La Petite Dorrit

Traduction humaine · Traduction de Paul Lorain; William Little Hughes (†1861; 1887) · Source: Wikisource · Domaine public

— Comment, vous avez été si malheureux que cela ? dit M. Meagles, que le tableau qu’on venait de présenter à son imagination impressionnait d’une façon désagréable. C’est un début un peu rude. Mais c’est égal, il faut maintenant étudier et mettre à profit votre avenir, comme le doit faire un homme pratique.

— Si les gens qu’on a coutume de confondre sous cette dénomination étaient des gens pratiques dans le même sens que vous…

— Mais ils le sont, interrompit M. Meagles.

— Êtes-vous bien sûr de cela ?

— Mais je le suppose, répliqua M. Meagles, réfléchissant à la chose. Il n’y a pas mille manières d’être des gens pratiques, hein ? Mme Meagles et moi nous ne sommes pas autre chose.

— Dans ce cas, la carrière inconnue qui se déroule devant moi est plus gaie et plus facile que je ne croyais, dit Clennam secouant la tête et avec son sourire grave. Mais c’est assez causer de moi. Voici le canot. »

Le canot en question était plein de ces chapeaux à cornes contre lesquels M. Meagles entretenait des préjugés nationaux ; les porteurs desdits chapeaux mirent pied à terre, gravirent les marches, et tous les voyageurs emprisonnés se rassemblèrent. Alors il y eut un prodigieux déploiement de papiers de la part des chapeaux à cornes ; ces fonctionnaires procédèrent à l’appel et firent, comme de coutume, leur embarras pour signer, sceller, timbrer, parafer, poudrer divers documents, le tout afin d’arriver à des résultats excessivement gribouillés, raturés et indéchiffrables. Finalement tout fut terminé selon le règlement, et les voyageurs furent libres d’aller où bon leur sembla.

Dans la joie toute nouvelle de leur liberté reconquise, ils se soucièrent fort peu de l’éclat et de la chaleur du soleil. Ils traversèrent le port dans de gais canots et se trouvèrent de nouveau rassemblés dans un grand hôtel, où les jalousies baissées empêchaient le soleil de pénétrer, et où les dalles nues du parquet, les plafonds élevés et les corridors sonores tempéraient l’excessive chaleur. Sous ce toit hospitalier, une vaste table dressée dans une vaste salle fut bientôt abondamment couverte d’un magnifique repas ; et le régime du lazaret n’apparut plus que comme un souvenir mesquin, au milieu de plats appétissants, de fruits méridionaux, de vins frappés, de fleurs cueillies à Gênes, de neige rapportée du sommet des montagnes, et de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel répétées dans les miroirs.

« Tenez ! je n’en veux plus aux murailles monotones du lazaret, dit M. Meagles. La première chose qu’on fait quand on quitte un mauvais gîte, c’est de lui pardonner. Je ne serais pas étonné qu’un prisonnier commençât à se montrer moins sévère pour sa prison, lorsqu’on le met en liberté. »

Il y avait une trentaine de convives, à peu près, et tout le monde causait ; mais chacun s’entretenait nécessairement avec ses voisins. M. et Mme Meagles, ayant leur fille entre eux, se trouvaient tous trois d’un côté de la table : en face étaient assis M. Clennam ; un grand monsieur, un Français, qui, malgré ses cheveux et sa barbe aussi noirs que l’aile d’un corbeau et son aspect sombre et terrible (par politesse, pour ne pas dire diabolique), se montrait le plus doux des hommes, et une jeune et jolie Anglaise, voyageant toute seule ; celle-là avait une physionomie orgueilleuse et un regard observateur ; elle avait évité la société de ses compagnons de route, ou peut-être était-ce eux qui l’avaient évitée : dilemme qu’elle seule peut-être était capable d’éclaircir. Le reste de la réunion se composait du bagage habituel : des gens qui voyageaient pour leurs affaires et d’autres pour leurs plaisirs ; des officiers anglais de l’armée des Indes en congé ; des négociants intéressés dans le commerce avec la Grèce ou la Turquie ; un clergyman, à vraie tournure de révérend, en cravate blanche, avec un modeste gilet montant, faisant avec sa jeune épouse un voyage de lune de miel ; un papa et une maman, non moins britanniques, mais plus majestueux, appartenant à la classe des patriciens, accompagnés de trois filles en train de mûrir et de rédiger leurs impressions de voyage, pour la plus grande confusion de leurs petites amies, à leur retour ; et une antique mère anglaise, sourde comme un pot, mais ferrée sur l’article des voyages, escortée d’une fille plus que mûre, qui s’en allait esquissant tous les sites de l’univers, dans l’espoir de trouver enfin un mari au bout de son pinceau.

L’Anglaise si réservée releva la dernière remarque de M. Meagles.

« Vous croyez donc qu’un prisonnier peut cesser jamais d’en vouloir aux murs de sa prison ? demanda-t-elle d’une voix lente et en appuyant sur chaque mot.

— C’est une simple hypothèse de ma part, mademoiselle Wade. Je ne prétends pas savoir au juste ce qu’éprouve un captif. C’est la première fois que je sors de prison.

— Mademoiselle doute, dit le monsieur français, employant la langue de son pays, qu’il soit si facile de pardonner ?

— Oui. »

Chérie fut obligée de traduire ce passage à M. Meagles, qui jamais, en aucun cas, n’apprenait un mot de la langue des pays qu’il visitait.

« Oh ! fit-il, vous m’étonnez. Mais c’est dommage, savez-vous ?

— De ne pas être crédule ? demanda Mlle Wade.

— Ce n’est pas tout à fait ce que j’ai voulu dire. Vous tournez la question. C’est dommage de ne pas croire qu’il soit facile de pardonner.

— Mon expérience, répliqua tranquillement Mlle Wade, s’est chargée de corriger peu à peu mes croyances. C’est un progrès qui s’opère naturellement dans l’espèce humaine, à ce qu’on m’a dit.

— À la bonne heure ! Mais il n’est pas naturel de garder rancune, j’espère ? demanda gaiement M. Meagles.

— Si on m’avait enfermée dans une prison quelconque et que j’y eusse langui et souffert, j’aurais toujours cette prison en horreur, et je voudrais la brûler ou la raser à fleur de terre. Voilà tout ce que je sais.

— C’est un peu fort, n’est-ce pas, monsieur ? » dit M. Meagles, s’adressant au Français barbu. (C’était encore une des habitudes du père de Chérie, de parler à tous les étrangers un anglais pur sang, avec une parfaite conviction qu’ils étaient tenus de le comprendre de façon ou d’autre.) « Vous conviendrez que notre jolie compagne a des idées un peu absolues ?

— Plaît-i’ ? » répliqua poliment le Français.

Sur ce, M. Meagles répondit, toujours en anglais et d’un ton très satisfait :

« Vous avez raison, monsieur. C’est aussi mon opinion. »

Le déjeuner commençant bientôt à devenir moins animé, M. Meagles fit un discours qui, pour un discours, fut assez sensé, assez court et très cordial. M. Meagles se contenta de demander :

« Puisque nous avons tous vécu en bonne intelligence depuis que le hasard nous a rassemblés, et que nous voilà sur le point de nous séparer, probablement pour ne plus nous rencontrer, que pourrions-nous faire de mieux que de nous dire adieu et de nous souhaiter bon voyage, en vidant chacun un verre de Champagne, à la ronde ? »

C’est ce que l’on fit, et après un échange général de poignées de main, la réunion se dispersa pour toujours.

La demoiselle solitaire n’avait pas ouvert la bouche. Elle se leva en même temps que les autres convives et se retira silencieusement dans un coin écarté de la vaste salle, où elle s’assit sur un canapé, dans l’embrasure d’une croisée, et parut s’amuser à regarder le reflet de l’eau qui dansait en rayons argentés sur les barres de la jalousie. Elle se tenait éloignée de ses compagnes de voyage de toute la longueur de la salle, comme pour montrer qu’elle recherchait d’elle-même et par goût la solitude. Et pourtant il eût été aussi difficile que jamais de dire avec certitude si elle évitait les autres ou si c’étaient eux qui l’évitaient.

L’ombre que Mlle Wade avait recherchée, et qui retombait comme un voile lugubre sur son front, s’accordait bien avec son genre de beauté. On ne pouvait guère contempler ce visage si tranquille et si dédaigneux, rehaussé par de sombres sourcils arqués et par des bandeaux de cheveux noirs, sans se demander quelle serait l’expression de ces traits, si leur expression venait à changer. Il semblait presque impossible qu’ils pussent s’attendrir ou s’adoucir. On aurait plutôt supposé qu’ils ne pouvaient que s’assombrir encore pour devenir plus irrités et plus provocants ; c’était là le seul changement qu’ils pussent subir. Il n’y avait dans leur expression rien qui sentît le calcul, rien de prémédité ni de cérémonieux. Quoique ce ne fût pas un visage franc et ouvert, il ne trahissait aucune espèce d’hypocrisie. Il disait clairement : « Je me suffis et je ne compte que sur moi ; peu m’importe ce que vous pensez ; je ne m’occupe pas de vous, je ne me soucie pas de vous, c’est avec indifférence que je vous vois et que je vous entends. » Cela se lisait dans ce regard orgueilleux, dans ces narines relevées, dans cette bouche si jolie, malgré ses lèvres pincées et même cruelles. Vous auriez caché deux de ces traits expressifs de la physionomie, que le troisième, à lui seul, vous en aurait dit autant. Masquez complétement le visage, et la façon dont Mlle Wade porte sa tête suffira pour indiquer une nature indomptable.

Chérie s’était approchée de Mlle Wade, qui avait plus d’une fois fait le sujet de conversation des Meagles et de M. Clennam, les seuls voyageurs qui n’eussent pas encore quitté la salle, et se tenait debout auprès d’elle.

« Attendez-vous… Mlle Wade tourna les yeux vers elle, et Chérie balbutia le reste de sa phrase… quelqu’un qui doit venir à votre rencontre, mademoiselle Wade ?

— Moi ? non.

— Père va envoyer au bureau poste restante. Voulez-vous qu’il ait le plaisir de charger le commissionnaire de demander s’il y a des lettres pour vous ?

— Je le remercie, mais je sais d’avance qu’il n’y a pas de lettres pour moi.

— Nous craignons, dit Chérie, s’asseyant auprès de Mlle Wade, avec un air moitié craintif, moitié attendri, que vous ne vous sentiez bien seule, lorsque nous serons tous partis.

— En vérité ?

— Non pas, ajouta Chérie en manière d’excuse, et troublée par le regard de son interlocutrice, non pas, cela va sans dire, que nous puissions espérer de vous tenir compagnie pendant le voyage, ou que nous ayons pensé que cela vous serait agréable.

— Je n’ai jamais donné lieu de supposer que cela me fût agréable.

— Non. Je sais bien. Mais… bref, ajouta Chérie, qui posa timidement la main sur la main que Mlle Wade laissait immobile sur le canapé, ne voulez-vous pas permettre à père de vous rendre de ces petits services qu’on se rend entre compagnons de voyage ? Il en serait très heureux.

— Très heureux, répéta M. Meagles, s’avançant avec sa femme et M. Clennam : pourvu qu’il ne s’agisse pas de parler la langue du pays, je serai enchanté de vous être utile, soyez-en convaincue.

— Je vous suis bien obligée, répliqua Mlle Wade, mais tous mes arrangements sont déjà faits, et je préfère continuer d’aller toute seule et à ma guise.

— Bien vrai ? se dit M. Meagles, qui regarda la demoiselle d’un air intrigué. Eh bien ! ma foi ! voilà une femme qui a du caractère.

— Je suis peu habituée à la société des demoiselles, et je craindrais de ne pas m’y montrer aussi sensible que bien d’autres. Bon voyage. Adieu. »

Elle n’aurait pas avancé la main, selon toute apparence, si M. Meagles ne lui avait tendu la sienne si directement qu’elle ne put faire semblant de ne pas l’apercevoir. Elle y posa la sienne, et l’y laissa comme elle l’avait laissée sur le canapé.

« Adieu ! dit M. Meagles. C’est le dernier adieu inscrit sur notre liste ; car mère et moi, nous venons de souhaiter bon voyage à M. Clennam, et il ne lui reste plus qu’à en faire autant à Chérie. Adieu ! Il est possible que nous ne nous rencontrions plus.

— Dans notre voyage à travers la vie, il faut bien que nous rencontrions les gens qui sont destinés à se trouver sur nos pas, n’importe d’où ils viennent et où ils vont, répondit Mlle Wade avec sang-froid. Il faut bien que ce que nous sommes destinés à leur faire, ou ce qu’ils doivent nous faire à nous-mêmes, s’accomplisse fatalement. »

Dans l’intonation de ces paroles il y avait quelque chose qui blessa l’oreille de Chérie ; quelque chose qui impliquait que ces mots mystérieux ce que nous sommes destinés à leur faire , etc., présageaient nécessairement quelque chose de mal, et qui lui fit dire tout bas : « Oh, père ! » en même temps qu’elle se rapprocha un peu de lui avec un air d’enfant gâté. Ce mouvement n’échappa pas à celle qui l’avait provoqué.

« Votre jolie fille, dit-elle, tressaille rien que d’y penser. Néanmoins… elle regarda Chérie en face… soyez bien persuadée qu’il y a déjà en route des hommes et des femmes qui ont affaire à vous et qui rempliront leur mission. Ils la rempliront infailliblement. Peut-être sont-ils encore là-bas, à des centaines, à des milliers de lieues en mer ; peut-être en ce moment sont-ils ici près ; peut-être vont-ils sortir, sans que vous en sachiez rien, sans que vous y puissiez rien, de l’écume la plus immonde de cette ville où nous arrivons à peine. »

Avec l’adieu le plus glacial et une expression de découragement qui donnait à sa beauté, encore dans toute sa fleur, un air fané, elle sortit de la salle.

Or, il lui fallut gravir bien des marches, traverser bien des corridors avant d’arriver à la chambre qu’elle avait retenue dans l’hôtel. Elle touchait au terme de ce voyage, lorsqu’en passant par le couloir où se trouvait son appartement, elle entendit le bruit d’une voix irritée éclatant en murmures et en sanglots. Une porte était restée entr’ouverte, et elle aperçut la jeune bonne des personnes qu’elle venait de quitter, la servante au nom bizarre.

Elle se tint immobile à la regarder. C’était une fille intraitable et colère. Son abondante chevelure noire retombait autour de son visage rouge et brûlant, et tandis qu’elle sanglotait et se livrait à son dépit, elle ne se gênait pas pour s’écorcher les lèvres de sa main furieuse.

« Brutes, égoïstes ! s’écriait-elle, sanglotant et haletant entre chaque parole. Ils ne s’inquiètent seulement pas de ce que je deviens ! ils me laissent ici à mourir de faim et de soif ! Qu’est-ce que ça leur fait ? ces brutes-là ! ces animaux-là ! ces misérables-là !

— Qu’avez-vous donc, ma pauvre fille ? »

La servante dirigea tout à coup vers Mlle Wade ses yeux rougis, et resta les bras suspendus. Elle était en train de se pincer le cou, déjà couvert de meurtrissures bleuâtres.

« Qu’est-ce que cela vous fait ? est-ce que ça vous regarde ?

— Oh ! certainement. Je suis fâchée de vous voir ainsi.

— Vous n’en êtes pas fâchée, dit la servante. Dites plutôt que vous en êtes contente. Vous le savez bien que vous en êtes contente. Je ne me suis mise en colère que deux fois là-bas, en quarantaine, et à chaque fois vous m’avez surprise. J’ai peur de vous.

— Peur de moi ?

— Oui. Il semble que vous arriviez toujours avec ma colère, ma méchanceté, ma… je ne sais pas ce que c’est… Mais c’est égal, je suis maltraitée, je suis maltraitée, maltraitée ! »

À ces mots, les sanglots, les larmes et la main furieuse, qu’avait interrompus un premier mouvement de surprise recommencèrent tous ensemble.

La visiteuse resta là immobile, contemplant attentivement ce spectacle avec un étrange sourire. C’était quelque chose de merveilleux à voir en effet que la fureur du combat que se livrait la jeune servante, et la lutte physique qu’elle soutenait contre elle-même, comme si elle eût été possédée des démons du temps jadis.

« J’ai deux ou trois ans de moins qu’elle, et pourtant c’est toujours moi qui la soigne, comme si j’étais une vieille duègne, et c’est elle qu’on dorlote et qu’on appelle petite Chérie ! Je déteste ce nom ! Je la déteste elle-même. Ils en font une sotte. Ils la gâtent. Elle ne pense qu’à elle ; elle ne pense pas plus à moi que si j’étais une borne ! »

Elle continua ainsi pendant quelque temps.

« Il faut avoir de la patience.

— Je ne veux pas en avoir !

— S’ils songent tant à leur propre bien-être, et ne se soucient que peu ou point du vôtre, il ne faut pas y faire attention.

— Je veux y faire attention !

— Chut ! un peu plus de prudence ; vous oubliez que votre sort dépend d’eux.

— Je me moque de cela. Je me sauverai. Je ferai quelque malheur. Je ne veux pas le souffrir ; je ne le pourrais pas d’ailleurs ; je sens bien que j’en mourrais. »

L’observatrice restait toujours immobile, la main posée sur sa poitrine, contemplant la servante comme un malade qui suit d’un œil curieux la dissection et l’explication d’un sujet mort du mal même dont il se sait atteint.

La jeune fille continua à s’emporter et à lutter de toute la force de sa jeunesse et de toute la plénitude de la vie ; mais ses exclamations irritées finirent enfin par dégénérer en murmures entrecoupés et plaintifs, comme si elle eût souffert de quelque mal. Peu à peu elle se laissa tomber sur une chaise, puis sur ses genoux, puis sur le parquet, à côté du lit, dont elle tira le couvre-pied à elle, en partie pour y cacher son visage honteux et ses cheveux humides, en partie, à ce qu’il semblait, pour le presser dans ses bras, plutôt que de n’avoir rien à serrer contre son sein repentant.

« Allez-vous-en ! allez-vous-en ! Quand mon vilain caractère me revient, je suis comme une folle. Je sais que je pourrais me retenir, si j’essayais bien fort, et quelquefois j’essaye assez fort, mais d’autres fois je ne me retiens pas, et je ne veux pas me retenir. Tenez ! tout à l’heure, je savais que tout ce que je disais n’était que des mensonges. Je sais bien qu’ils sont persuadés que quelqu’un s’est occupé de moi dans l’hôtel, que j’ai tout ce qu’il me faut. Ils sont aussi bons qu’on peut l’être pour moi. Je les aime de tout mon cœur ; personne ne pourra jamais être meilleur pour un être ingrat qu’ils ne l’ont toujours été pour moi. Je vous en prie, je vous en prie, allez-vous-en, car j’ai peur de vous. J’ai peur de moi, lorsque je sens venir mes actes de rage ; eh bien ! J’ai peur aussi de vous. Allez-vous-en, et laissez-moi prier et pleurer à mon aise ! »

La journée se passa ; l’éblouissement universel s’effaça encore une fois, et la nuit brûlante s’abattit de nouveau sur Marseille, et à travers son obscurité la caravane du matin se dispersa complétement, chaque voyageur ayant pris son chemin réglé d’avance. Et c’est toujours ainsi que, jour et nuit, sous le soleil ou sous les étoiles, gravissant les collines poudreuses ou arpentant d’un pied fatigué les plaines sans fin, voyageant par terre ou voyageant par mer, allant et venant d’une façon bizarre, pour nous rencontrer et réagir les uns sur les autres, nous tous, tant que nous sommes, voyageurs infatigables, nous cheminons dans le pèlerinage de la vie.

CHAPITRE III. Chez soi.

La scène se passe à Londres, par une soirée sombre, étouffante et comme moisie. Mille cloches agaçantes appellent les fidèles à l’église, sur tous les degrés de dissonance, en dièse et en bémol, folles et sonores, lentes et rapides, tirant toutes de hideux échos des amas de briques et de plâtre que l’on appelle des maisons. Mille rues attristées et repentantes, revêtues d’un cilice de suie, plongent dans un désespoir affreux l’âme des gens que l’ennui condamne à regarder par les fenêtres. Dans chaque rue, presque dans chaque allée, presque à chaque détour, quelque cloche désolée s’ébranle, s’agite par mouvements saccadés, et retentit comme si la peste avait envahi la ville et que les tombereaux fussent en tournée pour ramasser les morts. Tout ce qui eût pu fournir le moindre délassement à une population excédée de travail est verrouillé et enfermé à triple tour. Pas de tableaux, pas d’animaux inconnus, ni fleurs ni plantes rares, pas de merveille de l’ancien monde, soit naturelle, soit imitée. Tout est sanctifié avec une rigueur si éclairée, que les vilains dieux des mers du Sud renfermés dans le musée de Londres peuvent se figurer, si bon leur semble, qu’ils sont retournés à domicile. Rien à voir que des rues, des rues, des rues ! Rien à respirer que des rues, des rues, des rues ! Rien qui puisse changer un peu et rafraîchir l’esprit usé par la fatigue ! Le travailleur épuisé n’a qu’une seule manière d’employer son temps : c’est de comparer la monotonie de son jour de repos avec la monotonie des six jours précédents, de songer à la triste existence qu’il a menée, et de tirer de là la meilleure conclusion possible… ou la plus mauvaise, selon toute probabilité.

C’est à cet heureux moment, si propice aux intérêts de la religion et de la morale, que M. Arthur Clennam, récemment arrivé de Marseille par la route de Douvres, et déposé par la voiture de Douvres devant l’hôtel de la Fille aux yeux bleus , était assis à la croisée d’un café de Ludgate-Hill. Il se voyait entouré de dix mille maisons respectables, qui contemplaient les rues qu’elles formaient avec un regard aussi sombre que si chacune d’elles eût servi de domicile à ces dix jeunes gens des Mille et une Nuits qui, chaque soir, se noircissaient le visage pour gémir sur leur sort fatal. Il se trouvait entouré de cinquante mille repaires dont les habitants menaient une vie si malsaine, que l’eau fraîche qu’ils montaient le samedi soir dans leurs chambres trop peuplées était putride le dimanche matin ; ce qui n’empêchait pas milord (leur représentant à la chambre des communes) de s’étonner grandement qu’ils ne voulussent pas dormir, du samedi soir au dimanche matin, en compagnie de leur provision de viande de boucherie . Des lieues entières de puits étouffants, de véritables citernes singeant des maisons, où les habitants tiraient la langue faute d’air, s’étendaient au loin vers tous les points de la boussole. Un égout infect et meurtrier, qui aurait dû être une belle et fraîche rivière, coulait et refluait au cœur même de la ville. Quel besoin profane pouvaient éprouver un million d’individus qui travaillaient six jours de la semaine, au milieu de ces objets dignes de charmer des bergers d’Arcadie, dont la délicieuse uniformité les poursuivait depuis le berceau jusqu’à la tombe ? Quel besoin profane de changement voulez-vous qu’ils éprouvent le septième jour ? Il est clair qu’ils ne peuvent avoir besoin que de la surveillance d’un bon policeman.

M. Arthur Clennam, assis à la fenêtre d’un café de Ludgate-Hill, comptait les tintements d’une cloche voisine, dont il faisait malgré lui des refrains et des flonflons, tout en se demandant combien de malades ces cloches pouvaient tuer dans l’espace d’une année. À mesure que l’heure du service divin approchait, les changements d’intonation rendaient le bruit de plus en plus intolérable. Au début de cet appel, qui dure un quart d’heure, la cloche fut d’une importunité vive et implacable, et convoqua la populace avec une volubilité extrême. « Venez à l’église, disait-elle, venez à l’église, venez à l’église ! » Cinq minutes après, elle commença à se douter que les fidèles seraient peu nombreux, et elle cria lentement et d’un ton de mauvaise humeur : « Ils ne viendront pas, ils ne viendront pas, ils ne viendront pas ! » Au bout de dix minutes, ayant perdu tout espoir, elle ébranla chaque maison du voisinage, pendant trois cents secondes, à une vibration par seconde, laquelle ressemblait à un gémissement plaintif, « Dieu soit loué ! » dit Clennam, lorsque l’heure sonna et que la cloche se fut arrêtée.

Mais ce bruit avait réveillé en lui le souvenir d’une longue suite de bien tristes dimanches, dont la procession ne voulut pas s’arrêter en même temps que la cloche, et continua sa marche.

« Que le ciel me pardonne, dit-il, et à ceux qui m’ont élevé ! m’a-t-on assez fait prendre en grippe ce jour-là ! »

Il revit le lugubre dimanche de son enfance, où il se tenait assis les mains devant lui, presque hébété par une affreuse petite brochure qui commençait ses débats avec le pauvre enfant en lui demandant en manière de titre : « Pourquoi il courait tout droit à la perdition ? » (curiosité impertinente que le lecteur, qui portait encore une robe et des caleçons, n’était vraiment pas à même de satisfaire), et qui, afin de se rendre plus attrayante pour un jeune esprit, contenait à chaque seconde ligne une parenthèse renfermant un renvoi, semblable à un hoquet, à la 2 ép. Thess. c. III , 6 et 7 . Puis il revit les dimanches endormants de sa vie d’écolier, où un piquet de maîtres d’études le conduisait à l’église trois fois dans les vingt-quatre heures, comme un déserteur militaire, enchaîné moralement à un écolier du même âge ; ah ! qu’il eût volontiers alors donné deux des sermons indigestes qu’on l’obligeait à avaler, en échange d’une once ou deux de plus de ce mouton de qualité inférieure qui formait sa principale nourriture physique ! Puis il revit les dimanches interminables de sa jeunesse, où sa mère, au visage toujours sévère, au cœur toujours inexorable, se tenait toute la journée derrière une grande Bible, comme si de tous les livres c’était celui-là qu’il fallût choisir pour bannir la bonne humeur, les affections naturelles et les douces relations de la famille. On aurait pu deviner la façon dont la lectrice interprétait l’Écriture, rien qu’à voir la reliure du livre, dure, nue et roide. La couverture en était encadrée d’un seul ornement renfoncé qui imitait les anneaux d’une chaîne, et le relieur avait embelli la tranche d’éclaboussures d’un rouge courroucé. Puis il revit, en sautant un court intervalle, les dimanches haineux où, sombre et maussade, il demeurait immobile sur son siège pendant toute la tardive longueur du jour, gardant au fond du cœur un sentiment vindicatif, et ne comprenant pas plus le sens véritable de la salutaire histoire renfermée dans le Nouveau Testament, que s’il eût été élevé par des sauvages idolâtres. Toute une légion de dimanches, dont chacun était un jour d’amertume inutile et de chagrin, passa lentement en revue devant les yeux de sa mémoire.

« Pardon, m’sieu, dit un garçon actif, en frottant la table. Voulez-vous voir vot’ chamb’ à coucher ?

— Oui. C’est justement ce que j’allais vous demander.

— Madame ! cria le garçon, m’sieu à la malle numéro sept demande à voir sa chambre à coucher.

— Attendez ! dit Clennam, sortant de sa rêverie. Je ne songeais pas à ce que je disais ; je vous ai répondu machinalement. Je ne couche pas ici. Je vais chez moi.

— Très-bien, m’sieu ! Madame, m’sieu à la malle numéro sept couche pas ici. S’en va chez lui. »

M. Clennam resta au même endroit, tandis que le jour baissait, regardant les sombres maisons en face, et songeant que, si les âmes incorporelles des anciens habitants pouvaient revoir leurs domiciles terrestres, elles devaient se trouver bien malheureuses d’avoir jamais été condamnées à loger dans de pareilles prisons. Par fois une ombre apparaissait derrière la vitre ternie d’une croisée, et disparaissait dans l’obscurité, comme si elle avait vu de la vie tout ce qu’il lui en fallait, et qu’elle s’en retournât plus ou moins satisfaite au pays des revenants. Bientôt la pluie commença à tomber en lignes obliques entre lui et ces maisons, et les piétons commencèrent à se rassembler à l’abri du passage d’en face, avançant de temps à autre la tête pour regarder d’un œil désespéré le ciel, d’où la pluie tombait plus abondante et plus rapide. Puis des parapluies ruisselants, des jupons crottés et la boue se montrèrent à leur tour. Que faisait cette boue auparavant, et d’où diable venait-elle ? C’est ce que personne n’aurait pu dire. Mais elle parut se former en un clin d’œil, comme se forme un rassemblement, et ne demander que cinq minutes pour éclabousser tous les enfants d’Adam. Voilà l’allumeur de réverbères qui fait sa ronde ; et à mesure que la flamme jaillit à son approche, elle paraît tout étonnée vraiment qu’on lui permette d’éclairer une scène aussi triste.

M. Arthur Clennam prit son chapeau, boutonna son habit et sortit. À la campagne, la pluie eût développé mille fraîches senteurs, et chaque goutte brillante eût réveillé dans l’esprit du promeneur, sous quelque belle forme, l’idée de la végétation et de la vie. Dans la grande ville, elle ne développa que des odeurs rances et infectes, dont elle portait l’offrande aux ruisseaux de Londres en un tribut malsain, tiède, sale et ignoble.

Il passa devant l’église Saint-Paul et descendit, par un angle prolongé, presque jusqu’aux bords de la Tamise, en traversant ces rues tortueuses et penchées qui vont de Cheapside à la rivière, devenant de plus en plus tortueuses et penchées à mesure qu’elles s’en rapprochent. Passant ensuite devant l’hôtel moisi d’une honorable corporation aujourd’hui oubliée, puis devant les croisées illuminées d’une église déserte qui semblait attendre quelque aventureux Belzoni pour y déterrer son histoire ; puis devant des magasins et des entrepôts silencieux ; puis au travers d’une ruelle étroite conduisant à la rivière, où une méchante petite affiche, trouvé noyé , pleurait sur le mur humide, il atteignit enfin la maison qu’il cherchait, une vieille maison de brique, si sombre qu’elle paraissait presque noire, isolée derrière une grille. Devant la maison il y avait une cour carrée, où dépérissaient deux ou trois arbrisseaux et une pelouse, aussi incultes (et ce n’est pas peu dire) que la grille qui les protégeait était rouillée ; derrière, on voyait un amas confus de toits. C’était une maison double en profondeur, avec des croisées longues, étroites, lourdement enchâssées. Bien des années auparavant elle s’était mis dans la tête de se laisser glisser jusqu’à terre ; on l’avait étayée, et elle s’appuyait encore sur une demi-douzaine de ces béquilles gigantesques, qui, rongées par l’intempérie des saisons, noircies par la fumée de charbon, couvertes de mauvaises herbes, servaient de gymnase à tous les chats du voisinage, et ne paraissaient plus former un appui bien rassurant.

« Rien n’est changé, dit le voyageur, s’arrêtant pour regarder autour de lui ; aussi sombre et aussi triste que jamais. Voilà encore à la croisée de ma mère cette lumière qui jamais, je crois, n’a cessé de brûler depuis l’époque où je revenais de la pension deux fois par an, et où je traînais ma malle par-dessus ces pavés. Allons, allons ! »

Il alla à la porte, qui était abritée par une marquise de bois sculpté, représentant, sur des serviettes drapées en festons, des têtes d’enfants hydrocéphales, et dessinée d’après un modèle architectural fort admiré autrefois. Il frappe. Un pas traînant se fait bientôt entendre sur les dalles de l’antichambre, et la porte est ouverte par un vieillard courbé et momifié, sauf les yeux d’un vif perçant.

Il tenait à la main un chandelier, qu’il souleva un moment pour que la lumière aidât ces yeux perçants.

« Ah ! c’est M. Arthur, dit-il, sans émotion aucune : vous voilà enfin arrivé ? Entrez. »

M. Arthur entra et referma la porte.

« Vous avez pris du corps et de l’embonpoint, dit le vieillard, se retournant pour le regarder après avoir de nouveau soulevé la lumière et secoué la tête ; mais vous ne valez pas encore votre père, ni même votre mère.

— Comment va-t-elle, ma mère ?

— Elle va toujours de même. Elle garde la chambre, quand elle n’est pas forcée de garder le lit ; elle n’a pas quitté sa chambre quinze fois en quinze années, Arthur. »

Ils étaient entrés dans une salle à manger pauvre et mesquine. Le vieillard avait posé le chandelier sur la table ; le coude droit appuyé sur la main gauche, il caressait son menton de parchemin, tout en regardant le visiteur. Le visiteur lui tendit la main. Le vieillard la prit assez froidement ; il paraissait préférer sa mâchoire, et il y revint aussitôt qu’il put.

« Je doute que votre mère soit bien aise d’apprendre que vous avez voyagé un dimanche, Arthur, dit-il en hochant la tête d’un air sagace.

— Vous ne voulez sans doute pas que je m’en retourne ?

— Qui moi ? moi ? Je ne suis pas le maître. Il ne s’agit pas de ce que je veux. J’ai servi de plastron entre votre père et votre mère pendant bien des années ; je n’ai pas envie de servir de plastron entre votre mère et vous.

— Voulez-vous lui dire que je suis revenu ?

— Oui, Arthur, oui ; oh ! certainement ! Je vais lui dire que vous êtes revenu. Voulez-vous bien attendre un moment ? Vous ne trouverez rien de changé ici. »

Il prit un autre chandelier dans une armoire, l’alluma, laissa le premier sur la table, et alla exécuter sa commission. C’était un petit vieillard chauve, vêtu d’un gilet et d’un habit noirs à collet montant, d’une culotte de velours gris et de longues guêtres de même étoffe. Grâce à ce costume équivoque, il pouvait passer à volonté pour un commis ou pour un domestique ; et en effet il remplissait depuis longtemps l’une et l’autre de ces fonctions. En fait d’ornement, il ne portait qu’une montre plongée dans les profondeurs de la poche destinée à cet usage au moyen d’un vieux ruban noir, auquel était amarrée tout au bout une clef de cuivre ternie, espèce de bouée de sauvetage qui indiquait l’endroit où la montre avait coulé à fond. Il avait la tête de travers, et se mouvait tout d’un côté, avec une certaine démarche d’écrevisse qui donnait à penser que ses fondations avaient cédé à la même époque que celles de la maison, et qui faisait regretter qu’on ne l’eût pas étayé de la même façon.

« Que je suis faible ! dit Arthur Clennam, lorsque son guide eut disparu ; je me sens presque envie de pleurer de cet accueil, moi qui n’ai jamais été habitué à autre chose, et qui sais bien que je ne dois pas m’attendre à autre chose ! »

Non-seulement il en avait envie, mais il le fit. Ce ne fut que la faiblesse passagère d’une nature désillusionnée dès l’enfance, mais qui n’avait pas encore renoncé à toutes ses aspirations, à toutes ses espérances. Il maîtrisa son émotion, prit le chandelier et examina la salle. Pas un des vieux meubles n’avait changé de place : les Sept plaies de l’Égypte , encadrées et sous verre, étaient toujours accrochées à la muraille, seulement un peu plus ternies qu’autrefois par la fumée et les mouches, ces deux autres plaies de Londres. Le vieux cabaret, avec rien dedans, doublé de plomb, et qui avait l’air d’une sorte de cercueil à compartiments, était toujours là. Voilà bien aussi le vieux cabinet noir, toujours avec rien dedans, dont il avait tant de fois été l’unique habitant, aux jours de punition, alors que cet antre sombre lui paraissait être la véritable entrée de l’enfer, vers lequel la brochure déjà nommée l’accusait d’aller au galop. Voilà bien encore, sur le buffet, cette grande horloge lugubre qui tant de fois avait penché sur lui son visage numéroté, empreint d’une joie féroce, lorsqu’il était en retard avec ses leçons, et qui semblait, quand on la remontait une fois par semaine avec une manivelle de fer, témoigner en grinçant le plaisir sauvage que lui causaient d’avance les misères dont elle espérait abreuver l’écolier ! Mais voici le vieillard qui revient en disant :

« Arthur, je passe devant pour vous éclairer. »

Arthur monta après lui l’escalier, qui était divisé en panneaux semblables à des tablettes tumulaires, et entra avec lui dans une chambre à coucher obscure, dont le parquet s’était enfoncé et tassé peu à peu, de façon à laisser la cheminée au fond d’une vallée. Dans ce vallon, sur un canapé noir pareil à une bière, le dos appuyé sur un grand coussin anguleux, qu’on eût pris volontiers pour le billot des exécutions capitales du bon vieux temps, était assise la mère d’Arthur Clennam, dans son costume de veuve.

Son père et sa mère avaient toujours vécu en mésintelligence, d’aussi loin qu’il pouvait se rappeler. Demeurer silencieux sur sa chaise au milieu d’un profond silence, promenant avec effroi son regard de l’une à l’autre de ces figures qui se tournaient le dos, telle avait été l’occupation la plus paisible de son enfance. Elle lui donna un baiser vitreux et quatre doigts roides, enveloppés dans un tricot de laine. Cette embrassade terminée, il s’assit de l’autre côté de la petite table placée auprès de sa mère. Il y avait du feu dans la cheminée, comme il y en avait eu nuit et jour depuis quinze ans. Près du feu, une bouilloire qui y chauffait jour et nuit depuis quinze ans. Une petite croûte de charbon humide au-dessus du charbon qui brûlait, et un petit amas de cendres balayé en tas au-dessous de la grille, comme il y en avait eu nuit et jour depuis quinze ans. Il y avait enfin dans la chambre mal aérée une odeur de teinture noire que le feu tirait depuis quinze ans du crêpe et de l’étoffe qui composaient le costume de la veuve, et depuis quinze ans aussi, de ce canapé funèbre.

« Mère, voilà qui ne ressemble plus à vos vieilles habitudes d’activité.

— Le monde s’est rétréci pour moi, Arthur ; il se borne à cette chambre, répliqua-t-elle en regardant autour d’elle. Bien m’a pris de ne pas m’attacher à ses vanités. »

La présence et la voix forte et dure de sa mère exercèrent sur le nouveau venu la même influence qu’autrefois ; il sentit se réveiller en lui la froideur et la réserve timides de son enfance.

« Ne quittez-vous jamais votre chambre, mère ?

— Grâce à mon affection rhumatismale et à la débilité nerveuse qui s’ensuit, j’ai perdu l’usage de mes jambes. Je ne quitte pas ma chambre. Je n’ai pas franchi ce seuil depuis… Dites-lui depuis combien, ajouta-t-elle, s’adressant à quelqu’un par-dessus son épaule.

— Il y aura douze ans à Noël, répliqua une voix fêlée qui se fit entendre dans l’obscurité, derrière le canapé.

— Est-ce vous, Affery ? » demanda Arthur, regardant dans cette direction.

La voix fêlée répondit que c’était Affery, et une vieille femme s’avança jusque dans le peu de jour douteux qu’il y avait, envoya un baiser à Arthur, puis s’évanouit de nouveau dans l’obscurité.

« Je suis encore en état, dit Mme Clennam en indiquant d’un léger geste de sa main droite enveloppée du tricot un fauteuil à roulettes debout auprès du grand secrétaire soigneusement fermé, je suis encore en état de faire mes affaires, et je remercie le ciel de cette faveur. C’est une faveur précieuse. Mais assez causé d’affaires, le jour du Seigneur. Il fait mauvais temps ce soir, je crois ?

— Oui, mère.

— Neige-t-il ?

— S’il neige, mère ? Quand nous ne sommes encore qu’au mois de septembre ?

— Pour moi, toutes les saisons se ressemblent, répondit-elle avec une sorte de satisfaction lugubre. Renfermée comme je le suis, je ne distingue pas l’été de l’hiver. Il a plu au Seigneur de me mettre au-dessus de tout cela. »

Avec ses froids yeux gris et ses froids cheveux gris, et son visage immobile, aussi roide que les plis de son bonnet pétrifié, l’influence qui la mettait à l’abri des saisons ne semblait qu’un résultat tout naturel de celle qui la mettait à l’abri de toute émotion.

Sur sa petite table il y avait deux ou trois livres, son mouchoir, une paire de lunettes d’acier qu’elle venait de quitter, et une grosse montre d’or à double boîte de forme ancienne. Les yeux de la mère et du fils se fixèrent simultanément sur ce dernier objet.

« Je vois que le paquet que je vous ai envoyé à la mort de mon père vous est parvenu sain et sauf, mère ?

— Vous voyez.

— Jamais, à ma connaissance, mon père n’avait montré autant de sollicitude que lorsqu’il m’a recommandé que cette montre vous fût expédiée sans délai.

— Je la garde là en souvenir de votre père.

— Ce n’est qu’au dernier moment qu’il a exprimé ce désir. Tout ce qu’il a pu faire, c’est de poser la main dessus et de me dire très distinctement : « À votre mère. » Une minute auparavant j’avais cru qu’il divaguait, comme il l’avait fait pendant bien des heures, mais sans souffrance physique, je crois, durant sa courte maladie… lorsque je l’ai vu se retourner dans son lit et essayer d’ouvrir la montre.

— Votre père n’avait donc pas le délire, lorsqu’il essaya de l’ouvrir ?

— Non. Il savait parfaitement ce qu’il faisait à ce moment. »

Mme Clennam hocha la tête ; était-ce pour écarter le souvenir du défunt, ou pour combattre l’opinion de son fils ? Ce n’était pas bien clair.

« Après la mort de mon père, je l’ai ouverte moi-même, pensant qu’elle pouvait renfermer quelque souvenir ; mais je n’ai pas besoin de vous dire, mère, que je n’y ai découvert que le vieux rond de soie brodé de perles , que vous avez sans doute retrouvé à sa place entre les deux boîtes, où je l’ai remis. »

Mme Clennam fit un signe de tête affirmatif, puis elle ajouta :

« Assez causé d’affaires le jour du Seigneur ; » après quoi elle ajouta encore : « Affery, il est neuf heures. »

Sur ce, la vieille à la voix fêlée débarrassa la table, sortit de la chambre et revint promptement avec un plateau sur lequel se trouvaient un plat de petites biscottes et un petit rond de beurre, systématique, frais, symétrique, blanc et potelé. Le vieillard, qui était resté debout auprès de la porte, sans changer d’attitude pendant toute l’entrevue, regardant la mère comme il avait déjà regardé le fils, sortit en même temps, et, après une plus longue absence, revint avec un autre plateau, sur lequel il y avait une bouteille de porto presque pleine, qu’il venait apparemment de chercher à la cave, car il était encore tout essoufflé, un citron, un sucrier et une boîte à épices. Avec ces ingrédients, et à l’aide de la bouilloire, il remplit un grand verre d’un mélange chaud et parfumé, mesuré et composé avec une exactitude aussi scrupuleuse que s’il se fût agi d’une ordonnance de médecin. Mme Clennam trempa dans ce mélange un certain nombre de biscottes qu’elle mangea, tandis que la vieille en beurrait quelques autres, destinées à être mangées seules. Lorsque l’invalide eut absorbé toutes les biscottes et bu tout le mélange, on enleva les deux plateaux ; les livres, la chandelle, la montre, le mouchoir et les lunettes, furent replacés sur la table. Mme Clennam mit alors les lunettes, et lut tout haut dans un de ces livres certains passages d’une voix dure, farouche, irritée, priant afin que ses ennemis (par son intonation et par son geste, elle en faisait expressément ses ennemis personnels) fussent passés au fil de l’épée, brûlés vifs, frappés de la lèpre et de la peste, complétement exterminés, et que leurs os fussent broyés en poussière. En l’entendant, son fils croyait sentir les années lui tomber de la tête comme dans un rêve, remplacées par les sombres horreurs de son innocente enfance, que l’on préparait habituellement au sommeil par des lectures semblables.

Mme Clennam referma le livre et resta quelques minutes à se recueillir, le visage caché dans sa main. Le vieillard fit comme elle, sans changer autrement d’attitude ; la vieille femme imita sans doute aussi l’exemple de sa maîtresse dans la partie la plus obscure de la chambre. Puis la malade se disposa à se coucher.

« Bonsoir, Arthur. Affery verra à ce qu’il ne vous manque rien. Ne me serrez pas trop la main, elle est tout endolorie. »

Il toucha la laine qui enveloppait la main… Il s’agissait bien de la laine ; quand même sa mère eût été protégée par un étui de cuivre, cela n’aurait pas mis entre eux une plus forte barrière… Et il suivit le vieillard et sa femme qui descendaient.

Celle-ci lui demanda, dès qu’elle se trouva seule avec lui dans la salle à manger, s’il voulait souper.

« Non, Affery, pas de souper pour moi.

— Vous en aurez si vous voulez, dit Affery. La perdrix qu’elle doit manger demain est dans le garde-manger. C’est sa première de l’année : dites un mot, et je vous la ferai rôtir. »

Non ; il avait dîné tard, et il ne voulait rien manger.

« Buvez quelque chose, alors, reprit Affery ; vous aurez un verre de son vin de Porto, si vous voulez. Je dirai à Jérémie que vous m’avez donné l’ordre de vous apporter la bouteille. »

Non ; il ne voulait pas non plus.

« Ce n’est pas une raison, Arthur, dit la vieille, se penchant pour lui parler à l’oreille, parce qu’ils me font trembler dans ma peau, pour que vous trembliez aussi. Vous avez la moitié de la fortune, n’est-ce pas ?

— Oui, oui.

— Eh bien, alors, qu’est-ce que vous craignez ? Vous êtes malin, n’est-ce pas, Arthur ? »

Il fit un signe de tête affirmatif, pour contenter la vieille.

« Alors, jouez serré avec eux ! Elle est terriblement maligne, elle , et il faut quelqu’un de bien malin pour oser lui dire un mot. Lui aussi, il est fièrement malin ; oui, il est malin !… et il arrange madame, allez ! quand l’envie lui en prend.

— Votre mari ose ?…

— Ose ! ça me fait trembler des pieds à la tête de l’entendre arranger madame comme il le fait. Mon mari, Jérémie Flintwinch, sait dompter jusqu’à votre mère. Vous voyez s’il faut qu’il soit malin. »

Le pas traînant du vieux Jérémie, s’avançant vers la salle à manger, la fit reculer à l’autre bout de la chambre. Bien que Mme Jérémie fût une grande femme aux traits durs et à la charpente vigoureuse, qui, dans sa jeunesse, aurait pu s’engager dans un régiment de la garde sans trop craindre d’être reconnue, elle parut s’affaisser sur elle-même à l’approche du petit vieillard aux yeux perçants, à la dégaine d’écrevisse.

« Ah çà, Affery, dit celui-ci à sa femme, à quoi penses-tu ? Est-ce que tu ne peux pas trouver pour M. Arthur quelque chose à grignoter ? »

M. Arthur répéta le refus qu’il avait déjà fait de grignoter quoi que ce fût.

« Très-bien alors, reprit le vieillard ; va faire son lit, dans ce cas. Remue-toi. »

Le cou de Jérémie était tellement de travers que les bouts du nœud de sa cravate pendillaient ordinairement sous une de ses oreilles ; son aigreur et son énergie naturelles, toujours en lutte avec les efforts continuels qu’il faisait pour les comprimer, donnaient à ses traits une boursouflure bouffie ; en somme, il avait l’air d’un homme qui se serait pendu un beau jour, mais qui aurait continué à vaquer à ses affaires, gardant toujours au cou la corde qu’un voisin obligeant serait venu couper à temps.

« Vous allez avoir demain maille à partir avec votre mère, dit Jérémie. Elle se doute qu’à la mort de votre père (nous avons pourtant voulu vous laisser le plaisir de lui dire vous-même la chose) vous avez renoncé aux affaires. Ça n’ira pas tout seul.

— J’avais renoncé à tout pour les affaires ; il est bien temps maintenant que je renonce aux affaires à leur tour.

— Très-bien ! s’écria Jérémie, qui voulait évidemment dire : très-mal . Très-bien ! seulement, ne comptez pas, Arthur, que je vais servir de plastron entre votre mère et vous, comme j’ai servi de plastron entre elle et votre père ; parent par-ci, parent par-là, toujours entre l’enclume et le marteau. Je ne veux plus de ça.

— Ce n’est pas moi qui vous prierai jamais de reprendre ces fonctions, Jérémie.

— Tant mieux, car je me serais vu obligé de refuser, si on m’en avait prié. En voilà assez, comme dit votre mère, et plus qu’assez sur un pareil sujet, le jour du Seigneur. Affery, femme, n’as-tu pas encore trouvé ce qu’il te faut ? »

Elle était en train de prendre dans une armoire des draps et des couvertures ; elle s’empressa de les rassembler et de répondre : « Si, Jérémie. » Arthur Clennam l’aida, en se chargeant lui-même du paquet, souhaita le bonsoir au vieillard, et suivit Affery jusqu’aux combles de la maison.

Ils montèrent d’étage en étage, à travers l’odeur croupie d’une vieille maison mal ventilée et à moitié inhabitée, pour s’arrêter dans une chambre à coucher en mansarde, aussi triste et nue que toutes les autres ; elle paraissait encore plus laide et plus lugubre, grâce aux meubles de rebut dont elle était le lieu d’exil. Son mobilier se composait d’abominables vieilles chaises avec des fonds usés, d’autres vilaines vieilles chaises sans fonds, d’un tapis dont le dessin effacé montrait la corde, d’une table invalide, d’une commode démantibulée, d’une garniture de foyer si amincie qu’on aurait dit des squelettes de pelles et de pincettes défuntes, d’un lavabo qui avait tout l’air d’avoir été exposé pendant des siècles à une sale averse d’eau de savon, et d’un lit sans rideaux, dont les quatre maigres colonnes, terminées en pointes, semblaient se dresser là dans le but sinistre de rendre service aux locataires qui aimeraient mieux s’empaler que de dormir dans une pareille chambre. Arthur ouvrit la longue croisée pour contempler la forêt de cheminées noires et délabrées, et cette lueur rougeâtre du ciel qu’au temps jadis il prenait pour la réflexion nocturne de ce voisinage infernal et flamboyant, toujours présent à sa jeune intelligence, de quelque côté qu’il dirigeât ses regards.

Il quitta la croisée, s’assit auprès du lit, et regarda Affery qui mettait les draps.

« Affery, vous n’étiez pas mariée lorsque je suis parti ? »

Elle donna à sa bouche la forme qu’il fallait pour dire non, secoua la tête et continua à fourrer un oreiller dans sa taie.

« Comment donc cela s’est-il fait ?

— Mais c’est Jérémie, ça va sans dire, répliqua Affery, qui tenait entre les dents un coin de la taie d’oreiller.

— Il va sans dire que c’est lui qui vous l’a proposé ; mais comment cette idée vous est-elle venue ? Je n’aurais jamais pensé que ni vous ni lui vous eussiez songé à vous marier l’un ou l’autre, encore moins que vous eussiez jamais songé à vous marier l’un avec l’autre.

— Je ne l’aurais pas cru moi-même, dit Mme Jérémie, nouant les cordons de la taie d’oreiller.

— C’est ce que je voulais dire. Qu’est-ce donc qui vous a fait changer d’avis ?

— Je n’ai pas changé d’avis. »

Tandis qu’elle caressait l’oreiller qu’elle venait de poser sur le traversin, elle vit que son interlocuteur continuait à la regarder, comme s’il eût attendu la fin de cette phrase ; elle donna un grand coup de poing au milieu de l’oreiller, et ajouta :

« Comment pouvais-je m’en empêcher ?

— Comment vous pouviez vous empêcher de vous marier ?

— Parbleu ! dit Mme Jérémie. Je n’y suis pour rien. Je n’y aurais jamais pensé, moi . J’avais bien autre chose à faire que de penser à cela, ma foi ! C’est elle qui s’est mise à mes trousses tout le temps qu’elle pouvait aller et venir dans la maison, et elle était bien allante dans ce temps-là.

— Eh bien, après ?

— Eh bien ! après ? répéta Mme Jérémie, comme un écho : c’est justement ce que je me suis dit. Eh bien, après, à quoi bon réfléchir ? Quand des gens aussi malins que ces deux êtres-là ont mis ça dans leur idée, que voulez-vous que j’y fasse ? rien.

— C’est donc ma mère qui a projeté ce mariage ?

— Le Seigneur vous bénisse, Arthur, et me pardonne d’invoquer son nom ! s’écria Affery, parlant toujours à voix basse. S’il n’avait pas été du même avis, croyez-vous que jamais cela fût arrivé ? Jérémie ne m’a jamais fait la cour ; je ne devais pas m’y attendre, après être restée tant d’années sous le même toit, et lui avoir obéi ainsi que j’ai fait. Il me dit comme ça un matin, qu’il me dit : « Affery, dit-il, j’ai quelque chose à vous demander. Que pensez vous du nom de Flintwinch ? — Ce que j’en pense ? que je dis. — Oui, qu’il me répond, parce que vous allez le prendre. — Le prendre ? que je dis, Jérémie ! — Oh ! il est bien malin, allez ! »

Mme Jérémie s’était mise à étendre sur le lit un second drap, puis une couverture de laine, puis un couvre-pied, comme si elle eût terminé là son histoire.

« Eh bien ? dit encore une fois Arthur.

— Eh bien ! répéta encore Mme Jérémie, toujours comme un écho ; comment pouvais-je m’en empêcher ? Il me dit : « Affery, il faut que vous et moi nous nous mariions ensemble, et vous allez voir pourquoi. Elle ne se porte plus aussi bien qu’autrefois, et elle aura presque toujours besoin de quelqu’un dans sa chambre ; alors nous serons constamment après elle, et il n’y aura personne que nous pour l’approcher, lorsque nous ne serons pas là. Bref, ça sera plus commode. Elle est de mon opinion, qu’il dit ; donc, si vous voulez bien mettre votre chapeau, lundi prochain, à huit heures du matin, ce sera une affaire bâclée, »

Mme Jérémie releva le couvre-pied.

« Eh bien ?

— Eh bien ! répéta Mme Jérémie ; justement ! Je m’assois et je me dis : « Eh bien ! » Pour lors, Jérémie continue : « Quant aux bans, comme on les publiera pour la troisième fois dimanche prochain (j’ai commencé à les faire publier il y a une quinzaine de jours), c’est pour cela que j’ai fixé lundi. Elle vous en parlera elle-même, et, maintenant que vous voilà avertie, vous ne serez pas prise au dépourvu, Affery. » Le même jour elle m’en a parlé en me disant : « Il paraît, Affery, que vous et Jérémie allez vous marier ; j’en suis bien aise, et vous aussi, avec raison. C’est une bonne chose pour vous, et qui ne peut que m’être agréable dans les circonstances actuelles. Jérémie est un homme sensé et digne de confiance, plein de persévérance et de piété. » Que pouvais-je répondre quand les choses en étaient arrivées là ? Mais quand il se serait agi d’aller me faire… juguler, au lieu d’aller me marier… ( Mme Jérémie avait eu beaucoup de peine à trouver dans son esprit cette forme d’expression)… je n’aurais pas été en état de dire un seul mot pour m’y opposer, avec ces deux finauds-là contre moi.

— Pour ce qui est de ça, je le crois.

— Vous pouvez le croire, Arthur, Je vous en réponds.

— Affery, quelle est cette jeune fille que j’ai aperçue tantôt dans la chambre de ma mère ?

— Fille ? demanda Mme Jérémie d’un ton un peu criard.

— C’est certainement une jeune fille que j’ai vue près de vous, presque cachée dans un coin obscur ?

— Oh ! bon ! la petite Dorrit ? Oh ! ce n’est rien du tout, un de ses caprices, à elle … (Une des singularités de Mme Jérémie consistait à ne jamais désigner Mme Clennam par son nom.) Mais il y a au monde d’autres filles qui valent mieux que celle-là. Avez-vous oublié votre ancienne bonne amie ? depuis longtemps, bien longtemps, je parie ?

— J’ai assez souffert de la séparation exigée par ma mère, pour ne pas l’avoir oubliée. Je me la rappelle très-bien.

— En avez-vous une autre ?

— Non.

— Je vais vous annoncer une bonne nouvelle, alors : elle est à son aise et veuve ; et, si vous voulez l’épouser, rien n’empêche.

— Comment savez-vous cela, Affery ?

— C’est les deux finauds qui en ont causé… Voilà Jérémie sur l’escalier ! »

Et au bout d’une minute elle était éclipsée.

Mme Flintwinch venait d’attacher au tissu que l’esprit d’Arthur était en train de broder activement, dans ce vieil atelier où avait existé le métier de sa jeunesse, le dernier fil qui manquait au dessin. La folie éphémère d’un amour d’enfant avait pénétré jusque dans cette sombre maison, et avait rendu Arthur aussi malheureux et aussi désespéré que s’il eût habité un château enchanté. Une semaine à peine auparavant, à Marseille, si le charmant visage de la jeune fille dont il s’était séparé à regret avait éveillé en lui un intérêt inusité et l’avait si vivement occupé, c’était à cause de sa ressemblance réelle ou imaginaire avec le premier visage qui avait plané au-dessus de sa vie dans les brillantes régions de l’imagination. S’accoudant à la longue et étroite fenêtre, il contempla de nouveau cette forêt de noires cheminées, et se mit à rêver : car la tendance uniforme de la vie de cet homme aux instincts spéculatifs, qu’une direction meilleure aurait pu tourner vers des méditations moins stériles, avait contribué à faire de lui un rêveur, et voilà tout.

CHAPITRE IV. Mme Jérémie fait un rêve.

Lorsque Mme Jérémie rêvait, elle rêvait autrement que le fils de sa vieille maîtresse, c’est-à-dire les yeux fermés. Ce soir-là, quelques heures seulement après avoir quitté le fils de sa vieille maîtresse, elle fit un rêve d’une vivacité étrange ; et même cela n’avait nullement l’air d’un rêve, tant il semblait réel sous tous les rapports. Voici comment les choses se passèrent.

La chambre à coucher de M. et Mme Jérémie Flintwinch se trouvait à quelques pas de celle dont Mme Clennam n’était pas sortie depuis si longtemps, bien que les deux appartements ne fussent pas au même étage ; en effet, celui des serviteurs était situé dans un coin de la maison où l’on arrivait en descendant cinq ou sept marches, lesquelles venaient rejoindre l’escalier principal, presque en face de la porte de Mme Clennam. On ne pouvait guère affirmer qu’il se trouvât à portée de la voix de cette dame, tant les murs, les portes, les panneaux du vieil édifice, avaient d’épaisseur ; mais il était facile d’aller d’une chambre à l’autre à toute heure, même en toilette de nuit et quelle que fût la température. Au chevet du lit de Mme Jérémie, à un pied tout au plus de son oreille, on voyait une sonnette, dont le cordon était attaché au poignet de Mme Clennam. Chaque fois que cette sonnette retentissait, Mme Jérémie sautait à bas du lit, et se trouvait dans la chambre de la malade avant d’être bien réveillée.

Après avoir mis sa maîtresse au lit, allumé la lampe et dit bonsoir, Mme Jérémie alla se coucher comme de coutume, si ce n’est que son seigneur et maître n’avait pas encore paru. Eh bien ! ce fut justement son seigneur et maître en personne, bien qu’elle n’eût pas songé à lui en se couchant, ainsi que le veulent les psychologues, pour expliquer le mécanisme des rêves, qui devint le héros de celui de Mme Jérémie.

Il lui sembla qu’elle se réveillait, après avoir dormi quelques heures ; elle s’apercevait que Jérémie n’était pas encore couché ; et pourtant qu’en regardant la chandelle laissée allumée, et en mesurant le temps à la façon d’Alfred le Grand, qui n’avait pas apparemment d’autre horloge, elle s’était convaincue, d’après l’état du luminaire, qu’elle dormait déjà depuis longtemps ; que, là-dessus, elle s’était levée, s’était enveloppée dans un peignoir, avait mis ses pantoufles et descendu l’escalier à la recherche de Jérémie, dont l’absence l’intriguait beaucoup.

L’escalier était aussi matériel et aussi solide qu’on pouvait le désirer, et Mme Jérémie le descendit sans aucune de ces déviations qui sont l’essence d’un rêve. Elle ne sauta pas de haut en bas, elle descendit de marche en marche, se dirigeant au moyen de la rampe, attendu que la chandelle venait de s’éteindre. Dans un des coins du vestibule, derrière la porte d’entrée, il y avait une petite chambre d’attente, semblable à l’ouverture d’un puits, et dont l’étroite et longue fenêtre avait l’air d’une crevasse.

Une lumière brillait dans ce cabinet dont on ne se servait jamais.

Mme Jérémie traversa l’antichambre, dont les dalles glacèrent ses pieds sans bas, et jeta un coup d’œil à travers les gonds rouillés de la porte entr’ouverte. Elle s’attendait à trouver son époux endormi ou évanoui ; mais non, il était là, tranquillement assis auprès d’une table, tout éveillé, et aussi bien portant que jamais. « Mais quoi… Est-il possible ?… Le Seigneur ait pitié de moi ! » Mme Jérémie murmura quelques exclamations de ce genre et se sentit tout étourdie.

Car M. Flintwinch éveillé observait M. Flintwinch endormi. Il était assis d’un côté de la petite table, fixant un regard scrutateur sur son image qui dormait en face de lui, le menton sur sa poitrine, avec force ronflements. Le Flintwinch éveillé avait le visage tourné en plein du côté de sa femme ; le Flintwinch endormi se présentait de profil. Le Flintwinch éveillé était le vieil original ; le Flintwinch endormi n’était que la copie. Tout étourdie qu’elle pût être, Mme Jérémie saisit cette différence, comme elle eût pu distinguer celle qui existe entre un objet matériel sensible au contact, et la réflexion de cet objet dans une glace.

Si elle eût pu douter un seul instant que le Jérémie éveillé fût son Jérémie à elle, l’impatience naturelle de son cher époux eût dissipé toute incertitude à cet égard. Il chercha autour de lui quelque arme offensive, saisit les mouchettes, et, avant de s’en servir pour enlever le chou-fleur qui couronnait la mèche de la chandelle, il porta une botte au dormeur, comme s’il eût voulu le percer de part en part.

« Qui est là ? Qu’est-ce qu’il y a ? » s’écria le dormeur, s’éveillant en sursaut.

Jérémie fit avec les mouchettes un geste qui annonçait qu’il les lui eût volontiers fait avaler pour lui rentrer les paroles dans le gosier. Le camarade, revenu à lui, ajouta en se frottant les yeux :

« Je ne savais plus où j’étais.

— Savez-vous que vous avez dormi deux heures ? grommela Jérémie, regardant à sa montre ; et vous disiez qu’un petit somme suffirait pour vous reposer !

— Eh bien ! j’ai fait un petit somme, répondit Jérémie numéro deux.

— Deux heures et demie du matin ! marmotta le vrai Jérémie. Où est votre chapeau ? où est votre pardessus ? où est la boîte ?

— Tout est là, répliqua Jérémie numéro deux, s’attachant un cache-nez autour du cou, avec un trouble qui se sentait encore de son sommeil. Attendez un instant. Maintenant, donnez-moi la manche… pas cette manche-là, l’autre. Ah ! je ne suis plus aussi jeune qu’autrefois. »

M. Flintwinch venait de lui passer son habit avec une énergie violente.

« Vous m’avez promis de me verser un second verre, lorsque je serais reposé.

Traduction par IA · Original