Traduction humaine · Traduction de Eugène Talbot (†1894) · Source: Wikisource · Domaine public
Les soldats, s’étant assemblés, délibèrent s’il vaut mieux sortir de l’Euxin par terre ou par mer. Lycon d’Achaïe se lève et dit : « Je suis étonné, soldats, que nos stratèges n’essayent pas de nous procurer des vivres. Les présents hospitaliers assurent à l’armée des vivres pour trois jours ; mais où nous fournirons-nous de vivres pour le reste de la route ? je n’en sais rien. Je suis donc d’avis de demander à la ville d’Héraclée au moins trois mille cyzicènes. » Un autre dit qu’il faut exiger une solde de dix mille cyzicènes au moins. « Choisissons des députés tout de suite, sans désemparer ; envoyons-les à la ville, et sachons leur réponse pour en délibérer. » On propose pour députés d’abord Chirisophe, en sa qualité de général en chef. Quelques-uns nomment aussi Xénophon. Ils refusent tous deux avec force. Ils pensaient qu’on ne devait exiger d’une ville grecque et amie que ce que les citoyens voudraient eux-mêmes donner. Comme ils avaient de l’éloignement pour une telle mission, on envoie Lycon d’Achaïe, Callimaque de Parrhasie et Agasias de Stymphale. Arrivés à Héraclée, ceux-ci disent ce qui a été décidé : on dit que Lycon ajouta des menaces, si l’on n’obéissait pas sans réserve. Après l’avoir entendu, les Héracléotes répondent qu’ils vont délibérer. Ils font rentrer aussitôt tout ce qu’ils ont de biens dans les champs, approvisionnent leur ville, en ferment les portes et paraissent en armes sur les remparts.
Les auteurs de ce désarroi accusent les stratèges d’avoir fait manquer l’affaire. Les Arcadiens et les Achéens se réunissent à part. À leur tête sont Callimaque de Parrhasie et Lycon d’Achaïe. Ils disent qu’il est honteux qu’un Athénien qui n’a pas amené de troupes à l’armée commande à des Péloponésiens et à des Lacédémoniens ; qu’ils ont toute la peine et d’autres le profit, et cela quand ce sont eux qui ont sauvé l’armée ; que les Arcadiens et les Achéens ont tout fait : que le reste n’est rien ; et, de fait, les Arcadiens et les Achéens composaient la moitié de l’armée ; que, s’ils avaient un peu de bon sens, ils se réuniraient, se choisiraient eux-mêmes des stratèges, feraient route à part, et tâcheraient de faire quelque bonne prise. L’avis est adopté. Tout ce qu’il y a d’Arcadiens et d’Achéens abandonnent Chirisophe et Xénophon et font corps à part. Ils en élisent dix d’entre eux pour stratèges, et arrêtent que ceux-ci feront exécuter tout ce qui sera décidé à la pluralité, des voix. Ainsi tombe le pouvoir suprême de Chirisophe, six ou sept jours après qu’il a été élu.
Xénophon cependant voulait continuer sa marche en compagnie de ces factieux, croyant qu’il y trouverait plus de sûreté qu’à conduire séparément chaque division. Mais Néon lui conseille de marcher à part, ayant su de Chirisophe que Cléandre, harmoste de Byzance, avait dit qu’il se rendrait avec des trirèmes au port de Calpé ; l’intention de Néon était que personne ne profitât de ces trirèmes : il voulait s’y embarquer avec les soldats de leurs divisions, et voilà pourquoi il donnait ce conseil. Chirisophe, découragé par tous ces événements, et même irrité contre l’armée, permet à Xénophon de faire ce qu’il veut. Celui-ci est d’abord tenté de laisser l’armée et de s’embarquer seul ; mais, ayant fait un sacrifice à Hercule Conducteur, afin de savoir s’il lui serait meilleur et plus avantageux de continuer l’expédition avec les soldats qui lui restaient ou de les quitter, le dieu lui fit connaître par les victimes qu’il fallait rester avec ses soldats.
Ainsi l’armée se sépare en trois corps : le premier, composé d’Arcadiens et d’Achéens, de plus de quatre mille cinq cents hommes, tous hoplites ; le second, sous les ordres de Chirisophe, est de quatorze cents hoplites et près de sept cents peltastes : c’étaient les Thraces de Cléarque ; le troisième, commandé par Xénophon, de dix-sept cents hoplites et d’environ trois cents peltastes : c’était le seul où il y eût de la cavalerie, environ quarante cavaliers.
Les Arcadiens, ayant obtenu des bâtiments des Héracléotes, s’embarquent les premiers, pour tomber à l’improviste sur les Bithyniens et leur enlever le plus possible. Ils descendent au port de Calpé, situé vers le milieu de la Thrace. Chirisophe, au sortir de la ville d’Héraclée, marche à travers l’intérieur du pays. Mais, une fois arrivé en Thrace, il continue sa route le long de la mer : il se sentait déjà malade. Pour Xénophon, ayant pris des bâtiments, il débarque aux confins de la Thrace et du territoire d’Héraclée, et s’avance dans le milieu des terres.
CHAPITRE III.
Comment fut dissous le commandement de Chirisophe et comment l’armée grecque se divisa, nous venons de l’exposer. Voici ce que fit chaque division.
Les Arcadiens débarquent de nuit au port de Calpé, marchent vers les premiers villages, à trente stades à peu près de la mer. Au point du jour, chaque stratège conduit sa troupe séparément vers un village : quand un village parait plus fort, les stratèges y envoient deux loches. On convient d’une colline où tout le monde devra se réunir. Cette irruption ayant été subite, ils font beaucoup de prisonniers et enlèvent une grande quantité de bétail. Les Thraces qui ont pu s’échapper se réunissent. Or, il s’en était échappé un bon nombre, tous peltastes, des mains des hoplites grecs. Une fois réunis, ils attaquent d’abord le loche de Smicrès, un des stratèges des Arcadiens, qui marchait au rendez-vous, chargé de butin. Les Grecs continuent quelque temps leur marche en combattant ; mais, au passage d’un ravin, ils sont mis en déroute, et tués jusqu’au dernier, y compris Smicrès : un autre lochage, l’un des dix stratèges, Hégésandre, ne ramena que huit hommes. Cependant les autres lochages gagnent la colline, les uns avec du butin, les autres les mains vides.
Les Thraces, après ce premier succès, s’appellent les uns les autres et se rassemblent en forces pendant la nuit. Au point du jour, ils se forment en cercle autour de la colline où campaient les Grecs ; ils avaient en bataille de nombreux cavaliers et des peltastes : leur nombre croissait à chaque instant, et ils attaquaient impunément les hoplites. Les Grecs, en effet, n’avaient ni archer, ni homme de trait, ni cavalier, tandis que les Thraces courant ou galopant lançaient leur javelot, et, quand on marchait sur eux, se retiraient aisément. Ils attaquaient les uns d’un côté, les autres de l’autre, blessaient beaucoup de leurs ennemis sans avoir un seul blessé, de telle sorte que les Grecs ne peuvent bouger de leur poste, et que les Thraces finissent par les empêcher d’arriver à un endroit où il y avait de l’eau. Dans cette extrémité, on parle de trêve, et déjà l’on convient de quelques conditions ; mais les Grecs demandant des otages et les Thraces refusant d’en donner, on en demeure là. Telle était la situation des Arcadiens.
Cependant Chirisophe, marchant par terre le long de la mer, arrive au port de Calpé. Xénophon, de son côté, traverse l’intérieur du pays, et sa cavalerie, détachée en avant, lui amène des vieillards qu’elle a rencontrés. Il leur demande s’ils savent des nouvelles d’une autre armée grecque. Ils rapportent ce qui s’est passé, comment les Grecs, assiégés en ce moment même sur une colline, sont serrés de tous côtés par les Thraces. Xénophon met alors ces hommes sous bonne garde, pour servir de guides au besoin ; il pose dix vedettes, convoque ses troupes et dit ; « Soldats, une partie des Arcadiens a péri ; les autres sont assiégés sur une colline. Je pense que, si nous les laissons périr, nous n’aurons plus aucun espoir de salut avec des ennemis si nombreux et si pleins d’audace. Le meilleur pour nous est donc de secourir ces gens-là au plus vite, afin que, s’ils sont encore vivants, nous combattions avec eux, et que nous n’ayons pas à courir seuls de nouveaux dangers.
« Nous camperons plus tard ; dès à présent marchons, jusqu’à ce que nous croyions être à l’heure du repas. Pendant que nous avancerons, Timasion se portera en avant avec la cavalerie, sans nous perdre de vue, et éclairera le pays, afin qu’il n’y ait pas de surprise. »
Il envoie en même temps les plus agiles de ses gymnètes sur les flancs et sur les hauteurs, avec ordre de faire signe, s’ils apercevaient quelque chose, et de brûler tout ce qui pouvait être incendié. « Quant à nous, nous n’avons plus de retraite, ajoute-t-il. Héraclée est trop loin pour y retourner, Chrysopolis trop loin pour y arriver, et nous sommes près de l’ennemi. Le port de Calpé, où nous croyons Chirisophe arrivé, s’il a pu échapper, est encore le point le plus proche. Mais il n’y a là ni bâtiments pour nous embarquer, ni vivres pour y demeurer, ne fût-ce qu’un seul jour. Laisser périr les assiégés, puis nous unir avec les troupes seules de Chirisophe, pour affronter de nouveaux dangers, est un parti pire que de les sauver, de nous unir tous et de pourvoir ensemble à notre salut. Marchons donc, résolus à périr aujourd’hui glorieusement ou à faire quelque bel exploit, en sauvant tant de Grecs. Dieu peut-être agit-il ainsi parce qu’il veut humilier l’orgueil de ceux qui se sont crus trop sages, et nous élever au-dessus d’eux, nous qui n’entreprenons rien sans invoquer les dieux. Suivez vos chefs, et donnez toute votre attention à bien exécuter leurs ordres. »
Cela dit, il se place en tête. La cavalerie, se dispersant autant qu’elle le peut sans risque, brûle tout ce qu’elle rencontre, et les peltastes, occupant successivement les hauteurs, mettent le feu à tout ce qui est combustible : le reste de l’armée achève de détruire ce qui a échappé : de cette manière le pays tout en feu annonce la marche d’une nombreuse armée. L’heure étant venue, les Grecs montent et campent sur une colline, d’où ils aperçoivent les feux de l’ennemi, à la distance d’environ quarante stades, et ils allument eux-mêmes le plus de feux possible. Le repas fini, on ordonne d’éteindre ces feux au plus vite ; on place des sentinelles pour la nuit, et l’on se livre au repos. Au point du jour, on adresse des prières aux dieux, on se range en bataille et l’on s’avance au pas accéléré. Timasion, qui avait pris les devants avec la cavalerie et les guides, se trouve, sans le savoir, sur la colline où les Grecs étaient assiégés. Il n’y voit plus ni amis, ni ennemis, et il en instruit aussitôt Xénophon et sa troupe. Il ne restait que quelques vieilles femmes, des vieillards, quelques chétifs moutons et des bœufs abandonnés. On s’étonne d’abord, on se demande ce qui peut être arrivé. On apprend ensuite de ceux qu’on a laissés là que les Thraces se sont retirés, tous dès le soir même, et ils ajoutent que les Grecs sont partis le lendemain ; mais de quel côté, ils ne le savent pas.
Ces renseignements connus, Xénophon fait dîner les troupes ; on plie bagage, et l’on se remet en marche dans le dessein de rejoindre au plus tôt les autres Grecs au port de Calpé. Chemin faisant, on trouve la trace des Arcadiens et des Achéens sur la route du port de Calpé. Quand on les a rejoints, on se revoit avec bonheur et l’on s’embrasse comme frères. Les Arcadiens demandent aux soldats de Xénophon pourquoi ils ont éteint leurs feux : « Nous croyions, disent-ils, en ne voyant plus vos feux, que vous alliez attaquer les ennemis la nuit même : ceux-ci, nous le présumons, ont eu également cette idée, et la crainte les a fait décamper ; car c’est vers ce moment qu’ils ont battu en retraite. Comme vous n’arriviez point et que le temps nécessaire était écoulé, nous avons cru qu’instruits de notre situation et enrayés vous vous étiez retirés vers la mer. Nous avons jugé nécessaire de ne pas rester en arrière de vous, et c’est comme cela que nous avons marché jusqu’ici. »
CHAPITRE IV.
On reste tout ce jour en plein air sur-le rivage, près du port. Ce lieu, qu’on appelle port de Calpé, est situé dans la Thrace asiatique. Cette Thrace, qui commence à la bouche de l’Euxin et s’étend jusqu’à Héraclée, est à droite de ceux qui entrent dans le Pont. De Byzance à Héraclée, il ne faut que le trajet d’un long jour aux trirèmes qui ne naviguent qu’à la rame. On ne trouve dans l’intervalle aucune ville ni amie ni grecque, mais seulement des Thraces Bithyniens. Ceux des Grecs qui leur tombent entre les mains, soit par naufrage, soit autrement, ils les traitent avec cruauté. Le port de Calpé est à mi-chemin pour ceux qui naviguent d’Héraclès à Byzance. C’est une pointe qui s’avance dans la mer : le côté tourné vers la pleine mer est un rocher à pic, très-élevé, dont la plus petite hauteur n’a pas moins de vingt brasses ; l’isthme qui relie cette pointe à la terre a tout au plus quatre plèthres de largeur ; mais l’espace compris entre la mer et ce passage pourrait contenir une ville de dix mille âmes.
Le port est sous le rocher même, le rivage tourné vers le couchant. Une source d’eau douce très-abondante coule du côté de la mer, mais dominée par le rocher. Des bois en grande quantité et de toute espèce, ainsi qu’une infinité de bois de construction, garnissent le rivage. La montagne qui prend naissance au port, s’étend dans l’intérieur du pays jusqu’à vingt stades environ ; elle est de terre, sans mélange de pierres ; et le long de la côte, sur une étendue de plus de vingt stades, elle offre une forêt touffue de grands arbres de toute essence. Le reste du pays est beau, spacieux, couvert de villages très-peuplés. Il produit de l’orge, du blé, des légumes de toute espèce, du miel, du sésame, quantité de figues, des vignes nombreuses qui donnent d’excellent vin ; de tout enfin, sauf des oliviers. Tel est ce pays.
Les soldats se cantonnent sur la côte, le long de la mer : ils ne voulaient pas camper dans un lieu propre à fonder une ville. Ils craignaient même d’être venus en cet endroit par le mauvais dessein de ceux qui avaient le projet d’un semblable établissement : car la plupart d’entre eux n’avaient pas été conduits par la misère à s’embarquer dans l’espérance d’une paye, mais par le bruit de la générosité de Cyrus, les uns entraînant a leur suite des dissipateurs ruinés ; d’autres s’étant dérobés à leur père et à leur mère ; quelques-uns abandonnant leurs enfants avec la pensée de revenir un jour leur fortune faite, sachant d’ailleurs que d’autres avaient gagné auprès de Cyrus de grandes et fortes sommes. Des hommes de cette espèce désiraient donc revenir en Grèce sains et saufs.
Le lendemain, quand tout le monde est réuni, Xénophon fait un sacrifice pour savoir s’il faut sortir du camp. Il fallait nécessairement aller chercher des vivres, et il songeait à donner la sépulture aux morts. Les entrailles ayant été favorables, les Arcadiens mêmes le suivent et enterrent la plupart des morts, chacun à la place où il était tombé ; car les cadavres étant là depuis cinq jours, il n’y avait plus moyen de les enlever. Quelques-uns ayant été rapportés de dessus les chemins, on leur fait les plus belles funérailles que permettent les circonstances. Pour ceux qu’on ne peut retrouver, on leur dresse un grand cénotaphe avec un immense bûcher orné de couronnes. Cela fait, on revient au camp, où l’on soupe et l’on prend du repos. Le lendemain tous les soldats se rassemblent. Cette réunion est surtout provoquée par Agasias de Stymphale, lochage, Hiéronyme d’Élée, également lochage, et les plus âgés des Arcadiens. On fait un décret, qui condamne à mort quiconque proposerait à l’avenir la séparation de l’armée, exige que chacun retourne au rang qu’il occupait précédemment dans les troupes, et rend le commandement aux anciens chefs. Chirisophe était mort par suite d’un remède qu’il avait pris pour la fièvre : Néon d’Asinée le remplace.
Xénophon se lève et dit : « Soldats, c’est par terre, à ce qu’il paraît, qu’il faut continuer la marche, puisque nous n’avons pas de bâtiments : il faut même partir sur-le-champ, car nous n’avons pas de vivres pour rester. Nous allons faire un sacrifice ; vous, de votre côté, vous allez vous préparer à combattre plus vigoureusement que jamais : les ennemis ont repris courage. »
Cela dit, les généraux font les sacrifices : près d’eux se tient le devin Arexion d’Arcadie. Silanus d’Ambracie s’était enfui d’Héraclée sur un navire qu’il avait affrété. Ce sacrifice fait pour le départ ne donne pas de présages favorables. On ne bouge donc pas ce jour-là. Quelques-uns ont l’audace de dire que Xénophon, voulant fonder une ville en cet endroit, a engagé le devin à dire que les victimes ne sont pas favorables au départ. Alors Xénophon fait publier par un héraut qu’il sera permis le lendemain à qui voudra, même aux devins, d’assister au sacrifice pour observer les entrailles. Il sacrifie devant un grand nombre de témoins. On immole jusqu’à trois victimes sans trouver de signes heureux pour le départ : les soldats s’en affligent d’autant plus qu’ils ont consommé les vivres qu’ils avaient apportés, et qu’il n’y a point de marché.
L’assemblée se réunit et Xénophon leur adresse encore ces paroles : « Soldats, vous le voyez, il n’y a pas de présages heureux pour le départ, et je vous vois manquer du nécessaire il me parait donc urgent d’offrir de nouveaux sacrifices pour cet objet. » Un homme se lève alors et dit : « Il est tout naturel que les présages ne soient point favorables : j’ai su de l’un des matelots du navire qui a relâché hier par hasard, que Cléandre, harmoste de Byzance, doit arriver ici avec des bâtiments de transport et des trirèmes. » Tout le monde alors est d’avis d’attendre ; mais il est essentiel de sortir pour se procurer des vivres. On immole dans cette vue jusqu’à trois victimes, et les présages sont mauvais : déjà les soldats marchent vers la tente de Xénophon et disent qu’ils n’ont pas de vivres. Celui-ci déclare qu’il ne les fera pas sortir sans avoir de présages heureux.
Le lendemain, le sacrifice recommence : l’armée presque tout entière, grâce à l’impatience générale, forme un cercle autour de l’autel ; mais les victimes manquent. Les stratèges persistent à ne pas vouloir sortir : ils convoquent l’assemblée. Xénophon s’exprime ainsi : « Sans doute les ennemis se sont réunis et il faudra combattre. Si donc, abandonnant nos équipages dans ce lieu fortifié, nous marchons tout prêts au combat, peut-être obtiendrons-nous d’heureux présages. » À ces mots, les soldats s’écrient qu’il ne faut rien transporter dans cet endroit, mais sacrifier au plus vite. On n’avait point de menu bétail ; on achète des bœufs d’attelage et on les immole. Xénophon recommande à Cléanor d’Arcadie de veiller à tout, si l’issue est favorable ; mais les présages ne sont pas heureux.
Néon, qui avait été nommé stratège à la place de Chirisophe, voyant l’extrême disette où les hommes sont réduits et voulant leur être agréable, profite de la rencontre d’un Héracléote qui lui dit connaître des villages voisins où l’on peut prendre des vivres : il fait publier par un héraut que quiconque veut aller chercher des vivres n’a qu’à venir avec lui : il les guidera. Il sort du camp, avec des piques, des outres, des sacs et autres ustensiles, environ deux mille hommes. Mais à peine se sont-ils rendus dans les villages et dispersés pour piller, que les cavaliers de Pharnabaze tombent sur eux. Ils étaient venus en aide aux Bithyniens, avec l’intention de s’unir à eux pour empêcher les Grecs d’entrer en Phrygie. Ces cavaliers tuent au moins cinq cents Grecs ; le reste s’enfuit sur la montagne.
Un des fuyards rapporte au camp cette nouvelle. Comme ce jour-là même les victimes n’avaient pas été favorables, Xénophon prend un bœuf d’attelage faute d’autre victime, l’immole et marche au secours des Grecs avec tous les soldats âgés de moins de trente ans. Ils recueillent les débris de la troupe et les ramènent au camp. Le soleil allait se coucher et les Grecs, tout découragée, étaient à souper. Tout à coup, à travers un fourré, des Bithyniens tombent sur les avant-postes, tuent plusieurs soldats et poursuivent les autres jusqu’au camp, un cri s’élève ; tous les Grecs courent aux armes ; il paraît dangereux de poursuivre l’ennemi et de lever le camp pendant la nuit, parce que le pays est fourré ; mais on passe la nuit en armes, après avoir posé des gardes assez fortes pour combattre.
CHAPITRE V.
La nuit se passe ainsi. Le lendemain, au point du jour, les stratèges conduisent l’armée dans le poste fortifié : les soldats suivent avec armes et bagages. Avant l’heure du repos, l’espace étroit qui donne entrée en ce lieu est retranché par un fossé qu’on creuse et dont on palissade le revers, en n’y laissant que trois portes. Arrive alors un bâtiment d’Héraclée apportant de la farine d’orge, des bestiaux et du vin.
Levé de bonne heure, Xénophon sacrifie pour obtenir des dieux la sortie du camp : les signes sont favorables dès la première victime. À la fin du sacrifice, le devin Arexion de Parrhasie aperçoit un aigle d’un heureux augure, et engage Xénophon à sortir. On passe le fossé, on pose les armes et l’on fait publier par les hérauts que les soldats, après le repas, sortent armée, mais qu’ils laissent derrière le retranchement les esclaves et tout ce qui ne porte pas d’armes. Tout sort, excepté Néon, auquel on croit devoir laisser, comme poste d’honneur, la garde du camp. Mais les lochages et les soldats l’ayant quitté, honteux de ne pas suivre quand les autres marchaient à l’ennemi, il ne lui reste que les hommes âgés de plus de quarante-cinq ans : ceux-là tout seuls demeurent ; les autres marchent.
Après avoir fait quinze stades, on trouve des morts : on couvre les premiers cadavres qu’on rencontre d’une aile de la ligne, et l’on ensevelit tout ce qui est derrière. Ceux-là ensevelis, la marche continue, ainsi que la même manœuvre, et l’on ensevelit tout ce que l’armée rencontre. Arrivés au chemin qui conduit hors des villages, on y trouve beaucoup de cadavres près l’un de l’autre ; on les transporte tous ensemble et on leur donne la sépulture.
Il était plus de midi, quand l’armée s’avança hors des villages, enlevant tout ce qu’on trouvait de vivres dans le parcours de la phalange. Tout à coup on découvre les ennemis, qui avaient monté le revers de quelques collines en face des Grecs. Ils étaient sur une ligne pleine, avec beaucoup de cavaliers et de fantassins. Spithridate et Rhathinés étaient arrivés avec un détachement des troupes de Pharnabaze. Dès qu’ils ont aperçu les Grecs, ils s’arrêtent à la distance d’environ quinze stades. Aussitôt Arexion, devin des Grecs, fait un sacrifice, et les entrailles de la première victime sont favorables. Alors Xénophon : « Stratèges, dit-il, je suis d’avis de ranger des loches en corps de réserve, derrière la phalange, afin qu’ils puissent la soutenir au besoin, et que l’ennemi en désordre trouve des troupes fraîches et formées. » Tous les stratèges sont de la même opinion. « Menons donc, dit-il, l’année droit à l’ennemi : ne restons pas là, puisque nous voyons l’ennemi et qu’il nous voit. Je vous joindrai, dès que j’aurai formé les loches derrière la phalange, comme vous l’ayez décidé. »
On s’avance au petit pas. Xénophon, prenant les trois derniers rangs, d’environ deux cents hommes chacun, en envoie un tiers vers la droite, pour suivre à la distance d’un plèthre : Samolas d’Achaïe était à la tête de cette division ; le second tiers a l’ordre de marcher à distance derrière les centres : il était commandé par Pyrrhias d’Arcadie ; le dernier tiers est détaché vers la gauche, sous les ordres de Phrasias d’Athènes. On avançait, quand ceux qui sont en tête, arrivés à un grand vallon, dont le passage était difficile, font halte, parce qu’ils ignorent s’il est possible de le traverser. On appelle les stratèges et les lochages à la tête de la ligne. Xénophon, étonné de ce qui peut arrêter la marche, entend l’ordre et se porte au front à bride abattue. Quand tout le monde est assemblé, Sophénète, le plus âgé des stratèges, dit qu’il ne faut pas risquer le passage d’un pareil vallon. Alors Xénophon l’interrompant avec vivacité : « Compagnons, dit-il, vous savez que je ne vous ai jamais de gaieté de cœur exposés à un danger ; je vois, en effet, que vous avez moins besoin de valeur pour votre gloire que pour votre salut. En ce moment, voici notre position. Nous ne pouvons sortir d’ici sans combattre. Si nous ne marchons pas contre les ennemis, ils nous suivront dans notre retraite et tomberont sur nous. Examinons s’il vaut mieux marcher sur ces hommes, nos armes en avant, ou bien, nos armes au dos, voir les ennemis nous attaquer par derrière. Vous le savez, il n’y a point d’honneur à se retirer devant l’ennemi ; mais le poursuivre donne du cœur aux plus lâches. Pour moi, j’aimerais mieux poursuivre avec moitié moins de troupes, que fuir avec moitié plus. Et d’ailleurs, j’en suis sûr, vous ne vous figurez pas que ces gens tiendront contre notre attaque ; mais si nous tournons le dos, vous savez qu’ils auront le courage de nous suivre. Une fois passé, ce vallon difficile à franchir n’est-il pas, pour des hommes résolus à combattre, une position qui vaut la peine d’être prise ? Pour ma part, je voudrais que l’ennemi eût tous les chemins ouverts à sa retraite, et que nous, nous fussions convaincus par notre situation que nous n’avons de salut que dans la victoire. Je m’étonne donc que ce vallon paraisse à certains plus redoutable que tant d’autres que nous avons franchis. Mais comment traverser cette plaine même, si nous battons les cavaliers ? Comment passerons-nous ces montagnes, si tant de peltastes nous poursuivent ? Si nous arrivons sains et saufs à la mer, quel vallon que l’Euxin ! Là, nous ne trouverons ni bâtiments pour nous transporter, ni vivres pour subsister, si nous y restons. Mais il faudra, après nous être hâtés d’y arriver, nous hâter d’en sortir pour chercher des vivres. Il vaut donc mieux combattre aujourd’hui après avoir mangé, que demain à jeun. Compagnons, les victimes nous sont favorables, les augures propices, les entrailles superbes. Marchons à ces hommes : il ne faut pas qu’après avoir vu notre armée, ils dînent à leur aise et dressent leurs tentes où il leur plaira. »
Les lochages le pressent alors de se mettre en tête, et personne ne s’y oppose. Il se met en tête, après avoir donné l’ordre de traverser le vallon sans se rompre, chacun marchant devant soi : il présumait qu’en colonnes serrées l’armée le franchirait plus promptement qu’en défilant sur le pont placé au milieu du vallon. Le vallon traversé, Xénophon passant sur le front de la ligne : « Soldats, dit-il, retracez à votre pensée toutes les journées où, avec l’aide des dieux, votre courage vous a fait vaincre, et le sort qui attend ceux qui tournent le dos à l’ennemi : songez aussi que nous sommes aux portes de la Grèce. Suivez Hercule Conducteur : encouragez-vous mutuellement par votre nom. Il est doux, quand on raconte et qu’on a fait une action belle et courageuse, d’en rappeler à qui l’on veut le souvenir. »
Ainsi parle Xénophon, galopant au front de la phalange qu’il conduit en même temps. Les peltastes ayant été placés sur les deux ailes, on marche à l’ennemi. On ordonne de placer la pique sur l’épaule droite jusqu’à ce que la trompette sonne, puis de la tenir en avant, d’avancer à pas lents et de ne pas poursuivre au pas de course. Le mot d’ordre est Jupiter Sauveur, Hercule Conducteur . Les ennemis, croyant la position bonne, attendent les Grecs. Ceux-ci s’étant approchés, les peltastes jettent le cri de guerre et courent sus à l’ennemi, avant d’en avoir reçu l’ordre. Aussitôt les ennemis s’élancent à leur rencontre, cavaliers et fantassins des Bithyniens ; les peltastes sont mis en fuite ; mais bientôt la phalange des hoplites grecs s’avance au pas redoublé : la trompette sonne ; le péan retentit, les cris s’ensuivent et les piques s’abaissent : les ennemis ne tiennent plus ; ils s’enfuient.
Timasion les poursuit avec sa cavalerie : on en tue tout ce que peut tuer un aussi faible escadron. L’aile gauche de l’ennemi, placée en face de la cavalerie grecque, est aussitôt dispersée : la droite, qui n’est pas poursuivie aussi vivement, s’arrête sur une colline. Les Grecs, la voyant arrêtée, croient que rien n’est plus facile et moins dangereux que de la charger sur l’heure. Ils chantent le péan et s’élancent ; elle plie, et les peltastes la poursuivent, jusqu’à ce qu’elle soit dispersée à son tour. Il y a peu d’hommes tués, la cavalerie ennemie, qui était nombreuse, ayant fait peur.
Les Grecs, voyant la cavalerie de Pharnabaze tenir bon encore, et celle des Bithyniens s’y rallier et regarder ce qui se passait du haut d’une colline, jugent qu’il faut, quoique fatigués, marcher à ces troupes et les empêcher de prendre du courage avec du repos. Ils se forment et s’avancent. Les cavaliers ennemis s’enfuient par une pente rapide, comme s’ils avaient eu de la cavalerie sur les talons : ils entrent, en effet, dans un vallon marécageux, inconnu aux Grecs ; mais ceux-ci étaient déjà revenus de la poursuite, vu qu’il se faisait tard. De retour au lieu de la première mêlée, ils érigent un trophée et redescendent à la mer vers le coucher du soleil : ils étaient à près de soixante stades de leur camp.
CHAPITRE VI.
Les ennemis s’occupent alors de ce qui leur appartient ; ils transportent le plus loin possible leurs familles et leurs biens De leur côté, les Grecs attendent Cléandre, qui doit arriver avec des trirèmes et des bâtiments de transport. Cependant ils sortent chaque jour avec des bêtes de somme et des esclaves, rapportant, sans être inquiétés, du blé, de l’orge, du vin, des légumes, du mil, des figues : tout abonde en ce pays, sauf l’huile d’olive. Toutes les fois que l’armée restait au camp pour se reposer, il était permis aux soldats d’aller à la maraude : ils sortaient et faisaient main basse ; mais quand l’armée sortait tout entière, ce que chacun prenait à part en s’écartant était considéré comme appartenant à la masse. Déjà une grande abondance régnait au camp ; il arrivait de toutes parts des denrées des villes grecques, et les bâtiments qui longeaient la côte venaient volontiers y relâcher, sur le bruit qu’on y fondait une ville et qu’il y avait un port. Les ennemis mêmes, qui habitaient dans le voisinage, députent à Xénophon, à la nouvelle qu’il est le fondateur de la colonie, et lui demandent ce qu’il faut faire pour être ses amis. Celui-ci les présente aux soldats.
Sur ces entrefaites, Cléandre arrive avec des trirèmes, mais point de bâtiments de transport. Au moment où il arrivait, l’armée était dehors : quelques soldats s’étaient écartés pour la maraude, et d’autres étaient sur la montagne ; ils avaient pris beaucoup de menu bétail ; mais, craignant qu’il ne fût confisqué, ils le disent à Dexippe, le même qui s’était enfui de Trapézonte sur un pentécontore, et le prient de sauver leur butin, en en prenant une partie et en rendant le reste ). Aussitôt il repousse les soldats qui entourent cette maraude et prétendent qu’elle appartient à la masse ; il va trouver Cléandre et l’instruit qu’on veut enlever le bétail. Cléandre se fait amener le ravisseur. Dexippe met la main sur un homme et l’amène. Agasias, qui survient par hasard, reprend l’homme : celui qu’on emmenait était un de ses lochites. Les autres soldats présents se mettent à jeter des pierres à Dexippe, en l’appelant traître. Effrayés, un grand nombre de triérites se sauvent du côté de la mer. Cléandre même s’enfuit. Xénophon et les autres stratèges contiennent les soldats, et disent à Cléandre que cela n’est rien, qu’un décret de l’armée est cause de tout ce bruit. Mais Cléandre, excité par Dexippe, et piqué lui-même d’avoir eu peur, répond qu’il va mettre à la voile et faire publier la défense à aucune ville de les recevoir, comme ennemis. Tous les Grecs obéissaient alors aux Lacédémoniens.
L’affaire paraissant grave aux yeux des Grecs, ils supplient Cléandre de ne point agir ainsi. Il répond qu’il ne changera point de sentiment, qu’on ne lui ait livré le premier qui a jeté des pierres et arraché le soldat arrêté. Celui qu’il désignait ainsi était Agasias, de tout temps ami de Xénophon ; motif pour lequel Dexippe l’accusait. Dans cette circonstance critique, les chefs convoquent l’armée : quelques-uns se souciaient fort peu de Cléandre ; mais Xénophon ne voyant pas là une petite affaire, se lève et dit : « Soldats, je ne vois point que ce soit une petite affaire, si Cléandre s’en va dans la disposition d’esprit qu’il annonce. Près de nous déjà sont les villes grecques, et la Grèce est soumise aux Lacédémoniens : les Lacédémoniens, que dis-je ? un seul d’entre eux a le pouvoir de faire dans les villes ce que bon lui semble. Si donc cet homme nous ferme d’abord les portes de Byzance, et s’il défend aux autres harmostes de nous recevoir dans les villes, comme traîtres aux Lacédémoniens et hors la loi, le bruit en viendra aux oreilles d’Anaxibius, chef de la flotte. Alors il nous est également difficile de rester ou de naviguer, attendu qu’aujourd’hui les Lacédémoniens commandent sur la terre et sur la mer. Il ne faut pas, pour un homme ou deux, fermer la Grèce à tous les autres ; mais obéir à ce qu’on nous ordonne : aussi bien les villes d’où nous sommes leur obéissent. Pour ma part puisqu’on me dit que Dexippe affirme à Cléandre que jamais Agasias n’aurait agi de la sorte sans mon ordre, je vous lave tous de cette accusation, aussi bien qu’Agasias, si Agasias lui-même prétend que je suis l’auteur de tout cela. Oui, je m’accuse, si j’ai excité quelqu’un à jeter des pierres ou à commettre quelque autre violence, de mériter le dernier supplice, et je suis prêt à le subir. Seulement, j’ajoute que, si un autre est accusé, il faut qu’il se remette de même aux mains et au jugement de Cléandre. C’est le moyen de vous mettre tous hors de cause. Dans les circonstances où nous sommes, il serait triste qu’espérant obtenir en Grèce honneur et gloire, nous n’y fussions pas même traités comme les autres, mais exclus des villes grecques. »
Agasias se lève : « Compagnons, dit-il, j’en atteste les dieux et les déesses, non, Xénophon ne m’a pas donné le conseil d’enlever l’homme arrêté ; personne de vous ne me l’a donné. Mais voyant saisir un de mes braves lochites par un Dexippe, qui, vous le savez tous, vous a trahis, le fait m’a paru trop violent, je le lui ai arraché, je l’avoue. Cependant ne me livrez pas. C’est moi-même, comme le dit Xénophon, qui me livrerai à la justice de Cléandre, pour qu’il fasse de moi ce qu’il voudra. Ainsi ne vous mettez point pour cela en guerre avec les Lacédémoniens ; sauvez-vous en toute sûreté, où chacun de vous le désire. Seulement envoyez avec moi auprès de Cléandre des députés qui, en cas d’omission de ma part, parleront et agiront pour moi. » Alors l’armée permet à Agasias de choisir qui bon lui semble pour l’accompagner. Il choisit les stratèges. Agasias et les stratèges vont trouver Cléandre, avec l’homme qui avait été arraché, et les stratèges s’expriment ainsi : « L’armée nous a envoyés vers toi, Cléandre. Elle te prie, si tu l’accuses tout entière, de la juger et d’en ordonner ce que tu voudras : s’il y a un seul homme, ou deux, ou plusieurs qui soient en cause, elle est d’avis qu’ils se présentent eux-mêmes à ton tribunal. En conséquence, si tu accuses quelqu’un de nous, nous nous offrons à ta justice ; si c’en est un autre, parle. Personne ne t’échappera de ceux qui sont soumis à notre autorité. » Alors Agasias s’avançant : « C’est moi, Cléandre, dit-il, qui ai arraché à Dexippe l’homme qu’il emmenait : c’est moi qui ai engagé à frapper Dexippe. Je connaissais ce soldat pour un brave. Quant à Dexippe, je savais que, choisi par l’armée pour commander le pentécontore que nous avions demandé aux Trapézontins, et pour réunir des bâtiments afin de nous sauver, ce Dexippe s’est enfui ; il a trahi les soldats avec lesquels il s’était échappé. Il a volé aux Trapézontins leur pentécontore, nous a fait passer pour des fourbes, et a préparé ainsi notre perte à tous : car il avait entendu dire comme nous qu’il nous était impossible de retourner par terre, de traverser les fleuves et d’arriver sains et saufs dans la Grèce. Voilà l’homme à qui j’ai arraché mon soldat. Si tu l’eusses emmené, toi, ou quelque autre des tiens, et non pas un de nos déserteurs, sois-en sûr, je n’aurais rien fait de tout cela. Songe maintenant qu’en me tuant, tu feras mourir un brave homme à cause d’un traître et d’un lâche. »
Ce discours entendu, Cléandre répond qu’il n’approuve point Dexippe, s’il s’est conduit ainsi ; seulement il ajoute que, Dexippe fût-il un scélérat, on n’aurait pas dû le traiter avec violence : « Il fallait le mettre en justice comme vous agissez vous-mêmes aujourd’hui, et provoquer son châtiment. Maintenant donc, retirez-vous et laissez-moi avec cet homme ; quand je vous ferai appeler, vous entendrez le jugement. Je n’accuse plus ni l’armée, ni personne, puisqu’en voici un qui convient d’avoir arraché le soldat. » Ce soldat dit alors : « Tu crois peut-être, Cléandre, que l’on m’a conduit à toi parce que je me suis rendu coupable ; non, je n’ai frappé personne, je n’ai point jeté de pierres, mais j’ai dit que le bétail appartenait à la masse. En effet, les soldats ont décidé que si, le jour où l’armée sort, on pillait pour son propre compte, le butin serait à tous. Voilà ce que j’ai dit. Dexippe alors m’a saisi : il m’entraînait afin que personne n’osât parler, et que, maître ainsi du butin il pût s’en approprier une partie et laisser le reste aux maraudeurs contrairement au décret. » Alors Cléandre : « Puisque tu es l’homme en question, dit-il, reste, afin que nous délibérions sur ton sort. »
Cléandre et les siens se mettent ensuite à dîner. Xénophon convoque l’armée et lui conseille d’envoyer demander à Cléandre la grâce des prisonniers. On décide de lui députer les stratèges, les lochages, Dracontius de Sparte, et tous ceux que l’on croit en état de le fléchir, avec mission d’employer auprès de lui tous les moyens de sauver les deux hommes. Xénophon vient également et dit : « Cléandre, les accusés sont entre tes mains : l’armée te les livre pour en faire ce que tu voudras ainsi que de tous les autres. Maintenant elle te prie de lui rendre ces deux hommes et de ne point les faire périr. Ils ont souffert jadis bien des peines pour l’armée. Si elle obtient de toi cette grâce, elle en promet sa reconnaissance ; si ta veux te mettre à notre tête et que les dieux nous soient propices, nous te montrerons des soldats disciplinés et en état, par leur soumission, de ne craindre, avec l’aide des dieux, aucun ennemi. Ils te supplient, une fois à notre tête, de les mettre à l’épreuve, eux, Dexippe et tous les autres, de voir ce qu’est chacun, et d’accorder à chacun selon son mérite. » En entendant ces mots. Cléandre s’écrie : « Par les Dioscures, je vous répondrai sur l’heure. Je vous rends les deux hommes ; je suis à vous, et, si les dieux me viennent en aide, je vous ramènerai en Grèce. Ce que tous me dites est bien différent de ce que certains m’avaient dit de vous, que vous cherchiez à détacher l’armée des Lacédémoniens . »
On applaudit à ces paroles et l’on s’en retourne en emmenant les deux hommes. Cléandre sacrifie au sujet du départ, se lie avec Xénophon, et ils contractent ensemble des liens d’hospitalité. En voyant les troupes exécuter les commandements avec précision, il désire plus vivement encore d’en être le chef. Cependant, après trois jours de sacrifices, les victimes n’étant point favorables, il convoque les stratèges et leur dit : « Les entrailles ne me permettent pas de me mettre à votre tête ; toutefois ne perdez point courage : c’est à vous, à ce qu’il paraît, qu’il est réservé de ramener vos soldats. Allez donc ; quand vous serez arrivés là-bas, nous vous recevrons de notre mieux. »
Les soldats sont d’avis de lui offrir tout le menu bétail du dépôt commun. Il l’accepte, le rend, et met seul à la voile. Les soldats, après avoir vendu le blé qu’ils avaient apporté, ainsi que les autres effets qu’ils avaient pris, se mettent en marche à travers la Bithynie. Mais, comme ils ne trouvent rien, en suivant le droit chemin, et qu’ils veulent revenir les mains pleines avant d’entrer en pays ami, ils décident de retourner sur leurs pas un jour et une nuit. Ainsi font-ils, et ils prennent beaucoup d’esclaves et de menu bétail. Au bout de six jours, ils arrivent à Chrysopolis de Chalcédoine : ils y demeurent sept jours à vendre leur butin.
LIVRE VII.
CHAPITRE PREMIER.
Tous les faits accomplis par les Grecs durant leur marche vers les hauts pays avec Cyrus jusqu’à la bataille, tous les incidents de la marche, depuis la mort de Cyrus jusqu’à l’arrivée au Pont-Euxin, et tout ce qui s’est passé depuis le départ du Pont par terre et par mer jusqu’au sortir de la bouche de cette mer et l’arrivée à Chrysopolis d’Asie, tout cela a été raconté dans les livres précédents.
En ce moment, Pharnabaze, craignant que l’armée ne porte la guerre dans son gouvernement, députe vers Anaxibius, chef de la flotte, qui était alors à Byzance, le prie de transporter ces troupes hors de l’Asie et lui promet, en retour, de faire tout ce qu’il lui demanderait. Anaxibius mande alors les stratèges et les lochages des soldats à Byzance, et leur promet une paye s’ils veulent traverser. Les autres chefs répondent qu’ils en délibéreront et feront connaître leur décision ; mais Xénophon dit qu’il veut dès à présent quitter l’armée et s’embarquer. Cependant Anaxibius l’ayant prié de rester pendant le passage et de ne se retirer qu’après, Xénophon y consent.
Sur ces entrefaites, le thrace Seuthès députe Médosade auprès de Xénophon pour le prier de s’employer à faire passer l’armée et lui dire que, s’il s’y emploie, il ne s’en repentira pas. Xénophon répond : « L’armée va certainement passer : que Seuthès ne me donne donc rien pour cela, ni à moi, ni à personne : quand elle sera passée, je me retirerai : qu’il s’adresse à ceux qui restent, et qui seront en mesure de traiter avec lui comme il l’entendra. »
Tous les soldats passent alors à Byzance : Anaxibius ne leur donne point de paye, mais il fait publier par un héraut qu’ils aient à sortir avec armes et bagages, comme pour les congédier après les avoir passés en revue. Les soldats, fâchés de n’avoir pas d’argent pour acheter des vivres pendant la route, font leurs préparatifs avec lenteur. Xénophon, devenu l’hôte de l’harmoste Cléandre, va le trouver, et lui fait ses adieux comme pour s’embarquer. Cléandre lui dit : « Ne fais pas cela ; sinon, tu te feras accuser : en ce moment même, il y en a qui t’accusent de la lenteur avec laquelle l’armée se retire. » Xénophon répond : « Mais je n’en suis pas cause ; les soldats manquent de vivres et ils ne possèdent rien ; voilà pourquoi ils n’ont pas de cœur au départ. — Je te conseille pourtant, reprend Cléandre, de sortir d’ici comme pour marcher avec eux, puis, quand l’armée sera dehors, de t’en séparer seulement. — Allons donc trouver Anaxibius, répond Xénophon, et concertons-nous avec lui. » Ils y vont et lui disent l’affaire. Celui-ci engage à agir ainsi, à faire sortir au plus vite les soldats qui sont prêts, et à leur dire, en outre, que quiconque ne se trouvera pas à la revue et au dénombrement, se déclarera par cela même en faute. Les généraux sortent les premiers, et les autres suivent. Déjà tout le monde, sauf quelques-uns, était dehors, et déjà Étéonicus se tenait près des portes afin, quand tout le monde serait dehors, de les fermer et de mettre la barre.
Anaxibius, convoquant les stratèges et les lochages, leur dit : « Prenez des vivres dans les villages de Thrace : vous y trouverez beaucoup d’orge, du blé, et toute espèce de vivres. Quand vous en aurez, marchez vers la Chersonèse ; là, Cynisque vous donnera la paye. » Quelques soldats, peut-être un des lochages, entendant ces paroles, les rapporte à l’armée. Les stratèges prenaient désinformations sur Seuthès, s’il était ami ou ennemi ; s’il fallait traverser le mont Sacré ou faire un détour par le milieu de la Thrace.
Pendant ces questions, les soldats saisissent leurs armes, et courent en toute hâte vers les portes afin de rentrer dans les murs. Étéonicus et ses gens, voyant accourir les hoplites, ferment les portes et mettent la barre. Les soldats frappent aux portes, et disent que c’est l’injustice la plus criante de les laisser à la merci de l’ennemi ; et ils menacent de briser les portes, si on ne les ouvre pas de bonne grâce. D’autres courent à la mer et pénètrent dans la ville par-dessus le môle, tandis que ceux des soldats qui sont restés à l’intérieur, voyant ce qui se passe aux portes, coupent les barres à coups de hache et ouvrent les battants : l’armée se précipite dans la ville.
Xénophon voit ce qui se passe ; il craint que les Grecs ne se livrent au pillage et qu’il n’en résulte des maux irréparables pour la ville, pour lui-même et pour les soldats : il accourt donc et se jette à l’intérieur avec la masse. Les Byzantins, voyant l’armée entrer de force, s’enfuient de l’agora, les uns vers les navires, les autres dans leurs maisons ; ceux qui étaient chez eux en sortent ; d’autres lancent des trirèmes à la mer afin de se sauver ; tous se figurent qu’ils sont perdus, comme si la ville était prise. Étéonicus se réfugie vers le cap. Anaxibius court à la mer, fait le tour de la ville dans un bateau pêcheur, monte à l’acropole, et envoie aussitôt chercher la garnison de Chalcédoine, ne croyant pas avoir assez des hommes qui sont dans l’acropole pour contenir les Grecs.
Les soldats, apercevant Xénophon, se précipitent en foule vers lui et s’écrient : « C’est aujourd’hui, Xénophon, qu’il faut te montrer un homme. Tu as une ville, tu as des trirèmes, tu as de l’argent, tu as des troupes nombreuses. Maintenant donc, si tu veux, suis-nous, et nous te ferons grand. » Xénophon répond : « C’est bien dit : ainsi ferai-je. Puisque tel est votre désir, posez les armes et prenez vos rangs. » Il voulait les apaiser en leur donnant cet ordre, et il engage les autres chefs à donner le même ordre et à faire poser les armes. Les soldats se formant d’eux-mêmes, les hoplites se rangent en un instant sur cinquante de hauteur, et les peltastes courent aux deux ailes. Ils occupaient une place des plus commodes pour y déployer une armée, celle qui est appelée la place de Thrace, sans maisons et tout unie. Les armes ayant été posées à terre, et les esprits plus calmes, Xénophon convoque l’armée et dit :
« Votre colère, soldats, la pensée où vous êtes qu’on vous a indignement trompés, n’ont rien qui me surprenne. Mais si nous nous laissons aller à notre courroux, si nous punissons de cette fourberie les Lacédémoniens qui sont ici, si nous mettons au pillage une ville qui n’en peut mais, réfléchissez aux suites. Nous serons ennemis déclarés des Lacédémoniens et de leurs alliés, et il est aisé de prévoir quelle guerre en sera la conséquence, en considérant et en se rappelant ce qui s’est passé naguère encore. Nous autres Athéniens, quand nous sommes entrés en guerre avec les Lacédémoniens et leurs alliés, nous avions des trirèmes, sur la mer ou dans nos chantiers, nous en avions au moins quatre cents, les richesses abondaient dans la ville, les revenus annuels du pays et des contrées au delà des frontières s’élevaient à plus de mille talents : nous étions maîtres de toutes les îles, nous avions nombre de villes en Asie, plusieurs en Europe, entre autres, cette Byzance où nous sommes aujourd’hui ; cependant nous avons eu le dessous dans cette guerre, comme vous le savez tous.
« Que croyons-nous qu’il nous arrive, aujourd’hui que les Lacédémoniens n’ont pas seulement les Achéens pour alliés, mais les Athéniens et tous les peuples qui jadis étaient liguée avec ceux-ci, quand nous-mêmes nous avons pour ennemis Tissapherne et tous les barbares de la côte, et par-dessus tout le roi des hauts pays, à qui nous étions venus, si nous avions pu, arracher son royaume et la vie ? Avec tout cela contre nous, y a-t-il quelqu’un d’assez fou pour croire que nous serons vainqueurs ? Au nom des dieux, n’agissons pas en insensés ; ne nous perdons pas nous-mêmes en faisant la guerre à notre patrie, à nos amis, à nos parents. Ils sont tous citoyens des villes qui s’armeront contre nous ; et ce sera justice. Nous n’avons pas voulu garder une seule ville barbare, et cela, triomphants ; mais la première ville grecque où nous entrons, nous la mettons au pillage. Je ne forme qu’un vœu : c’est, avant de vous voir commettre une pareille action, d’être à dix mille brasses sous terre. Je vous conseille donc, à vous Grecs, de vous soumettre aux chefs de la Grèce et d’essayer d’en obtenir un traitement équitable. Si vous ne pouvez y réussir, il faut, en dépit même de cette injustice, ne pas vous faire bannir de la Grèce. Pour le moment, je suis d’avis de députer à Anaxibius et de lui dire que nous ne sommes point entrés dans la ville pour y commettre de violence, « Nous voulons, dirons-nous, obtenir de vous quelque allégement et vous faire voir, en cas de refus, que ce n’est pas en gens dupés, mais soumis, que nous sortons de Byzance. »
L’avis est adopté : on envoie Hiéronyme d’Élis pour porter la parole, ainsi qu’Euryloque d’Arcadie et Philésius d’Achaïe. Ils partent pour dire ce dont ils sont chargés. Les soldait étaient encore assis, lorsque Cératade de Thébes vient les aborder : il n’était point banni de la Grèce, mais il allait de côté et d’autre pour obtenir des commandements, et il s’offrait à la ville ou à la nation qui pouvait avoir besoin de général. Il vient trouver les soldats et leur dit qu’il est prêt à les conduire à l’endroit appelé le Delta de Thrace, où ils auront sous la main une quantité d’objets précieux ; jusqu’à ce qu’ils y soient arrivés, il leur fournira en abondance du vin et des vivres.
Pendant que les soldats l’écoutaient, on leur rapporte la réponse d’Anaxibius. Il dit qu’ils ne se repentiront point de lui avoir obéi, mais qu’il rendra compte de leur conduite aux magistrats de sa patrie, et que, pour son compte, il prendra de son mieux leurs intérêts. Les soldats acceptent Cératade pour stratège et sortent des murs. Cératade convient avec eux de se trouver le lendemain au camp avec des victimes, un devin et des vivres pour l’armée. Dès qu’elle est hors des portes, Anaxibius les fait fermer et fait publier que tout soldat qui sera pris à l’intérieur sera vendu. Le lendemain, Cératade arrive avec les victimes et le devin : il est suivi de vingt hommes chargés de farine d’orge ; vingt autres portent du vin, et trois des olives : un homme apporte de l’ail à plier sous la charge, et un autre des oignons. Cératade fait déposer le tout, comme pour le distribuer, et commence le sacrifice.
Cependant Xénophon envoie chercher Cléandre et le prie de lui obtenir la permission de rentrer dans la ville, afin de s’embarquer au port de Byzance. Cléandre arrive : « J’ai eu grand’peine, dit-il, à obtenir cette permission ; Anaxibius dit qu’il n’est pas convenable que l’armée soit près des murs et Xénophon à l’intérieur, que les. Byzantins sont partagés en factions animées les unes contre les autres. Il te permet cependant de rentrer, mais à condition de t’embarquer avec lui. » Xénophon prend congé des soldats et rentre dans la ville avec Cléandre.
Cératade, le premier jour, n’obtient point de présages heureux et ne distribue rien aux soldats. Le lendemain, les victimes étaient près de l’autel, et Cératade, couronné, se disposait à sacrifier, quand Timasion de Dardanie, Néon d’Asinée et Cléanor d’Orchomène viennent à lui et lui disent de ne point sacrifier, qu’il ne commandera pas l’armée, s’il ne fournit pas de vivres. Cératade ordonne donc la distribution ; mais, comme il s’en fallait beaucoup qu’il y eût de quoi nourrir chaque soldat même un jour, il se retire emmenant ses victimes et renonçant au commandement.
CHAPITRE II.
Néon d’Asinée, Phryniscus d’Achaïe, Philésius d’Achaïe, Xanthiclès d’Achaïe et Timasion de Dardanie étaient restés avec l’armée : ils la conduisent aux villages des Thraces voisins de Byzance et l’y font camper. Les stratèges n’étaient point d’accord : Cléanor et Phryniscus voulaient conduire les troupes à Seuthès, qui les avait gagnés en donnant à l’un un cheval et à l’autre une femme, et Néon en Chersonèse, persuadé que, si l’on se trouvait sous la puissance des Lacédémoniens, il aurait le commandement de toute l’armée.
Pour Timasion, il désirait repasser en Asie, espérant retourner ensuite dans son pays. C’était aussi ce que voulaient les soldats. Cependant le temps s’écoule : beaucoup de soldats vendent leurs armes dans la campagne et s’embarquent comme ils peuvent ; d’autres distribuent leurs armes dans le pays et se mêlent à la population des villes. Anaxibius est ravi d’apprendre la dissolution de l’armée : il pensait que ce fait causerait la plus grande joie à Pharnabaze.
Parti de Byzance sur un vaisseau, Anaxibius rencontre à Cyzique Aristarque, successeur de Cléandre comme harmoste de Byzance. Celui-ci lui annonce que Polus, désigné comme successeur au commandement de la flotte, est sur le point d’arriver dans l’Hellespont. Anaxibius donne mission à Aristarque de vendre tous les soldats de Cyrus qu’il pourra trouver à Byzance. Cléandre n’en avait vendu aucun : il avait, par un sentiment de pitié, fait prendre soin des malades et forcé de les loger en ville. Aristarque n’est pas plus tôt arrivé, qu’il en fait vendre plus de quatre cents. Anaxibius met à la voile pour Parium, d’où il députe à Pharnabaze pour lui rappeler ses engagements. Mais celui-ci, apprenant l’arrivée d’Aristarque, nouvel harmoste de Byzance, et la fin du commandement naval d’Anaxibius, ne s’inquiète plus d’Anaxibius, mais renouvelle, avec Aristarque, au sujet de l’armée de Cyrus, les mêmes conventions qu’avec Anaxibius.
Alors Anaxibius mande Xénophon, et le presse de mettre en œuvre tous les moyens, tous les ressorts pour s’embarquer et joindre l’armée dans le plus bref délai, de la tenir réunie, de rassembler le plus possible de soldats dispersés, et de les conduire à Périnthe pour passer le plus vite possible en Asie. Il lui donne un triacontore ainsi qu’une lettre, et envoie avec lui un homme chargé d’ordonner aux habitants de Périnthe de fournir immédiatement des chevaux à Xénophon pour se rendre à l’armée. Xénophon part et arrive à l’armée : les soldats le reçoivent avec joie et s’empressent de le suivre, dans l’espoir de repasser de Thrace en Asie.
De son côté, Seuthès, apprenant le retour de Xénophon, lui envoie par mer Médosade pour le prier de lui amener l’armée et lui faire des promesses qu’il croit capables de le séduire. Xénophon répond qu’on lui demande une chose qu’il leur est impossible d’exécuter. Médosade repart avec cette réponse. Dès que les Grecs sont arrivés à Périnthe, Néon se détache et campe séparément à la tête d’environ huit cents hommes. Tout le reste de l’armée demeure réuni et campe sous les murs de Périnthe.
Cependant Xénophon cherche à se procurer des bâtiments pour passer au plus vite en Asie. Au même moment l’harmoste Aristarque arrive à Byzance avec des trirèmes, et, gagné par Pharnabaze, il défend aux maîtres des navires de passer l’armée, se rend au camp, et défend également aux soldats de passer en Asie. Xénophon répond qu’il en a reçu l’ordre d’Anaxibius : « C’est pour cela, dit-il, qu’il m’a envoyé ici. » Aristarque répond : « Anaxibius n’est plus chef de la flotte ; et moi, je suis l’harmoste de ce pays. Si j’en prends un seul de vous sur la mer, je le coule. » Cela dit, il rentre dans les murs.
Le lendemain, il mande les stratèges et les lochages. Ils étaient déjà près du mur, lorsqu’on avertit Xénophon que, s’il entre, on va l’arrêter et lui faire subir quelque mauvais traitement ou le livrer à Pharnabaze. Sur cet avis, Xénophon laisse les autres aller en avant, et dit qu’il a personnellement un sacrifice à faire. Il revient donc et fait un sacrifice pour savoir si les dieux lui permettent de conduire l’armée à Seuthès. En effet, il ne croyait pas qu’il fût sûr pour elle de traverser la Propontide, Aristarque ayant des trirèmes pour l’en empêcher ; et il ne voulait pas non plus aller s’enfermer dans la Chersonèse, où l’armée aurait manqué de tout. D’ailleurs, il aurait fallu obéir à l’harmoste, et l’on n’aurait pas pu s’y procurer de vivres.
Telles étaient les pensées qui le préoccupaient. Les stratèges et les lochages reviennent de chez Aristarque. Ils rapportent que, pour l’instant, ils les a congédiés avec ordre de revenir dans l’après-dînée : ce qui rendait plus évidente la trahison. Xénophon, croyant d’après les victimes que le plus sûr pour lui et pour l’armée est de se rendre auprès de Seuthès, prend Polycrate d’Athènes, un des lochages, prie chacun des stratèges, excepté Néon, de lui donner l’homme en qui il a le plus de confiance, et part la nuit pour le camp de Seuthès, qui était à soixante stades.
Quand on est près, on rencontre des feux, mais point de gardes. D’abord Xénophon croit que Seuthès a décampé ; mais entendant du bruit et les avertissements réciproques des soldats de Seuthès, il se doute que celui-ci fait allumer ainsi des feux en avant des poètes, afin qu’on ne puisse voir les gardes dans l’obscurité, ni savoir où elles sont, tandis que tout ce qui s’en approche ne peut se cacher et se trouve éclairé à plein par la lueur. Ce fait reconnu, il envoie en avant l’interprète qu’il avait pris avec lui, et le prie de dire à Seuthès que Xénophon est là, qui veut conférer avec lui. La garde demande si c’est l’Athénien, celui de l’armée. Il répond que c’est lui-même. Les soldats ne font qu’un saut auprès de Seuthès ; et, quelques instants après, arrivent environ deux cents peltastes qui conduisent Xénophon et sa suite auprès de leur chef. Celui-ci se tenait dans une tour bien gardée, et entourée de chevaux tout bridés ; dans la crainte d’une surprise, il les faisait paître le jour et les tenait prêts pour la nuit. On disait que jadis Térès, son aïeul, dans le même pays et suivi d’une nombreuse armée, avait eu beaucoup de monde de tué par les habitants, qui l’avaient dépouillé de ses équipages. Ces peuples sont les Thyniens, réputés pour les gens les plus redoutables dans les entreprises nocturnes.
Quand on est près de Seuthès, il ordonne qu’on fasse entrer Xénophon avec deux hommes de son choix. Entrés, on commence par se saluer, et, suivant la mode des Thraces, on se donne à boire dans des cornes pleines de vin. Près de Seuthès était Médosade, qu’il envoyait partout en députation. Xénophon prend ensuite la parole : « Seuthès, dit-il, tu m’as d’abord envoyé en Chalcédoine Médosade ici présent, pour me prier de négocier le passage de l’armée hors de l’Asie, me promettant, si je vous rendais ce service, de me payer de retour : c’est ce que m’a dit Médosade que voici » En disant ces mots, il demande à Médosade s’il dit vrai. Celui-ci en convient. « Le même Médosade, quand j’eus repassé de Parium au camp, revint et me promit que, si je t’amenais l’armée, tu me traiterais en ami et en frère, et que, de plus, tu me donnerais les pays maritimes qui sont en ton pouvoir. » II prie de nouveau Médosade d’attester qu’il a dit cela. Médosade en convient encore. « Eh bien, continue-t-il, rapporte donc à Seuthès ce que je t’ai répondu en Chalcédoine. — D’abord tu m’as répondu que l’armée allait passer à Byzance, qu’il était inutile pour cela de te gagner, non plus qu’un autre ; que, si tu traversais, tu t’en irais ; et tu as fait comme tu l’avais dit. — Et que t’ai-je dit, quand tu es venu à Sélybrie ? — Tu m’as dit que c’était impossible, mais que vous alliez à Périnthe pour retourner en Asie. — Aujourd’hui, reprend Xénophon, me voici avec Phryniscus, un des stratèges, et Polycrate, un des lochages ; et, à l’extérieur, se trouvent ceux de leurs hommes en qui chaque stratège, sauf Néon de Laconie, a le plus de confiance. Si donc tu veux rendre notre traité plus authentique, fais-les aussi venir. Toi, Polycrate, va les trouver, dis-leur que je leur ordonne de quitter leurs armes, et toi-même rentre sans épée. »
À ces mots, Seuthès dit qu’il ne se défie d’aucun Athénien : il sait qu’ils lui sont attachés par les liens du sang, et qu’il compte trouver en eux des amis dévoués. On introduit donc ceux dont la présence était nécessaire, et Xénophon commence par demander à Seuthès à quoi il compte employer l’armée. Seuthès répond : « Médosade était mon père : il avait pour sujets les Mélandeptes, les Thyniens et les Tranipses. Forcé de quitter le pays par suite d’une révolte des Odryses, mon père mourut de maladie ; je restai donc orphelin et fus élevé par Médocus, le roi actuel. Devenu jeune homme, je ne pus vivre d’une table étrangère ; assis sur le même banc que lui, je le suppliai de me donner toutes les troupes qu’il pourrait pour faire tout le mal possible à ceux qui nous avaient chassés et ne plus vivre l’œil fixé sur sa table, comme un chien. Il me donna les hommes et les chevaux que vous verrez au jour. Et maintenant je vis à leur tête, pillant les États de mes pères. Si vous vous joignez à moi, j’espère, avec l’aide des dieux, reconquérir aisément mon royaume. Voilà ce que j’ai à vous demander. — Eh bien, reprend Xénophon, si nous venons, que peux-tu donner à l’armée, aux lochages et aux stratèges ? Dis-le, afin que ceux-ci aillent l’annoncer. » Il promet à chaque soldat un statère de Cyzique, le double au lochage, le quadruple au stratège, de la terre autant qu’ils voudraient, des attelages et une ville maritime fortifiée. « Mais, dit Xénophon, si nous essayons d’exécuter l’entreprise, mais que la crainte des Lacédémoniens nous arrête, recevras-tu chez toi ceux qui voudront s’y réfugier ? » Seuthès répond : « Je les traiterai comme des frères, des commensaux, des amis, avec lesquels nous partagerons tout ce que nous pourrons conquérir. Pour toi, Xénophon, je te donnerai ma fille ; si tu as une fille je l’achèterai, suivant la coutume des Thraces, et je vous donnerai pour habitation la ville de Bisanthe . la plus belle de mes places maritimes. »