseau sous une forme assez différente de celle qu'on lui donne de nos jours. Ce n'est ni comme en certains pays, par exemple en Allemagne, une forme analogue à celle d'un 8, ni comme en France, une forme parabolique pointue aux deux exextrémités ; c'est plutôt une tige de grosseur uniforme, vers le milieu de laquelle est fixé le peson en forme de sphère creuse. Cette sphère contenant sept autres sphères concentriques, représente les diverses sphères des planètes ou les divers étages du ciel tournant autour de la terre, fixée à l'axe même du fuseau.

De ces huit sphères concentriques, la première, extérieurement, est celle des étoiles fixes ; la seconde, celle de Saturne ; la troisième, celle de Jupiter ; la quatrième, celle de Mars ; la cinquième, celle de Mercure ; la sixième, celle de Vénus (voir dans le Timée , Bekker, pag. 38, un passage où Platon commet la même erreur sur l'ordre des planètes : il aurait fallu placer Vénus au-dessus de Mercure); la septième, celle du Soleil ; et la huitième, celle de la Lune ; la Terre étant sur l'axe même du système. C'est d'en haut que ces sphères doivent être considérées, pour qu'on aperçoive leurs bords, ou les zones qui les terminent, lesquelles doivent se trouver nécessairement à l'équateur de chaque sphère. Ces bords lumineux et diversement colorés ne sont autre chose, selon Schleiermacher, que l'éclat varié des planètes (en y ajoutant au degré supérieur le zodiaque), dont le mouvement circulaire est assez rapide pour former un ruban continu, comme le charbon allumé auquel on fait décrire le même cercle en peu d'instans. Quant à la largeur inégale de ces rubans, elle tient à ce que les planètes et le zodiaque, au lieu de parcourir l'équateur même de leur sphère et de tout le système, sont diversement inclinés à cet équateur. On voit que les couleurs de ces rubans répondent à celles des astres eux-mêmes. Le zodiaque offre une couleur variée, à raison des étoiles de nuances diverses dont il se compose. Le septième cercle, celui du Soleil, est très éclatant ; le huitième, celui de la Lune et de la Terre, se colore de son éclat. La nuance un peu jaune du deuxième et du cinquième est bien celle de Saturne et de Mercure. La blancheur du troisième et la rougeur du quatrième caractérisent parfaitement l'aspect de Jupiter et celui de Mars. Enfin, la pâleur de Saturne est plus froide que celle de Vénus, et c'est ce qui est dit à peu près du deuxième et du sixième cercle. Le troisième cercle est donné comme le plus blanc, ce qui est vrai de Jupiter.

P AGE 285. — Le fuseau tout entier roulait sur lui-même d'un mouvement uniforme, et les sept pesons concentriques intérieurs se mouvaient lentement dans une direction contraire…

On reconnaît ici le mouvement des planètes en sens contraire de celui du zodiaque, et la vitesse comparative des planètes. Seulement une vitesse semblable est attribuée au Soleil, à Mercure et à Vénus. La même erreur se retrouve dans le Timèe , et elle tient à ce que les anciens considéraient la révolution de Mercure et de Vénus, comme s'accomplissant autour de la Terre avec celle du Soleil, dont ces planètes ne cessent point d'être assez voisines à nos regards.

P AGE 286. — Sur chacun de ces cercles était assise une Sirène , qui tournait avec lui, faisant entendre une seule note de sa voix, toujours sur le même ton ; mais de ces huit notes différentes résultait un seul effet harmonique. B EKKER , p. 508.

Tous les anciens ont commenté ce passage. Il s'agit ici évidemment du rapport établi par les Pythagorciens entre l'astronomie et la musique, entre les huit sphères célestes et les huit notes de l'octachorde. Il suffirait de ce passage pour démontrer le caractère pythagoricien de la partie astronomique de ce mythe.

Ibid . — Lachésis chantait le passé, Clotho le présent, Atropos l'avenir. Clotho touchant par intervalle le fuseau, de la main droite, lui faisait faire la révolution extérieure; pareillement Atropos, de la main gauche, imprimait le mouvement aux pesons du dedans…

Note de Schleiermacher . — « Clotho, la parque du présent, imprime le mouvement circulaire au zodiaque et au reste des étoiles fixes. Atropos, qui chante l'avenir, met en jeu les cercles planétaires, entre lesquels s'opèrent les conjonctions et les oppositions, qui, selon le Timèe , annoncent aux hommes instruits les événemens futurs. »

Ibid . — Ensuite ayant pris sur les genoux de Lachésis les sorts et les différentes conditions humaines.

Note de Schleiermacher . — « Lachésis est la parque du pass. C'est en effet du sein du passé que chaque être vivant reçoit primitivement son lot. Chaque ame qui naît doit avoir déjà vécu, non-seulement parce que le nombre des âmes n'augmente point, mais encore parce que les diverses formes de la vie humaine doivent constamment rester les mêmes, en raison de cette harmonie de l'histoire avec le retour régulier et périodique des mouvemens célestes ; seulement chaque ame est libre de choisir sa prochaine carrière sur une quantité tantôt plus, tantôt moins considérable, offerte à son choix. »

« Si on observe que les conditions de vie mâle et femelle sont proposées indifféremment à toutes les âmes, et que les aines elles-mêmes ne sont point classées par sexe, on peut faire réflexion que cela répond tout-à-fait à ce qui a été réglé dans la constitution de l'État, et cela est autant pythagorique que socratique. Que s'il est déjà un peu embarrassant pour nous de voir les âmes ne devenir mâles et femelles qu'en conséquence seulement du choix du corps auquel elles s'unissent, et non en vertu de leur nature, combien n'est-il pas pour nous plus étrange encore de voir cette confusion absolue des âmes d'hommes et d'animaux, de sorte quelles passent de l'un à l'autre de ces états, uniquement par l'effet de leur propre choix ? Seulement ce ne serait pas entendre Platon, que de supposer que dans son sens toutes les âmes sont indifférentes, en tant que non raisonnables, et que la raison n'arrive à celles qui deviennent hommes, qu'au moyen de l'organisme humain : au contraire, sa pensée devait être que les âmes des bêtes, immortelles aussi, ont part à la raison, sauf l'impossibilité pour elles de la manifester dans un corps qui est, bien plus que le corps humain, une prison et un tombeau. C'est en effet un point assez établi, d'ailleurs, que Platon attribuait aux animaux la raison, à cet état de contrainte et d'obscurcissement. »

« Il est pourtant une objection qu'on pourrait être tenté de faire sur la manière dont ceci s'accorde avec ce qu'on a vu. Si tous les êtres qui naissent proviennent des générations passées, et si chaque naissance est indifféremment l'effet du choix d'une ame quelconque, à quoi bon, dira-t-on, tant de soins et de précautions appliquées aux procréations dans l'Etat qu'on nous a décrit ? On ne peut guère supposer que cette difficulté ait échappé à Platon. Voici comment les choses doivent se concilier : premièrement, le lot (ou condition de vie), tel que notre législateur le destine à ses gouvernails, ne peut jamais être choisi que par une ame qui s'est conservée fidèle à la pure raison, attendu que ce lot n'offrirait aucun attrait aux autres âmes. En second lieu, si les précautions prises pour le commerce des sexes ont d'abord pour effet de ne procréer que des corps bien tempérés, il doit aussi arriver ensuite, d'après tout ce qu'on a établi, que réciproquement les âmes deviennent autres que ce qu'elles seraient devenues dans d'autres corps. Et supposé même que par accident et contre la probabilité, ce lot (la condition de gouvernant, dans l'Etat de Platon) se trouvât choisi par une ame capable de boire au fleuve d'Oubli avec assez d'excès pour que les formes éternelles de l'Etre absolu ne puissent plus y être réveillées ; en ce cas, cette infirmité ne tarderait pas à être remarquée par les magistrats, et un tel sujet serait renvoyé par eux à une autre classe de la société. »

P AGE 293. — Ce génie la conduisait d'abord à Clotho qui, de sa main droite et d'un tour de fuseau , confirmait la destinée choisie. Après avoir touché le fuseau, il l'emmenait de là vers Atropos, qui roulait le fil, pour rendre irrévocable ce qui avait déjà été filé par Clotho. B EKKER , p. 514 et 515… : ἀμετάστροφα τὰ ἐπικλωσθέντα ποιοῦντα.

Il est évident qu'il y a un rapprochement de mots entre Ἄτροπος et ἀμετάστροφα, et entre Κλωθώ et ἐπικλωσθέντα La même idée et le même rapprochement se retrouvent dans la phrase difficile du livre XII des Lois , sur les fonctions des trois Parques, Bekker, pag. 3i6: τὸ Λάχεσιν μὲν τὴν πρώτην εἶναι, Κλωθὼ δὲ τὴν δευτέραν, τὴν Ἄτροπον δὴ τρίτην, σώτειραν τῶν λεχθέντων, ἀπῃκασμένα τῇ τῶν κλωσθέντων τῷ πυρὶ, τὴν ἀμετάστροφον ἀπεργαζομένων δύναμιν… Voyez tom. VIII de notre trad. p. 379, ainsi que la note pag. 515-518. Plotin, Enn . II, liv.III, ch. 15, p. 145 ; Proclus, Thêol. Plat . VI, 23 ; et Porphyre dans Stobée, Eclog . II, pag. 368, éd. Heeren., développent l'idée de l'un et de l'autre passage, mais sans éclaircir celui des Lois .

P AGE 294. — À mesure que chacune boit, elle perd toute mémoire. B EKKER , p. 515.

Schneider fait remarquer que si chaque ame en buvant perd toute mémoire, il semble ridicule de dire, comme Platon la fait auparavant, qu'il ne faut pas boire de l'eau du fleuve Amelès au-delà de la mesure prescrite. Mais il se répond à lui-même, que la force et la durée de l'oubli pouvaient être diverses, selon le plus ou le moins d'eau que l'on buvait ; qu'ainsi l'ame qui en buvait trop pouvait oublier à jamais ; qu'au contraire, celle qui en buvait modérément pouvait, avec le temps, retrouver la mémoire, c’est-à-dire acquérir la science.

Je regrette vivement de n’avoir pas eu pour la plus grande intelligence de la partie astronomique de ce mythe, la dissertation de Boeckh : De Platonico systemate celestium globorum et de vera indole astronomiæ philolaicæ , in-4 o , 1810, Heidelberg.

Traduction par IA · Original