Traduction humaine · Traduction de Eugène Talbot (†1894) · Source: Wikisource · Domaine public
Toute l’armée grecque, se trouvant alors réunie, cantonne dans de nombreuses et belles maisons, où abondent les vivres. Il y avait tant de vin qu’on le gardait dans des citernes cimentées, Xénophon et Chirisophe, par voie de négociation, obtiennent des morts en échange de leur guide, et ils font tout pour rendre de leur mieux à ces dépouilles mortelles les honneurs dus à des hommes courageux.
Le lendemain, on marche sans guide : les ennemis, combattant et gagnant les devants partout où la route devenait étroite, ne cessent de barrer le passage. Quand ils arrêtaient la tête, Xénophon, avec l’arrière-garde, gravissait les montagnes et dissipait l’obstacle posté en travers de la route, en essayant de se placer au-dessus des ennemis. Quand l’arrière-garde était attaquée, Chirisophe, se mettant en marche et s’efforçant de gravir au-dessus des ennemis, dissipait l’obstacle qui traversait la route, et la frayait à l’arrière-garde. Par là, ils se prêtaient continuellement un mutuel secours, et veillaient attentivement les uns sur les autres. Il y avait des moments où les Barbares inquiétaient beaucoup la descente des troupes qui avaient monté : ils étaient si agiles qu’on ne pouvait les joindre, quoiqu’ils partissent de près : et, de fait, ils ne portaient qu’un arc et une fronde.
C’étaient d’excellents archers : ils avaient un arc de près de trois coudées, avec des flèches de plus de deux : pour les décocher, ils tiraient les cordes vers le bas de l’arc, en y appuyant le pied gauche. Leurs flèches perçaient les boucliers et les cuirasses. Les Grecs, qui en ramassaient, s’en servaient en guise de dards, après y avoir mis des courroies. Surtout ce terrain les Crétois rendirent de très-grands services : ils étaient commandés par Stratoclès de Crète.
CHAPITRE III.
Ce même jour, on cantonne dans les villages situés au-dessus de la plaine arrosée par le Centrite . C’est un fleuve large de deux plèthres, qui sépare l’Arménie du pays des Carduques. Les Grecs y font une pause. Le fleuve est à six ou sept stades des montagnes des Carduques. Ce cantonnement fut des plus agréables, grâce aux vivres et au souvenir des maux passés. En effet, durant les sept jours qu’on avait traversé par les Carduques, il avait fallu constamment combattre, et souffrir plus de maux que n’en avait fait et le roi et Tissapherne : aussi la censée d’en être délivré procura-t-elle un doux sommeil.
Au point du jour, on aperçoit de l’autre côté du fleuve des cavaliers en armes, faisant mine de barrer le passage ; puis, au-dessus de ces cavaliers, des fantassins rangés en bataille sur les berges, pour empêcher d’entrer en Arménie. C’étaient des hommes à la solde d’Orontas et d’Artuque, Arméniens, Mygdoniens et Chaldéens mercenaires. Les Chaldéens étaient, disait-on, libres et belliqueux : ils avaient pour armes de grands boucliers d’osier et des lances. Les hauteurs sur lesquelles ils étaient formés étaient éloignées du fleuve de trois ou quatre plèthres. On ne voyait qu’un chemin qui y montât, et on l’eût dit fait de main d’homme. Ce fut par là que les Grecs tentèrent le passage. Mais ils reconnaissent qu’ils auront de l’eau jusqu’au-dessus de l’aisselle ; que le courant est rapide, coupé de gros cailloux glissants ; qu’on ne peut porter les armes dans l’eau ; que, s’ils l’essayent, le fleuve les entraîne eux-mêmes, que mettre leurs armes sur leurs têtes, c’était s’exposer nus aux flèches et aux autres traits ; ils se retirent et campent sur les bords du fleuve.
Alors, sur la montagne où ils avaient campé la nuit précédente, ils aperçoivent un grand nombre de Carduques rassemblés en armes. Le découragement des Grecs est à son comble, en considérant la difficulté de traverser le fleuve, en voyant sur l’autre rive des troupes qui s’opposent à leur passage, et derrière eux les Carduques qui les prendront à dos au moment où ils vont passer. Ce jour-là donc et la nuit suivante se passèrent dans le plus grand embarras. Mais Xénophon eut un songe. Il rêva qu’il avait aux pieds des entraves qui, s’étant rompues d’elles-mêmes, le laissèrent libre de marcher tant qu’il voulait. Au point du jour, il va trouver Chirisophe, lui dit qu’il a bon espoir et lui raconte son rêve.
Chirisophe s’en réjouit, et tous les généraux présents se hâtent de faire des sacrifices avant que le jour paraisse. Dès la première victime les signes sont favorables. À l’issue des sacrifices, les stratèges et les lochages ordonnent aux soldats de prendre leur repas. Pendant celui de Xénophon, deux jeunes gens accourent à lui ; car tout le monde savait qu’il était permis de l’aborder, déjeunant ou dînant, et, s’il donnait, de réveiller pour lui dire tout ce qui pouvait avoir trait à la guerre. Ces jeunes gens lui racontent qu’ils se trouvaient à ramasser des feuilles sèches pour le feu, lorsqu’ils aperçoivent sur l’autre bord, entre des rochers descendant jusqu’au lit du Centrite, un vieillard, une femme et des jeunes filles qui déposent des sacs d’habits noirs dans une anfractuosité de rochers ; en les voyant, ils croient pouvoir y passer en sûreté, parce que le terrain ne permettait pas à la cavalerie ennemie d’en approcher. Ils se déshabillent, disent-ils, et, un poignard à la main, ils essayent de traverser nus à la nage ; mais ils avancent, passent, sans se mouiller les parties, enlèvent les habits et reviennent par le même chemin.
Aussitôt Xénophon fait lui-même des libations et ordonne de verser du vin aux jeunes gens pour prier les dieux, qui ont fait voir le danger et le passage, de mener à bien tout le reste. Les libations faites, il mène aussitôt les jeunes gens à Chirisophe et lui raconte le fait. Après les avoir entendus, Chirisophe fait à son tour des libations ; puis, donnant le signal de plier bagage, ils convoquent les stratèges et délibèrent sur les moyens de passer le plus sûrement possible, de vaincre les ennemis qu’on a en face et de n’être pas entamé par ceux qui sont à dos. On décide que Chirisophe marchera eu tête et passera avec la moitié de l’armée, tandis que Xénophon attendra avec l’autre moitié, et que les équipages et la masse traverseront entre les deux détachements.
Le tout bien concerté, on se met en marche : les jeunes gens servent de guides, longeant le fleuve sur la gauche ; la route jusqu’au gué était d’environ quatre stades.
Pendant la marche, les escadrons de cavalerie ennemie se tiennent à la hauteur de l’autre rive.
Arrivé au gué, sur les berges du fleuve, on pose les armes, et Chirisophe le premier, la tête couronnée, quitte ses habits, prend ses armes et donne ordre à tous les autres d’en faire autant. Il commande aux lochages de diviser les loches par colonnes et de les taire passer les uns à sa droite, les autres à sa gauche. En même temps, les devins immolent des victimes près du fleuve, tandis que les ennemis lancent des flèches et des pierres qui ne portent point. Les signes sacrés étant favorables, les soldats entonnent tous le péan, et poussent le cri de guerre, auquel répondent les clameurs des femmes ; car beaucoup de soldats avaient leurs maîtresses.
Chirisophe entre dans le fleuve, suivi de sa division. Xénophon, prenant avec lui les soldats les plus lestes de l’arrière-gai de, court de toute sa force au passage qui était vis-à-vis de l’entrée des montagnes d’Arménie, faisant mine de vouloir traverser le fleuve et d’envelopper la cavalerie qui en longeait les bords. Les ennemis, voyant le corps de Chirisophe passer le gué avec facilité, et le détachement de Xénophon courir sur leurs derrières, craignent d’être coupés et s’enfuient à toutes jambes vers le point qui, de la berge, conduisait dans le haut pays. Arrivés à cet endroit, ils remontent vers la montagne. Lycius, qui commandait l’escadron de cavalerie, et Eschine, qui avait sous ses ordres les peltastes de la division de Chirisophe, voyant la déroute de l’ennemi, se mettent à sa poursuite : les soldats leur crient qu’ils ne les laisseront point dans l’embarras, et qu’ils vont courir avec eux vers la montagne. Cependant Chirisophe, après avoir passé le fleuve, ne s’amuse pas à courir après la cavalerie, mais il commence par marcher droit aux ennemis postés sur la hauteur qui aboutissait au fleuve. Ce corps, voyant la cavalerie en fuite et les hoplites grecs s’avancer pour les charger, abandonne les hauteurs qui dominent le fleuve.
De son côté Xénophon, voyant que tout va bien sur l’autre rive, revient au plus vite au gué que passait l’armée : car on apercevait déjà les Carduques descendant vers la plaine pour tomber sur les derniers qui passaient. Chirisophe était maître des hauteurs. Lycius et quelques soldats, s’étant mis à la poursuite de l’ennemi, prennent ce qui était resté en arrière de ses bagages, et de plus, quelques belles étoffes et des vases à boire. Le bagage des Grecs et leur suite étaient sur le point de passer, lorsque Xénophon, faisant volte-face aux Carduques, tourne contre eux les armes. Il ordonne aux lochages de former leurs loches par énomoties, en développant chaque énomotie sur un front de phalange du côté du bouclier , de telle sorte que les lochages et les énomotarques fussent du côté des Carduques, et les serre-files du côté du fleuve.
Les Carduques, voyant l’arrière-garde séparée de la foule et réduite à un petit nombre, s’avancent contre elle en toute hâte, en chantant je ne sais quels chants. Chirisophe, de son côté, se trouvant en lieu sûr, renvoie à Xénophon les peltastes, les frondeurs, les archers, et leur prescrit de faire ce qui leur sera ordonné. Or Xénophon, qui les voit descendre, leur envoie dire par un officier de se tenir sur le bord de la rivière sans la passer, puis, lorsqu’il commencerait à entrer dans l’eau, de s’y jeter eux-mêmes en dehors de la ligne et sur les deux flancs, comme s’ils voulaient repasser le fleuve et charger les Carduques, la main sur la courroie de leurs javelots et la flèche sur l’arc, mais en ne s’engageant pas loin dans le fleuve. En même temps, il ordonne à sa division, au moment où les pierres les atteindront et feront du bruit sur les boucliers, de chanter le péan et de courir d’un trait à l’ennemi ; puis, dès que l’ennemi sera en fuite, et que de dessus la berge la trompette sonnera la charge, de faire demi-tour du côté de la lance en suivant les serre-files, de courir à toutes jambes et de traverser en ligne droite, sans rompre les rangs, de manière à ne point se gêner mutuellement. Le meilleur soldat sera celui qui arrivera le premier sur l’autre rive.
Les Carduques, voyant qu’il reste peu de troupes, beaucoup des soldats qui devaient faire partie de l’arrière-garde l’ayant quittée, les uns pour les attelages, les autres pour les bagages, d’autres pour leurs maîtresses, font une attaque de pierres et de flèches. Les Grecs, entonnant le péan, s’élancent sur eux au pas de course. Les ennemis ne tirent même pas, vu qu’ils étaient armés, comme dans leurs montagnes, de manière à charger et à fuir promptement, mais pas d’une manière suffisante pour résister. Au même instant, la trompette sonne, ce qui fait fuir les ennemis encore plus vite. Les Grecs font demi-tour à droite, et fuient à toutes jambes à travers le fleuve. Quelques-uns des ennemis s’en aperçoivent, reviennent en courant au fleuve et tirent des flèches sur les Grecs, dont ils blessent un petit nombre. Au contraire, on voyait encore fuir la plupart d’entre eux, quand les Grecs étaient déjà sur l’autre bord. Ceux qui étaient venus à leur rencontre, s’étant comportés en hommes de cœur et avancés plus qu’il ne fallait, repassent le fleuve après les troupes de Xénophon, et quelques-uns d’entre eux sont blessés.
CHAPITRE IV.
Le passage effectué, vers midi, l’on se range et l’on s’avance à travers l’Arménie, pays tout de plaine avec quelques légères ondulations : on fait environ cinq parasanges ; car il n’y avait point de villages auprès du fleuve, à cause des guerres avec les Carduques. Le village où l’on arrive était grand : il y avait un palais pour le satrape, et la plupart des maisons avaient des tours : les vivres abondaient.
On fait ensuite dix parasanges en deux étapes et l’on dépasse les sources du Tigre. En trois étapes on fait quinze parasanges et l’on arrive au Téléboas. C’est un fleuve qui n’est pas grand, mais les eaux en sont belles. Cette contrée s’appelle l’Arménie du couchant : le gouverneur était Tiribaze, ami du roi. Quand il était auprès du prince, nul autre que lui ne l’aidait à monter à cheval. Suivi de quelques cavaliers, il vient au galop et envoie un interprète pour annoncer aux chefs qu’il veut conférer. Les stratèges consentent à l’entendre ; ils s’avancent à la portée de la voix et lui demandent ce qu’il désire. Il répond qu’il s’engage par un traité à ne pas faire de mal aux Grecs, à condition qu’ils ne brûlent point les maisons et se contentent de prendre les vivres dont ils ont besoin. Les stratèges acceptent, et le traité est conclu.
De là on fait quinze parasanges en trois étapes à travers la plaine, Tiribaze côtoyant les Grecs avec ses troupes à une distance d’environ dix stades. On arrive à des palais entourés de nombreux villages pleins de vivres. Tandis qu’on est campé, il tombe, durant la nuit, beaucoup de neige. Le matin, on décide de cantonner les divisions et les stratèges dans les différents villages. On ne voyait pas un ennemi, et la quantité de neige inspirait de la sécurité. On trouve là toutes sortes de vivres excellents, bestiaux, blé, vins vieux d’un excellent bouquet, raisins secs, légumes de toute espèce. Cependant quelques hommes, s’étant écartés du camp, disent qu’ils ont aperçu une armée et, pendant la nuit, la lueur de plusieurs feux. Les stratèges jugent donc imprudent de cantonner dans des villages séparés, et nécessaire de rassembler l’armée. On la rassemble encore une fois, d’autant que le temps paraissait beau. Mais, cette nuit même, il tombe une neige si serrée qu’elle couvre les armes et les hommes qui étaient couchés, et engourdit les bêtes de somme. On eut grand’peine à se lever, et c’était un triste spectacle de voir la neige étendue sur tous les objets-où elle n’avait pas fondu . Cependant Xénophon ayant eu le courage de se lever presque nu et de fendre du bois, un autre se lève, lui en prend et se met aussi à en fendre. Dès ce moment tout le monde se lève, allume du feu et se frotte de matières grasses qu’on trouve là en quantité, et dont on se sert en guise d’huile d’olive, telles que saindoux, huile de sésame, d’amande amère et de térébinthe : on y trouve aussi des essences tirées des mêmes végétaux.
On convient ensuite de renvoyer l’armée dans les villages pour qu’elle soit à couvert. Les soldats, avec force cris de joie, retournent aux abris et aux vivres. Seulement, tous ceux qui, en quittant les maisons, les avaient brûlées, en portaient la peine, forcés de bivouaquer méchamment sous le ciel. Durant la nuit on envoie, sous les ordres de Démocrate de Téménium, un détachement vers les montagnes où les soldats qui s’étaient écartés disaient avoir vu des feux. Cet homme passait pour avoir toujours dit la vérité, donnant pour ce qui était ce qui était, et ce qui n’était pas pour ce qui n’était pas. De retour, il dit qu’il n’a point vu de feux, mais il revient ramenant prisonnier un homme qui avait un arc perse, un carquois et une sagaris telle qu’en portaient les Amazones. On demande au prisonnier de quel pays il est ; il dit qu’il est Perse et qu’il s’est éloigné de l’armée de Tiribaze pour chercher des vivres. On s’informe auprès de lui de la force de cette armée et du motif qui l’a fait rassembler. Il dit que Tiribaze est suivi de ses propres troupes et de mercenaires chalybes et taoques. Il ajoute que Tiribaze se prépare a attaquer les Grecs au défilé de la montagne, où il n’y a qu’un seul passage.
D’après ce rapport, les généraux sont d’avis de rassembler l’armée : aussitôt ils laissent une garde commandée par Sophénète de Stymphale, et marchant, prenant le prisonnier pour guido. Quand on a franchi le haut des montagnes, les peltastes, qui avaient pris le devant, n’ont pas plus tôt aperçu le camp de Tiribaze que, sans attendre les hoplites, ils y courent à grands cris. Les Barbares, en entendant ce bruit, ne tiennent pas bon, mais s’enfuient. On tue cependant quelques Barbares : on prend environ vingt chevaux, ainsi que la tente de Tiribaze et, dans cette tente, des lits à pieds d’argent, des vases à boire, avec des gens qui se disent ses boulangers et ses échansons. Les stratèges des hoplites, en apprenant le fait, croient bon de revenir au camp au plus vite, de peur que la garde qu’ils y ont laissée ne soit attaquée. Ils font aussitôt sonner de la trompette, et ce même jour ils reviennent au camp.
CHAPITRE V.
Le lendemain, on croit devoir marcher le plus vite possible, avant que l’ennemi se rallie et occupe les défilés. On plie bagage, et l’armée s’avance à travers une neige épaisse, sous la conduite de plusieurs guides. Le même jour, on arrive au delà des montagnes où Tiribaze devait attaquer les Grecs, et l’on y campe. De là on fait trois étapes dans le désert, le long de l’Euphrate, qu’on passe ayant de l’eau jusqu’au nombril. On disait que la source de ce fleuve n’était pas éloignée. On fait ensuite quinze parasanges en trois jours, dans une plaine couverte de neige. Le troisième jour fut rude : le vent borée, soufflant debout, brûlait et glaçait les hommes. Un des devins fut d’avis de sacrifier au vent : on égorge une victime, et tout le monde constate que la violence du vent paraît cesser. La neige avait une brasse d’épaisseur, de sorte qu’il périt beaucoup de bêtes de somme, d’esclaves, et une trentaine de soldats.
On campe la nuit autour de grands feux ; car il y avait beaucoup de bois au campement ; mais les derniers arrivés ne trouvent plus de bois. Les premiers venus, qui avaient allumé du feu, ne permettent aux autres de s’en approcher qu’après s’être fait donner du blé ou quelque autre comestible. On se communique de part et d’autre ce que l’on avait. Où l’on allumait du feu, la neige fondait, et il se faisait jusqu’au sol ie grands trous qui permirent de mesurer la hauteur de la neige.
On marche tout le jour suivant dans la neige, et beaucoup d’hommes sont atteints de boulimie . Xénophon, à l’arrière-garde, en ayant rencontré qui gisaient à terre, ne savait pas quelle maladie ils avaient ; mais, ayant appris d’un soldat, qui connaissait ce mal, que c’étaient les symptômes évidents de la boulimie, et que, s’ils avaient à manger, ils seraient bientôt debout, il court aux équipages, et tout ce qu’il peut trouver de comestibles, il les donne ou les envoie donner aux malades par ceux qui sont en état de courir. Dès qu’ils ont pris un peu de nourriture, ils se lèvent et continuent leur marche.
Chirisophe, à la nuit tombante, arrive à un village et rencontre des femmes et des filles du pays qui portaient de l’eau près de la fontaine située devant le fort. Elles demandent aux Grecs qui ils sont. L’interprète leur répond en perse que ce sont des troupes envoyées au satrape par le roi. Elles répondent que le satrape n’est pas là, mais à la distance d’une parasange environ. Comme il était tard, on entre dans le fort avec les porteuses d’eau et l’on se rend auprès du comarque . De cette manière Chirisophe, et tout ce qui a pu suivre l’avant-garde, se loge en cet endroit. Quant aux autres soldats, ceux qui ne peuvent arriver passent la nuit en route, sans nourriture et sans feu : il y en eut qui périrent.
Quelques ennemis, qui s’étaient réunis à la poursuite des Grecs, prennent ceux des équipages qui n’ont pu suivre, et se battent entre eux pour le partage. On laisse aussi en arrière des soldats que la neige avait aveuglés, ou à qui le froid avait gelé les doigts des pieds. On se garantissait les yeux contre la neige en mettant devant quelque chose de noir, quand on marchait, et les pieds en les remuant, en ne prenant pas de repos, en se déchaussant pour la nuit. À tous ceux qui s’endormaient chaussés, les courroies pénétraient dans les pieds et les sandales se durcissaient par la gelée : car, les premières chaussures se trouvant usées, on en avait fabriqué de cuir de bœuf nouvellement écorché. Ces nécessités avaient fait laisser quelques, traînards. Ceux-ci voyant un endroit noir, parce que la neige l’avait quitté, avaient jugé qu’elle s’y était fondue ; et, de fait, elle s’était fondue par la vapeur d’une source qui coulait tout auprès dans un vallon. Es s’étaient donc dirigés de ce côté et refusaient d’avancer.
Xénophon, à l’arrière-garde, n’en est pas plutôt instruit, qu’il emploie tous les moyens imaginables pour les supplier de ne pas demeurer en arrière, disant qu’on est suivi d’un gros détachement d’ennemis. Il finit par se fâcher. Ceux-ci demandent qu’on les égorge ; il leur est impossible de faire un pas. On juge que le meilleur parti à prendre est de faire, si l’on peut, une telle frayeur aux ennemis, qu’ils ne tombent pas sur ces malheureux. Il était nuit noire. Les ennemis s’avancent, menant grand bruit et se disputant ce qu’ils avaient pris. L’arrière-garde se lève, toute composée de soldats bien disposés, et court sur eux, tandis que les traînards, jetant les plus hauts cris possible, frappent leurs boucliers de leurs piques. Les ennemis effrayés se jettent dans le vallon à travers la neige, et l’on n’entend plus personne souffler.
Xénophon et les siens promettent aux malades de revenir à eux le lendemain, et continuent leur marche. Ils n’avaient pas fait quatre stades qu’ils trouvent d’autres soldats étendus dans la neige et couverts de leurs manteaux. Aucune garde ne les veillait. On les fait lever : ils disent que ceux qui les précèdent font halte. Xénophon, s’avançant lui-même, envoie devant lui les plus vigoureux peltastes, pour savoir ce qui fait obstacle. Ils lui rapportent que l’armée tout entière fait halte également. Le corps de Xénophon reste donc au bivouac en cet endroit, sans feu et sans souper, et pose de son mieux des sentinelles. Au point du jour, Xénophon envoie les plus jeunes soldats aux malades pour les forcer à se lever et à partir. Au même moment, Chirisophe dépêche du village quelques-uns des siens pour savoir où en sont les derniers. On voit arriver avec joie ces messagers, auxquels on remet les malades pour les porter au camp, et l’on part. On n’avait pas fait vingt stades, qu’on était au village où cantonnait Chirisophe.
Là, Polycrate d’Athènes, lochage, demande qu’il lui soit permis de se porter en avant. Prenant avec lui des soldats agiles, il court au village échu à Xénophon, y surprend chez eux tous les habitants avec leur comarque, prend dix-sept poulains élevés pour la redevance royale, et la fille du comarque, mariée depuis neuf jours : son mari était sorti pour courre le lièvre, et ne fut pas pris dans les villages. Les habitations étaient sous terre : l’ouverture est comme celle d’un puits, mais l’intérieur est vaste ; il y a des issues creusées pour les bestiaux, mais les hommes descendent par des échelles. Dans ces habitations étaient des chèvres, des brebis, des bœufs, de la volaille et des petits de toutes ces espèces : tout le bétail est nourri de foin. On y trouva aussi du blé, de l’orge, des légumes, et du vin d’orge dans des vases à boire. On y voyait flotter l’orge même jusqu’aux bords, ainsi que des chalumeaux, les uns plus grands, les autres plus petits, et sans nœuds. Il fallait, quand on avait soif, en prendre un dans la bouche et sucer. Cette boisson est très-forte, si l’on n’y mêle de l’eau ; mais on la trouve très-agréable quand on y est accoutumé.
Xénophon fait souper avec lui le comarque, et le prie de se rassurer, en lui disant qu’on ne le privera pas de ses enfants et qu’on aura soin, au départ, à titre d’indemnité, de remplir sa maison de vivres, s’il veut, comme guide, mettre l’armée en bonne voie, jusqu’à ce qu’on soit arrivé chez une autre peuplade. Celui-ci promet, et, pour preuve de son bon vouloir, il découvre où l’on a enfoui les tonneaux de vin. Cantonnés ainsi pour cette nuit, les soldats se reposent dans l’abondance de tous les biens, sans toutefois cesser de garder à vue le comarque et ses enfants.
Le lendemain, Xénophon prend avec lui le comarque et va trouver Chirisophe. Dans chaque village où il passe, il rend visite à ceux qui s’y sont cantonnés, et partout il les trouve en festins et en liesse : nulle part on ne le laisse aller qu’il ne se soit assis au repas. Or, il n’y avait pas d’endroit où il ne se trouvât sur la même table de l’agneau, du chevreau, du porc, du veau, de la volaille, avec une grande quantité de pains de froment et de pains d’orge. Quand, par affection, on voulait boire à la santé d’un ami, on le menait au vase, puis il fallait boire, la tête baissée, ta humant, comme fait un bœuf. On permit au comarque de prendre tout ce qu’il voudrait. Il ne voulut rien accepter ; mais, au fur et à mesure qu’il rencontrait un parent, il remmenait avec lui.
Arrivés auprès de Chirisophe, on trouve aussi ceux de ce cantonnement, couronnés de couronnes de foin sec, et se faisant servir par des enfants arméniens, revêtus de leurs robes barbares. On leur montrait par signes, comme à des sourds, ce qu’ils avaient à faire. Chirisophe et Xénophon, après les compliments d’amitié, demandent ensemble au comarque, par un interprète qui savait le perse, dans quel pays on est. Celui-ci répond en Arménie. Il lui demandent encore pour qui l’on élève des chevaux ; il dit que c’est une redevance royale. Il ajoute que la province voisine est habitée par les Chalybes, et il indique la route qui y conduit. Xénophon repart alors, ramène le comarque et sa famille, et lui donne un cheval qu’il avait pris, en lui recommandant de le nourrir pour l’immoler : il avait entendu dire que l’animal était consacré au soleil, et il craignait qu’il ne mourût, épuisé par la route. Il prend ensuite un poulain pour lui-même et en donne un à chacun des stratèges et des lochages. Les chevaux de ce pays sont moins grands que ceux de Perse, mais ils ont plus de cœur. Le comarque apprend aux Grecs à attacher des sacs aux pieds de leurs chevaux et de leurs bêtes de somme, quand ils les conduiront à travers la neige : sans cette précaution, les bêtes y enfoncent jusqu’au ventre.
CHAPITRE VI.
On était au huitième jour : Xénophon remet le guide à Chirisophe, et laisse au comarque tous les gens de sa famille, sauf son fils, à peine adolescent. Cet enfant est confié à la garde d’Épisthène d’Amphipolis, et, si le père se conduit bien, on le lui rendra avec la liberté. On porte ensuite à sa maison de tout ce que l’on peut, on plie bagage et l’on se met en marche. Le comarque sert de guide à travers la neige, sans être lié. Déjà l’on était à la troisième étape, lorsque Chirisophe s’emporte contre lui de ce qu’il ne les mène point à des villages. Celui-ci répond qu’il n’y en a pas dans la contrée. Chirisophe le frappe, sans le faire lier. Aussi, la nuit suivante, il s’échappe, en abandonnant son fils. Le seul différend qui eut lieu entre Chirisophe et Xénophon, durant toute la marche, provient des mauvais traitements infligés au guide et du peu de soin qui suivit. Épisthéne s’éprit de l’enfant, l’emmena dans sa patrie et l’éprouva toujours fidèle.
On fait ensuite sept marches de cinq parasanges par jour, et l’on arrive aux bords du Phase, fleuve large d’un plèthre ; puis on fait dix parasanges en deux étapes ; après quoi l’on aperçoit, sur le sommet d’une montagne donnant dans la plaine, des Chalybes, des Taoques et des Phasiens. Chirisophe, voyant les ennemis sur la hauteur, arrête sa colonne à la distance d’environ trente stades, pour ne pas s’approcher de l’ennemi en ordre de marche. Il ordonne aux autres chefs de faire avancer les loches de manière à ce que l’armée soit en phalange. Quand l’arrière-garde est également formée, il assemble les stratèges et les lochages, et dit : « Les ennemis, comme vous voyez, occupent le sommet de la montagne : il s’agit de délibérer sur ce qu’il faut faire pour combattre avec succès. Pour ma part, je suis d’avis d’envoyer les soldats dîner, et d’examiner entre nous si c’est aujourd’hui ou demain qu’il convient de passer la montagne. — Moi, dit Cléanor, je crois qu’il faut dîner au plus vite, courir au plus vite aux armes et marcher contre ces gens-là. Si nous attendons à demain, les ennemis qui nous voient seront plus audacieux, et cette audace, croyez-le bien, en attirera un plus grand nombre. »
Après Cléanor, Xénophon parla ainsi : « Pour moi, tel est mon sentiment. S’il est nécessaire de combattre, il faut nous préparer à combattre avec vigueur ; mais si nous ne voulons que passer le plus aisément possible, il faut, avant tout, aviser à n’avoir que très-peu de blessés, et très-peu de morts. La partie des monts qui est en vue s’étend à près de soixante stades, et il ne paraît d’ennemis en observation que sur ce chemin. Il vaudrait donc beaucoup mieux essayer de surprendre un passage non gardé et prévenir l’ennemi, si nous pouvons, que d’attaquer un lieu fort et des hommes bien préparés. Il est bien plus facile de franchir un mont escarpé, quand on n’a personne à combattre, qu’un terrain plat, quand les ennemis sont partout. La nuit, quand on ne se bat pas, on voit mieux où l’on pose le pied, que le jour, quand il faut se battre. Enfin une route pierreuse, quand on ne se bat pas, est moins fatigante pour les pieds qu’une route unie où l’on expose sa tête. Je ne crois donc pas impossible de nous dérober, puisqu’il nous est permis de marcher la nuit, de manière à n’être point vus, et que nous pourrons prendre un tour qui dissimule notre marche. Il me semble encore qu’en faisant une fausse attaque de ce côté-ci, nous trouverons le reste de la montagne d’autant moins gardé, vu que les ennemis resteront en bien plus grand nombre sur le point à défendre.
« Mais où vais-je parler de ruse ? J’entends dire, Chirisophe, que vous autres Lacédémoniens, qui appartenez à la classe des égaux, vous êtes exercés dès l’enfance au larcin ; qu’il n’y a pas honte, mais nécessité chez vous à voler, dans les limites de la loi. Pour dérober avec le plus d’adresse possible et pour essayer de le faire en secret, il est de principe chez vous que ceux qui se laissent prendre soient punis du fouet. Voici donc le moment de nous montrer les fruits de ton éducation, et de faire en sorte que l’on ne nous prenne pas à voler la montagne, afin de ne pas recevoir une volée de coups. — Eh bien, reprend Chirisophe, j’entends dire aussi que vous autres Athéniens, vous êtes très-adroits à voler le trésor public, et que, malgré le danger imminent que court le voleur, ce sont les plus distingués qui s’y entendent le mieux, si toutefois vous mettez à votre tête les plus distingués. C’est donc aussi pour toi le moment de montrer les fruits de ton éducation. — Je suis prêt, dit Xénophon, et, dès que nous aurons soupe, j’irai avec mon arrière-garde m’emparer de la montagne. J’ai des guides : les gymnètes ont pris dans une embuscade quelques-uns des voleurs qui nous suivaient. Je tiens d’eux que la montagne n’est pas impraticable, mais qu’on y fait paître des chèvres et des bœufs, et qu’une fois maître d’eux, nos attelages y pourront passer. J’espère d’ailleurs que les ennemis ne tiendront pas, quand ils nous verront de niveau avec eux sur les hauteurs, attendu qu’ils ne veulent pas descendre en plaine contre nous. » Chirisophe dit alors : « Mais pourquoi y aller toi-même et quitter l’arrière-garde ? envoies-en d’autres, s’il ne se présente pas de volontaires, » Aussitôt Aristonyme de Méthydrie vient s’offrir avec ses hoplites ; Aristée de Chio et Nicomarque d’Œta, avec des gymnètes. Il est convenu que, quand ils seront maîtres des hauteurs, ils allumeront de grands feux. Ces conventions faites, on dîne. Après le dîner, Chirisophe mène toute l’armée à dix stades environ de l’ennemi, pour mieux simuler une attaque de ce côté.
Après souper, la nuit venue, le détachement part, s’empare des hauteurs, et le reste de l’armée demeure en repos. Les ennemis, voyant la montagne occupée, s’éveillent et allument des feux nombreux durant la nuit. Lorsqu’il fait jour, Chirisophe, après avoir sacrifié, fait avancer ses troupes, tandis que celles qui se sont emparées des hauteurs chargent les ennemis. La plupart étant restés à leur poste sur la cime de la montagne, une partie seulement s’avance contre ceux qui étaient maîtres des hauteurs ; mais, avant que les ennemis se soient réunis, les troupes des hauteurs en viennent aux mains. Les Grecs ont l’avantage et poursuivent. Alors les peltastes grecs de la plaine courent sur ceux qui sont rangés en bataille, pendant que Chirisophe suit au pas accéléré avec les hoplites. Les ennemis restes sur la route, voyant vaincu le détachement d’en haut, prennent la fuite : il en périt un grand nombre ; on prend quantité de boucliers que les Grecs brisent avec leurs épées, pour les rendre inutiles. Arrivés sur les hauteurs, on sacrifie, on dresse un trophée, et l’on redescend dans la plaine et dans des villages pleins de toutes sortes de biens.
CHAPITRE VII.
De là on arrive chez les Taoques, après avoir fait trente parasanges en cinq étapes. Les vivres manquent, parce que les Taoques habitaient des places fortifiées, où ils avaient transporté toutes leurs provisions. Arrivés à un endroit où il n’y avait ni villes, ni maisons, mais où se trouvaient réunis nombre d’hommes, de femmes et de bestiaux, Chirisophe le fait attaquer de prime abord. La première division est repoussée, une autre suit et une autre encore. En effet, il n’était pas facile d’attaquer ce fort avec des troupes nombreuses, vu qu’il régnait autour un escarpement à pic . Xénophon étant arrivé avec les hoplites et les peltastes de l’arrière-garde : « Tu viens à propos, lui dit Chirisophe ; il faut forcer le poste ; l’armée n’a pas de vivres, si nous ne pouvons l’enlever. » Ils se concertent, et Xénophon demandant où est l’obstacle : « Il n’y a d’autre passage, reprend Chirisophe, que celui que tu aperçois ; et, dès qu’on veut passer par là, ils roulent des pierres du haut de ce rocher qui surplombe : quiconque y est pris est arrangé comme tu vois. » En même temps il montre des hommes qui avaient les jambes et les côtes brisées. « S’ils épuisent leurs pierres, dit Xénophon, y aura-t-il ou non quelque autre obstacle à notre passage ? car on ne voit en face qu’un petit nombre d’hommes, et encore n’y en a-t-il que deux ou trois d’armés. C’est un espace, comme tu vois, d’environ trois demi-plèthres, que nous avons à passer sous leurs pierres. Un plèthre entier est couvert de gros pins épars, sous lesquels nos hommes n’auraient rien à craindre, ni des pierres qu’on lance, ni de celles qu’on roule, il ne reste donc plus qu’un demi-plêthre environ à traverser au pas de course, pendant que les pierres cesseront de tomber. — Mais aussitôt, reprend Chirisophe, que nous nous mettrons à marcher pour arriver au couvert, les pierres pleuvront sur nous. — C’est justement ce qu’il faut, répond Xénophon ; ils n’en auront que plus tôt épuisé leurs pierres. Allons, avançons vers le point d’où nous aurons le moins à courir pour passer, si nous pouvons, et d’où la retraite sera plus facile, si nous reculons. »
Cela dit, Chirisophe et Xénophon s’avancent avec Callimaque de Parrhasie, l’un des lochages qui, ce jour-là, était à la tête de l’arrière-garde : les autres lochages restent à l’abri. Alors soixante-dix hommes environ se portent derrière les arbres, non pas en troupe, mais un à un, chacun se tenant de son mieux sur ses gardes. Agasias de Stymphale, et Aristonyme de Méthydrie, aussi lochages de l’arrière-garde et d’autres Grecs se tiennent debout hors de l’espace planté, car il y avait du danger à faire entrer plus d’un loche sous les arbres. Callimaque s’ingénie alors d’un bon moyen. Il court à deux ou trois pas de l’arbre sous lequel il se tenait, puis, aussitôt que les pierres pleuvent, il se retire en toute hâte. À chacune de ses courses, on lui lance plus de dix charretées de pierres. Agasias voyant ce que faisait Callimarque, sur lequel l’armée entière avait les yeux tournés, et craignant qu’il n’arrivât le premier au poste, n’appelle ni Aristonyme son voisin, ni Euryloque de Lousie, tous deux ses amis, ni personne autre, mais il marche seul et les devance. Callimaque, qui le voit passer, le saisit par le bord de son bouclier ; mais en même temps Aristonyme de Méthydrie les dépasse, et, après lui, Euryloque de Lousie : tous font assaut de courage, rivalisent entre eux, et, en se disputant de la sorte, finissent par enlever la position. En effet, dès qu’il y en eut un de monté, il ne tomba plus d’en haut une seule pierre.
On vit alors un affreux spectacle. Les femmes, jetant leurs enfants, se jettent ensuite, et leurs maris les suivent. Énée de Stymphale, un des lochages, voyant tout près de se précipiter un barbare richement vêtu, le saisit pour le retenir. Celui-ci l’entraîne, et tous deux, roulant de rochers en rochers, tombent et meurent. On ne fit que peu de prisonniers, mais on trouva beaucoup de bœufs, d’ânes et de moutons.
De là on fait, en sept étapes, cinquante parasanges, à travers le pays des Chalybes. C’est le plus belliqueux des peuples chez lesquels on passa. Il fallut en venir aux mains. Ils portaient des corselets de lin descendant jusqu’à la hanche. Au lieu de basques, beaucoup de cordes entortillées tombaient du bas de ces corselets. Ils avaient aussi des jambières, des casques, et, à la ceinture, un petit sabre, dans le genre du poignard lacédemonien, dont ils égorgeaient les prisonniers qu’ils pouvaient faire ; après quoi, ils leur coupaient la tête et marchaient en la portant. Ils chantaient, ils dansaient, dès qu’ils étaient en vue de l’ennemi. Ils portaient aussi une pique longue d’environ quinze coudées et armée d’une seule pointe. Ils se tenaient dans leurs forts ; puis, quand ils voyaient les Grecs passés, ils les poursuivaient en combattant sans cesse : ils se retranchaient ensuite dans des lieux fortifiés, où ils avaient transporté toutes leurs provisions, en sorte que les Grecs, n’en trouvant pas, vécurent des bestiaux pris aux Taoques. Les Grecs arrivent ensuite au fleuve Harpase, large de cinq plèthres ; puis ils font vingt parasanges en quatre étapes à travers le pays des Scythins, dans une plaine semée de villages, où ils séjournent trois jours et se munissent de vivres.
Après avoir fait vingt parasanges en quatre étapes, on arrive à une ville grande, florissante et peuplée : elle se nomme Gymnias. Le chef du pays envoie un guide aux Grecs pour les conduire sur le territoire de ses ennemis. Celui-ci vient et leur dit qu’il les conduira en cinq jours à un lieu d’où ils découvriront la mer ; s’il ment, il consent à être mis à mort. Il conduit, en effet, l’armée, et, dès qu’il l’a fait entrer sur le territoire ennemi, il l’engage à tout brûler et ravager : ce qui prouva bien qu’il n’était venu que pour cela, et non par bienveillance pour les Grecs. On arrive le cinquième jour à la montagne sacrée. Cette montagne se nomme Théchès. Quand les premiers eurent gravi jusqu’au sommet et aperçu la mer, ce furent de grands cris. En les entendant, Xénophon et l’arrière-garde s’imaginent que l’avant-garde est attaquée par de nouveaux ennemis : car la queue était poursuivie par les gens dont on avait brûlé le pays. L’arrière-garde en tue quelques-uns et en fait d’autres prisonniers après avoir tendu une embuscade. On leur prend une vingtaine de boucliers d’osier, recouverts d’un cuir de bœuf cru avec ses poils.
Cependant les cris augmentent à mesure que l’on approche : de nouveaux soldats se joignent incessamment, au pas de course, à ceux qui crient : plus le nombre croît, plus les cris redoublent, et il semble à Xénophon qu’il se passe là quelque chose d’extraordinaire. Il monte à cheval, prend avec lui Lycius et les cavaliers, et accourt à l’aide. Mais aussitôt ils entendent les soldats crier : Mer ! Mer ! et se féliciter les uns les autres.
Alors tout le monde accourt, arrière-garde, équipages, chevaux. Arrivés tous au sommet de la montagne, on s’embrasse, soldats, stratèges et lochages, les yeux en larmes. Et tout à coup, sans qu’on sache de qui vient l’ordre , les soldats apportent des pierres et élèvent un grand tertre. Ils y placent une quantité de boucliers en cuir de bœuf, des bâtons et des boucliers d’osier ; le guide lui-même met les boucliers en pièces et engage les autres à faire comme lui. Les Grecs renvoient ensuite ce guide, après lui avoir donné, de la masse commune, un cheval, une coupe d’argent, un habillement perse, et dix dariques. Il demandait surtout des anneaux, et il en reçut beaucoup des soldats. Il leur indique alors un village où ils cantonneront, et le chemin pour aller chez les Macrons ; puis, le soir venu, il part durant la nuit et disparaît.
CHAPITRE VIII.
Les Grecs font ensuite dix parasanges en trois étapes dans le pays des Macrons. Le premier jour, ils arrivent à un fleuve qui sépare ce pays de celui des Scythins. Ils avaient à droite une montagne très-escarpée et à gauche un autre fleuve, où se jetait celui qui faisait limite et qu’il fallait passer. La rive était bordée d’arbres minces, mais serrés. Les Grecs s’avancent, se mettent à couper le bois et se hâtent pour sortir le plus tôt possible de ce mauvais pas. Mais les Macrons, armés de boucliers d’osier, de lances, et revêtus de tuniques de crin, s’étaient rangés en bataille de l’autre côté du fleuve. Ils s’encourageaient mutuellement et jetaient des pierres dans le fleuve ; aucune d’elles ne portait, et ils ne blessaient personne.
Alors un des peltastes, qui disait avoir été esclave à Athènes, vient trouver Xénophon et lui dit qu’il sait la langue de ces gens-là. « Je crois, dit-il, que c’est ici ma patrie, et, si rien ne s’y oppose, je veux causer avec eux. — Rien ne t’en empêche, dit Xénophon, cause, et demande-leur d’abord qui ils sont. » Ils répondent à cette question qu’ils sont Macrons. « Demande-leur donc alors, dit Xénophon, pourquoi ils se sont rangés contre nous et veulent être nos ennemis. » Ils répondent : « Parce que vous êtes venus sur notre terre. » Les stratèges leur font dire qu’ils ne songent à leur causer aucun tort. « Nous avons fait la guerre au roi, nous retournons en Grèce, nous voulons arriver à la mer. » Ils demandent si on leur en donnerait des gages. On leur répond qu’on est tout prêt à en donner et à en recevoir. Les Macrons donnent aux Grecs une pique barbare, et les Grecs aux Macrons une pique grecque : c’étaient là, chez eux, les gages ; des deux parts on prend les dieux à témoin.
Les gages donnés, les Macrons aident à couper les arbres, ouvrent la route, comme pour passer à l’autre rive, se mêlent aux Grecs, leur fournissent toutes les denrées qu’ils peuvent, et les guident pendant trois jours, jusqu’à ce qu’ils les aient amenés aux montagnes des Colques. Là se trouve une montagne haute, inaccessible, sur laquelle apparaissent les Colques, rangés en bataille. D’abord les Grecs se forment en phalange pour marcher sur la montagne ; mais les stratèges jugent convenable de se réunir et de délibérer sur le meilleur moyen d’attaque.
Xénophon propose de laisser de côté la phalange et de marcher en colonnes droites : « La phalange se rompra bientôt ; ici nous trouverons la montagne praticable ; là, elle ne le sera pas. Il y aura des découragements lorsque, rangés en phalange, on verra cet ordre se rompre. Ensuite, si nous marchons sur un ordre profond, les ennemis nous déborderont et tourneront contre nous, à leur gré, tout ce qui nous débordera. Si, au contraire, nous marchons sur un ordre sans profondeur, il n’y aura rien d’étonnant que notre phalange soit taillée en pièces par la quantité de traits et d’hommes qui fondront sur nous. Que cela ait lieu sur un point, et tout va mal pour la phalange entière. Mais si nous formons des colonnes droites, en laissant entre elles assez d’intervalle pour que les derniers loches dépassent les ailes de l’ennemi, de cette manière nous nous trouverons, avec nos derniers loches, dépasser la phalange ennemie, et à la tête de nos colonnes droites seront les meilleurs soldats, en même temps que chaque loche marchera par où le chemin sera le plus praticable. Il ne sera pas facile à l’ennemi de pénétrer dans les intervalles : il se mettrait entre deux rangs de piques ; il ne lui sera pas facile non plus de tailler en pièces un loche marchant en colonne. Si un loche fléchit, le plus voisin lui portera du secours ; et, dès que l’un d’eux aura pu gagner le sommet, pas un des ennemis ne tiendra. »
Cet avis est adopté : on forme les colonnes droites ; Xénophon se porte de la droite à la gauche et dit aux soldats : « Camarades, ces gens que vous voyez sont le seul obstacle qui nous empêche d’être déjà où nous désirons depuis longtemps arriver. Il faut, si nous pouvons, les manger tout crus. »
Lorsque chacun est à son poste et qu’on a formé les colonnes droites, il se trouve environ quatre-vingts loches d’hoplites, de près de cent hommes chacun. On partage en trois corps les peltastes et les archers ; on en fait marcher une division au delà de l’aile gauche, une autre au delà de l’aile droite, la dernière au centre : chacune de ces divisions était de près de six cents hommes.
Sur ce point, les stratèges ordonnent de faire des prières : on en fait et l’on s’avance en chantant un péan. Chirisophe et Xénophon, suivis des peltastes, marchent de manière à dépasser la phalange des ennemis. Les ennemis, les voyant arriver, courent à leur rencontre ; mais, en se portant sur la gauche et sur la droite, ils ouvrent leur phalange et font un grand vide au centre. En les voyant se séparer, les peltastes arcadiens, commandés par Eschine d’Acarnanie, croient qu’ils fuient, accourent de toutes leurs forces, et arrivent ainsi les premiers au sommet de la montagne. Ils sont suivis des hoplites arcadiens, commandés par Cléanor d’Orchomène.
Les ennemis, quand les Grecs commencent à courir, ne tiennent plus, mais prennent la fuite dans tonales sens. Les Grecs, arrivés en haut, cantonnent dans plusieurs villages pourvus de vivres abondants. Il n’y eut là rien qui parut extraordinaire si ce n’est qu’il se trouva beaucoup de ruches, que tous les soldats qui en mangèrent eurent le délire, des vomissements, un dérangement de corps, et que pas un ne put se tenir sur ses jambes. Ceux qui en avaient peu mangé ressemblaient à des gens tout à fait ivres : ceux qui en avaient pris beaucoup, à des furieux ou à des mourants . Beaucoup gisaient à terre, comme après une défaite ; il y avait un grand découragement. Cependant le lendemain il n’y eut personne de mort, et le délire cessa vers la même heure où il avait pris la veille. Le troisième et le quatrième, chacun se leva, comme après une purgation.
On fait ensuite sept parasanges en deux étapes, et l’on arrive sur le bord de la mer à Trapézonte , ville grecque, peuplée, sur le Pont-Euxin, colonie de Sinope, dans le pays des Colques. On y demeure une trentaine de jours sur les terres des Colques, en butinant dans la Colchide. Les Trapézontins établissent un marché dans le camp des Grecs, les reçoivent et leur offrent des dons hospitaliers, des bœufs, de la farine d’orge, du vin. Ils obtiennent aussi qu’on ménage les Colques au voisinage, répandus la plupart dans la plaine, et l’on en reçoit aussi beaucoup de bœufs comme présents d’hospitalité. On se prépare ensuite à faire aux dieux les sacrifices promis ; car il était venu assez de bœufs pour offrir à Jupiter sauveur, à Hercule conducteur et aux autres dieux, les victimes promises. On célèbre également des jeux et des combats gymniques sur la montagne du campement, et l’on choisit Dracontius de Sparte pour veiller à la course et présider aux jeux. Il avait été banni tout enfant de sa patrie, pour avoir tué, sans le vouloir, un autre enfant, en le perçant de son poignard.
Le sacrifice achevé, on donne à Dracontius les peaux des victimes, et on le prie de conduire les Grecs au lieu préparé pour la course. Il désigne la place même où on se trouve : « Cette colline, dit-il, est excellente pour courir dans le sens que l’on voudra. — Mais comment donc feront-ils, lui dit-on, pour lutter sur ce sol inégal et boisé ? » Il répond : « On n’en sentira que plus de mal en tombant. » Des enfants, pour la plupart prisonniers, courent le stade, et plus de soixante Crétois le dolique ; d’autres s’exercent à la lutte, au pugilat, au pancrace. Ce fut un beau spectacle. Nombre de lutteurs étaient descendus dans la lice sous les regards de leurs camarades : il y avait une grande émulation. Les chevaux coururent aussi. Il leur fallait descendre par une pente rapide, puis, arrivés au bord de la mer, remonter et revenir à l’autel. Bon nombre roulaient à la descente, et, en remontant, c’était lentement, avec peine, au pas, qu’ils gravissaient la hauteur. De là de grands cris, des rires, des encouragements.
LIVRE V.
CHAPITRE PREMIER.
Tout ce que firent les Grecs durant l’expédition de Cyrus et dans leur marche jusqu’à la mer qui se nomme le Pont-Euxin, puis leur arrivée à Trapézonte, ville grecque où ils firent les sacrifices promis pour leur délivrance dès qu’ils seraient en pays ami, a été raconté dans les livres précédents.
On s’assemble, et l’on délibère sur la route qui reste à suivre. Antiléon de Thurium se lève le premier et parle en ces mots : « Pour ma part, dit-il, camarades, je suis las de plier bagage, d’aller, de courir, de porter des armes, de marcher en rang, de monter la garde, de me battre : je veux une trêve à tous ces travaux. Puisque nous voilà au bord de la mer, je veux m’embarquer, et, comme Ulysse, étendu et dormant, arriver jusqu’en Grèce . » En entendant ces mots, les soldats s’écrient avec grand bruit qu’il a bien passé. Un autre répète les mêmes paroles, et après lui tous les assistants. Chirisophe se lève alors et dit : « J’ai pour ami, chers camarades, Anaxibius, qui se trouve en ce moment à la tête d’une flotte. Si vous m’envoyez à lui, j’espère revenir avec-les trirèmes et les bâtiments de transport qui nous sont nécessaires. Puisque vous voulez vous embarquer, attendez mon retour ; je reviendrai dans peu. » Ces paroles ravissent les soldats, qui décident que Chirisophe parte dans le plus bref délai.
Après lui, Xénophon se lève et dit : « Chirisophe va nous aller chercher des vaisseaux, et nous, nous resterons ici. Par conséquent, ce qu’il vous convient de faire durant ce séjour, je vais vous le dire. D’abord il faut tirer des vivres du pays ennemi, car le marché ne suffit pas à nos besoins et nous n’avons la faculté d’acheter qu’à un petit nombre de marchands : de plus, ce pays étant ennemi, il y a risque que beaucoup des nôtres périssent, si vous vous avancez sans soin et sans précaution pour vous procurer des vivres. Je crois donc qu’il faut aller marauder à distance pour nous faire des provisions, que personne ne s’écarte, si nous voulons ne pas être perdus, et que nous y veillions tous. » Cet avis est adopté. « Écoutez encore ceci. Plusieurs d’entre vous iront à la maraude. Il est donc bon, je crois, que celui qui sortira nous prévienne et nous indique où il va, afin que nous connaissions le nombre des sortants et des restants, et que nous nous tenions prêts au besoin. S’il faut porter secours à quelqu’un, nous saurons où courir. Si quelqu’un sans expérience médite une entreprise, nous en délibérerons avec lui et nous tâcherons de savoir à quelle force il aura affaire. » On adopte cet avis. « Songez encore à ceci, dit Xénophon : l’ennemi de son côté peut piller à son aise, et il a le droit de nous tendre des pièges, puisque nous nous sommes approprié ce qui est à lui. Il est posté au-dessus de nous. Je crois donc qu’il faut des gardes tout autour du camp. Si nous nous divisons par compagnies pour garder et veiller, les ennemis auront moins de chances de nous surprendre. Voici encore une chose. Si nous avions la certitude que Chirisophe revînt avec une flotte capable de transporter l’armée, ce que je vais dire serait inutile. Mais comme en ce moment le fait est douteux, je suis d’avis de nous pourvoir ici même de bâtiments. Si nous les avons, quand il reviendra, nous n’en manquerons pas pour naviguer ; s’il n’en amène pas, nous userons de ceux d’ici. Je vois souvent des navires longer cette côte. Empruntons aux Trapézontins de longs navires ; amenons-les ici et gardons-les, après en avoir détaché le gouvernail, jusqu’à ce que nous en ayons un nombre suffisant ; peut-être alors ne manquerons-nous pas de moyens de transport. » Cette proposition est encore adoptée. « Examinez aussi, continue Xénophon, s’il n’est pas juste de nourrir à frais communs les gens que nous amènerons, durant tout le temps qu’ils resteront ici, et de convenir avec eux du passage, afin qu’ils profitent en nous profitant. » La proposition est accueillie, « Enfin, dit Xénophon, je suis d’avis, s’il nous est impossible d’arriver à nous procurer des bâtiments, d’ordonner aux villes maritimes de réparer les chemins, qui, d’après ce que nous savons, sont en fort mauvais état. Elles obéiront par crainte et par le désir de se voir débarrassées de nous. »
Tout le monde s’écrie qu’il n’est pas nécessaire de réparer les chemins. Xénophon, voyant leur folie, ne va point aux voix, mais il engage les villes à les réparer d’elles-mêmes, en leur disant qu’elles seront plus vite débarrassées, si les routes sont praticables. On reçoit des Trapézontins un pentécontore, dont on donne le commandement au Laconien Dexippe. Cet homme, sans se préoccuper de réunir des navires, prend la fuite et s’échappe du Pont-Euxin avec le vaisseau qu’il a. Mais dans la suite il fut justement puni. Ayant intrigué en Thrace, auprès de Seuthès, il y fut tué par le Laconien Nicandre. Les Grecs empruntent aussi un triacontore, dont on confie le commandement à Polycrate d’Athènes, qui ramène près du camp tous les vaisseaux qu’il peut prendre. On en tire la cargaison, que l’on met sous bonne garde, afin qu’il ne s’en perde rien, et l’on se sert des bâtiments pour le transport. En même temps les Grecs sortent pour la maraude : les uns prennent ; les autres ne trouvent pas. Cléénète, ayant conduit son loche et celui d’un autre contre un poste difficile, y est tué, et plusieurs autres avec lui.
CHAPITRE II.
Les vivres manquant, il était difficile au soldat de revenir le même jour au camp. Xénophon prend donc des guides à Trapézonte, et conduit la moitié de l’armée contre les Driles, en laissant l’autre moitié de garde au camp, attendu que les Colques, chassés de leurs habitations, s’étaient réunis en grand nombre et portés sur les hauteurs. Les Trapézontins, de leur côté, ne menaient point où il eût été facile d’avoir des vivres, parce que c’eût été chez des amis ; mais ils conduisent de grand cœur chez les Driles, dont ils avaient à se plaindre. C’est un pays montueux et âpre : les habitants sont les plus belliqueux de tout le Pont-Euxin.
Dès que les Grecs sont arrivés dans le haut pays, tous les endroits qui paraissent aux Driles d’une prise facile, ils y mettent le feu en se retirant. On n’y trouve à prendre que des porcs, des bœufs et autres bestiaux échappés aux flammes. Il y avait un lieu qu’on appelait leur métropole. Ils s’y étaient tous réfugiés. Alentour était un ravin très-profond, avec des abords difficiles. Les peltastes, qui avaient couru cinq ou six stades en avant des hoplites, traversent te ravin, en voyant beaucoup de bestiaux, ainsi que d’autres objets de bonne prise, et attaquent le poste. Ils étaient suivis d’un grand nombre de doryphores, qui étaient sortis pour trouver des vivres, de sorte qu’il y avait plus de deux mille hommes au delà du ravin. Ne pouvant pas enlever par un combat la place qu’entourait un large fossé, dont une palissade et beaucoup de tours de bois garnissaient le ravin, ils essayent de se replier ; mais les ennemis fondent sur eux. Impossible de revenir sur ses pas, vu qu’on ne pouvait descendre qu’un à un de la place au ravin. Ils députent à Xénophon, qui commandait les hoplites. L’envoyé lui dit que la place est pleine d’un riche butin. « Mais nous ne pouvons l’emporter : le lieu est fort ; il n’est pas facile non plus de se retirer : on tombe sur nous dans des sorties, et la retraite n’est pas commode. »
En entendant ces mots, Xénophon mené les hoplites jusqu’au bord du ravin et fait poser les armes, passe seul avec les lochages, et examine s’il vaut mieux ramener ceux qui ont traversé ou faire traverser les hoplites, pour prendre la place. Xénophon se rend à leur avis, plein de confiance dans les victimes, les devins ayant, en effet, déclaré qu’il y aurait bataille, mais que la fin de l’affaire serait heureuse. Il renvoie alors les lochages pour faire passer le ravin aux hoplites. Pour lui, il reste, ordonne aux peltastes de reprendre leurs rangs et interdit toute escarmouche. Les hoplites arrivés, il commande à chaque lochage de former son loche sur l’ordre qu’il croit le plus avantageux à la bataille. Comme les lochages étaient près l’un de l’autre, ils ne pouvaient manquer, comme de tout temps, de faire assaut de courage. Les lochages exécutent cet ordre. Alors il prescrit à tous les peltastes de s’avancer, la main sur la courroie du javelot, pour le lancer au premier signal, et aux archers de tenir la corde pour la décocher au premier signal ; puis il recommande aux gymnètes d’avoir leurs sacs pleins de pierres, et charge les hommes soigneux d’y veiller.
Quand tout est prêt, les lochages, les hypolochages et les simples soldats, qui ne s’estimaient pas moins qu’eux, sont tous rangés en bataille et se Voient les uns les autres, la nature du terrain permettant d’embrasser toute la ligne d’un coup d’œil. On chante un péan, la trompette résonne, on crie tout d’une voix : « Ényalius ! » et les hoplites s’avancent au pas de course. Bientôt c’est une pluie de traits, de javelots, de flèches, de pierres lancées par les frondes et plus encore par les mains ; il y en a même qui lancent du feu. Sous cette quantité de projectiles, les ennemis abandonnent la palissade et les tours. Alors Agasias de Stymphale et Philoxène de Pélène, laissent leurs armes et montent en simple tunique ; les uns entraînent les autres ; d’autres sont déjà montés ; la place est prise, on le croit. Les peltastes et les psiles y courent, et se mettent à piller, chacun du mieux qu’il peut. Cependant Xénophon, debout auprès des postes, retient dehors le plus d’hoplites possible, car d’autres ennemis se faisaient voir sur des hauteurs fortifiées. Quelques moments après, un cri se fait entendre à l’intérieur ; les uns fuient avec le butin qu’ils ont pris, plusieurs sont blessés : on se bouscule aux portes, on interroge ceux qui sortent. Ils répondent qu’il y a dans la place un fort d’où les ennemis ont fait une sortie et blessé beaucoup de monde.
Au même instant, Xénophon fait publier par le héraut Tolmide que quiconque veut piller peut entrer. Bon nombre s’y portent et les nouveaux entrés repoussent la sortie de l’ennemi, qu’ils renferment de nouveau dans la citadelle. Tout ce qui est en dehors est pillé et enlevé par les Grecs. Les hoplites se tenaient en armes, les uns près de la palissade, les autres dans le chemin qui menait à la citadelle. Xénophon et les lochages vont reconnaître s’il est possible de s’en emparer : c’était un moyen d’assurer leur retraite ; autrement, il paraissait bien difficile de l’opérer. Après avoir bien observé, ils jugent la place absolument imprenable. Ils se préparent donc à la retraite : les soldats arrachent, chacun devant soi, les pieux de la palissade : on renvoie les gens inutiles et ceux qui sont chargés de butin, ainsi que la plupart des hoplites, et les lochages ne laissent que ceux en qui ils ont le plus de confiance.
La retraite commencée, un gros d’ennemis fait une sortie, ayant des boucliers d’osier, des piques, des jambières et des casques paphlagoniens : d’autres montent sur les maisons des deux côtés du chemin qui mène à la citadelle ; de sorte qu’il n’était pas sûr de les poursuivre jusqu’aux portes qui y donnaient entrée. Comme ils lançaient de grosses poutres du haut des maisons, il était dangereux de rester et de se retirer. La nuit, qui s’approchait, était effrayante. Les Grecs combattaient dans cette perplexité, lorsqu’une divinité leur offrit un moyen de salut. Tout à coup une maison de la droite s’enflamme sans que personne y ait mis le feu. À peine est-elle écroulée, que tous ceux des maisons de la droite prennent la fuite.