Traduction humaine · Traduction de Victor Cousin (†1867) · Source: Wikisource · Domaine public
Ast et Stallbaum proposent de lire : παιδείας τε πέρι τῶν παίδων ; mais outre que παιδεία παίδων n’est pas une locution heureuse, cette correction détruirait précisément le point auquel Platon attache le plus d’importance, savoir, la communauté d’éducation entre les hommes et les femmes. L’éducation doit leur être commune, comme les enfans et la garde de l’État. Aussi a-t-on vu précédemment que les femmes devaient cultiver la musique et la gymnastique comme les hommes.
Orelli est le premier qui ait substitué à στρατευομένῳ la conjecture στραγγευομένῳ , qui a fait fortune et que Stallbaum et même Schneider ont introduite dans le texte. Mais στρατευομένῳ est dans tous les manuscrits, et se lie très bien à tout ce qui précède. Socrate parlant d’art militaire, emploie naturellement une expression qui s’y rapporte, et ὥσπερ καταδρομὴν ἐποιήσω amène στρατευομένῳ . Voilà bien des motifs de tenir à στρατευομένῳ . Qui croirait que Schneider, si scrupuleux observateur de la leçon des manuscrits, l’abandonne ici pour στραγγευομένῳ , qui n’est dans aucun ? Schleiermacher, comme Bekker : im Felde .
Ce morceau charmant sur la facilité des amans à tout admirer dans l’objet aimé, jusqu’aux défauts mêmes, est la source d’une foule d’imitations célèbres. Plutarque, De la manière de lire les poètes ; Du flatteur et de l’ami ; Lucrèce, IV , v. 1154 ; Horace, sat. I , 3, v. 38 ; Ovide, De art. amand. , II , v. 657 ; Tibulle, I , 4, 69 ; et enfin notre Molière, dans le Misantrope, act. II , sc. 5.
Un assez bon nombre de manuscrits et Ficin donnent : κατὰ τὴν αὐτὴν δύναμιν, ἢ κατὰ τὴν αὐτὴν δύναμιν ἑκατέρα τ. α. , mais il est bien reconnu aujourd’hui que les cinq premiers mots ne sont qu’une glose, et que la vraie leçon est celle que Ast a proposée, que confirment les meilleurs manuscrits, et que Bekker et Stallbaum ont adoptée. Schneider va plus loin, et il propose, avec un seul manuscrit, de retrancher αὐτὴν dans la vraie leçon κατὰ τὴν αὐτὴν δύναμιν ἑκ… En effet, αὐτὴν semble en contradiction avec ce qui précède, savoir ἄλλην δύναμιν , avec le commencement même de la phrase, et avec ce qui suit : τὴν μὲν ἐπὶ τῷ αὐτῷ τεταγμένην καὶ τὸ αὐτὸ ἐπεργαζομένην τὴν αὐτὴν καλῶ, τὴν δὲ ἐπὶ ἑτέρῳ καὶ ἕτερον ἀπεργαζομένην ἄλλην . Je suis fort tenté, comme Schneider, de voir, dans αὐτὴν un débris de la glose déjà signalée et retranchée par Ast. Je corrige donc ainsi ma traduction : chacune en tant que faculté distincte, ou par une énergie qui lui est propre . Je n’ai pas la moindre répugnance à puiser tour à tour dans divers manuscrits. Mais comment Schneider peut-il garder cette liberté dans les liens de son système, et préférer un seul manuscrit très médiocre à l’autorité de tous les autres, même de ceux qu’il a reconnus excellens précisément pour cette même phrase ?
Ast est le premier qui ait proposé de retrancher ces mots comme oiseux et nuisant à la clarté de la phrase ; et cette raison a persuadé Schleiermacher et Bekker. Cependant cette leçon se trouve dans tous les manuscrits, un seul excepté. Schneider a fait voir que pour ôter toute obscurité il suffit de changer la ponctuation, de mettre une virgule avant ἐκεῖνος , et de retrancher celle que l’on met ordinairement après φιλοθεάμων . Au reste, toute cette distribution de virgules ne signifie rien, et même sans cela la phrase est parfaitement claire. Ἐκεῖνος ὁ φιλοθεάμων est une reprise de ὁ χρηστός , avec une nuance de ridicule de plus. — Ce passage sur le beau absolu rappelle et résume la discussion du Banquet .
Notes
SUR LA RÉPUBLIQUE
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LIVRE SIXIÈME.
P AGE 3. — Puisqu'il l'emporterait par l'endroit le plus important. B EKKER , p. 276 : τοὺτῳ γὰρ αὐτῷ σχεδόν τῷ μεγίστῳ ἂν προέχοιεν.
Schleiermacher : Denn in Bezug auf dieses selbst hätten sie ja wol den grossten Vorzug . Il semble qu'il ait rapporté τῷ μεγίστῳ à προέχοιεν, maxime prœstare , tandis que τῷ μεγίστῳ se rapporte à τοὺτῳ αὐτῷ, comme l'a fort bien entendu Stallbaum.
lbid . — Reconnaissons qu'il est dans la nature des philosophes de s'attacher à la poursuite de la science, qui peut leur dévoiler cette essence immuable, inaccessible aux vicissitudes de la génération et de la corruption. — Oui. — Qu'ils aiment cette science tout entière , sans renoncer volontairement à aucune de ses parties… B EKKER , p. 276:… δηλοῖ ἐκείνης τῆς οὐσίας… καὶ ὅτι πάσης αὐτῆς…
On peut fort bien vouloir lire avec Ast, d'après une leçon fournie par Themistius, qui cite ce passage ( Orat ., XXI) : δηλοῖ ἐκείνην τὴν οὐσίαν, ou sous-entendre τι en maintenant ἐκείνης τῆς οὐσίας avec tous les autres critiques On peut aussi douter s'il faut rapporter πάσης αὐτῆς à ἐκείνης τῆς οὐσίας avec Schneider, ou bien avec Ast et Stallbaum à ἐποστήμης ou μαθήσεως implicitement renfermés dans μαθήματος qui précède. Cependant, quoique cette dernière explication soit fort soutenable, il est étrange d'avoir recours à cet expédient quand le texte présente un relatif naturel dans ἐκείνης τῆς οὐσίας ; et Schneider prouve que l'essence des choses, bien qu'immuable et une en elle-même, a pourtant comme diverses parties dans les diverses idées harmoniques entre elles, mais pourtant distinctes, qui la caractérisent. Il ne faut donc pas dire avec Stallbaum : erunt qui οὐσίας intelligendum censeant ; sed hi videant ne intelligendo nihil intelligant . Schleiermacher traduit un peu vaguement : sie dieses ganz begehren . La vraie relation de dieses , dans la phrase de Schleiermacher , est presque aussi obscure que celle de πάσης αὐτῆς dans Platon ; littéralité excessive qu'il nous est impossible d'approuver. À la reflexion donc, nous inclinons à modifier notre traduction de la manière suivante : « Quils aiment cette essence tout entière . »
Page 10. — Figure-toi- donc un patron d'un ou de plusieurs vaisseaux, tel que je vais te le décrire. B EKKER , p. 281 : νόησον γὰρ τοιουτονὶ γενόμενον εἴτε πολλῶν νεῶν πέρι εἴτε μιᾶς ναύκληρον…
Phrase très simple et très claire que Schneider bouleverse en mettant un point après μιᾶς, en renvoyant ναύκληρον à la phrase suivante, et en faisant de τοιουτονὶ γενόμενον un neutre : Fac hujusce modi aliquid de multis navibus sive de una mavis accidisse . Mais d'abord il ne s'agit point ici de ce qui se passe en général dans un vaisseau, mais très particulièrement de ce qui regarde le pilotage ou le pilote d'un vaisseau ; ensuite il parait assez difficile de prendre au neutre τοιουτονὶ γενόμενον, et il semble qu'il faudrait νόησον γὰρ τὸ γενόμενον ; enfin dans ce cas περὶ exigerait un accusatif, comme plus bas : τοιούτων δὴ περὶ τὰς ναῦς γιγνομένων. Ναύκληρος περὶ νεῶν veut dire un pilote de vaisseau, comme Platon dit très bien ailleurs διδασκαλοὺς περὶ ἀρετῆς . Je maintiens donc l’ancienne ponctuation et le sens qui en résulte.
En expliquant ainsi ἐκβοᾷν , on a l’avantage de développer ἑκάτερα ὑπερβαλλόντως , et par conséquent l’idée fondamentale de la phrase ; mais ce sens d’ ἐκβοᾷν est un peu forcé, ou du moins trop marqué : toute la différence entre ἐκβοῶντες et κροτοῦντες est celle du bruit que l’on fait avec la voix et avec la main. Corriger ainsi : « Ils blâment ou approuvent à grand bruit certaines paroles et certaines actions, toujours outrés dans un sens ou dans un autre, poussant des cris, battant des mains, et forçant les murs et les lieux d’alentour à redoubler de leur écho retentissant le fracas du blâme et de la louange. »
Bekker a maintenu ἕκαστος , que donnent la plupart des manuscrits et les anciennes éditions, malgré l’impossibilité de donner un sens raisonnable à cette leçon. Deux manuscrits, Ficin, Stallbaum et Schleiermacher : ἂς ἐφ' ἑκαστοῖς, ce qui présente un sens très naturel. Mais, outre que φωνὰς δὴ ἃς est assez peu élégant, cette leçon a l'inconvénient de faire disparaître la forme ἐφ' οἷς que donnent presque tous les manuscrits. Il est donc mieux de lire avec un manuscrit de Vienne, Ast et Schneider : ἐφ' οἷς ἑκάστοτε. Le changement est très peu de chose et la phrase excellente.
P AGE 22. — S'en remettant à la discrétion de la foule, c'est pour lui une nécessité suprême, invincible, etc… B EKKER , p. 291-292 : κυρίους αὑτοῦ ποιῶν τοὺς πολλούς, πέρα τῶν ἀναγκαίων, ἡ Διομηδεία λεγομένη ἀνάγκη…
Malgré la double autorité de Bekker et de Schneider, je rapporte avec tous les autres critiques, πέρα τῶν ἀναγκαίων à ce qui suit, afin de préparer et de motiver ἡ Διομηδεία λεγομένη ἀνάγκη).
P AGES 27 et 28.
Ce passage, ainsi que le précédent, pages 23, 24 et 25 , couvre une foule d'allusions contemporaines. Dans le jeune homme né pour la philosophie, mais que la flatterie égare , tout le monde a reconnu Alcibiade, et Schleiermacher pense que ce passage est la source du premier Alcihiade . Dans un autre point de vue on pourrait dire que ce passage en est le résumé, comme nous rencontrerons plus tard de véritables résumés du Gorgias et du Philèbe . Le noble esprit perfectionné par l'éducation, qui, relégué dans l'exil, demeure fidèle à la philosophie, est peut-être Xénophon. La grande ame qui, née dans un petit État, néglige et dédaigne les charges publiques, ressemble bien à Héraclite. L'esprit heureusement doué qui déserte avec raison toute autre profession, pour se livrer à la philosophie, sera Simon le cordonnier, ou quelque autre, comme Boeckh l'a soupçonné (in Minoem ., 48). L'homme attaché à la philosophie et préservé des tentations de l'ambition par la faiblesse de sa santé, est Théages. Socrate déclare que pour lui ce qui le porte à la philosophie est une inspiration divine. Enfin, l'homme naturellement fait pour la politique, mais qui en est détourné par la situation de son pays, la dépravation générale, et l'évidente impossibilité de faire aucun bien, et qui, alors condamné à une condition privée, vit dans la retraite, et se borne à la méditation et à la philosophie, avec la conscience toutefois de n'avoir pas rempli sa plus haute destinée, faute d'avoir vécu sous une forme convenable de gouvernement, cet homme là n'est-il pas Platon lui-même ?
P AGE 34. — Et l'État lui-même dans la nécessité de les écouter… B EKKER , p. 302 : καὶ τῇ πόλει κατήκοοι γενέσθαι…
Tout le monde avant Schleiermacher entendait : Exauçant les vœux de leur ville ; mais ce sens doit être abandonné; car l'hypothèse est ici que l'État ne veut pas des philosophes et les regarde comme inutiles ; il ne suffit donc pas que les circonstances forcent les philosophes à songer aux affaires publiques, il faut encore que le public consente à les écouter. Voilà le sens nécessaire qu'il s'agit de retrouver dans les mots du texte. Schleiermacher ne le pouvant trouver dans καὶ τῇ πόλει κατήκοοι γενέσθαι, propose de lire κατηκόῳ, et Stallbaum adopte cette correction. Mais nul manuscrit ne la donne; et avec elle il y aurait deux sujets différens pour les deux propositions τούτοις… πολέως ἐπιμεληθῆναι et τῇ πόλ. κατ. γεν… ; et peut-être, dans ce cas, au lieu de καὶ pour lier ces deux propositions, à sujets différens, il faudrait τῇ δὲ πόλ. Le Scholiaste : κατήκοοι ἀντὶ τοῦ· κατακουόμενοι. Ficin, comme le Scholiaste : vel a civibus exaudiantur .
P AGE 36. — Se complaisent dans… les insultes… B EKKER ,p. 3o3 : λοιδορουμένους τε αὐτοῖς…
Le sens d'αὐτοῖς est fort controversé. On ne peut pas lire αὑτοῖς, comme le veut Schneider ; car il ne s'agit point des querelles des philosophes entre eux, mais de leur mauvaise sagesse qui querelle le public au lieu de l'éclairer. Il faut donc lire αὐτοῖς, mais il ne sert à rien de le rapporter , avec Stallbaum , aux philosophes implicitement renfermés dans φιλοσοφίαν, ce qui reviendrait par un détour au sens de Schneider, parfaitement étranger au sujet ; on peut, je crois, rapporter αὐτοῖς à τοὺς πολλούς.
P AGE 38. — Ils regarderont l'ame de chaque citoyen comme une toile qu'il faut commencer par rendre nette. B EKKER , p. 305 : ὥσπερ πίνακα…καθαράν…
Évidemment, d'après l'ensemble de ce passage, il s'agit de la toile, ou du fond quel qu'il fût, d'un tableau, en latin tabula . Ce mot de tabula isolé de ce passage, et mal entendu, est devenu la tabula rasa , la table rase des modernes. C'est la même idée sous deux métaphores très différentes, qui ont pourtant une origine commune. Ainsi les mots ont aussi leur fortune.
Ibid . — Quand ils en viendront à l'œuvre, ils auront , je pense, à jeter souvent les yeux sur deux choses alternativement , l'essence de la justice, de la beauté, de la tempérance et des autres vertus, et ce que l'humanité comporte de cet idéal, et ils formeront ainsi par le mélange et la combinaison , et à l'aide d'institutions convenables, l'homme véritable… B EKKER , p. 305 : ἔπειτα, οἶμαι, ἀπεργαζόμενοι πυκνὰ ἂν ἑκατέρωσ’ ἀποβλέποιεν, πρός τε τὸ φύσει δίκαιον καὶ καλὸν καὶ σῶφρον καὶ πάντα τὰ τοιαῦτα, καὶ πρὸς ἐκεῖνο αὖ τὸ ἐν τοῖς ἀνθρώποις, ἐμποιοῖεν, συμμειγνύντες τε καὶ κεραννύντες ἐκ τῶν ἐπιτηδευμάτων τὸ ἀνδρείκελον…
Telle est la leçon de la plupart des manuscrits et des éditions, et elle donne un sens très satisfaisant. Il faut avoir les yeux et sur l'idéal et sur ce que l'humanité en peut admettre, pour composer, à l'aide de ce mélange, l'homme véritable. Ainsi, deux modèles, ἑκαθέρωσε, le bien en soi, τὸ φύσει δδίκαιον, et le bien relatif, τὸ ἐν ἀνθρώποις, et, pour résultat, un tableau formé sur ce double modèle, à savoir, l'homme véritable, l'Etat à la fois idéal et humain, fruit d'une combinaison de l'absolu et du relatif. Schneider qui n'admet pas qu'il puisse y avoir deux modèles, ni par conséquent un second différent du premier, est conduit par là à rejeter la leçon αὖ τὸ ἐν τ. α., et à réhabiliter la vieille leçon ἐκεῖνο αὖ, ὃ ἐν…, entendant parla le tableau même que l'artiste politique veut faire pour l'humanité, c'est-à-dire le résultat même de son travail ; mais il ne s'agit pas encore ici de la fin, mais de l'un des moyens. Par cette raison seule, il faudrait maintenir la nouvelle leçon qui a d'ailleurs pour elle la majorité des manuscrits.
P AGES 43 et 44. — Tu n'ignores pas que les hommes doués d'une conception prompte, d'une heureuse mémoire, d'une imagination vive, d'un esprit pénétrant, et des autres qualités analogues, ne sont pas ordinairement capables de joindre à la chaleur des sentimens et à l'élévation des idées l'ordre, le calme et la constance ; mais qu'ils se laissent aller où la vivacité les emporte, et ne présentent rien de stable. B EKKER , p. 309 : εὐμαθεῖς καὶ μνήμονες καὶ ἀγχίνοι καὶ ὀξεῖς καὶ ὅσα ἄλλα τούτοις ἕπεται, οἶσθ’ ὅτι οὐκ ἐθέλουσιν ἅμα φύεσθαι, καὶ νεανικοί τε καὶ μεγαλοπρεπεῖς τὰς διανοίας οἷοι κοσμίως μετὰ ἡσυχίας καὶ βεβαιότητος ἐθέλειν ζῆν…
Sur cette phrase, très controversée, je me range à l'avis de Heindorf, ad Theœt ., p. 289, avis adopté par Stallbaum, et qui consiste à retrancher καὶ devant νεανικοί, et à l'ajouter devant οἷοι, ce qui donne le sens suivant : Quand on est ingénieux, vif, etc., on ne peut pas avoir en même temps les qualités que celles-là supposent, par exemple, être τυρανισκοὶ καὶ μαγαλοπρεπεῖς, et être en même temps rangés et capables de constance, ces dernières qualités étant incompatibles avec les premières. On pourrait à la rigueur laisser καὶ devant νεανισκοί, mais il faut nécessairement l'ajouter devant οἷοι pour correspondre à ἅμα φύεσθαι. Malheureusement nul manuscrit ne donne καί οἷοι.
Toutes les autres hypothèses sont encore moins admissibles, Schleiermacher, au lieu de lier νεανικ. καὶ μεγαλ. à ce qui précède, εὐμαθεῖϲ καὶ… en forme une seconde classe de qualités parallèle à la première, et il rattache aussi οἷοι à ἅμα φύεσθαι. Alors même il faudrait mettre καὶ avant οἷοι, pour unir le dernier membre de phrase à ἅμα φύεσθα.
Schneider bouleverse toute la construction et prend le sujet à la fin même de la phrase : οἷοι κοσμίως… ἐθέλειν ζῇν, οὐκ ἐθέλουσιν ἅμα φύεσθαι εὐμαθεῖς… καὶ νεανικοί τε καὶ μαγαλοπ…
Bekker qui met une virgule après φύεσθαι, aurait dû en mettre une aussi avant οἷοι, pour autoriser le sens de Schleiermacher, si c'est là le sens qu'il adopte. Mais je ne vois pas trop celui qui est caché sous sa ponctuation.
Ce n'est pas la peine de faire remarquer que le sens de Ficin et de Grou est insoutenable ; c'est celui qui se présente d'abord, mais qui ne résiste pas à la réflexion : on ne peut pas être en même temps εὐμαθεῖς… et νεανικ… μεγαλ… οἷοι κοσμίως ζῇν ; et il est clair que si, à la rigueur, on peut faire aller ensemble μεγακοπ… et κοσμίοι, il est tout-à-fait impossible de placer νεανικοί ette même catégorie.
P AGE 47. — Cette réflexion est très sensée. B EKKER , p. 312 : καὶ μαλά, ἔφη, ἄξιον τὸ διανόημα.
Ficin, Ast et Stallbaum rapportent μάλα ἄξιον διανόημα, à la manière de voir, critiquée par Socrate. Ast changeait d'abord ἄξιον en γέλοιον, et il a fini par regarder la phrase entière comme très suspecte. Stallbaum soupçonne qu'il faut lire ἀνάξιον, qui se rapporterait ironiquement à ἀξιοῦν qui précède. Schleiermacher inclinerait assez à l'avis de Ficin et d'Ast, mais il est retenu par les manuscrits qui tous donnent ἄξιον. Schneider pense avec raison qu'il n'y a pas lieu à remuer cette phrase. Ἄξιον est dans tous les manuscrits, et résiste absolument à toute autre interprétation que celle de sensée , précieuse . Ensuite διανόημα, comme le remarque très bien Schneider, est un mot grave et platonicien. La pensée même est une des plus familières à Socrate, et c'est un des reproches habituels qu'il faisait à tout le monde, de rechercher ce qui n'a pas d'importance et de négliger ce qui en a.
PAGE 48. — Ou de connaître tout, à l'exception du bien. B EKKER , p. 312 : ἄνευ τοῦ ἀγαθοῦ…
Stallbaum, d'après Morgenstern, retranche ἄνευ τοῦ ἀγαθοῦ, parce que ce qui suit lui paraît suffire et rendre inutile ἄνευ τοῦ ἀγαθοῦ. Mais il ne faut pas se hâter de corriger un texte, et surtout un texte de Platon, par de simples raisons de goût. Stallbaum tend sans cesse à réduire la phrase large et abondante de Platon aux formes analytiques de la phrase moderne. Ici, par exemple, il veut supprimer une partie de la phrase, parce que l'autre suffirait, tandis qu'il est dans la manière de Platon de soutenir et de développer les diverses parties d'une phrase les unes par les autres. Plus bas, Stallbaum change δοκεῖν en διωκεῖν, qui lui semble plus naturel ; et, par cette correction arbitraire, il transforme une belle pensée en une phrase commune et assez mal tournée. Platon avait dit, qu'à l'égard du juste et de l'honnête, bien des gens se contentent de faire et de posséder, et de paraître faire et posséder, des choses qui, sans être justes ni honnêtes, en ont l'apparence, tandis que lorsqu'il s'agit de notre intérêt, l'apparence ne suffit plus et on s'attache à la réalité. L'incise : paraître faire et posséder , est donc fort importante, et tous les manuscrits ont δοκεῖν. Au lieu de cela, Stallbaum, d'après Ast, fait dire à Platon que bien des gens se contentent de faire, de posséder et de rechercher…, substitution assez plate et très superflue , l'idée de διωκεῖν, que l'on met à la place de δοκεῖν, étant déjà renfermée dans πραττειν et dans κεκτήσθαι. — Stallbaum et Schleiermacher ont très bien montré que tout ce morceau est un résumé du Philèbe . Tout y est bref et en même temps moins sec que dans ce premier dialogue ; il y a à la fois moins de dialectique et plus de clarté ; ce qui , à mon sens, est l'indice d'un travail postérieur et d'une plus haute perfection.
P AGE 58. — Soit, par exemple, une ligne coupée en deux parties inégales. B EKKER , p. 321 : ἀν' ἴσα τμήματα.
Il s'agit de savoir s'il faut lire ἄνισα ou bien ἀν' ἴσα τμήματα. Je n'y vois pas une très grande importance, et je ferais volontiers comme le Scholiaste qui ne prend aucun parti. Il nous apprend même que les commentateurs les plus célèbres de l'antiquité étaient déjà partagés à cet égard , et qu'Archytas et Jamblique lisaient εἰς ἴσα, tandis que plusieurs manuscrits de Platon portaient εἰς ἄνισα. Proclus, dans le fragment qui nous a été conservé de son commentaire sur la République , laisse entendre aussi (p. 431) que les commentateurs étaient partagés , et il se décide pour ἄνισα ; c’est l’avis de Bekker, de Schleiermacher et de Schneider, sur ce motif, que la suite prouve assez l’inégalité. Cela est très vrai, s’il s’agit de l’inégalité morale, relativement aux espèces intelligibles et sensibles que ces lignes représentent ; mais il en est autrement, si l’on considère seulement leur division en elle-même. Ce qu’elles représentent peut être inégal, sans qu’elles cessent pour cela d’être égales entre elles, d’avoir la même étendue. Ἴσαa aussi l’avantage de moins compliquer les idées, qui sont déjà assez difficiles à suivre. Mais, d’un autre côté, ἂν ἴσα est grammaticalement difficile à défendre. Ἂν , particule potentielle, comme le veut Ast, est insoutenable. Ἂν , dans le sens d’ ἀνὰ ἴσα τμήματα , et comme faisant le pendant de ἀνὰ τὸν λόγον , vaut mieux ; mais, alors, pourquoi Platon n’a-t-il pas mis ἀνά ? Je suis la grammaire et la majorité.
P AGE 70. — L'antre souterrain, c'est ce monde visible.
Cette allégorie de l'idée du bien et des choses sensibles doit être comparée avec celle du Phèdre , et la différence de clarté et de rigueur qui se remarque ici, comme l'a très bien vu Schleiermacher, mesure l'intervalle qui sépare ces deux belles compositions.
P AGE 92. — Leur langage est plaisant vraiment, quoique nécessaire. Ils parlent dequarrer, de prolonger, d'ajouter, et emploient d'autres expressions semblables, comme s'ils opéraient réellement, et que toutes leurs démonstrations tendissent à la pratique. Mais cette science n'a tout entière d'autre objet que la connaissance… B EKKER , p. 349 : λέγουσι μέν που μάλα γελοίως τε καὶ ἀναγκαίως· ὡς γὰρ πράττοντές τε καὶ πράξεως ἕνεκα πάντας τοὺς λόγους ποιούμενοι λέγουσι, τετραγωνίζειν τε καὶ παρατείνειν καὶ προστιθέναι καὶ πάντα οὕτω φθεγγόμενοι· τὸ δ’ ἔστι που πᾶν τὸ μάθημα γνώσεως ἕνεκα ἐπιτηδευόμενον.
Stallbaum voit dans ἀναγκαίως une allusion indirecte à l'ἀνάγκη γεωμετρικὴ, allusion qui m'échappe entièrement. Je n'ose pas non plus entendre ἀναγκαίως dans le sens de mesquin, nothdürftig , comme le veut Schleiermacher, et je m'arrête au sens de Grou, qui est le plus naturel : ils ne peuvent en tenir un autre . En effet, il n'y a guère d'autres mots possibles que τετραγωνίζειν, παρατείνειν, etc., pour désigner les procédés en question ; en cela donc Platon absout les géomètres ordinaires ; mais il les trouve étranges d'employer ce langage nécessaire dans un sens trop matériel. Ce passage tombe sur les positifs du temps de Platon, qui peut-être matérialisaient un peu trop la géométrie dans sa langue même, comme le pense Schneider, ou qui s'autorisaient de cette langue pour démontrer avec des figures, comme le croit Wolf, ou pour sacrifier la science à ses applications , comme le prétend Faehse. Il ne faut pas oublier non plus que le grand idéaliste aura pu pousser un peu loin ses scrupules à cet égard, et qu'il y a peut-être ici quelque exagération. J'aime mieux faire cette concession que de tourmenter le sens naturel des mots, comme le fait Schleiermacher. P AGE 95. — Méprisé et entravé par le vulgaire, entre les mains de gens qui y travaillent sans comprendre toute son utilité… B EKKER , p. 352 : ἐπεὶ καὶ νῦν ὑπὸ τῶν πολλῶν ἀτιμαζόμενα καὶ κολουόμενα, ὑπὸ δὲ τῶν ζητούντων λόγον οὐκ ἐχόντων καθ’ ὅτι χρήσιμα…
Tout le monde, et Schleiermacher lui-même, rattache ὑπὸ δὲ à ἀτιμαζόμενα et à κολουόμενα, auquel se rattache déjà et nécessairement ὑπὸ μέν. Cependant, si le vulgaire méprise et entrave la géométrie, on ne peut pas dire que les géomètres qui travaillent sans comprendre toute son utilité, la méprisent et l'entravent aussi ; ils la servent au contraire et lui font faire des progrès, comme Platon le dit plus bas. Je me suis donc hasardé à prendre ὑπὸ δὲ isolément : par le seul secours de , sous la main de …
P AGE 98. — Néanmoins, comme toute cette magnificence appartient à l'ordre des choses visibles, j'entends qu'il la faut considérer comme très inférieure à cette magnificence véritable, que produisent la vraie vitesse et la vraie lenteur dans leurs mouvemens respectifs, et dans ceux des grands corps auxquels elles sont attachées, selon le vrai nombre et toutes les vraies figures. Bekker, p. 354 : ταῦτα μὲν τὰ ἐν τῷ οὐρανῷ ποικίλματα, ἐπείπερ ἐν ὁρατῷ πεποίκιλται, κάλλιστα μὲν ἡγεῖσθαι καὶ κριβέστατα τῶν τοιούτων ἔχειν, τῶν δὲ ἀληθινῶν πολὺ ἐνδεῖν, ἃς τὸ ὂν τάχος καὶ ἡ οὖσα βραδυτὴς ἐν τῷ ἀληθινῷ ἀριθμῷ καὶ πᾶσι τοῖς ἀληθέσι σχήμασι φοράς τε πρὸς ἄλληλα φέρεται καὶ τὰ ἐνόντα φέρει .
Toutes les difficultés de cette phrase ont successivement cédé aux efforts de la critique. Ἀληθινῶν se rapporte évidemment à ποικιλμάτων. Ἃς τὸ ὃν τάχος est régulier, pour κατὰ τὰς φορὰς καθ’ ἅς. Πρὸς ἄλληλα φέρεται sont les rapports des mouvemens entre eux ; car la vitesse et la lenteur sont aussi des mouvemens. Τὰ ἐνόντα φέρει sont les choses mues, les corps sensibles auxquels sont attachées la lenteur et la vitesse, et qu’elles entraînent dans leurs mouvemens.
Page 103. — Celui qui se livre à la dialectique, qui, sans aucune intervention des sens, s’élève par la raison seule jusqu’à l’essence des choses, et ne s’arrête point avant d’avoir saisi par la pensée l’essence du bien, celui-là… Bekker, p. 358 : ὅταν τις τῷ διαλέγεσθαι ἐπιχειρῇ, ἄνευ πασῶν τῶν αἰσθήσεων διὰ τοῦ λόγου ἐπ’αὐτὸ ὃ ἔστιν ἕκαστον ὁρμᾶν, καὶ μὴ ἀποστῇ πρὶν ἂν αὐτὸ ὃ ἔστιν ἀγαθὸν αὐτῇ νοήσει λάβῃ…
Telle est la leçon unanime des manuscrits, et elle donne un sens qui m'a paru satisfaisant. Ὅταν gouverne ἐπιχειρῇ, ὁρμᾷ καὶ μὴ ἀποστῇ, et je ne vois pas pourquoi on veut faire régir μὴ ἀποστῇ par une autre préposition qu'ὅταν, par exemple, ἐὰν, que propose Henri Etienne, d'après Ficin, et qu'adoptent Stallbaum et Sschleiermacher. Je conçois encore moins pourquoi Ast, et surtout Schneider, si scrupuleux à maintenir la leçon des manuscrits, donnent ὁρμᾷν au lieu de ὁρμᾷ, sur l'autorité très équivoque de Clément d'Alexandrie, dans une phrase, où citant Platon de mémoire, Clément arrange la phrase à sa manière et met ὁρμᾷν, comme plus bas il met καὶ μὴ ἀποστατεῖν. Schneider n'adopte pas ce second infinitif ; pourquoi donc adopte-t-il le premier? Je m'en tiens à Bekker et à l'unanimité bien constatée des manuscrits.
P AGE 104. — Rappelle-toi l'homme de la caverne. B EKKER , p. 359 : ἡ δέ γε, ἦν δ' ἐγώ, λύσις…
Tous les éditeurs et les critiques, Schneider excepté, introduisent dans le texte ἐνταῦθα δὲ πρὸς φαντάσματα, sur la foi d'un seul manuscrit, celui de Venise B, que Aide a suivi. Il est impossible d'admettre que tant de manuscrits aient tort contre un seul, qui d'ailleurs est assez médiocre. Il faut donc conserver la leçon qu'ils donnent, si elle n'est pas contraire à la raison. Or, la raison exigerait elle-même le retranchement de ἐνταῦθα δὲ πρὸς φαντάσματα. En effet, l'économie générale de la phrase est une similitude entre la πορεία de l'homme enchaîné dans l'antre qui brise ses chaînes et arrive à regarder le soleil, et la πορεία διαλεκτικὴ du philosophe jusqu'à l'idée du bien. Ce second terme de la similitude commence seulement à πᾶσα ἡ πραγματεία. Or, introduire ἐνταῦθα δέ πρὸς φαντάσματα à la place qu'on lui donne, c'est introduire la similitude avant son temps et bouleverser la phrase entière. De plus, si on conservait ἐνταῦθα, le ἐκεῖ qui est plus haut, paraîtrait son parallèle, c'est-à-dire le monde visible, ce qui n'est point, exei marquant seulement un degré dans le progrès de la vision. Schneider, par son respect pour les manuscrits, a rejeté ἐνταῦθα δὲ πρὸς φαντάσματα, et parfaitement expliqué le nominatif absolu de ἡ λύσις et la forme πᾶσα ἡ πραγματεία. C'est l'anacolouthie ordinaire du style de la conversation.
P AGE 107. — Tu as raison, c'est à la pensée à éclairer les termes… B EKKER , p. 36 1 : οὐ γὰρ οὖν, ἔφη· ἀλλ' ὁ ἂν μόνον δηλοῖ πρὸς τὴν λέξιν σαφηνεία, ὃ λέγοι ἐν ψυχῇ.
Cette phrase est visiblement corrompue, et nulle variante n'aide à retrouver la leçon légitime. La plupart des éditeurs la regardent comme une glose qu'ils retranchent. J'ai tiré du texte de Bekker le sens le plus vraisemblable.
P AGE 108. — Incapables de rendre raison de leur pensée comme ces lignes qu'on appelle irrationnelles. B EKKER , p. 363 : ἀλόγους ὄντας ὥϲ περ γραμμάς…
Ὥσπερ γραμμὰςç a beaucoup tourmenté les critiques. Évidemment, toute explication non géométrique doit être rejetée, le passage entier étant rempli d'allusions à la géométrie. Schneider a résolu la difficulté par la citation d'une phrase d'Euclide, où les lignes qui ne sont pas exactement commensurables par telle autre ligne donnée, ἀσυμμετροί, sont dites ἀλόγοι, irrationnelles, c'est-à-dire n'ayant pas leur raison dans celle-là. Euclide, livre X.
P AGES 120 et 121.
Ainsi on ne serait admis au gouvernement qu'à l'âge de 50 ans. C'est une imitation de la gérontocratie lacédémonienne, en y ajoutant la condition de la philosophie.
P AGE 122. — Eh bien, mes amis, admettez-vous maintenant… B EKKER , p. 374 : ξυγχωρεῖτε…
Ce pluriel était ici nécessaire à la fin de la longue digression qui embrasse le 5 e , le 6 e et le 7 e livre, et où plusieurs interlocuteurs sont intervenus. Aussi la plupart des manuscrits donnent ξυγχωρεῖτε. Plusieurs manuscrits et toutes les éditions avant Bekker ξυγχωρεῖς. Je m'étonne que Schleiermacher ait suivi l'ancienne leçon.
P AGE 124. — Les chefs y seront des hommes supérieurs, comme philosophes et comme guerriers. B EKKER , p. 176 : βασιλέας δὲ αὐτῶν…
Βασιλέας est ici pour ἄρχοντας, comme on le voit plus bas, avec cette nuance que ce sont les chefs des guerriers, οἱ ἄρχοντες, ἄγοντες τοὺς στρατιώτας. Cette dénomination est visiblement empruntée à Lacédémone, où les deux rois étaient les commandans de l'armée.
P AGE 130. — lly a un nombre géométrique… B EKKER , p. 381-382. Voici la phrase non traduite : ἔστι δὲ θείῳ μὲν γεννητῷ περίοδος ἣν ἀριθμὸς περιλαμβάνει τέλειος, ἀνθρωπείῳ δὲ ἐν ᾧ πρώτῳ αὐξήσεις δυνάμεναί τε καὶ δυναστευόμεναι, τρεῖς ἀποστάσεις, τέτταρας δὲ ὅρους λαβοῦσαι ὁμοιούντων τε καὶ ἀνομοιούντων καὶ αὐξόντων καὶ φθινόντων, πάντα προσήγορα καὶ ῥητὰ πρὸς ἄλληλα ἀπέφηναν· ὧν ἐπίτριτος πυθμὴν πεμπάδι συζυγεὶς δύο ἁρμονίας παρέχεται τρὶς αὐξηθείς, τὴν μὲν ἴσην ἰσάκις, ἑκατὸν τοσαυτάκις, τὴν δὲ ἰσομήκη μὲν τῇ, προμήκη δέ, ἑκατὸν μὲν ἀριθμῶν ἀπὸ διαμέτρων ῥητῶν πεμπάδος, δεομένων ἑνὸς ἑκάστων, ἀρρήτων δὲ δυεῖν, ἑκατὸν δὲ κύβων τριάδος. Σύμπας δὲ οὗτος ἀριθμὸς γεωμετρικός…
Ce qui me confond le plus dans cette phrase, d’une obscurité devenue proverbiale, c’est qu’elle n’ait pas plus tourmenté les philosophes grecs, venus après Platon, et qu’ils la citent, la critiquent, la commentent, en n’ayant pas l’air de n’y rien comprendre. Le Scholiaste, qui probablement avait sous les yeux le grand commentaire de Proclus, ne donne assurément pas une explication bien satisfaisante, en nous renvoyant à la cause intelligente qui comprend les mouvemens périodiques du ciel ( τὸν τέλειον δ’ ἀριθμὸν οὐ μόνον χρῆ νοεῖν ἐπὶ δακτύλων τιθέντας…, ἀλλὰ τὴν αἰτίαν τούτου νοέραν μὲν οὖσαν, περιέχουσαν δὲ τὸν πεπερασμένον ὅρον τῆς τοῦ κόσμου πάσης περιόδου ) ; mais, enfin, il paraît avoir compris ce passage d’une manière quelconque. Aristote va bien plus loin encore. Voici comment il s’exprime au liv. V, chap. 10 de sa Politique , trad. de Thurot, p. 381 :
« Dans la République de Platon, Socrate parle aussi de ces révolutions, mais il n’en parle pas bien ; car il ne fait pas connaître proprement le changement qui peut arriver dans la première et meilleure forme de gouvernement. 11 prétend, en effet, que rien ne peut se maintenir, parce qu'il doit toujours survenir des changemens dans une période donnée, et que cela arrive lorsque les nombres dont la racine cubique est ajoutée à un multiple de cinq font deux harmonies, c'est-à-dire lorsque le nombre de cette figure devient solide (ἀρχὴν δ' εἶναι τούτων, ὧν ἐπίτριτος πυθμὴν πεμπάδι συζυγεὶς δύο ἁρμονίας παρέχεται, λέγων ὅταν ὁ τοῦ διαγράμματος ἀριθμὸς τούτου γένηται στερεός) ; attendu qu'alors la nature produit des êtres dépravés et qui résistent à toute éducation. Peut-être cela n'est-il pas sans quelque vérité… mais… » Suit une critique fort développée.
De ce passage, bien ou mal entendu, il résulte certainement : 1° qu'Aristote prenait au sérieux cet endroit de Platon ; 2° qu'il croyait le comprendre, puisqu'il le résume pour le critiquer, et convient même qu'il contient quelque chose de vrai. Or, si Aristote a trouvé cet endroit intelligible, c'est qu'il l'est incontestablement. Ceci est un point qu'il n'est pas sans importance d'établir contre l'opinion de ceux qui pensent se tirer d'affaire, en affirmant qu'il y a là quelque extravagance mystique, et que Platon ne se comprenait pas lui-même. Je déclare humblement que cette ma nière d’interpréter les passades difficiles des grands penseurs de l’antiquité est au-dessus de ma portée, et je demeure très convaincu qu’une phrase écrite par Platon et commentée par Aristote, est fort intelligible en elle-même, alors même qu’elle ne le serait plus pour nous.
Il n’y aurait à cela, en effet, aucune contradiction. D’abord, les manuscrits peuvent avoir été altérés à cet endroit, où la plus petite erreur de copiste suffit pour tout embrouiller, et où il était si aisé à des copistes de commettre quelque erreur. D’un autre côté, la langue de la géométrie ancienne ne nous est point assez bien connue pour que nous ayons une idée exacte de la valeur précise de tous les mots techniques de la phrase de Platon et du résumé d’Aristote. Aristote et les commentateurs grecs, dont le Scholiaste est un débris, entendaient la pensée de Platon, parce qu’ils entendaient sa langue mathématique, et c’est vraisemblablement parce que l’intelligence de l’une nous manque aujourd’hui que celle de l’autre nous échappe. Il n’appartient donc qu’à des hommes qui ont fait une étude particulière de la géométrie ancienne, d’aborder la présente difficulté avec quelque chance de succès ; et comme je ne suis nullement dans ce cas, l’inutilité de mes efforts n’est pas une raison pour moi de désespérer qu’avec le temps et une connaissance plus approfondie de la géométrie des Grecs , de plus habiles ne viennent à bout de résoudre ce nœud embarrassé.
Quant au résumé d'Aristote, on peut voir dans Schneider, tome II, page 358, les diverses opinions des commentateurs modernes, qui sont presque tous du xv e siècle. Sur notre passage de Platon, indépendamment du travail de Barocius, qui est à peu près de la même époque, Bologne 1566, nous avons les travaux de trois savans de notre temps, M. Schneider de Breslau, de Numero Platonis , 1821, in-4 o , lequel en 1831 a repris et défendu son opinion dans son édition de la République ; M. Fries, professeur de philosophie et de mathématiques à l'université de Jéna, Platon's Zahl, eine Vermuthung , Heidelberg, 1823, in-4 o ; enfin, Schleiermacher, dans ses notes sur la République .
Fries, qui est plus philosophe et mathématicien que philologue, se tire d'affaire en changeant souvent le texte, et arrive par là à une solution ingénieuse, mais incertaine. Le fond de la solution de Schneider consiste à supposer deux nombres au lieu d'un. Schleiermacher combat et Schneider et Fries, et après de grands efforts il est obligé de conclure loyalement que lui-même n'aboutit à rien de fort satisfaisant. Pour moi j'avoue que je doute de tout, même de mes doutes, et que je n'ai p;is même assez de confiance en eux pour les produire en public. Le seul tribut que je puisse apporter ici est un extrait de la savante note de Schleiermacher, laquelle faisant bien connaître et l'opinion personnelle de ce grand critique et celle de ses deux devanciers, donnera au moins au lecteur français une idée exacte de l'état des opinions sur ce passage célèbre.
Voici d'abord comment Schleiermacher le traduit : « Es hat aber das göttliche erzeugte einen Umlauf, welchen eine vollkommene Zahl umfasst, das menschliche aber eine Zahl, in welcher, als der ersten Vermehrungen — hervorgebrachte und hervorbringende — nachdem sie drei Zwischenraume und vier Glieder von theils ähnlich und unähnlich theils überschüssig und abgängig machenden Zahlen empfangen baben, alles gegen einander messbar und ausdrükbar darstellen ; wovon dann die vierdrittige Wurzel mit der funf zusammengespannt dreimal vermehrt zwei Harmonieen darstellt, die eine gleichvielmal gleiche, hundert eben so viel mal , die andere gleichlänglich zwar der länglichten aber von hundert Zahlen von den aussprechbaren Durchmessern der Fünf, jeder uni Eins verkürzt, unausspreckbaren aber zwei und von hundert Würfeln der drei. »
Schleiermacher commence par déclarer que c'est l'impossibilité d'entendre ce passage, et l'espérance toujours renaissante et toujours trompée de finir par l’entendre, avec le secours des autres et ses propres efforts, souvent renouvelés, qui lui a fait interrompre pendant douze années entières sa traduction de Platon. Il comptait beaucoup sur la dissertation de Barocius qu’il ne pouvait se procurer à Berlin, et que Boeckh lui envoya d’Heidelberg. il l’étudia, dit-il, avec le plus grand soin, mais sans pouvoir adopter sur tous les points la solution de Barocius. Dans l’intervalle parurent les deux dissertations de Schneider et la conjecture de Fries. Mais rien de tout cela ne le satisfit. Le mérite et les défauts de la solution de Barocius ayant été parfaitement exposés par Schneider, Schleiermacher abandonne le dessein qu’il avait formé d’en donner un examen critique, et il se contente de répondre à ses deux contemporains et compatriotes Fries et Schneider.
« Je veux, dit Schleiermacher, exposer jusqu’à quel point j’adopte ou je rejette la solution de l’un ou de l’autre, et pourquoi aucun des deux n’a pu me satisfaire entièrement. »
« Le premier point sur lequel je ne m’accorde pas avec Schneider, c’est que, suivant moi, il ne peut être question ici de deux nombres, mais d’un seul , et que le numerus periodorum ne saurait être autre que le numerus fatalis . Il serait tout-à-fait étrange que si Platon avait voulu parler de deux nombres, il n'eût indiqué en aucune manière où il finit de parler du premier, et où commence la description du second : je ne vois rien dans le ὧν après ἀπέφησαν qui m'offre cette indication. »
« En second lieu, je ne puis croire, avec Schneider, que Platon ait laissé à dessein indéterminée la dernière opération par laquelle le nombre doit être obtenu, pour censurer légèrement, sous le personnage des Muses, comme une témérité indiscrète, la prétention de ramener à des nombres les lois divines. Le ton équivoque sur lequel on parle du sérieux des Muses, peut bien n'être fondé que sur ce que l'on ne pouvait mettre dans la bouche de Socrate une telle application du moral au physique comme une chose tout-à-fait sérieuse de sa part, et en partie aussi sur ce que Platon pouvait n'avoir pas la ferme conviction d'avoir trouvé le nombre qui comprend et explique ce mystère. »
« Toujours est-il certain qu'il en a choisi un remarquable par sa construction, au moyen duquel il pouvait indiquer aux connaisseurs quelque chose qu'il préférait ne pas énoncer directement; car je ne puis en aucune façon admettre qu'il ait voulu tourmenter ses lecteurs et faire en sorte qu'après avoir pris beaucoup de peine ils fussent condamnés à rester à la fin dans l'embarras. J'aimerais bien mieux croire qu'avec notre connaissance passablement défectueuse de la langue mathématique des Grecs, nous ne sommes peut-être pas en état d'ariver ici à quelque chose de certain. »
« De son côté, Fries n'a pu me convaincre de la solidité de sa supposition, savoir, que le nombre est ici le même que celui dont il est question dans les Lois . Cette supposition repose sur une interprétation beaucoup trop large des mots ξύμπας οὗτος ἀριθμος… κύριος… γενέσεων, ou, peut-être encore, sur ce qu'au lieu de ἃς ὅταν ἀγνοήσαντες Fries s'est avisé de lire ὃν ὅταν ἀγνοήσαντες. Mais s'il s'agissait d'un nombre qui eût dû être établi dès l'institution de l'État, la faute ne serait plus, comme il est dit positivement ici , aux magistrats chargés de présider aux unions, à une époque postérieure. Ensuite, outre le poids des autorités en faveur de la leçon ἀποστάσεις, on ne peut guère justifier le sens donné à ἀποκαταστάσεις ; et je ne puis davantage concevoir que αὐξήσεις δυνάμεναι et δυναστεύομεναι ne présentent que cette opposition d'élévation à la puissance, et de multiplication arbitraire avec des fac teurs différens entre eux. Or, c’est là-dessus que repose le système par lequel on ramène les données dont il s’agit au nombre des Lois . »
« Maintenant, pour revenir à Schneider, je ne puis accorder qu’avec ὧν commence la description d’un nouveau nombre, du véritable numerus fatalis , ni que Platon ait laissé incomplète l’indication des données nécessaires pour trouver ce nombre. Mais je crois pouvoir considérer comme certain que ce dernier article du passage en question ne contient aucune indication nouvelle de ces données ; seulement une nouvelle propriété de ce nombre me paraît ici décrite, savoir, que ce nombre ajouté avec un autre présente deux harmonies. À mon sens Schneider a parfaitement raison de dire qu’on ne voit point clairement ce qu’on fera des élémens de cette harmonie considérés en eux-mêmes ; et mon avis est aussi que l’intention de Platon n’était pas qu’on en fît quelque chose. Nous pouvons donc nous rassurer d’avance en songeant que, quand même on ne réussirait pas à déchiffrer ce dernier article, il ne s’ensuivrait point que le discours de la muse fût entièrement perdu pour nous. Car c’est la première partie de ce passage qui contient l’essentiel, et je ne nierai point que Schneider ne me paraisse l’avoir éclaircie d’une manière très satisfaisante. »
« Il faut convenir que la manière dont Platon indique l'élévation à la troisième puissance, par cette expression recherchée et étudiée, αὐξήσεις δυνάμεναι καὶ δυναστευόμεναι… τραῖς ἀποστάσεις, τέτταρας δὲ ὅρους λαβοῦσαι, fait d'abord supposer une intention de parler obscurément, et cette intention devait percer aussi dans la traduction. Celle-ci ne laisse pas pour cela d'être scrupuleusement conformé au sens ; car quand on dit de la racine qu'elle peut donner son carré ( ihr Quadrat vermag ), cela veut dire qu'elle peut le tirer d'elle-même ( hervorzubringen ), et réciproquement, elle est dans le nombre carré ce qui a la propriété de le donner ( das ursprünglich hervorbringende ). Il est aussi bien naturel pour le lecteur de rapporter les quatre termes ( Gliedern ) et les trois intervalles ( Zwischenräumen ) aux deux nombres proportionnels entre les deux premiers cubes dans la série des nombres, l'unité exceptée . Ainsi on aurait 8. 12. 18. 27. pour les quatre termes dont les deux extrêmes sont les cubes de 2 et de 3, et les deux moyens sont les nombres proportionnels entre ces extrêmes, puisque, comme entre 2 et 3, on trouve le rapport de une fois et demie, dans 8 et 12, 18 et 27 ; et les trois intervalles seraient 4, 6 et 9. Or, il est évident que toutes ces quantités sont appréciables et déterminables, puisque non-seulement les trois intervalles (4 : 6 et 6 : 9) sont entre eux dans le même rapport ( de 1 1/2 fois) que les quatre termes, mais qu'encore on a de 9 à 27 le même rapport que de 6 à 18 et de 4 à 12 ; et encore de 4 à 8, de 6 à 12 et de 9 à 18. Seulement dans le calcul pour vérifier comment les termes doivent être les uns semblables , les autres dissemblables , les uns surabondans, les autres défectueux, Schneider a commis une petite erreur . En effet, si les nombres semblables sont ceux dont la longueur et la largeur sont dans le même rapport, il s'ensuit que 8 et 27 ne sont point semblables entre eux, mais bien 8 et 18, parce que 2 : 4 = 3 : 6, et de même 12 et 27, parce que 2 : 6 = 3 : 9 ; tandis que 8 et 12 sont dissemblables, et de même 18 et 27. De même encore si les nombres surabondans sont ceux qui contiennent plus que la somme de leurs diviseurs, et si les nombres défectueux sont ceux qui contiennent moins que cette somme , il s'ensuit que 8 et 27 sont surabondans, parce que 8 > 2 + 4, et 27 > 3 + 9 ; tandis que 12 et 18 sont défectueux, parce que 2 + 3 + 4 + 6 < 12, et 2 + 3 + 6 + 9 > 18. »
« Or, si on demande quel est enfin le nombre dans lequel se trouvent toutes ces conditions, sans doute personne ne pourra dire que ce soit 35 comme somme de 8 et de 27 ; car si dans 35 on trouve contenus 12 et 18, ils n'y sont que comme tout autre nombre plus petit que 35, mais non pas dans un rapport déterminé. La réponse à faire serait bien plutôt que c'est le cube de 6 , comme offrant le produit de 8 par 27, et dans lequel, outre ces deux nombres, sont contenus comme diviseurs 12 et 18. Mais si nous avons raison de penser qu'ici se termine la construction du nombre dont il s'agit, et que les mots ξύμπας οὗτος ἀριθμός, « le nombre tout entier, » reviennent sur cette construction, alors le mot ξύμπας peut facilement faire naître l'idée que le nombre cherché n'est pas le produit des deux cubes l'un par l'autre, mais celui des quatre termes, et par conséquent le carré du cube de 6 . Quoi qu'il en soit, je me déciderais tou jours entre ces deux nombres (216 et 133,056), pour celui auquel s'adapterait le mieux ce qui suit. Mais pour ce qui suit, je ne l'entends plus; et quand même, faisant un choix entre Fries et Schneider, j'accorderais volontiers à ce dernier que la racine du rapport 4 : 3 puisse être 4, et ne doive pas être précisément 4/3 ; qu'elle soit ce qu'on voudra, je n'en croirai pas davantage, que ἐπίτριτος πυθμὴν πεμπάδι συζυγείς, « la racine 4/3 combinée avec cinq » soit le diagramme du triangle rectangle rationnel , ni, quelque forte que soit à cet égard la conviction de Schneider, que συζυγείς signifie une addition. Quand j'accorderais sans regret à Fries que ἑκατὸν τοσαττάκις « cent fois le même nombre de fois, « n'irait pas bien pour « représente un nombre égal à cent fois sa centième partie », et qu'ainsi la révolution entière du nombre aboutissant à une fraction que Schneider donne, n'est pas suffisamment fondée, et que toute cette explication est forcée ; il me faudrait convenir aussi que les change mens de texte de l'un de ces savans (Fries), me paraissent aussi peu valables que les interprétations de l'autre me choquent par l'affectation et l'arbitraire. »
« La seule obligation qui me reste sur ce passage difficile, est d'éclaircir ma traduction autant qu'il est possible, sans avoir pris de parti sur l'ensemble du sens, afin que le lecteur allemand puisse, si bon lui semble, essayer ses dents à cette noix. »
« Et d'abord le lecteur doit entendre par Vermehrungen hervorgebrachte et hervorbringende les multiplications du produit par le produisant, c'est-à-dire du carré par la racine, c'est-à-dire enfin, multiplications cubiques. »
« Or, deux nombres cubiques, car il ne nous en faut pas admettre moins de deux et deux nous suffisent, comportent quatre membres et par conséquent trois intervalles, lorsqu'on envisage leurs deux termes moyens proportionnels. »
« Le premier nombre dans lequel on trouve comme diviseurs deux nombres cubiques, c'est (puisque nous ne comptons pas l'unité) 216, cube de 6 : en effet, il n'existe pas de plus petit nombre qui ait pour diviseurs 8 et 27, qui sont les deux plus petits nombres cubiques. »
« On voit aussi évidemment que les moyens proportionnels 12 et 18 y sont compris comme diviseurs, ainsi que les différences 4, 6 et 9, et que par conséquent ce nombre répond à toutes les conditions ; enfin, nous avons déjà dit plus haut comment toutes ces quantités sont exprimables et commensurables { ausdrükbar und messbar) , les unes par rapport aux autres. »
« Quant au reste du passage, je rappellerai d'abord qu'Aristote, Polit . V, chap. 10, commence sa description du nombre fatal à ces mots ὧν ἐπίτριτος πυθμήν « dont la racine 4/3, » et la continue seulement jusqu'à περέχεται, et qu'ensuite il éclaircit la description par ces mots λέγων ὅταν ὁ τοῦ διαγράμματος ἀριθμὸς τούτου γένηται στερεός, « voulant dire quand le nombre de cette figure est devenu cubique. » De là je ne crois nullement devoir conclure qu'Aristote ait aussi pensé que notre passage comprend deux nombres, et qu'il ne s'occupe que du second ; en effet, son expression : « Que rien ne demeure, mais que tout change dans une période donnée, » prouve assez manifestement le contraire , surtout en y joignant les mots qui suivent immédiatement, «la nature engendrant quelquefois de mauvais produits, etc. : » mais ce qui me paraît résulter de cette observation, c'est qu'Aristote a admis que les mots cités épuisent la description du nombre, et en cela nous croyons devoir le suivre sans hésiter. »
« Quant aux mots ἁρμονίας παρέχεται, on ne trouve rien dans la description d'Aristote qui y corresponde, et ainsi il ne les a mis là que pour avoir une phrase complète. »
« Au contraire, les mots τρὶς αὐξηθείς, « multiplié trois l'ois, « appartiennent encore évidemment à sa description , comme réellement correspondant à συζυγείς. »
« Mais il me serait difficile de voir dans les termes d'Aristote une explication de ceux de Platon, si l'on n'admettait pas que les mots, « le nombre de cette figure, » répondent aux mots, « la racine 4/3 combinée avec 5 , » et que les mots , « quand il est devenu cubique, » répondent à, « multiplié trois fois ». Or cela ne peut se concevoir qu'autant qu'on se rappelle que 216 cube de 6 est également la somme des trois cubes de 3, 4 et 5. »
« Conséquemment, Aristote semble avoir entendu par la racine 4/3 les deux nombres 3 et 4 ; ces deux nombres, avec 5, forment une figure, et c'est cette construction en une figure qu'il entend par cette expression indéterminée συζυγείς. »
« Ces nombres sont sans doute ceux du triangle rectangle rationnel, parce que 3 2 + 4 2 = 5 2 mais ce triangle n'a rien à faire ici. »
« Maintenant de ce qu'Aristote, dans son explication, n'a pas admis les mots ἁρμονίας δύο παρέχεται, « offre deux harmonies, » ni la comparaison de ces deux harmonies ; je conclus qu'il est aussi d'avis que ces mots n'appartiennent plus à la constitution du nombre, et qu'ils énoncent subsidiairement une propriété de ce nombre. »
« Quant au reste, je n'y entends rien, et ne veux point passer pour y rien entendre. »
« Je ne veux pas, par exemple , soutenir que par les deux harmonies on doive entendre deux intervalles musicaux : car le mot grec comporte maint autre usage différent ; et, d'ailleurs, je ne conçois pas ce que peut être une harmonie carrée , car ce mot est incontestablement équivalent à ἰσάκις ἴσην. De même, pour moi, il n'est rien moins que certain que ἰσομήκη soit la même chose que ἰσάκις ἴσην ; au contraire, le sens pourrait bien être que la seconde harmonie est de même longueur que la première , et l'addition , « τῇ προμήκει δέ, » signifierait ensuite que la première ne doit pas être construite carrément, mais dans une forme oblongue. Pour ce qui regarde le diamètre rationnel exprimable de 5, quoiqu'il soit juste de dire que par diamètre d'un nombre il faille entendre la racine de son double carré, ce nombre, par rapport à 5, est inappréciable ou irrationnel ; ainsi, sous le mot rationnel ou exprimable, on peut difficilement entendre autre chose que la racine du carré de deux fois 25 à une unité près, c'est-à-dire 7. Et, quant à la formule, δεομὲνων ἑνὸς ἑκάστων, de savoir si elle s'applique à la diminution du carré, ou si elle contient l'avertissement de raccourcir y d'une unité, c'est ce qui est pour moi entièrement douteux. Si l'on voulait prendre à la rigueur l'expression suivante, ἀρρήτων δὲ δυεῖν, il faudrait la rapporter aux mots qui précèdent, διαμέτρων ῥήτων πεμπάδος, mais alors cela introduirait un élément irrationnel dans le nombre. Mais je me croirais d'autant moins excusable d'avoir substitué ici quelque chose arbitrairement, qu'il reste encore la possibilité de construire cette expression prise ensemble avec la précédente, de telle sorte qu'on devrait diminuer de un les diamètres rationnels de cinq, et de deux les diamètres irrationnels; en ce cas, la fraction infinie serait prise pour une unité, et les deux diamètres se rapporteraient ainsi au nombre six. »
« Enfin, quant au dernier point , savoir, comment avec ces élémens et les cent cubes de trois, ἑκατὸν κύβων τριάδος, on peut construire l'harmonie d'égale longueur, ἰσοήρη… ἁρμονίαν, je n'ai nul éclaircissement à donner là-dessus, et la traduction ne pouvait que reproduire le texte de la manière la plus incertaine possible. »
« Ainsi, que ce problème demeure encore réservé à la bonne fortune de quelque autre ; pour moi je ne puis le considérer comme résolu par les travaux tentés jusqu'ici ; et je me trouverais heureux si les soupçons que je viens d'énoncer, donnent lieu à quelque nouvelle tentative de la part d'un connaisseur. »
P AGE 133. — D'autre part, craindre, etc… B EKKER , p. 384 : τὸ δέ γε φοβεῖσθαι…
Si le plus grand nombre de manuscrits donnent τῷ φοβ., il y en a plusieurs, et de très bons, qui donnent τὸ φ., leçon beaucoup plus d'accord avec la construction de la phrase et avec τὰ πόλλα τῶν τοιούτων. Il est donc inutile de supposer une anacolouthie, avec Schneider, quand sans cela il se présente un sens naturel et satisfaisant. Il ne faut pas alléguer le τῷ μέν de la phrase précédente, parce que cette tournure est aussi nécessaire avec μιμήσεται, que τὸ φοβ. avec τὰ πόλλα ἴδια ἔξει. — Je maintiens contre Ast ἁπλουστέρους, que donnent tous les manuscrits. Les caractères simples sont estimables, mais il ne faut pas, dit Platon, qu'ils le soient trop non plus, comme par exemple des guerriers qui ne seraient que guerriers. Τοὺς πρὸς πόλ. explique très bien ἁπλουστέρους, des hommes spéciaux , comme on dirait aujourd'hui, mais qui pourtant ne doivent pas l'être trop; — Bekker fait une construction assez bizarre en mettant une virgule après αὖ(αὐτὴ ἑαυτῇ αὖ) ; ce qui, d'ailleurs, donne un sens qui ne vaut rien. Il s'agit de gouvernemens faits uniquement pour la guerre et non pas de gouvernemens en guerre avec eux-mêmes. C'est un vrai contre-sens, et je tiens ici contre Bekker, avec Schleiermacher, Stallbaum et Schneider.
P AGES 136-137. — Quand on les attaque devant les tribunaux dans des affaires civiles ou politiques. B EKKER , p. 387 : λοιδορούμενον ἰδίᾳ τε ἐν δικαστηρίοις καὶ δημοσίᾳ.
Ἐν δικαστηρίοις est placé de telle sorte qu'on ne peut le rapporter exclusivement ni à δημοσίᾳ, comme l'ont fait Ast et Schleiermacher, ni à ἰδίᾳ ; je le rapporte à l'un et à l'autre.
P AGE 147. — Il n'y a pas d'apparence ; autrement il n'aurait pas pris un guide aveugle. B EKKER , p. 396 : οὐ γὰρ ἂν τύφλον ἡγεμόνα τοῦ χοροῦ ἐστήσατο.
Le chœur, chez les anciens, ne chantait pas seulement ; il faisait sur le théâtre des marches et des mouvemens que le chef devait bien voir pour les bien diriger ; de façon qu'un aveugle aurait été un très mauvais chef de chœur. La métaphore ne peut se traduire en français. Stallbaum subtilise fort mal à propos : τοῦ χοροῦ eleganter de cœteris cupiditatibus dictum . — Καὶ ἔτι μάλα εὖ, ἦν δὲ ἐφώ· τὸ δὲ σκώπει. Cette leçon est très bonne, soit qu'on lise μάλιστα, ou μάλα. Schneider propose la plus triste correction : ἡγεμόνα τοῦ χοροῦ ἐστήσατο καὶ τίμᾳ μάλιστα, liant deux phrases qui doivent rester séparées et les gâtant toutes les deux. Ce n'est pas la peine d'afficher un système de littéralité si sévère, pour se permettre de pareils écarts.
P AGE 149. — Comme il craint d'éveiller en lui-même les passions prodigues , et d'en faire ses auxiliaires, mais aussi des rivales dangereuses de sa passion dominante. B EKKER , p. 397 : καὶ ξυμπαρακαλεῖν ἐπὶ ξυμμαχίαν τε καὶ φιλονεικίαν…
Grou : II craint… de les appeler à son secours dans la dispute . Mais on ne voit pas pourquoi notre homme craindrait d'appeler les passions prodigues à son secours, dans une querelle où il a besoin d'elles pour vaincre. J'entends que l'avare craint d'appeler à son secours les passions prodigues, parce que, en s'en faisant des auxiliaires (ξυμμαχίαν), relativement au combat, au concours dans lequel il est engagé, il s'en ferait aussi des ennemis, relativement au désir qu'il a de s'enrichir. La dépense le servirait d'un côté et lui nuirait de l'autre. Remarquez la locution de τε καί, qui a presque toujours une signification assez énergique. Enfin, ce qui est décisif, cette phrase doit être, pour l'homme oligarchique, ce qu'est pour l'Etat oligarchique la phrase qui précède, page 391 : τὸ ἀδυνάτους εἶναι ἴσως πόλεμόν τινα πολεμεῖν διὰ τὸ ἀναγκάζεσθαι ἢ χρωμένους τῷ πλήθει ὡπλισμένῳ δεδιέναι μᾶλλον ἢ τοὺς πολεμίους…, c'est-à-dire que l'Etat oligarchique craint à la fois de ne pas appeler le peuple à son secours contre ses ennemis, et en même temps de l'appeler à son secours, de peur de le voir se tourner contre lui. L'alternative marquée dans cette phrase par ἤ… ἤ… est résumée ici par τε καί. La répétition de ὀλιγαρχικῶς, dans les deux phrases, rend leur rapport manifeste, ainsi que le sens qui en dérive. Peut-être les autres traducteurs, Ficin [ ad propugnandum contendendumque ) ; Ast [ ad auxilium ferendum, certandique studium ) ; et Schleiermàcher [ zum Bündniss und Wetteifer ) ont-ils déjà entendu ceci comme moi ; mais leur littéralité, qui ne compromet pas le traducteur, n'éclaire point assez le lecteur. Schneider qui relève ici les variantes les plus indifférentes des manuscrits, aurait bien pu dire un mot sur un point qui n'est pas sans importance.
P AGE 151. - Cependant ces usuriers avides, tout attachés à leur affaire et sans paraître voir ceux qu’ils ont ruinés… Bekker , p. 398-399 : οἱ δὲ δὴ χρηματισταὶ ἐγκύψαντες, οὐδὲ δοκοῦντες τούτους ὁρᾷν…
Faut-il entendre ἐγκύψαντες au propre ou au figuré ? Il se prend volontiers dans les deux sens. Ici je préfère le figuré, avec tout le monde, excepté Schneider, qui dit : Demisso capite inter cives versantium et innocentiæ specie prœdam captantium . Mais il s’agit de dureté et d’âpreté au gain, et non d’hypocrisie. Platon ne veut pas peindre des usuriers honteux, tremblans devant celui qu’ils ruinent, mais des oligarques aussi altiers qu’avides, marchant à leur but sans pitié, sans faire attention à ceux qu’ils ruinent, et faisant tout autant de nouvelles dupes qu’il s’en présente.
Page 158. — Mais le désir qui va au-delà et se porte sur des mets plus recherchés. Bekker , p. 404 : τὶ δέ ; ἡ πέρα τούτων καὶ ἀλλοίων ἐδεσμάτων ἢ τοιούτων ἐπιθυμία.
J’entends, d’après la ponctuation de Bekker et l’interprétation très simple de Ast et de Stallbaum, le désir qui va au-delà de ces mets simples et nécessaires, et se porte sur des mets différent de ceux-là. Schleiermacher supposant probablement qu’on ne peut dire ἀλλοίος ἢ…, traduit ἀλλοίων ἢ τοιούτων… par : des mets étrangers ou d'autres semblables . Et Schneider semble avoir entendu, comme Schleiermacher, puisqu'il met une virgule avant ἢ τοιούτων. Cependant ἀλλοίος ἢ, diversus a, alius quam , est partout. Voyez le Lex . de Schneider.
P AGE 161. — Dans la première compagnie où on s'enivre de lotos. B EKKER , p. 407 : εἰς ἐκείνους τοὺς Λωτοφάγους ἐλθών…
Schleiermacher observe très bien qu'il ne peut s'agir ici des Lotophages d'Homère, Odyssée , IX, 94, lesquels étaient des hommes simples et innocens. Toute la force de cette expression, et de l'allusion, s'il y en a, doit porter sur le lotos, dont on ne pouvait manger, dit-on, sans oublier le passé, et par conséquent sans tomber dans l'extravagance. Le Scholiaste dit que les Lotophages sont là allégoriquement pour les maximes fausses et présomptueuses dont il a été parlé. Mais allégorie pour allégorie, je croirais plutôt qu'il s'agit ici, non des mauvaises opinions, mais des mauvais désirs, que l'on a comparés plus haut au miel des frelons, μελίτος κηφηνῶν. Ce miel dont notre homme avait goûté d'abord, il y revient et s'en enivre comme de lotos. Μωτοφάγους st ici à peu près pour κηφηνάς. Il est assez étonnant que Stallbaum et Schneider se taisent sur celle difficulté.
P AGE 165. — Voyons donc, mon cher ami, comment se forme le gouvernement tyrannique. B EKKER , p. 410 : τίς τρόπος τυραννίδος, ὦ φίλε ἑταῖρε, γίγνεται ;
Schneider prétend qu'il s'agit ici seulement du caractère et non de la formation de la tyrannie, et que yiyvsTat est là pour ἔστι, comme en beaucoup d'autres cas ; il soutient que si immédiatement après il y a ἐκ δημοκρατίας μεταβάλλει, cela n'est qu'un incident rapide après lequel vient le sujet véritable et annonce plus haut, savoir, ὁ τρόπος τῆς τυραννίδος. Tout cela est inexact : 1° γίγνεται est l'expression usitée dans tout ce livre pour marquer la formation des gouvernemens ; 2° la vraie question n'est pas ὁ τρόπ. τ. τ., mais comment de la démocratie vient la tyrannie. Elle vient de la démocratie, nul doute à cet égard ; là est l'incident ; mais comment en vient-elle ? Là est la question. Le mode de formation de la tyrannie n'est donc pas un incident, mais le sujet véritable de tout ce passage. Le sens est donc incontestable. Quant aux mots, peut-être sont-ils un peu altérés, comme le pense Schleiermacher ; mais peut-être aussi l'unanimité des manuscrits doit-elle nous engager à les maintenir. Τὶς τρόπος τυραννίδος γίγνεται est évidemment pour τινὰ τρόπον, ou bien τινὶ τρόπῳ τυρ… γίγ…, ou bien encore τὶς τρόπος ὦ τυρανν… γίγν. L'erreur de Stallbaum est de vouloir introduire cette interprétation dans le texte même.