Agamemnôn

Traduction humaine · Traduction de Charles Marie René Leconte de Lisle (†1894) · Source: Wikisource · Domaine public

Ô femme ! quel fruit maudit de la terre as-tu mangé ? Quel poison sorti de la mer as-tu bu, pour amasser ainsi sur toi, avec ce crime horrible, les exécrations du peuple ? Tu as renversé, tu as égorgé. En horreur aux citoyens, tu seras chassée d’ici !

Maintenant, tu veux que je sois chassée de la Ville, bannie, chargée de la haine des citoyens et des exécrations du peuple, et tu ne reproches rien à cet homme, lui qui a sacrifié sa fille sans plus de souci d’elle que d’une des brebis qui abondaient dans les pâturages, elle, la très-chère enfant que j’avais mise au monde, et afin d’apaiser les vents Thrèkiens ! N’est-ce pas lui qu’il eût fallu chasser d’ici en expiation de cette impiété ? Mais, sachant ce que j’ai fait, tu m’es un juge inexorable. Certes, je te le dis, tu peux menacer, je suis prête. Celui qui aura la victoire commandera. Si un dieu a résolu ta défaite, du moins la sagesse t’aura été enseignée.

Tu parles, pleine d’audace et d’orgueil, et ton esprit furieux est ivre du sang du meurtre ! Cette tache de sang sur ta face est non vengée ; et il te faut, abandonnée des tiens, expier la mort par la mort.

Écoute ce serment sacré : Par la juste vengeance de ma fille, par Atè, par Érinnys, à qui j’ai offert le sang de cet homme, je ne crains pas d’entrer jamais dans la maison de la terreur, aussi longtemps qu’Aigisthos, qui m’aime, allumera le feu de mon foyer, comme il l’a fait déjà avant ce jour. En effet, il est le large bouclier qui abrite mon audace. Le voilà gisant celui qui m’a outragée, les délices des Khrysèis qui ont vécu devant Ilios ! Et la voici, la Captive, la divinatrice fatidique, qui partageait son lit, venue avec lui sur les nefs. Ils n’ont point été frappés injustement, et, quant à lui, tu sais comment. Pour elle, pareille au cygne, elle a chanté son chant de mort. Elle gît, la bien-aimée ! Et les voluptés de mon lit en sont accrues !

Hélas ! puisse la destinée, sans de trop grandes douleurs, sans que nous languissions sur un lit, nous donner promptement le sommeil éternel et sans fin, puisqu’il est mort celui qui nous protégeait et nous aimait, lui qui, après avoir tant souffert pour la cause d’une femme, a perdu la vie par le crime d’une femme !

Ah ! insensée Héléna ! Seule, que d’innombrables âmes tu as perdues sous Troia ! Et voici que tu avais aussi marqué d’une ineffaçable tache de sang la vie glorieuse de celui qui vient de mourir ! Dès lors, Éris, enfermée dans les demeures, a médité le meurtre de l’homme.

N’invoquez pas la Moire de la mort en vous lamentant sur ce que j’ai fait ; ne vous irritez pas contre Héléna, parce qu’elle a détruit les guerriers. Elle n’a point perdu seule tant d’âmes Danaennes, ni causé seule ces intolérables douleurs.

Ô Daimôn qui as hanté cette demeure et les deux Tantalides, tu as doué les femmes de leur audace sauvage, et tu déchires mon cœur ! Et, debout sur ce cadavre, comme un corbeau funèbre, la voilà qui chante son chant de triomphe !

Voici que tu parles plus véridiquement en accusant le Daimôn trois fois terrible de cette race. C’est lui, en effet, qui excite cette soif du sang dans nos entrailles. Avant qu’une première plaie soit fermée, un nouveau sang jaillit !

Certes, tu te hâtes de rappeler le Daimôn furieux de ces demeures. Hélas ! hélas ! Maux terribles et fortune lamentable ! Ô Dieux ! hélas ! c’est Zeus qui a tout voulu et tout fait. Rien, en effet, n’arrive parmi les hommes sans Zeus. Rien ne nous est envoyé que par les Dieux. Hélas ! hélas ! ô Roi, ô Roi ! comment te pleurerai-je ? comment dirai-je combien je t’aimais ? Tu gis dans cette toile d’araignée, ayant rendu l’âme par un meurtre impie ! Malheur à moi ! Te voilà couché sur ce lit d’esclave par un crime plein de ruse, frappé de la hache à deux tranchants !

Tu dis que ce crime est le mien, mais ne dis pas que je suis la femme d’Agamemnôn. Celui qui a pris ma forme ? c’est l’antique et inexorable vengeur d’Atreus et de son repas horrible. C’est lui qui a vengé sur cet homme les enfants égorgés.

Qui témoignera que tu es innocente de ce meurtre ? Comment ? comment ? Que le vengeur caché du père vienne à son tour ! Le noir Arès s’acharne à verser le sang de votre famille ; mais, d’où qu’il vienne, il ne fera qu’ajouter au sang des enfants dévorés ! Hélas ! hélas ! ô Roi ! ô Roi ! comment te pleurerai-je ? comment dirai-je combien je t’aimais ? Tu gis dans cette toile d’araignée, ayant rendu l’âme par un meurtre impie ! Malheur à moi ! Te voilà couché sur ce lit d’esclave, par un crime plein de ruse, frappé de la hache à deux tranchants !

Je ne pense pas qu’il ait reçu une mort indigne de lui. N’a-t-il pas apporté le désespoir dans ces demeures, et ouvertement ? Il a odieusement sacrifié la fille que j’avais eue de lui, Iphigénéia tant pleurée. Certes, il est mort justement. Qu’il ne se plaigne pas dans le Hadès ! Il a subi la mort sanglante qu’il avait donnée.

J’hésite, je ne sais plus que penser. Que faire, dans mon angoisse, devant la chute de cette maison ? Je tremble au fracas du torrent de sang qui engloutit cette demeure, car ce n’est plus une pluie. Après chaque crime, la Moire aiguise un autre crime pour l’expiation !

Ô terre, terre ! Que ne m’as-tu enfermé, avant que j’aie vu celui-ci couché au fond de la baignoire d’argent ! Qui l’ensevelira ? qui le pleurera ? Oseras-tu le faire, toi qui as égorgé ton mari ? Oseras-tu le pleurer ? Oseras-tu rendre, malgré elle, ces honneurs à son âme, après un aussi grand crime ?

Qui chantera les louanges funèbres de cet homme divin ? Qui répandra sur lui des larmes sincères ?

Il ne convient pas que tu prennes ce souci. Il est tombé, il est mort par moi. Je l’ensevelirai, non pleuré par les siens. Mais Iphigénéia, sa fille, avec un tendre baiser, viendra, comme il convient, au-devant de son père, sur les bords du rapide Fleuve des douleurs, et le serrera dans ses bras.

Outrage pour outrage ! Comment sortir de cet enchaînement de crimes ? Celui qui tue expie, et le sang paye le sang. Tant que Zeus restera dans la durée, qui aura commis le crime l’expiera. Cela est à jamais ainsi. Qui peut chasser de sa demeure une race légitime ? Elle en est inséparable, elle y est indissolublement attachée.

En vérité, il en est ainsi. Certes, je jure au Daimôn des Pleisthénides que je supporterai cette destinée, bien qu’elle soit lourde. Que ce Daimôn sorte donc d’ici, et qu’il aille épouvanter d’autres races par des égorgements mutuels ! Il me suffit de la plus petite part de nos richesses, pourvu que je détourne de nos demeures la fureur des égorgements mutuels !

Ô bienheureuse lumière de ce jour qui m’a apporté la vengeance ! Maintenant, je croirai qu’il est des Dieux vengeurs qui regardent d’en haut les misères des hommes ! Je vois, en effet, cet homme étendu mort dans la robe des Érinnyes, et cela m’est doux, car il a expié les fureurs de son père. Atreus, le roi de cette terre, le père de cet homme, a disputé la puissance à Thyestès, pour le nommer clairement, à mon père qui était son propre frère, et l’a chassé des demeures paternelles. Et le malheureux Thyestès, ayant été rassuré sur sa vie, revint en suppliant à ce foyer, où, mort, il ne devait pas souiller de son sang le sol de la patrie. Et le père de cet homme, l’impie Atreus, cachant la haine sous l’amitié et préparant des viandes comme pour un jour de fête, lui donna à manger la chair de ses enfants ! Assis au haut bout, Atreus, joyeux, coupait et partageait les doigts des pieds et des mains. Et voici que Thyestès, prenant ces morceaux qui ne pouvaient être reconnus, mangea un repas fatal, comme tu vois, à la race d’Atreus. Mais, s’étant aperçu du crime abominable, il poussa un gémissement et tomba, vomissant ce meurtre. Et il appela l’inexorable exécration sur les Pélopides, renversant la table et vouant par sa malédiction toute la race des Pleisthénides à la mort. Et c’est pourquoi tu peux voir cet homme égorgé, et c’est moi qui l’ai tué justement. J’étais le troisième enfant de mon malheureux père, et je fus chassé avec lui, tout petit dans mes langes. Devenu homme, la Justice m’a ramené, et j’ai tendu des embûches à celui-ci, et, bien qu’absent, j’ai tout mené à fin. Aussi, maintenant, je trouverai la mort belle, puisque je vois cet homme enveloppé dans le filet de la Justice !

Aigisthos, je ne respecte pas l’insolence dans le crime. Tu dis que tu as tué cet homme, et que, seul, tu as médité ce meurtre lamentable ! Certes, j’affirme que ta tête n’échappera point au jugement. Sache-le, tu seras condamné par le peuple à être lapidé.

Parles-tu donc si haut, toi qui es assis au dernier aviron, quand d’autres commandent et tiennent la barre de la nef ? Tu sauras bientôt ce qu’il faut savoir, bien que vieux, et qu’il soit difficile d’apprendre à ton âge. Mais les chaînes et les angoisses de la faim sont, pour la vieillesse aussi, de bons maîtres et d’excellents médecins. Vois-tu maintenant ? Ouvres-tu les yeux ? Ne te révolte pas contre l’aiguillon, de peur d’en gémir.

Femme ! c’est donc toi, gardienne des demeures, qui, ayant souillé le lit de ton mari, as médité le meurtre du chef de l’armée, à son retour de la guerre !

Certes, ces paroles feront que tu pleureras ! Ton langage est tout différent de celui d’Orpheus. En effet, il attirait toutes choses par le charme qui venait de sa voix, et toi, tu repousses par tes doux hurlements. Une fois sous le joug, tu seras plus traitable.

Comment serais-tu maître des Argiens, toi qui, ayant médité le meurtre de cet homme, n’as pas osé le tuer de ta propre main ?

Il est clair que c’était à une femme de l’envelopper de ruses. Moi, son ennemi depuis longtemps, j’étais suspect. Maintenant, à l’aide de ses richesses, je tenterai de commander aux Argiens. Celui qui n’obéira pas, je le dompterai rudement comme un jeune étalon furieux et rebelle au frein. La faim unie aux ténèbres horribles le verra bientôt apaisé.

Pourquoi, dans ton lâche cœur, n’as-tu pas tué seul cet homme ? C’est sa femme, souillure de cette terre et de nos Dieux, qui l’a tué. Orestès ne voit-il point la lumière quelque part, et, par une fortune favorable, ne reviendra-t-il point dans sa patrie pour vous châtier tous deux ?

Puisque tu agis et parles ainsi, tu vas savoir…

Allons, chers compagnons ! le combat est proche.

Allons ! que chacun tienne en main l’épée hors la gaîne.

Voici mon épée nue ! Moi aussi, je ne fuirai pas la mort.

Tu dis que tu acceptes la mort ? Prenons donc la fortune pour juge !

Ô le plus cher des hommes, ne causons pas de nouveaux malheurs ! Cette lamentable moisson n’a été que trop abondante. Assez de calamités, ne nous baignons plus dans le sang. Allez, vieillards, mettez-vous à l’abri dans vos demeures avant d’être frappés. Nous avons fait ce qu’il fallait faire, selon la nécessité des choses. Certes, s’il faut expier notre action, c’est assez que nous subissions la colère terrible des dieux. Telle est la pensée d’une femme, si quelqu’un a souci de la connaître.

Ainsi, ils m’outrageraient de leur langue insensée, ils invoqueraient contre moi la colère des Daimônes, et, sans nulle prudence, ils braveraient leur maître !

Ce ne serait point agir en Argiens que de flatter un pervers.

Mais moi, je te châtierai quelque jour.

Non ! si un Dieu excite Orestès afin qu’il revienne.

Je sais que les exilés se repaissent d’espérances.

Engraisse-toi ! Viole la justice, puisque cela t’est permis.

Sache que tu seras châtié de cette insolence.

Glorifie-toi, comme le coq auprès de la poule !

Laisse-les aboyer en vain. Toi et moi nous commanderons dans ces demeures, et nous mettrons l’ordre partout.

Traduction par IA · Original